L’Italien/IV

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L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 51-57).
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Vivaldi, de retour à Naples, se dirigea vers l’appartement de sa mère, pour lui poser quelques questions sur Schedoni. Précisément, le confesseur se trouvait avec elle dans son oratoire.

« Cet homme, se dit le jeune comte, me poursuit comme mon mauvais génie ; mais avant qu’il sorte d’ici je saurai si mes soupçons sont fondés. »

Tout absorbé par son entretien, le religieux ne l’avait pas vu entrer, ce qui permit à Vivaldi d’observer sa physionomie.

Le moine, en parlant, tenait les yeux baissés et ne laissait voir, dans ses traits immobiles, qu’une inflexibilité de marbre. Au bruit que fit le jeune homme, le confesseur leva la tête ; mais, en rencontrant le regard de Vivaldi, il ne laissa paraître aucune émotion. Il se leva seulement pour lui rendre son salut avec une sorte de hauteur.

La marquise parut interdite à la vue de son fils, et ses sourcils froncés prirent une expression sévère ; mais elle corrigea ce premier mouvement par un sourire contraint.

Schedoni se rassit tranquillement et se mit à causer de sujets indifférents avec l’aisance d’un homme du monde. Vivaldi se taisait, appliquant ses yeux et ses oreilles à rechercher la solution du problème qui occupait ses pensées. Les sons graves de la voix de Schedoni le firent douter que ce moine fût celui des ruines de Paluzzi ; et la différence de stature confirma son incertitude, car la taille de Schedoni paraissait plus haute que celle de l’inconnu ; et, s’il y avait d’ailleurs dans leur air quelque ressemblance, il était possible que l’habit du même ordre, porté par les deux religieux, ajoutât à la difficulté de les distinguer. Pour dissiper ces doutes, le jeune homme se décida à poser quelques questions au confesseur, en étudiant l’expression de sa physionomie. Il prit occasion de quelques dessins de ruines qui ornaient l’oratoire de la marquise, pour parler de celles de la forteresse de Paluzzi, qui étaient dignes, disait-il, d’entrer dans la collection.

— Peut-être les avez-vous vues récemment, mon révérend père ? dit-il en fixant sur le moine un regard pénétrant.

— C’est un beau débris d’antiquités, répondit le confesseur impassible.

— Oui, continua Vivaldi sans le quitter des yeux, cette voûte suspendue entre deux rochers, dont l’un est surmonté d’une tour et l’autre ombragé par une forêt de pins et de chênes majestueux, est de l’effet le plus grandiose ; mais ce tableau aurait besoin d’être animé par des figures, et j’imagine qu’un groupe de bandits, se jetant à l’improviste sur les voyageurs, qu’un religieux drapé dans sa robe noire, et sortant tout à coup des ténèbres de la voûte pour annoncer quelque événement sinistre, seraient fort pittoresques.

Tout ce discours ne sembla guère émouvoir Schedoni dont le visage ne reflétait qu’un grand calme.

— Voilà, dit-il, un tableau parfaitement ordonné, et je ne puis qu’admirer votre bonne grâce à mettre sur le même plan les brigands et les religieux.

— Excusez mon étourderie, reprit Vivaldi. Par le même plan, mon révérend père, on n’entend pas dire la même ligne.

— Oh ! je ne m’en offense pas, dit le moine avec un sourire sardonique.

Pendant cet échange de répliques, la marquise avait été appelée au-dehors. Vivaldi en profita pour presser plus vivement son interlocuteur.

— Il me semble pourtant, reprit-il, que si ces ruines ne sont pas fréquentées par des bandits, elles le sont du moins par des moines, car je n’ai guère passé par là sans en voir apparaître quelqu’un. Un surtout qui s’est montré et éclipsé si vite que j’ai été tenté de le prendre pour un être surnaturel.

— Le couvent des Pénitents Noirs n’est pas bien loin de là, dit le confesseur.

— Leur costume ressemble-t-il au vôtre, mon révérend ? demanda Vivaldi. Le religieux dont je parle m’a paru habillé à peu près comme vous. Il était, je crois, de la même taille que vous et avait un peu votre air.

— C’est possible, répondit le confesseur sans se départir de son calme. Pourtant les Pénitents Noirs sont revêtus d’une espèce de sac, et la tête de mort qu’ils portent sur leurs vêtements n’aurait sûrement pas échappé à vos observations. Il est donc probable que ce n’est pas un moine de ce couvent que vous aurez vu.

— Quoi qu’il en soit, répliqua Vivaldi, j’espère parvenir à le connaître mieux, et lui parler alors un langage qu’il ne pourra guère feindre de ne pas entendre.

— Vous ferez bien, jeune homme, si vous avez à vous plaindre de lui.

Vivaldi, à ces mots, crut avoir démasqué son ennemi. Comment, en effet, Schedoni pouvait-il deviner qu’il avait des sujets de plainte contre l’homme des ruines ?

— Vous remarquerez, mon révérend père, reprit-il, que je ne vous ai pas dit que j’eusse été insulté ; si donc vous êtes instruit de ce fait, c’est par d’autres moyens que par mes propres paroles.

— Si ce ne sont vos paroles, répliqua sèchement Schedoni, votre accent et vos regards s’expriment assez clairement, ce me semble. Tant de véhémence laisse supposer des motifs d’irritation, je ne sais lesquels, réels ou imaginaires.

— C’est ce que vous n’avez pas à juger, mon révérend, répartit Vivaldi avec une certaine hauteur. Les injures dont j’ai à me plaindre ne sont que trop réelles, et je crois connaître maintenant celui à qui j’ai le droit de les imputer. Le donneur d’avis funestes et le délateur qui s’introduit dans le sein d’une famille, pour en troubler le repos par de lâches calomnies, sont à mes yeux une seule et même personne.

Vivaldi, en prononçant ces mots avec un mélange de dignité et d’énergie, les adressa à Schedoni, en le regardant bien en face, comme s’il voulait l’en frapper au cœur. Soit conscience troublée, soit orgueil blessé, les yeux de Schedoni brillèrent d’un éclat sinistre, et le jeune homme crut un instant avoir devant lui un scélérat capable des plus noirs forfaits. Mais ce ne fut qu’un éclair ; le religieux se remit aussitôt ; il ne lui restait plus que sa dureté de regard habituelle.

— Monsieur, dit-il à Vivaldi, quoique je ne sache rien du motif de vos ressentiments, je ne puis me dissimuler qu’ils semblent m’avoir pour objet. Votre intention serait-elle donc de m’appliquer les propos outrageants dont vous vous êtes servi ?

— Je les applique, s’écria le jeune homme avec emportement, aux auteurs des persécutions que j’éprouve !

— En ce cas, répondit Schedoni avec le plus grand calme, je n’ai point à m’en plaindre. Si vous n’élevez d’accusation que contre ceux qui vous ont fait souffrir, quels qu’ils puissent être, ce n’est pas à moi de vous répondre.

La tranquillité du confesseur, alors qu’il prononçait ces mots, désarma Vivaldi et le rendit à ses incertitudes. Était-il possible qu’un coupable pût conserver, au moment même où on lui reprochait son crime, la dignité paisible que montrait Schedoni ? Le jeune homme se condamna lui-même pour sa précipitation aveugle et, non moins prompt dans le repentir que dans la colère, il s’empressa d’avouer sa faute. La franchise de cet aveu eût touché un cœur généreux ; mais Schedoni l’accueillit avec une feinte complaisance et un secret mépris. Il ne vit dans cette nature sincère, qui passait d’une extrémité à l’autre, que l’entraînement d’un jeune insensé, emporté au gré de ses passions. Le sourire satisfait qui erra sur ses lèvres était celui d’un homme désormais sûr de son ascendant. Le caractère de Vivaldi se montrait tout entier à ses yeux ; il en découvrait le fort et le faible. Certain maintenant de pouvoir tourner à volonté toutes les vertus du jeune homme contre celui-ci, il triomphait à l’idée de se venger de l’outrage qu’il avait reçu, tandis que Vivaldi, dans son ingénuité, se reprochait d’avoir faussement accusé un honnête homme. Telles étaient leurs dispositions mutuelles quand la marquise, en rentrant, surprit dans la contenance de son fils quelques symptômes de l’agitation qu’il éprouvait. Elle lui en demanda la cause ; mais Vivaldi, honteux de sa conduite envers le moine, ne put prendre sur lui d’en faire l’aveu à sa mère ; il balbutia une sorte d’excuse et sortit brusquement.

Schedoni, resté seul avec la marquise, se laissa arracher avec une feinte répugnance le récit de ce qui s’était passé ; mais il se garda bien d’atténuer l’insulte qu’il avait reçue ; il l’exagéra au contraire, en passant sous silence le repentir qui l’avait suivie ; puis il feignit de plaindre Vivaldi, en en rejetant la faute sur une violence naturelle dont le jeune homme n’était pas maître.

— Son âge, dit-il, doit lui servir d’excuse. Peut-être aussi est-il jaloux de l’amitié dont vous m’honorez ; sentiment bien pardonnable chez celui qui possède une mère telle que vous, madame.

— Vous êtes trop bon, mon père, répondit la marquise, dont la colère contre son fils croissait à mesure que l’artificieux conseiller affectait de le défendre. Il ne mérite pas l’excès d’indulgence dont vous couvrez ses offenses.

— Hélas ! reprit le confesseur, ce sont de ces attaques auxquelles je devais m’attendre, dévoué comme je le suis aux intérêts de votre illustre famille ; mais je m’y résigne volontiers, si mes conseils peuvent servir à préserver l’honneur de votre maison en sauvant ce jeune homme inconsidéré des suites de sa folie.

La conclusion de cet entretien, où la marquise apportait le ressentiment de l’orgueil blessé et Schedoni les vues intéressées d’un ambitieux, fut une entente définitive sur les mesures à prendre pour sauver de lui-même, comme ils le disaient, ce malheureux jeune homme, sur qui les remontrances étaient restées sans effet.