L’Italien/III

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L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 40-51).
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Vivaldi continuait ses visites à la villa Altieri, et peu à peu Elena avait consenti à se trouver en tiers avec lui et sa tante. Leur entretien roulait le plus souvent sur des sujets indifférents ; car la signora Bianchi, appréciant le caractère et les sentiments de sa nièce, savait que Vivaldi réussirait plus sûrement auprès d’elle par la réserve et la discrétion que par l’étalage d’une tendresse déclarée. La jeune fille, jusqu’à ce que son cœur fût tout à fait subjugué, pouvait prendre ombrage d’une poursuite qui s’affichait trop ouvertement, et il faut dire que ce danger diminuait de jour en jour à mesure que les entrevues devenaient plus fréquentes.

La signora Bianchi avait positivement déclaré à Vivaldi qu’il n’avait pas de rival à craindre. Elena, disait-elle, avait constamment repoussé tous les admirateurs qui étaient venus la chercher dans sa retraite ; sa réserve actuelle provenait de la crainte que lui inspirait l’opposition de la famille Vivaldi, et non pas de son indifférence. Ainsi rassuré, le jeune homme cessa de presser Elena, attendant tout de la confiance qu’il s’attachait à lui inspirer, pendant que ses espérances étaient entretenues par la vielle dame, gagnée à sa cause et habile à la plaider.

Plusieurs semaines se passèrent ainsi, au bout desquelles Elena, cédant enfin aux instances de sa tante et au penchant de son propre cœur, agréa Vivaldi pour son adorateur déclaré. On oublia l’opposition de la noble famille ; ou, si l’on s’en souvint, ce fut en conservant le secret espoir de la surmonter.

Les deux jeunes gens, avec la signora Bianchi et un parent éloigné de cette dernière, le signor Giotto, faisaient quelquefois des excursions dans les délicieux environs de Naples. Vivaldi ne prenait plus la peine de cacher son amour et semblait, au contraire, par la publicité de ses hommages, protester contre les rumeurs injurieuses dont la jeune fille avait été l’objet. Le souvenir de ce qu’elle avait souffert à cause de lui, l’innocente confiance et la douceur qu’elle lui témoignait, tout contribuait à étouffer chez lui les préjugés de rang et de naissance et à fortifier son attachement par une sorte de compassion respectueuse.

Un soir, Vivaldi, assis près d’Elena dans ce même pavillon témoin de ses premiers aveux, pressait avec ardeur l’union dont il attendait son bonheur. La signora Bianchi n’y opposait aucune objection. Rêveuse et dominée par une sorte de pressentiment douloureux, elle regardait vaguement le beau spectacle qu’éclairait à demi le coucher du soleil. La mer enflammée par ses derniers rayons, la multitude et la confusion des barques qui retournaient de Santa Lucia au port de Naples, la belle tour romaine qui se dresse sur le môle et les groupes de pêcheurs fumant au pied de ses murailles, tous ces tableaux enchanteurs semblaient ne produire sur elle qu’une impression mélancolique.

— Hélas ! murmura-t-elle après un long silence, qui sait si le beau soleil de ces rivages, qui éclaire au loin ces cimes majestueuses, qui sait s’il brillera longtemps pour moi et si mes yeux ne se fermeront pas bientôt à ce magnifique spectacle !

Elena gronda doucement sa tante de se livrer à de si tristes pensées. Pour toute réponse la signora Bianchi exprima le vœu ardent de voir le sort de sa nièce assuré. Puis elle ajouta :

— Si ce bonheur était retardé, je craindrais de ne pas vivre assez longtemps pour en être témoin. Un secret instinct m’avertit que je dois profiter du peu de jours qui me restent pour confier mon enfant chérie à la tendresse et à la protection d’un époux !

À ces mots, Elena, vivement affectée, fondit en larmes et se jeta au cou de sa tante, en s’écriant qu’elle repoussait de pareils présages, que rien, Dieu merci, ne faisait prévoir une séparation si prochaine, tandis que Vivaldi, tout en s’élevant comme elle contre des craintes si peu justifiées, s’autorisait des désirs de la vieille dame pour conjurer la jeune fille de rendre au moins quelque tranquillité à sa tante en consentant à leur prochaine union. Alors la signora Bianchi, prenant dans ses mains celles de sa nièce et celles du jeune homme, reprit d’un ton grave qui cachait mal son émotion :

— Quoi que le ciel ait décidé de moi, monsieur, je vous lègue ma fille, veillez sur elle, et protégez-la contre les épreuves de la vie avec le même zèle que j’ai mis à l’en garantir.

En achevant ces mots, elle ne put, elle aussi, retenir ses larmes et les essuya en tâchant de sourire, disant qu’elle convenait elle-même du peu de fondement de ses appréhensions, mais que sa raison avait été vaincue par un sentiment qu’elle ne pouvait s’expliquer.

En recevant sa fiancée des mains de la signora Bianchi, Vivaldi, enflammé d’une émotion généreuse, fit intérieurement le serment de tout sacrifier pour conserver ce précieux dépôt et de consacrer ses efforts et sa vie même, s’il le fallait, au bonheur d’Elena.

La jeune fille, cependant, toujours en larmes, et agitée de mille pensées diverses, ne proférait pas un mot ; enfin, écartant son mouchoir de ses yeux, elle adressa à Vivaldi un regard si tendre, accompagné d’un sourire si doux et si timide, que les vives émotions de son cœur se traduisirent avec une éloquence qui défiait toutes les paroles.

Avant de quitter la villa Altieri, le jeune homme eut encore un entretien avec la signora Bianchi, où il fut convenu que le mariage aurait lieu la semaine suivante, si Elena pouvait s’y résoudre ; il devait revenir le lendemain pour connaître ses résolutions. Il rentra à Naples transporté de joie ; mais ce bonheur fut quelque peu troublé par un message de son père qui lui ordonnait de venir lui parler.

Comme la première fois, le visage du marquis exprimait un sérieux mécontentement, auquel s’ajoutait un certain embarras. Il fixa sévèrement son fils :

— J’apprends, dit-il, que, malgré ma défense, vous persistez dans vos indignes projets et que vos visites à cette malheureuse fille ne sont pas moins fréquentes qu’auparavant.

— Si vous parlez, monsieur, d’Elena Rosalba, permettez-moi de vous dire qu’elle n’est pas malheureuse. Je ne crains pas de vous avouer que mon attachement pour elle durera autant que ma vie. Pourquoi donc cette persistance à juger si mal une personne digne de mon amour ?

— Comme je ne suis pas amoureux d’elle, repris le marquis, et que l’âge de l’enthousiasme crédule est passé pour moi, vous trouverez bon que mes opinions ne se règlent que d’après un mûr examen, et que je m’en rapporte avant tout à des témoignages positifs.

— Quels témoignages ? s’écria Vivaldi. Et quel indigne dénonciateur a donc pu si aisément vous convaincre ? Quel est celui qui ne craint pas d’abuser ainsi de votre confiance et de conspirer contre mon bonheur ?

Le marquis parut fort blessé des doutes et des questions de son fils. Il s’ensuivit entre eux un long débat, où tous deux ne firent que s’irriter mutuellement ; l’insistance de Vivaldi pour connaître le nom du diffamateur d’Elena et les menaces du père pour le faire renoncer à sa passion demeurant également vaines. Dès lors, Vivaldi, ne voyant dans son père qu’un tyran injuste qui prétendait le priver de ses droits les plus sacrés, n’éprouva plus aucun scrupule à défendre obstinément sa liberté, et se sentit plus impatient que jamais de conclure un mariage qui garantirait l’honneur d’Elena et sa propre félicité.

Il se remit donc en route le jour suivant pour la villa Altieri, comme il en était convenu, brûlant d’apprendre le résultat de l’entretien de la signora Bianchi et de sa nièce et le jour auquel le mariage était fixé. En chemin, toutes ses pensées se concentraient sur Elena ; et il marchait sans regarder autour de lui, jusqu’à ce qu’arrivé à la voûte bien connue, il entendît ces mots résonner à son oreille :

Ne vas pas à la villa Altieri : la mort est là ! oui, la mort !

C’était bien la même voix qu’il avait déjà entendue ; c’était bien le même moine qu’il entrevit, fuyant dans l’ombre.

À peine revenu de l’effroi où l’avaient jeté ces paroles, Vivaldi voulut poursuivre l’apparition et lui demander qui était mort à la villa Altieri ; mais la pensée lui vint que pour vérifier cet avis effrayant il lui fallait continuer sa route au plus vite. Il s’achemina donc à pas pressés vers la demeure d’Elena.

Une personne indifférente, songeant à l’âge avancé de la signora Bianchi et tenant compte de ses sinistres pressentiments, aurait tout de suite pensé que c’était d’elle que le moine avait voulu parler ; mais Elena mourante se présenta d’abord à l’imagination effrayée de l’amant. Cette affreuse idée l’avait tellement affecté que lorsqu’il arriva à la porte du jardin, les battements de son cœur le forcèrent à s’arrêter. À la fin il reprit courage et, ouvrant une petite porte dont on lui avait confié la clef, il parvint à la maison par un chemin plus court. Le silence et la solitude régnaient au-dehors ; les jalousies étaient fermées ; mais, en approchant du péristyle, il entendit des gémissements étouffés et l’un de ces chants lugubres qui, en Italie, accompagnent les prières autour du lit des mourants. Il frappa fortement à la porte. La vieille Béatrice vint lui ouvrir et, sans attendre les questions de Vivaldi :

— Ah ! monsieur ! s’écria-t-elle, qui s’y serait attendu ? Vous l’avez vue encore hier ; elle se portait aussi bien que moi ! et aujourd’hui elle est morte !

— Morte dites-vous ? elle est morte !

Et Vivaldi s’appuya contre un pilier pour ne pas tomber. Béatrice s’avança vers lui pour le soutenir ; il lui fit signe de s’arrêter et, respirant avec une extrême difficulté :

— Quand est-elle morte ? articula-t-il faiblement.

— Vers les deux heures du matin.

— Je veux la voir, conduisez-moi.

— Ah ! monsieur, c’est un triste spectacle.

— Conduisez-moi, vous dis-je, ou je trouverai moi-même le chemin.

En parlant ainsi, ses traits étaient bouleversés, ses yeux hagards.

Béatrice, effrayée, prit les devants ; il la suivit à travers plusieurs chambres dont les jalousies étaient fermées. Les chants avaient cessé et rien ne troublait le silence de ces appartements déserts. Arrivé à la dernière porte, son agitation était si vive qu’il tremblait de tous ses membres. Béatrice ouvrit ; il fit un effort sur lui-même pour avancer et, jetant les yeux autour de lui, il vit agenouillée au pied du lit une personne en pleurs… C’était Elena ! Jeter un cri, courir à elle, puis modérer ses transports de peur qu’elle ne fût blessée de sa joie au milieu du deuil qui la frappait, ce fut un double mouvement prompt comme l’éclair. Ses premières émotions calmées, il ne voulut pas distraire longtemps la jeune fille des soins pieux par lesquels s’exhalait sa douleur, et ce fut un soulagement pour elle de voir qu’il les partageait. En la quittant, il s’entretint encore avec Béatrice, et il apprit d’elle que la signora Bianchi s’était retirée le soir précédent aussi bien portante que d’habitude.

— Vers une heure du matin, dit-elle je fus tirée de mon premier sommeil par un bruit inaccoutumé qui venait de la chambre de madame. J’essayai de me rendormir, mais le bruit recommença bientôt ; puis j’entendis la voix de ma jeune maîtresse.

« Béatrice ! Béatrice ! criait-elle. » Je me levai ; elle vint à ma porte, toute pâle et toute tremblante. « Ma tante se meurt ! me dit-elle. Venez vite ! » Et elle s’en alla sans attendre ma réponse. Sainte Vierge ! je crus que j’allais m’évanouir…

— Eh bien ? dit Vivaldi, votre maîtresse…

— Ah ! la pauvre dame ! Quand j’arrivai elle était couchée tout de son long, essayant de parler et ne le pouvant pas. Elle conservait cependant sa connaissance ; car elle serrait la main de la signora Elena et fixait sur elle des yeux pleins de tendresse ; quelque chose semblait lui peser sur le cœur. C’était un spectacle à fendre l’âme ! Ma pauvre jeune maîtresse était abîmée dans la douleur. On a essayé de toute sorte de remèdes, mais la pauvre dame n’a pu avaler ce que le docteur avait ordonné. Sa faiblesse augmentait à chaque instant. À la fin, son regard, toujours fixé sur Elena, est devenu terne et vague ; elle ne paraissait plus distinguer les objets ; je vis bien qu’elle s’en allait. Sa main est resté inerte dans la mienne et le froid de la mort la saisit. En peu de minutes, elle s’est éteinte entre mes bras ; sans même avoir eu le temps de se confesser. À deux heures du matin.

Béatrice, ayant cessé de parler, se mit à pleurer et Vivaldi s’attendrit avec elle. Au bout de quelques instants, il recommença à interroger la vieille servante sur les symptômes de la maladie de sa maîtresse.

— Véritablement, monsieur, répondit-elle en baissant la voix, je ne sais que penser de cette mort. On se moquerait de moi, et personne ne voudrait me croire, si j’osais dire ce que je m’imagine.

— Parlez clairement, dit Vivaldi, et ne craignez rien.

— Eh bien, donc, monsieur, reprit-elle après quelque hésitation, je vous avouerai que je ne crois pas qu’elle soit morte de sa mort naturelle.

— Comment ? s’écria Vivaldi. Quelles raisons avez-vous de supposer ?…

— Ah ! monsieur, une fin si subite !… si terrible !… et puis, la couleur du visage !…

— Grand Dieu ! vous soupçonneriez que le poison…

— Ai-je dit cela ? répliqua Béatrice.

— Qui est venu ici en dernier lieu ? demanda Vivaldi en s’efforçant d’être calme.

— Hélas ! personne ; elle vivait si retirée…

— Quoi ? elle n’a reçu aucune visite ces jours passés ?

— Nulle autre que vous et le signor Giotto. La seule personne qui soit entrée, ici, il y a environ trois semaines, est une sœur du couvent de Santa Maria de la Pietà qui venait chercher les broderies de ma jeune maîtresse.

— Et vous êtes certaine qu’il ne s’est pas présenté d’autres personnes ?

— Aucune, excepté le pêcheur et le jardinier. Ah ! et puis le marchand de macaroni ; car il y a loin d’ici à Naples, et je n’ai guère le temps d’y aller.

— Nous parlerons de cela une autre fois, dit Vivaldi. Mais faites-moi voir le visage de la défunte sans qu’Elena en sache rien ; et surtout, Béatrice, gardez vis-à-vis de votre jeune maîtresse le silence le plus absolu.

— N’ayez crainte, monsieur.

— Croyez-vous qu’elle ait conçu quelque soupçon, tout comme vous ?

— Pas le moindre, je vous assure.

Vivaldi s’éloigna de la villa Altieri, en méditant sur le sinistre événement dont cette demeure avait été le théâtre, et sur l’espèce de prophétie du moine, qui se liait d’une si étrange manière à la mort soudaine de la signora Bianchi. Alors, pour la première fois, l’idée lui vint que ce moine, cet inconnu, pouvait bien être Schedoni lui-même, dont il avait remarqué depuis peu les fréquentes visites chez la marquise sa mère. Cette supposition donna naissance à un soupçon, qu’il repoussa d’abord avec horreur, mais qui revint bientôt avec plus de force a ssiéger son esprit. Cependant, en cherchant à se rappeler la voix et la figure de l’inconnu pour les comparer à celles du confesseur, il crut trouver entre elles une assez grande différence. Cela n’empêchait pas que l’inconnu, s’il n’était pas Schedoni lui-même, ne pût être un de ses agents. Tous deux – si en effet ils étaient deux – mis en campagne par sa famille. Indigné des lâches manœuvres employées contre son amour, et brûlant de connaître le dénonciateur secret d’Elena, il se détermina à tout tenter pour découvrir la vérité, soit en forçant le confesseur de sa mère à la lui avouer, soit en poursuivant dans les ruines de Paluzzi le mystérieux inconnu qui obéissait à l’influence de Schedoni.

Le couvent de Santa Maria de la Pietà, dont Béatrice lui avait parlé, fut aussi l’objet de ses réflexions. Il était difficile de croire qu’Elena y eût des ennemis. Depuis quelques années, elle était liée avec les religieuses ; et les broderies dont Béatrice avait parlé expliquaient assez la nature de ces relations. Cette circonstance, qui mettait en lumière le peu de fortune d’Elena et les habitudes laborieuses par lesquelles elle y suppléait, augmentait encore la tendre admiration que Vivaldi avait conçue pour elle. Cependant son esprit revenait sans cesse sur les soupçons d’empoisonnement que Béatrice lui avait communiqués. Il pensa que ses doutes seraient fixés par la vue du corps de la pauvre dame. Béatrice avait promis de le lui montrer le soir même, lorsque Elena se serait retirée dans sa chambre.

Cette démarche, au fond, lui inspirait quelques scrupules ; il hésitait à s’introduire secrètement dans la maison d’Elena, quand l’orpheline était encore sous le coup d’événements si douloureux. Il sentit pourtant la nécessité de s’y rendre avec un médecin pour constater les véritables causes de la mort.

C’est ainsi qu’il se trouva forcé de remettre à un moment plus favorable la poursuite du mystérieux inconnu.