L’Italien/XIII

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L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 148-159).
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Tandis que Vivaldi et Elena s’enfuyaient de San Stefano, le marquis était en proie à une extrême inquiétude. Il avait reçu des ouvertures pour un mariage très avantageux entre son fils et une riche héritière et ne savait ce qu’était devenu le jeune homme. La marquise, de son côté, séduite par ce projet d’alliance qui devait à la fois satisfaire sa vanité et subvenir à un faste hors de proportion avec ses revenus, la marquise était troublée par la crainte que Vivaldi ne découvrît la retraite d’Elena, lorsqu’elle apprit tout à coup par un messager de l’abbesse que la jeune fille s’était évadée du couvent sous la conduite de son fils. À cette nouvelle, la fureur s’empara d’elle et détruisit dans son cœur tous les sentiments d’une mère. Sa première pensée fut d’envoyer chercher son conseiller ordinaire, Schedoni, avec qui elle pourrait du moins soulager son cœur et s’entendre sur les moyens de rompre un mariage si redouté. Le confesseur arriva vers le soir. Il avait appris, de son côté la fuite d’Elena : elle s’était dirigée, lui avait-on dit, du côté de Celano, et il la croyait déjà mariée avec Vivaldi. À ces paroles, la marquise ne mit plus de bornes à sa violence et à son désespoir. Schedoni l’observait avec une joie secrète. Le moment était donc arrivé, pensait-il, où il pourrait diriger cette femme à son gré et obtenir d’elle les moyens de se venger de Vivaldi sans s’exposer à ses ressentiments. Aussi, loin d’apaiser la marquise, s’appliqua-t-il à l’irriter encore, mais avec tant d’art qu’il semblait s’efforcer au contraire de pallier les fautes du jeune homme et de consoler sa mère.

— C’est certainement une démarche inconsidérée, dit-il, mais il est jeune, très jeune, et ne saurait prévoir les suites fatales de son imprudence. Il ne sent pas combien sa conduite blesse la dignité de sa maison ni tout ce que votre nom y perdra d’importance. Enivré des folles passions de la jeunesse, s’il méconnaît aujourd’hui des avantages dont l’expérience nous enseigne le prix, c’est qu’il ignore qu’en les négligeant il se dégrade lui-même aux yeux de tous. Le pauvre jeune homme est plus à plaindre qu’à blâmer.

— La manière dont vous l’excusez, mon révérend père, dit la marquise tout agitée, témoigne de votre excellent cœur, mais elle met aussi en lumière la bassesse de ses sentiments et nous fait mesurer toute l’étendue des atteintes que sa conduite porte à l’honneur de la famille. Que ces sentiments dégénérés viennent de son esprit plutôt que de son cœur, ce n’est pas là ce qui peut me consoler. C’est assez, pour rendre sa faute impardonnable, qu’elle soit commise et sans remède.

— Sans remède, madame ? reprit Schedoni. N’est-ce pas trop dire ?

— Quoi donc, mon père ? dit la marquise. Resterait-il quelques moyens ?

— Peut-être, articula le moine à voix basse.

— Ah ! dites-les, mon père, dites-les vite, car je n’en imagine aucun.

Schedoni parut se recueillir quelques instants, puis il reprit lentement, en calculant l’effet de chacune de ses paroles :

— Vous excuserez mon trouble, madame. Mais comment puis-je voir une famille si respectable par son ancienneté et son illustration réduite à une telle affliction, sans ressentir l’indignation la plus profonde et sans être tenté de recourir à des moyens… même violents, pour la préserver d’une telle honte.

— Eh ! quels moyens ? s’écria la marquise, puisqu’il n’y a pas de loi pour punir des mariages si criminels !

— Voilà qui est triste ! reprit Schedoni.

— Et pourtant, continua la marquise , la femme qui s’introduit dans une famille pour la déshonorer n’est-elle pas aussi coupable que celle qui aurait commis un crime d’État ? Car c’en est un que d’insulter et d’avilir la noblesse, le premier soutien de l’État. Ne mérite-t-elle pas d’être punie d’une peine presque égale ?

— D’une peine presque égale, madame ? reprit Schedoni. Ce n’est pas assez. Dites de la même peine.

Et il fit encore une pause.

— En vérité, ajouta-t-il en donnant à sa voix creuse un accent encore plus sinistre, il n’y a que la mort, oui, la mort, qui puisse effacer le déshonneur d’une famille dont le blason est ainsi traîné dans la boue !

La marquise tressaillit. Il continua d’un ton grave :

— La justice naturelle n’en existe pas moins, quoique ses lois ne soient pas toujours écrites. Nous en avons le sentiment dans nos cœurs ; et quand nous n’y obéissons pas, c’est faiblesse et non pas vertu.

— Assurément, dit la marquise, et c’est là une vérité qui n’a jamais été mise en doute.

— Pardonnez-moi, madame, reprit l’artificieux sophiste, ce doute a lieu quelquefois. Lorsque nos préjugés sont en opposition avec ce sentiment de justice, nous sommes portés à croire que c’est vertu que de désobéir à sa voix. Vous, par exemple, vous, ma fille, quoique douée d’un esprit mâle et juste, parce que les lois écrites ne condamnent pas cette fille dont la justice a prononcé la sentence, vous croiriez commettre un crime en vous faisant son juge. Ce serait donc à la crainte que vous obéiriez et non pas à l’amour de la justice.

— Ah ! mon père, murmura la marquise, quelle est donc votre pensée ?

— Je crois vous l’avoir dite, réplique Schedoni, et mes paroles n’ont pas besoin d’autre explication.

La marquise demeura pensive et silencieuse. Son âme n’était pas encore familiarisée avec le crime et l’action que Schedoni lui faisait entrevoir l’épouvantait. Elle n’osait y arrêter sa pensée, encore moins l’appeler par son nom. Cependant son orgueil était si irrité et son désir de vengeance si ardent que ces passions soulevaient dans son âme une véritable tempête, prête à emporter tout ce qui y restait d’humain. Schedoni observait ces mouvements et en mesurait les progrès.

— C’est donc votre opinion, mon père, reprit la marquise après un long silence, qu’Elena… que cette artificieuse fille mérite… mérite une sévère punition ?

— Certainement, répliqua Schedoni. Et cette opinion n’est-elle pas aussi la vôtre ?

— Ainsi, continua la marquise, vous pensez qu’aucune peine ne saurait être trop sévère ? que la justice et la nécessité demandent… Quoi ?… Sa mort ? N’est-ce pas là ce que vous avez dit ?

— Moi, madame ? Pardonnez. Je puis être égaré par le soin de votre bonheur ; je n’ai prétendu énoncer qu’un avis dicté par mon zèle et par la justice, et si je me suis laissé emporter trop loin…

— Alors, mon père, vous ne pensez donc pas ?… dit la marquise avec humeur.

— Madame, je n’ai plus aucun avis à émettre. Je laisse à votre bon esprit le soin de décider avec sa justesse ordinaire.

Et, disant ces mots, il se leva pour se retirer.

La marquise, toute troublée, voulut l’arrêter ; mais il s’excusa, alléguant un devoir religieux.

— Eh bien donc, dit-elle, je ne vous retiens pas, mon père, mais vous savez le cas que je fais de vos avis. Et j’espère que vous ne me les refuserez pas lorsque le moment sera venu.

— Je ne puis que m’honorer de votre confiance, dit le confesseur.

— À demain soir, dit la marquise gravement. J’irai aux vêpres à San Nicolo et, après l’office, je me rendrai dans le cloître. Là nous pourrons nous entretenir sans témoins. Bonsoir, mon père.

— La paix soit avec vous, ma fille, et que la sagesse vous inspire !

Il croisa ses mains sur sa poitrine, et fit un profond salut à la marquise qui demeura seule aux prises avec ses passions tumultueuses.

Le lendemain, à l’heure convenue, la marquise se rendit à San Nicolo et, laissant ses domestiques et son carrosse à une porte latérale, elle entra dans l’église, suivie seulement d’une femme de chambre. Les vêpres achevées, elle attendit que tout le monde fût sorti et pénétra alors dans le cloître. Son cœur était oppressé et sa démarche chancelante. Elle aperçut bientôt Schedoni qui venait à elle. Le confesseur reconnut au premier coup d’œil qu’elle n’avait pas encore pris sa résolution ; mais, quoiqu’il en conçût quelque inquiétude, sa contenance n’en fut pas altérée ; il raffermit sa démarche et adoucit l’éclat perçant de ses yeux noirs.

— Mon père, dit la marquise en l’abordant, je ne puis goûter un moment de repos. L’image de ce fils ingrat m’obsède nuit et jour ; je ne trouve de soulagement que dans mes entretiens avec vous, mon unique conseil et mon seul ami désintéressé.

Le confesseur s’inclina.

— Pourtant, dit-il d’un air humble, M. le marquis est aussi affecté que vous de cet événement. N’est-ce pas lui plutôt que moi qu’il serait convenable de consulter sur un sujet si délicat ?

— Ah ! mon père, vous savez que le marquis est rempli de préjugés. C’est un homme sensé, mais qui se trompe quelquefois et qui ne revient jamais d’une erreur. S’il s’agit d’adopter un plan qui s’écarte quelque peu des règles de morale commune dont il a reçu les principes dans son enfance, il résiste sans distinguer les circonstances qui rendent la même action vertueuse ou criminelle. Je n’ose donc pas le consulter, de peur d’une objection qui nous arrêterait. Aussi ce que nous disons là doit-il rester entre nous, mon père. Je compte sur votre discrétion.

— Ah ! madame, comme sur le secret de la confession.

La marquise reprit en hésitant :

— À vrai dire, je ne sais par quel moyen on pourrait être délivré de cette créature. Voilà bien ce qui me tourmente.

— Ma fille, dit Schedoni, se relâchant un peu de sa réserve, est-il possible que le courage q ui vous élève par la pensée au-dessus des préjugés vulgaires vous abandonne quand il est question d’agir ? Si la loi condamnait la personne coupable, vous applaudiriez à cette condamnation ; et pourtant vous n’osez vous faire justice vous-même !

La marquise, après un moment de silence, répondit :

— Mais en faisant cette justice, je serais en butte à la poursuite des lois !

— Non, répliqua Schedoni, vous auriez la protection de l’Église, et même l’absolution.

— Enfin, dit la marquise à demi-voix, apprenez-moi comment cette affaire peut être conduite.

— Il y a bien quelque danger à courir, répondit Schedoni. Je ne sais à qui vous pourriez vous confier… Les hommes qui font ce métier…

— Paix ! dit la marquise, j’entends des pas…

— C’est un frère qui traverse là-bas pour entrer dans le chœur. Et le confesseur reprit : On ne peut se fier à des gens gagés…

— À qui cependant, demanda la marquise, si ce n’est à des mercenaires ?…

Et elle s’interrompit, mais Schedoni avait compris sa pensée.

— Pouvez-vous douter, reprit-il, que les mêmes principes qui ont suggéré la résolution ne suffisent à déterminer l’action ?… Pourquoi hésiterait-on à accomplir ce que l’on croit juste ?

— Ah ! mon père ! dit la marquise avec émotion, où trouver un autre vous-même, capable de penser avec la même justesse, d’agir avec la même énergie ! Ah ! dites, mon père, où le trouver ?

— Ma fille, s’écria le moine avec solennité, mon zèle pour l’honneur de votre famille est au-dessus de toute considération.

— Cher père ! reprit la marquise qui le comprit alors parfaitement, je ne sais comment vous remercier !

— Le silence est quelquefois éloquent, repartit le confesseur.

La marquise redevint pensive. Sa conscience lui parlait de nouveau et elle s’efforçait d’en étouffer la voix. Pareille à une personne qui mesure la profondeur d’un précipice sur les bords duquel elle marche en chancelant, elle s’étonnait d’avoir pu arrêter sa pensée sur un projet si horrible. Mais bientôt sa passion se ranimait avec plus de force.

— Il faut cependant préparer les moyens, reprit le moine.

— Oui, en effet… Quand ? Comment ? demanda la marquise avec une agitation fébrile.

— Sur le rivage de l’Adriatique, dans les Pouilles, près de Manfredonia, il y a une maison propre à l’exécution de nos desseins. Elle est isolée, sur le bord même de la mer, en dehors de la route suivie par les voyageurs, cachée dans les bois qui bordent la côte pendant plusieurs milles. Il y a là certaine chambre… Cette maison n’est habitée que par un pauvre pêcheur. Je connais cet homme ; je sais les motifs qui l’ont amené à vivre de cette vie misérable et solitaire.

— Mais, mon père, observa la marquise, vous disiez tout à l’heure qu’on ne pouvait se fier à un mercenaire.

— Ma fille, on peut se fier à celui-là, dans le cas où il se trouve. J’ai mes raisons pour penser ainsi.

— Mais… quelles raisons, mon père ?

Schedoni garda le silence. Mais tout à coup sa physionomie prit un caractère étrange. Ses traits, plus sombres que de coutume, se contractèrent comme décomposés par une passion farouche. La marquise, frappée de leur expression, regretta un moment de s’être confiée à lui ; mais il n’était plus temps de revenir en arrière. Elle lui demanda de nouveau quelles raisons il avait pour se montrer si sûr de l’homme dont il parlait.

— Que vous importe, dit Schedoni d’une voix étouffée, pourvu que vous soyez délivrée de celle qui vous abreuve de tourments et d’humiliations.

Ils retombèrent dans le silence. La marquise le rompit la première.

— Mon père, dit-elle, je me repose entièrement sur votre justice. Mais, je vous en conjure, pressez-vous, car l’attente est pour moi un purgatoire anticipé. Vous parliez d’un endroit sur la côte de l’Adriatique… Vous disiez que dans une chambre de cette maison…

— Dans cette chambre, répondit le confesseur, il y a une porte secrète pratiquée depuis longtemps…

— À quelles fins ? demanda la marquise.

— Qu’il vous suffise de savoir, reprit le moine, qu’il y a une porte dont nous saurons faire usage. Par cette porte… au milieu de la nuit… Lorsqu’elle sera plongée dans le sommeil…

— Je vous comprends, dit vivement la marquise. Mais quel besoin d’une porte secrète dans une maison isolée, habitée par une seule personne dont vous êtes sûr ?…

— De cette chambre, continua Schedoni, un passage conduit à la mer. Là, dans les ténèbres, jetée aux flots qui l’emporteront…

— Paix ! murmura la marquise, quel bruit est-ce là ?…

Ils écoutèrent et distinguèrent dans l’éloignement les sons graves et plaintifs de l’orgue, auxquels se mêla une psalmodie mélancolique.

— C’est un chant de mort ! observa la marquise.

— Dieu fasse paix au trépassé ! dit Schedoni en faisant le signe de la croix.

La marquise était toute troublée. Elle s’éloigna un moment de Schedoni et erra quelque temps dans le cloître. Son agitation la fit trembler de tous ses membres, elle chancela et fut forcée de s’asseoir. Peu s’en fallut qu’elle ne tombât à genoux.

Le confesseur l’observait avec mépris.

« Ce que c’est qu’une femme ! pensait-il. Esclave de ses passions, si l’orgueil et la vengeance parlent à son cœur, elle défiera tous les obstacles et sourira complaisamment à la pensée du crime ; mais faites impression sur ses sens, que la musique détende ses nerfs et remue son imagination, aussitôt toutes ses idées vont changer. Elle aura horreur de cette même action qui tout à l’heure lui paraissait vertue use. On verra cette âme mobile dominée ou abattue par un vain son ! Être faible et méprisable ! »

La marquise semblait justifier les dédains de son complice. Les passions violentes, qui avaient résisté chez elle à la voix de la raison et de l’humanité, tombaient alors devant des émotions extérieures. Ses sens frappés par une mélodie lugubre et sa superstition effrayée par cet étrange rapprochement d’un requiem et d’un complot homicide l’accablèrent, pour un moment, de terreur et de pitié.

Elle se rapprocha du confesseur :

— Mon père, lui dit-elle, nous reparlerons de cette affaire. Je suis maintenant trop agitée. Adieu, souvenez-vous de moi dans vos prières !

Et baissant son voile avec soin, elle sortit précipitamment du cloître. Schedoni la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle eût disparu dans l’obscurité. Puis il s’éloigna lui-même par une porte, mécontent de cet incident qui paraissait ajourner ses projets, mais ne désespérant pas de les accomplir.