L’Italien/VIII

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L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 81-95).
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Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis l’arrivée d’Elena au monastère de San Stefano sans qu’il lui fût permis de sortir de sa chambre. Sous clef, elle ne voyait personne, si ce n’est la religieuse qui lui apportait quelques aliments ; la même qui l’avait reçue aux portes du couvent. Lorsqu’on pensa que son courage pouvait être brisé par ce long isolement et par l’inutilité de sa résistance, on la manda au parloir. L’abbesse l’y attendait seule, et la sévérité de son accueil prépara l’orpheline à une scène des plus sérieuses. Après un exorde sur la noirceur de son crime et sur la nécessité de sauver l’honneur d’une famille que sa conduite désordonnée avait failli compromettre, l’abbesse lui déclara qu’elle devait se déterminer à prendre le voile sur-le-champ ou bien à accepter le mari que la marquise de Vivaldi avait eu l’extrême bonté de choisir pour elle.

— Vous ne pourrez jamais, ajouta l’abbesse, reconnaître assez dignement la générosité de la noble dame qui vous laisse le choix entre ces deux partis. Après l’injure qu’il n’a pas dépendu de vous d’infliger à sa famille, quand vous ne deviez attendre d’elle qu’un châtiment sévère, elle vous permet d’entrer en religion parmi nous ou, si vous n’avez pas assez de vertu pour renoncer à un monde pervers, elle vous autorise à y rentrer sous la protection d’un époux dont la condition serait assortie à la vôtre.

Elena rougit, blessée dans sa fierté, et ne daigna pas répondre. Elle se sentait profondément indignée en voyant donner à des actes de la plus injuste tyrannie les couleurs d’une indulgence généreuse. Elle ne se montra pas d’ailleurs fort troublée en apprenant les projets tramés contre elle ; car depuis son entrée à San Stefano, son courage s’attendait à tout. Ce n’était qu’en pensant à Vivaldi qu’elle le sentait faiblir et que ses maux lui paraissaient intolérables.

— Vous ne répondez pas ? lui dit l’abbesse après avoir attendu quelques minutes. Est-il possible que vous soyez si insensible aux bontés de la marquise ? Je ne veux pas cependant vous presser trop vivement. Vous pouvez vous retirer dans votre chambre pour réfléchir mûrement à votre décision ; mais songez que vous n’avez à choisir qu’entre l’un ou l’autre des deux partis qui vous sont proposés.

— Madame, répondit Elena avec une dignité tranquille, je n’ai pas besoin de demander du temps pour me décider. Ma résolution est déjà prise, et je rejette également les deux offres que vous vous êtes chargée de me transmettre. Jamais je ne me condamnerai volontairement à demeurer enfermée dans un cloître, ni à subir la dégradation dont vous me menacez. Prête à supporter tous les mauvais traitements qu’il vous plaira de m’infliger, ce n’est pas du moins de mon propre consentement que je serai malheureuse et opprimée. La conscience de mes droits et le sentiment de la justice soutiendront mon courage jusqu’au bout ; et je ne manquerai pas, soyez-en sûre, à ce que je me dois à moi-même. Vous connaissez mes résolutions, madame ; et, comme elles ne changeront pas, je ne vous en parlerai plus.

La surprise avait empêché l’abbesse d’interrompre ces paroles si hardies. Jamais on ne lui avait tenu tête avec cette fermeté.

— Sortez ! fut le seul mot qu’elle put dire en se levant avec impatience de son fauteuil.

Elena, reconduite à sa cellule, se mit à repasser en esprit sa conduite avec l’abbesse et ne put se repentir de la franchise avec laquelle elle avait défendu ses droits. Elle s’applaudit de ne pas s’être oubliée un instant, soit en se laissant emporter par son indignation, soit en se laissant abattre par la crainte. Elle résolut d’éviter désormais toutes les scènes du même genre et de repousser par le silence les injures auxquelles elle pourrait être exposée. Des trois maux entre lesquels elle avait à choisir, sa captivité, quelque douloureuse qu’elle fût, lui semblait de beaucoup préférable au mariage dont on la menaçait ou aux vœux perpétuels qu’on voulait lui arracher. Ce fut donc à la résignation qu’elle essaya d’habituer son âme. Depuis son entrevue avec l’abbesse, on l’avait rigoureusement tenue séquestrée dans sa cellule ; mais, le soir du cinquième jour, on lui permit d’assister aux vêpres. En traversant le jardin pour se rendre à l’église, elle éprouva une sensation de volupté infinie à respirer librement l’air frais et à reposer ses yeux sur le feuillage et sur les fleurs. Elle suivit les religieuses à l’office, et se trouva placée au milieu des novices. Les chants religieux émurent son cœur et relevèrent ses esprits. Parmi les voix qui la charmaient, une surtout fixa son attention. À ses accents qui tantôt s’élevaient avec les accords solennels de l’orgue, et tantôt l’adoucissaient en se mêlant au chant timide des autres religieuses, Elena, prise de sympathie pour l’âme que cette mélodie semblait révéler, chercha parmi ses compagnes, celle qui répondait le mieux à l’idée qu’elle s’en était faite. Elle remarqua alors, à quelque distance, une religieuse agenouillée au-dessous d’une lampe qui l’éclairait à demi, et dont la figure et le maintien lui parurent d’accord avec le chant expressif qui l’avait si vivement frappée. Son voile était assez léger pour laisser entrevoir la beauté de ses traits ; ses yeux levés au ciel et son attitude recueillie exprimaient une ardente dévotion. L’hymne achevé, elle se leva et, bientôt après, Elena put la contempler sans voile et tout à fait éclairée par la lampe. Elle crut démêler sur ses traits pâles, où la langueur avait succédé aux élans de la piété, le sentiment du désespoir plutôt que celui de la résignation. Mais cette idée même, qui lui faisait supposer une situation pareille à la sienne, redoublait sa sympathie pour la religieuse. À la sortie de l’église, comme ladite religieuse passait près d’elle, la jeune fille lui jeta un regard si doux et si expressif qu’elle s’arrêta et regarda à son tour la nouvelle venue. Une faible rougeur colora un moment ses joues ; elle parut émue et tint quelque temps ses regards fixés sur Elena ; mais, obligée de suivre la procession, elle lui adressa un sourire d’adieu qui exprimait la plus tendre pitié. Elena la suivit des yeux jusqu’à la porte qui conduisait à l’appartement de l’abbesse et, quand elle fut elle-même rentrée chez elle, elle s’informa de son nom.

— Voudriez-vous parler de sœur Olivia ? lui demanda sœur Marguerite, la religieuse qui la raccompagnait.

— Elle est d’une figure bien agréable.

— Sans doute, répondit sœur Marguerite d’un air pincé, mais nous avons beaucoup de sœurs aussi jolies.

— Elle n’est plus, il est vrai, de la première jeunesse, reprit Elena, mais elle en a encore toutes les grâces et elle y joint une dignité…

— Si vous voulez dire qu’elle est d’âge moyen, reprit aigrement sœur Marguerite, ce doit être sœur Olivia, car nous sommes presque toutes plus jeunes qu’elle.

Elena porta involontairement ses yeux sur la religieuse qui parlait ainsi ; elle vit une figure maigre et jaune, annonçant à peu près une fille de cinquante ans, et put à peine cacher sa surprise en retrouvant une si misérable vanité sous un extérieur si grave, à l’ombre du cloître, au milieu de passions refroidies. Sœur Marguerite, jalouse de l’éloge de sœur Olivia, refusa de répondre à de nouvelles questions et enferma Elena dans sa cellule. Le jour suivant, on permit encore à la prisonnière d’assister aux vêpres, et elle se sentit ranimée par l’espoir de revoir sa religieuse préférée. Elle l’aperçut en effet agenouillée au même endroit et faisant sa prière, avant que le service ne fût commencé. Elena contint avec peine son impatience. Quand la religieuse se fut levée, elle fixa sur Elena ses regards attendris, accompagnés d’un sourire si expressif que l’orpheline, oubliant le lieu où elle se trouvait, voulut quitter sa place pour s’approcher d’elle. Mais, à ce mouvement, la religieuse rabattit son voile, en une espèce de reproche qu’Elena comprit ; aussi eût-elle la prudence de se tenir à sa place pendant toute la cérémonie. Après l’office, comme on sortait de l’église, sœur Olivia passa sans paraître faire attention à elle ; aussi Elena, contristée de cette indifférence, rentra-t-elle dans sa chambre tout abattue. Devait-elle donc renoncer à une sympathie si touchante et dont l’idée seule la consolait dans sa prison ? Pendant qu’elle rêvait ainsi, elle fut distraite par le pas léger d’une personne qui s’approchait de sa cellule. La porte s’ouvrit, et elle vit entrer sœur Olivia. Tout émue, elle se leva pour aller à sa rencontre, et la religieuse lui tendit une main qu’elle serra affectueusement dans les siennes.

— Vous n’êtes pas accoutumée aux privations ni à notre mauvaise viande, dit sœur Olivia d’un ton de compassion, en posant sur la table une petite corbeille qui contenait quelques provisions.

— Je vous comprends, dit Elena, avec un regard de reconnaissance. Vous avez un cœur accessible à la pitié ; ayant souffert vous-même, vous êtes heureuse d’adoucir les souffrances des autres. Ah ! que ne puis-je vous exprimer combien je suis touchée des sentiments que vous me témoignez !

Des larmes l’interrompirent. Sœur Olivia lui pressa la main, la regarda quelque temps en silence avec une sorte d’agitation, puis lui dit avec un sourire mêlé de quelque gravité :

— Vous jugez bien de ce que j’éprouve, mon enfant. Je partage en effet vos peines, car vous étiez sans doute destinée à une vie plus heureuse que celle qui vous est réservée dans ce cloître.

Elle s’interrompit brusquement, comme si elle craignait d’en avoir trop dit. Puis elle reprit :

— Rassurez-vous cependant ; et si vous trouvez quelque consolation à savoir qu’il y a près de vous une amie, souvenez-vous que je suis cette amie. Mais gardez cela pour vous seule. Je viendrai vous voir aussi souvent que je le pourrai. Seulement, ne parlez pas de moi ; et si mes visites sont courtes, ne me pressez jamais de les prolonger.

— Que de bontés ! s’écria Elena. Vous viendrez me voir ! vous prenez intérêt à mes malheurs !

— Chut ! dit la religieuse. Je puis être observée. Bonne nuit, ma chère sœur, et que Dieu vous envoie un sommeil paisible.

Et elle quitta la chambre subitement.

Le cœur d’Elena, ferme et assuré contre les insultes de l’abbesse, s’amollit à ces témoignages d’une affection compatissante. De douces larmes lui apportèrent un peu de soulagement, et quelque espoir commença à renaître en son âme. Le lendemain matin, elle s’aperçut que la porte de sa cellule n’avait pas été fermée à clef ; elle s’habilla à la hâte et sortit. Sa chambre donnait sur un passage qui communiquait avec le bâtiment principal ; mais la porte de ce passage était fermée. Elena se trouvait donc prisonnière comme auparavant. Seulement, elle pensa que sœur Olivia n’avait pas fermé à clef la porte de sa chambre afin de lui ménager un peu plus d’espace pour se promener, et elle lui sut gré de cette attention. En avançant dans le corridor, elle aperçut, à l’un de ses bouts, un petit escalier. Elle monta et se trouva dans une petite chambre qui ne lui présenta d’abord rien de remarquable ; mais, en n’approchant de la fenêtre, elle découvrit un horizon immense et un paysage dont la beauté fit sur elle une vive impression. Elle reconnut que cette chambre se trouvait dans une petite tourelle en saillie, à l’un des angles de l’édifice, et qu’elle était comme suspendue au-dessus des rochers de granit dont la montagne était formée. Quelques-uns de ces rochers surplombaient le vide, comme prêts à s’écrouler ; d’autres, taillés à pic, supportaient les murs du monastère.

Pour Elena, que le spectacle des beautés de la nature trouvait toujours si sensible, la découverte de cette petite tourelle était un bonheur inappréciable. Elle pourrait venir là, puiser dans cette vue magnifique la force d’âme nécessaire pour endurer ses chagrins. Bientôt son attention fut distraite par un bruit de pas dans le corridor. Elle se hâta de redescendre, pensant que c’était sœur Marguerite qui lui apportait son déjeuner. Elle ne se trompait pas. La sœur, étonnée, lui demanda comment elle avait ouvert la porte de sa chambre et où elle était allée. Elena lui répondit avec franchise qu’elle avait trouvé cette porte ouverte et qu’elle était montée jusqu’à une petite tour. Sœur Marguerite la réprimanda durement et quitta la chambre, après avoir eu soin de la refermer à clef. Elena fut ainsi privée de la consolation qu’elle avait goûtée un moment dans la tourelle. Pendant plusieurs jours, elle ne vit absolument que sa sévère geôlière, si ce n’est à l’heure des vêpres où elle était observée avec tant de vigilance qu’elle n’osa dire un seul mot à sœur Olivia, ni même lui parler des yeux. Ceux de sœur Olivia étaient souvent fixés sur elle avec une expression que l’orpheline ne sut pas bien définir ; elle crut y voir plus que de la compassion : c’était comme une sorte d’angoisse. Après être sortie de l’église, elle resta encore seule toute la soirée. Mais, le lendemain matin, elle vit sœur Olivia entrer dans sa cellule ; elle lui apportait à déjeuner. Une profonde tristesse était empreinte sur ses traits.

— Ah ! que je suis heureuse de vous voir, s’écria Elena, et combien j’ai souffert d’une si longue séparation !

— Je viens sur l’ordre de notre abbesse, dit sœur Olivia avec un sourire mélancolique, en s’asseyant sur la couchette de la jeune fille.

— Est-ce donc contre votre gré que vous venez me visiter ? demanda tristement Elena.

— Non sans doute, mais…, et elle hésita.

— Ah ! je le vois, reprit Elena, vous m’apportez de mauvaises nouvelles ?

— Eh bien oui, ma chère enfant, il n’est que trop vrai. Armez-vous de courage. On veut, il faut bien que vous le sachiez, on veut que je vous prépare à prendre le voile. On veut que je vous déclare qu’il n’y a plus pour vous d’autre parti à prendre, puisque vous rejetez le mari qu’on vous propose. Les délais accoutumés ne seraient point observés pour vous et bientôt, après avoir pris le voile blanc, vous seriez obligée de prendre le voile noir.

Après s’être recueillie un instant, Elena dit d’un ton ferme :

— Ce n’est pas à vous que je répondrai, sœur Olivia, puisque c’est contre votre gré que vous vous êtes chargée de ce cruel message, mais seulement à madame l’abbesse. Je déclare, à mon tour, que je ne veux prendre ni voile blanc ni voile noir, que l’on peut bien me traîner de force à l’autel, mais que jamais ma bouche ne prononcera des vœux que mon cœur déteste et que, si ma voix s’élève, ce ne sera que pour protester contre une indigne violence.

Sœur Olivia parut écouter avec une certaine satisfaction cette noble réponse de l’orpheline.

— Je n’ose applaudir à votre résolution, répliqua-t-elle, mais je ne la condamne point. Sans doute avez-vous laissé dans le monde quelque attachement qui rendrait trop déchirante une séparation éternelle. Des parents, des amis peut-être…

— Je n’en ai point, interrompit Elena avec un soupir, hors un seul ami. Et c’est de celui-là qu’ils veulent me séparer.

— Pauvre enfant ! dit sœur Olivia. Pardonnez-moi une question peut-être indiscrète : quel est votre nom ?

— Elena Rosalba.

— Quoi ? Comment ? dit sœur Olivia en l’examinant avec attention.

— Elena Rosalba, répéta l’orpheline, et permettez-moi de vous demander la cause de votre étonnement. Connaissez-vous quelqu’un de ce nom ?

— Non, répondit tristement la religieuse, mais vos traits ont quelque ressemblance avec ceux d’une amie que j’ai perdue.

En prononçant ces mots, son émotion était visible. Elle se leva pour se retirer.

— Je crains de prolonger ma visite, dit-elle, de peur qu’on ne m’empêche de la renouveler. Quelle réponse vais-je porter à l’abbesse ? Si vous êtes déterminée au refus que vous venez de me signifier, je vous conseille, mon enfant, d’en adoucir l’expression ; car je connais le caractère de cette femme mieux que vous.

— Vous à qui je dois tant de reconnaissance pour la bienveillance que vous me témoignez, dit Elena, jugez vous-même de ce qu’il convient de dire. Mais, en adoucissant les termes de mon refus, n’oubliez pas, de grâce, qu’il est absolu et prenez garde que l’abbesse ne puisse mettre mes ménagements sur le compte de l’irrésolution.

— Comptez sur moi, répondit sœur Olivia. Adieu. Je reviendrai vous voir ce soir, si je le puis. La porte restera ouverte, afin de vous procurer un peu plus d’air et de vue ; car le petit escalier, au bout du corridor, conduit à une chambre fort agréable.

— J’y suis déjà montée, et je vous remercie de cette distraction qui a soulagé mes peines. Je les oublierais presque si j’avais quelques livres et quelques crayons.

— Je suis bien aise de savoir cela, dit la religieuse avec un sourire affectueux. Adieu. Surtout, ne posez à sœur Marguerite aucune question à mon sujet, et ne lui parlez pas des petites attentions que j’ai pour vous.

Après le départ de sœur Olivia, Elena demeura quelque temps plongée dans ses réflexions d’où elle fut tirée par sœur Marguerite qui venait pour la conduire au réfectoire, l’abbesse ayant eu la bonté de permettre qu’elle dînât avec les novices. Cette permission ne fit aucun plaisir à Elena ; elle aurait mieux aimé se réfugier dans sa petite tour que de s’exposer aux regards curieux de ses nouvelles compagnes. Elle suivit tristement sœur Marguerite le long des corridors silencieux, jusqu’à la salle où l’on était déjà réuni. Elle n’éprouva pas moins d’embarras que de surprise en voyant tous les yeux fixés sur elle. Les novices se mirent à chuchoter et à sourire ; pas une ne s’approcha d’elle pour l’encourager ; pas une ne l’invita à s’asseoir près d’elle ; enfin, elle ne fut l’objet d’aucune de ces attentions délicates par lesquelles une âme généreuse se plaît à relever les faibles et les malheureux.

Elena prit un siège, et peu à peu la dignité de ses manières changea les dispositions malveillantes dont elle avait d’abord été l’objet. Après le repas, elle eut hâte, pour la première fois, de regagner sa cellule. Sœur Marguerite ne l’y enferma pas ; acte de condescendance qui semblait lui coûter, mais qui venait sans doute d’un ordre supérieur. Dès qu’Elena fut seule, elle monta à la tourelle. Sœur Olivia y avait fait porter une chaise, une table sur laquelle étaient posés quelques livres et un vase de fleurs. La captive ne put retenir son attendrissement à cette preuve des soins généreux de la bonne religieuse ; et, regardant les livres, elle y trouva, parmi quelques ouvrages mystérieux, plusieurs des meilleurs poètes italiens. Elle s’assit près de sa fenêtre et, un volume du Tasse à la main, elle laissa errer son imagination sur les scènes créées par ce brillant génie, jusqu’à ce que le déclin du jour la rappelât à des événements plus réels. Elle pensa alors à Vivaldi ; elle pleura en songeant que peut-être elle ne le reverrait jamais, quoique sans doute il fût déjà à sa recherche. Tous les détails de leur dernière entrevue lui revinrent en mémoire et, quand elle se figura le désespoir du jeune homme venant à la villa Altieri sans l’y trouver, tout le courage dont elle faisait montre pour lutter contre ses propres maux faiblit à l’idée de ceux que son amant avait dû endurer. La cloche du soir l’ayant avertie, elle se rendit à l’office avec sœur Marguerite ; et, de là, elle revint dans sa chambre où sœur Olivia ne tarda pas à la rejoindre. Celle-ci lui rapporta, avec un mélange de franchise et de discrétion, ce qui s’était passé entre elle et l’abbesse. Le résultat de cet entretien fut que la supérieure avait autant d’obstination que sa prisonnière montrait de fermeté.

— Quelle que soit votre détermination, dit sœur Olivia, je vous conseille sérieusement de montrer à l’abbesse quelque complaisance et de lui laisser espérer que vous pourrez céder un jour, sans quoi elle pourrait se porter envers vous aux dernières extrémités.

— Et quelles extrémités plus redoutables, demanda l’orpheline, que l’alternative qu’on me propose ? Pourquoi m’abaisserais-je à une lâche dissimulation ?

— Pour vous dérober, répondit tristement sœur Olivia, aux traitements injustes et cruels qui vous attendent.

Pendant qu’elle parlait ainsi, ses yeux se remplirent de larmes. Elena, surprise de cette extrême douleur, conjura son amie de s’expliquer.

— Ne m’en demandez pas davantage, répliqua sœur Olivia. Qu’il vous suffise de savoir que les conséquences d’une résistance ouverte seraient terribles pour vous. Votre imagination ne peut vous peindre les horreurs du… Mais, ma chère enfant, je veux vous sauver ; et le seul moyen pour moi d’y parvenir, c’est de vous trouver moins éloignée, en apparence, de consentir à ce que l’on vous demande.

Elena, les yeux fixés sur la religieuse, fut frappée d’un soupçon étrange. Elle douta un moment de la sincérité de sœur Olivia et supposa que celle-ci voulait la faire tomber dans les pièges de l’abbesse. Une telle pensée était pour elle un supplice plus cruel que tous les autres, mais un seul regard jeté sur sœur Olivia suffit pour dissiper ses craintes, et elle reprit après un long silence :

— Quand je pourrais me décider à tromper, quel profit m’en reviendrait-il ? Je suis au pouvoir de l’abbesse laquelle mettra bientôt ma sincérité à l’épreuve. Découvrant à la fin ma dissimulation, sa vengeance n’en sera que plus cruelle.

— Croyez-moi, reprit sœur Olivia, l’essentiel est de gagner du temps. Si l’abbesse vous croit disposée à prendre le voile, elle vous accordera un délai et, durant ce répit, qui sait quelles circonstances peuvent changer votre situation ? … Mais écoutez : la cloche sonne ; on se rassemble chez l’abbesse pour recevoir sa bénédiction du soir. Mon absence serait remarquée. Bonsoir, chère sœur ; réfléchissez à ce que je vous ai dit, et considérez, je vous en supplie, que la résolution que vous allez prendre décidera de votre destinée.

La religieuse prononça ces mots avec un accent si marqué et en les accompagnant d’un regard si expressif qu’Elena désira et craignit tout à la fois de la faire s’expliquer davantage. Mais avant qu’elle fût revenue de sa surprise, sœur Olivia avait quitté la chambre.