L’Italien/IX

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L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 95-106).
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Vivaldi et son domestique, ainsi enfermés dans la chambre souterraine de la forteresse de Paluzzi, la nuit qui suivit l’enlèvement d’Elena, réunirent tous leurs efforts pour ébranler tantôt la porte et tantôt la fenêtre grillée. Mais ils n’en purent venir à bout et bientôt, leur flambeau consumé les ayant laissés dans l’obscurité, ils s’abandonnèrent au désespoir. Les paroles du moine, qui semblaient annoncer qu’Elena n’était plus, revinrent assiéger l’esprit de Vivaldi. Paolo, couché près de lui et non moins abattu, n’avait plus de distraction ni de consolation à lui offrir ; il laissait même échapper des lamentations sur l’affreux genre de mort qui allait être le leur et maudissait l’obstination qui les avait amenés dans ces caveaux où bientôt ils souffriraient les tortures de la faim. Il se livrait à ces lugubres doléances, dont son maître absorbé n’entendait pas un mot, quand tout à coup il s’interrompit.

— Monsieur, dit-il, qu’y a-t-il donc là-bas ? Ne voyez-vous rien ? Je distingue un peu de jour ; il faut voir ce que c’est.

Il se leva et s’avança du côté d’où venait la clarté. Quelle fut sa joie lorsqu’il reconnut qu’elle entrait par la porte même de la chambre ! Cette porte, refermée sur eux le soir précédent, était maintenant entrouverte sans qu’on eût entendu tirer les verrous ! Paolo la poussa tout à fait, sortit avec Vivaldi qui l’avait aussitôt suivi, et tous deux, remontant l’escalier, se retrouvèrent un moment après à l’air libre, dans la première cour de la forteresse où régnait une solitude complète. Ils arrivèrent enfin sous la grande voûte avant le lever du soleil, respirant à peine et n’osant croire à leur délivrance. Ils s’arrêtèrent un moment pour reprendre haleine. La première pensée de Vivaldi, qui sentit ses alarmes se dissiper, fut de courir à la villa Altieri, malgré l’heure matinale, et d’y attendre le lever de quelqu’un de la maison. Ils en prirent donc la route. Paolo, fou de joie à l’idée de ne plus se voir exposé à mourir de faim, se perdait en conjectures sur les causes de cette captivité passagère ; Vivaldi ne pouvait guère l’aider à en trouver l’explication. Mais ce qu’il y avait de certain, c’est qu’ils n’étaient pas tombés dans un repaire de voleurs ; pourtant, le jeune homme cherchait vainement qui pouvait avoir eu intérêt à le retenir une nuit, pour le relâcher ensuite. En entrant dans le jardin, il fut surpris de voir que plusieurs des jalousies étaient ouvertes ; mais son étonnement se changea en terreur quand, en approchant du portique, il entendit des gémissements qui semblaient venir de l’intérieur ; il appela et reconnut la voix éplorée de Béatrice. La porte était fermée. Il s’élança, suivi de Paolo, par une des fenêtres, et trouva la pauvre femme attachée à un pilier. Ce fut d’elle qu’il apprit qu’Elena avait été enlevée durant la nuit par des hommes armés. À cette nouvelle, il demeura comme frappé de stupeur et ne sortit de cet état que pour poser cent questions à Béatrice, sans lui donner le temps de répondre à une seule. Lorsque enfin il put prendre sur lui de l’écouter, il apprit que les ravisseurs étaient au nombre de quatre, qu’ils étaient masqués et que deux autres l’avaient liée, elle, à un pilier, en la menaçant de mort si elle poussait un seul cri. Vivaldi, ayant repris un peu de son sang-froid, crut deviner les auteurs de la double affaire de la nuit précédente. C’était sa famille sans doute qui avait fait enlever Elena, pour prévenir l’union projetée, et qui l’avait lui-même fait attirer et retenir dans la forteresse, afin de l’empêcher de mettre obstacle au rapt de la jeune fille. Il demeura aussi persuadé que Schedoni était le moine qui l’avait poursuivi avec tant d’acharnement, et qui était à la fois conseiller de sa mère, messager de malheur et exécuteur de ses propres prédictions. « Quel autre que ce Schedoni, se disait-il, peut être si bien instruit de tout ce qui me touche ? Quel autre peut avoir intérêt à s’opposer à mes desseins, stimulé par la promesse d’une riche récompense ? » Mais, quoiqu’il pût en être de la complicité de Schedoni, il n’était pas douteux pour Vivaldi qu’Elena n’eût été enlevée sur l’ordre de sa famille. Pensant cela, il retourna à Naples impatient d’avoir de son père ou de sa mère des éclaircissements sur cette aventure.

Il obtint d’abord une entrevue du marquis. Il se jeta à ses pieds en le suppliant de faire ramener Elena chez elle. Mais la surprise naturelle et nullement jouée du vieux gentilhomme fit tout de suite voir à Vivaldi que son père ignorait tout des mesures prises contre la jeune fille.

— Quelque mécontentement que m’inspire votre conduite, dit le marquis, je croirais mon honneur entaché si j’appelais à mon aide l’artifice et la violence. J’ai vivement désiré rompre l’union que vous avez projetée ; mais, pour y parvenir, je dédaigne tout autre moyen que l’exercice de mon autorité. Si vous persistez dans votre résolution, je ne la combattrai qu’en vous avertissant des conséquences fâcheuses qu’entraînerait pour vous votre désobéissance. Et, de ce moment je ne vous reconnaîtrais plus pour mon fils.

Cela dit, il sortit et Vivaldi ne fit aucun effort pour le retenir. Ces menaces étaient terribles, sans doute, mais ce qui occupait alors la pensée du jeune homme ce n’était pas l’avenir ; c’était le présent : la perte d’Elena. Cet intérêt pressant le conduisit chez sa mère. Cette seconde épreuve fut bien différente de la préc édente. Le regard de Vivaldi, rendu plus pénétrant par l’amour et la jalousie, plongea jusqu’au fond du cœur de la marquise, en dépit de la dissimulation de celle-ci, et le fils démêla autant d’hypocrisie chez sa mère qu’il avait reconnu de franchise chez son père. Mais pouvait-il en attendre plus ?

Restait à rechercher la part de Schedoni dans ces complots. Qu’il eût concouru à l’enlèvement d’Elena, Vivaldi n’en doutait pas ; mais il était moins assuré que ce fût le moine des ruines de Paluzzi. En sortant de chez la marquise, il se rendit au couvent de Spirito Santo et demanda le père Schedoni. Le frère qui lui ouvrit lui dit que ce religieux était dans sa cellule, et il lui en indiqua la porte, qui donnait sur le dortoir.

Vivaldi arriva au dortoir sans avoir rencontré âme qui vive, mais en y entrant il entendit une voix plaintive qui semblait venir de la porte qu’on lui avait indiquée. Il frappa doucement, et le silence se rétablit. Il frappa de nouveau et, comme personne ne répondait, il se hasarda à ouvrir la porte ; il parcourut des yeux la cellule, où ne pénétrait qu’un jour sombre, et n’y vit personne. La chambre n’avait guère d’autre meuble qu’un matelas, une chaise, une table, un crucifix, quelques livres de dévotion – dont un ou deux imprimés en caractères inconnus – et divers instruments de pénitence, ou plutôt de torture, dont la vue fit frémir Vivaldi quoiqu’il n’en connût qu’imparfaitement l’usage. Il redescendit dans la cour. Là, le frère portier lui dit que, si le père Schedoni n’était pas dans sa chambre, il devait être à l’église.

— L’avez-vous vu rentrer hier soir ? demanda brusquement Vivaldi.

— Oui, sans doute, répondit le frère avec quelque surprise. Il est rentré pour les vêpres.

— En êtes-vous bien sûr, mon ami ? Êtes-vous certain qu’il ait couché au couvent la nuit dernière ?

— Et qui êtes-vous, monsieur, dit le frère scandalisé, pour me poser une pareille question ? Vous ignorez apparemment les règles de notre maison : sachez qu’un religieux ne peut passer la nuit hors du couvent sans encourir une peine sévère. Or, le père Schedoni est plus incapable que qui que ce soit de violer ainsi les lois de la communauté. C’est un de nos plus pieux cénobites ; il en est peu qui puissent marcher sur ses traces dans la voie de la pénitence. C’est un saint. Lui ! passer la nuit dehors ! Allez, monsieur, c’est à l’église que vous le trouverez.

Vivaldi ne s’arrêta pas à répondre, mais il traversa la cour en se disant, pensant à Schedoni : « Hypocrite ! je saurai te démasquer. » L’église était déserte comme la cour, et il y régnait un morne silence. Alors qu’il marchait le long d’un des bas-côtés, il aperçut, à la demi-clarté que laissaient passer les vitraux de couleur, un religieux debout et immobile. Il s’avança vers lui. Le moine, sans l’éviter, sans même détourner les yeux pour voir qui s’approchait, demeura dans la même attitude. Sa taille élevée et sa figure maigre rappelaient Schedoni ; et Vivaldi, regardant avec attention, reconnut, sous le capuchon baissé, la physionomie dure et pâle du confesseur.

— Enfin, mon père, je vous trouve ! lui dit-il. Je voudrais vous parler en particulier, et ce lieu n’est pas convenable à notre entretien.

Schedoni ne répondit rien, et Vivaldi, le regardant de nouveau, remarqua que ses traits étaient comme pétrifiés et ses yeux obstinément fixés vers le sol. On aurait dit que les paroles qu’il lui avait adressées ne parvenaient pas jusqu’à son esprit. Le jeune homme éleva la voix et répéta ce qu’il venait de dire, mais sans plus de succès que la première fois : pas un muscle du visage du religieux n’avait frémi.

— Que signifie cette comédie ? s’écria le jeune homme impatienté. Votre calme affecté ne vous sauvera pas. Vous êtes découvert, et vos artifices me sont connus. Faites sur-le-champ ramener Elena Rosalba chez elle, ou dites-moi le lieu où vous l’avez fait conduire.

Schedoni garda le même silence et la même impassibilité. Le respect pour son caractère religieux et pour le lieu où il se trouvait empêcha seul Vivaldi de porter la main sur le moine pour le forcer à répondre. Mais il laissa éclater son indignation.

— Je sais maintenant, vous dis-je, reprit-il, que vous êtes l’auteur de tous mes maux. C’est vous qui m’avez prédit tant de malheurs qui ne se sont que trop réalisés ; c’est vous qui m’avez annoncé la mort de la signora Bianchi.

Le moine tressaillit et fronça les sourcils.

— C’est vous qui m’avez appris le départ d’Elena, qui m’avez attiré dans la prison de la forteresse de Paluzzi. Ah ! je vous connais et je vous ferai connaître au monde. Je vous arracherai le masque d’hypocrisie qui vous couvre et je révélerai à tout votre ordre vos odieuses manœuvres.

Schedoni avait repris son calme habituel. La vue de ce maintien paisible et de ces regards baissés exaspéra le jeune homme.

— Malheureux ! s’écria-t-il, rends-moi Elena. Dis-moi au moins où elle est. Parle ! Ah ! je te forcerai bien à parler !

Comme il exhalait ainsi sa colère en accents et en gestes passionnés, plusieurs religieux furent attirés par le bruit. En voyant la violence du jeune homme opposée à la tranquillité de Schedoni, l’un d’eux s’avança et, retenant Vivaldi par son habit :

— Que faites-vous ? lui dit-il. Ne voyez-vous pas la sainte méditation dans laquelle il est plongé ? Sortez de l’église pendant que vous le pouvez encore ; vous ne savez pas à quel traitement vous vous exposez.

— Je ne sortirai pas d’ici, répondit Vivaldi, avant que cet homme n’ait répondu à mes questions. Je le répète : où est Elena Rosalba ?

Et comme le confesseur demeurait toujours impassible :

— Ceci passe toute croyance ! s’écria le jeune homme. Il n’y a pas de patience qui puisse y tenir. Parle, réponds-moi : connais-tu le couvent de Santa Maria del Pianto ? Connais-tu le confessionnal des Pénitents Noirs ? Te souviens-tu de cette terrible soirée où un crime y fut confessé ?…

Schedoni poussa un cri terrible et, fixant sur Vivaldi un regard dont la rage eût voulu être mortelle :

— Loin d’ici ! s’écria-t-il, loin d’ici, sacrilège jeune homme ! Frémis des suites de ton impiété !

Puis il s’éloigna brusquement du côté du cloître, et disparut comme une ombre. Vivaldi voulut le suivre, mais il fut arrêté par les moines qui l’entouraient. Irrités par ses discours, ceux-ci le menacèrent, s’il ne sortait du couvent à l’instant même, de l’y retenir, de l’y emprisonner et de lui faire subir les châtiments réservés à quiconque insulte un religieux et le trouble dans ses pratiques de pénitence. Et comme il résistait :

— Conduisons-le au père abbé, s’écria un moine furieux. Jetons-le dans la prison.

Mais, puisant des forces dans son indignation, Vivaldi se tira de leurs mains, sortit de l’église et s’élança dans la rue.

Il arriva chez lui dans un état digne de pitié. Un étranger l’aurait plaint, mais sa mère se montra insensible. Elle triomphait au contraire du succès des plans concertés avec son confesseur et secondés par l’abbesse de San Stefano, avec qui elle était liée. Quelle apparence dès lors qu’elle se laissât toucher par les larmes de son fils et qu’elle renonçât à une entreprise si bien conçue et si heureusement engagée ? Vivaldi le comprit et quitta la marquise dans un état d’abattement voisin du désespoir.

Paolo rendit compte à son maître de l’inutilité de ses tentatives pour retrouver les traces d’Elena, et le jeune homme passa le reste du jour dans une extrême agitation. Ne pouvant demeurer en place, il sortit le soir sans savoir où il porterait ses pas et se trouva bientôt au bord de la mer, sur le chemin de la villa Altieri. Quelques pêcheurs et quelques lazzaroni se tenaient sur la plage en attendant le retour des barques de Santa Lucia. Vivaldi, les bras croisés, son chapeau rabattu sur ses yeux, suivait les bords de la baie, écoutant le murmure des flots qui venaient se briser à ses pieds, sans presque avoir conscience de ce qu’il voyait, abîmé comme il l’était dans ses rêveries mélancoliques. Il se rappelait combien de fois, près d’Elena, il avait joui de ce même spectacle qui s’offrait alors à ses regards, et le contraste de ce souvenir avec sa situation présente le jeta dans toutes les angoisses du désespoir. Il s’accusait de son inaction, pourtant bien involontaire, et quoiqu’il ne sût dans quelle direction se hasarder pour chercher sa bien-aimée, il résolut de quitter Naples et de ne pas rentrer dans le palais de son père jusqu’à ce qu’il eût arraché Elena à ses ravisseurs. Il accosta des pêcheurs qui causaient ensemble et demanda si l’on voudrait bien lui louer un bateau pour longer la côte ; car il supposait qu’Elena, enlevée de la villa Altieri, avait dû être conduite par eau à quelque couvent situé sur la baie.

— Je n’ai qu’un bateau, répondit un des pêcheurs, et il est retenu ; mais mon camarade peut faire votre affaire. Eh ! Carlo, cria-t-il, peux-tu prendre monsieur dans ton petit bateau ?

Le camarade Carlo ne répondit pas : il pérorait à ce moment au milieu d’un groupe qui l’écoutait avec attention. Vivaldi, en s’approchant, fut frappé de sa véhémence.

— Je te répète, disait-il à l’un de ses auditeurs qui semblait sceptique, que je connais parfaitement la maison ; j’y portais du poisson deux fois par semaine. C’étaient de braves gens et j’ai reçu d’eux quelques bons ducats. Mais, comme je vous le disais, quand je frappai à la porte, j’entendis de grands gémissements et je reconnus la voix de la femme de charge qui criait en appelant au secours. Mais je n’y pouvais rien, la porte était fermée. Et pendant que j’allais chercher le vieux Bartoli pour m’aider, voilà qu’un beau cavalier arrive, saute par la fenêtre et libère la vieille. J’ai vu ça de loin. C’est ainsi que j’ai su toute l’histoire.

— Quelle histoire ? demanda Vivaldi en s’avançant. Et de qui parlez-vous ?

— Eh ! pardieu ! voilà mon jeune homme ! dit le pêcheur en le dévisageant. C’est bien vous que j’ai vu là, c’est vous qui avez délié Béatrice !

Vivaldi, voyant qu’il était question de l’aventure de la villa Altieri, interrogea vivement ces hommes sur la route qu’avaient prise les ravisseurs, mais il n’en put rien tirer de satisfaisant.

— Je ne m’étonnerais pas, dit un lazzarone, jusqu’alors étranger à la conversation, que le carrosse qui a passé à Bracelli dans la même matinée, et dont les stores étaient baissés malgré la chaleur, fut celui-là même qui emportait la jeune dame enlevée.

Ce trait de lumière ranima Vivaldi qui recueillit toutes les informations possibles sur cette voiture, sans rien apprendre de plus que ce qu’on venait de lui dire. Il résolut de se rendre à Bracelli, où sans doute le maître de poste lui fournirait de nouveaux renseignements. Dans ce dessein, il retourna à la maison de son père pour attendre le retour de Paolo qu’il voulait emmener avec lui. Débordant d’espoir, malgré les faibles chances de succès qui s’offraient à lui, il ne tarda pas plus longtemps à se mettre en campagne.