L’Italien/XIV

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L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 159-169).
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Pendant que la marquise et le moine conspiraient ainsi contre la vie d’Elena, l’orpheline était encore au couvent des ursulines, sur le lac de Celano, où elle avait trouvé un asile. À la suite de tant de fatigues et d’inquiétudes, elle s’était sentie trop souffrante pour continuer son voyage. Il se passa plus de quinze jours avant que l’air pur et la tranquillité de cette retraite eussent ranimé ses forces.

Vivaldi, qui la voyait tous les jours à la grille, s’était abstenu pendant tout ce temps de renouveler des instances qui, en agitant l’esprit d’Elena, pouvaient retarder le rétablissement de sa santé. Mais quand il la vit plus affermie, il se hasarda, par degrés, à lui exprimer la crainte que le lieu de sa retraite ne fût découvert et qu’elle ne lui fût ravie une seconde fois. Danger dont leur mariage pouvait seul les garantir. À chaque visite, Vivaldi revenait sur ce sujet, n’épargnant ni les arguments ni les sollicitations. Il réclamait aussi l’exécution de la promesse donnée par Elena elle-même en présence de sa tante, en lui rappelant que, sans une déplorable catastrophe, la jeune fille aurait depuis longtemps déjà comblé ses vœux. Enfin, il la conjurait de faire cesser l’incertitude où il vivait et de lui donner le droit de la protéger hautement avant de quitter son refuge momentané.

L’émotion du jeune homme, plus encore que ses raisons, toucha fortement le cœur d’Elena et, sa tendresse se réveillant plus vive avec sa reconnaissance, elle se reprocha de sacrifier au soin de sa dignité le bonheur d’un homme qui avait bravé de si grands dangers pour lui prouver son amour. Elle le congédia un jour en lui permettant quelque espoir et promit de l’instruire, le lendemain, de sa dernière résolution.

Jamais nuit ne fut pour le jeune homme si longue ni si pénible à passer. Seul, sur les bords du lac, agité tour à tour d’espérance et de crainte, il s’efforçait de prévoir cette décision d’où dépendait tout son bonheur, tantôt l’appelant de ses vœux, tantôt le redoutant. Elena n’eut pas des moments plus tranquilles. Toutes les fois que sa prudence et sa fierté la dissuadaient d’entrer dans une famille qui la repoussait, l’image de Vivaldi venait aussitôt plaider la cause de l’amour et de la reconnaissance.

Le lendemain matin, Vivaldi était à la porte du couvent bien avant l’heure indiquée. Le cœur palpitant, il attendait avec anxiété que la cloche l’avertît du moment où il pourrait entrer. Ce signal donné, il se précipita au parloir. Elena y était déjà. À sa vue, elle se leva toute troublée. Vivaldi s’avança d’un pas chancelant, les yeux fixés sur ceux de sa bien-aimée ; il la vit sourire et lui tendre la main. Plus de doute, plus d’inquiétude ! Il serra la main de la jeune fille dans les siennes, incapable d’exprimer sa joie autrement que par des soupirs profonds et, s’appuyant sur la grille qui les séparait :

— Ah ! s’écria-t-il, enfin vous êtes donc à moi ! … Nous ne serons plus séparés !… À moi Elena… à moi pour toujours !… Mais votre visage s’altère ! Ô ciel ! me serais-je trompé ? Parlez, je vous en conjure, mon amie, dissipez ce terrible doute !

— Je suis à vous, répondit doucement Elena. Nos ennemis ne nous sépareront plus.

Ses yeux en même temps se mouillèrent de larmes et elle baissa son voile. Mais, comme Vivaldi s’alarmait, elle lui tendit de nouveau la main ; puis, relevant son voile, elle lui adressa un doux sourire à travers ses larmes, gage de sa reconnaissance et, au besoin, de son courage.

Avant de quitter le couvent, Vivaldi avait obtenu d’Elena la permission de consulter un religieux du couvent de bénédictins, où il était logé. Il l’avait mis dans ses intérêts et voulait lui demander l’heure à laquelle il pourrait célébrer leur mariage avec le plus de mystère possible. Le vieux bénédictin lui répondit qu’après l’office du soir, il aurait quelques heures de liberté et qu’aussitôt le soleil couché, pendant que les religieux seraient au réfectoire, il se rendrait à la petite chapelle de Saint-Sébastien, située à peu de distance, sur les bords du lac, où il les marierait.

Vivaldi retourna voir Elena et lui fit part de cet arrangement. Il fut convenu qu’on se rendrait à la chapelle à l’heure indiquée. L’orpheline, qui avait confié son projet à l’abbesse, obtint d’elle qu’une sœur converse l’accompagnerait, et Vivaldi dut se tenir prêt à l’attendre en dehors du couvent pour la conduire à l’autel. La cérémonie achevée, ils devaient s’embarquer sur le lac et le traverser pour se rendre à Naples. Ils se séparèrent ensuite. L’un alla s’assurer d’une barque ; l’autre se retira pour faire ses apprêts de voyage.

Plus le moment approchait, plus Elena se sentait gagner par un étrange abattement. Elle ne pouvait se défendre de certains pressentiments douloureux ; et c’était d’un œil mélancolique qu’elle voyait le soleil disparaître derrière des nuages noirs et céder peu à peu la place à l’obscurité. Elle prit congé de l’abbesse qui l’avait accueillie avec une si cordiale hospitalité et, accompagnée de la sœur converse, elle sortit du couvent. À la porte, elle trouva Vivaldi qui lui offrit son bras, et tous deux s’acheminèrent en silence vers la chapelle de Saint-Sébastien. La scène était en harmonie avec l’état d’esprit d’Elena. Le ciel était sombre ; et les flots, qui dans les ténèbres se brisaient contre les rochers du rivage, mêlaient leur mugissement sourd à celui du vent qui courbait les cimes des grands sapins.

Elena, effrayée, fit remarquer à Vivaldi l’orage qui se préparait et qui rendrait la traversée du lac périlleuse. Aussitôt il donna l’ordre à Paolo de renvoyer le bateau et de faire préparer une voiture. Comme ils approchaient de la chapelle, Elena arrêta ses regards sur les hauts cyprès qui l’ombrageaient.

— Voilà, dit-elle, des arbres qui ne rappellent que des idées funèbres. Vivaldi, en vérité, je deviens superstitieuse. Mais ces noirs cyprès, si voisins de l’autel où nous devons nous unir !…

Vivaldi s’empressa de la calmer et lui reprocha tendrement la tristesse à laquelle elle s’abandonnait. Ils entrèrent dans la chapelle, où régnait un profond silence ; elle n’était éclairée que d’une faible lumière. Le vénérable religieux, accompagné du moine qui devait représenter le père de la jeune fille, était déjà là, tous deux agenouillés et en prières. Vivaldi s’approcha de l’autel, conduisant Elena toute tremblante, et ils attendirent que le religieux eût achevé ses dévotions. Pendant ce temps, l’émotion d’Elena croissait sensiblement ; elle faisait des yeux le tour de la chapelle. Tout à coup, elle tressaillit, car elle avait cru voir un visage collé aux vitraux ; mais, en regardant une seconde fois, elle ne vit plus rien. Elle écoutait avec inquiétude les moindres bruits du dehors et, quelquefois, elle prenait le grondement des vagues pour des voix et des pas d’hommes qui s’approchaient. Elle s’efforçait cependant de calmer ses alarmes, et elle commençait à s’en rendre maîtresse, lorsqu’elle remarqua une porte entrouverte et, à l’entrée, un homme d’une physionomie sinistre. Comme elle allait pousser un cri, l’observateur disparut et la porte se referma Vivaldi, frappé du trouble d’Elena, lui en demanda la cause.

— Nous sommes observés, lui dit-elle. Quelqu’un était là tout à l’heure à cette porte.

Alors le jeune homme se tourna vers le religieux pour l’interroger ; mais le père fit signe qu’on lui laissât achever sa prière. L’autre moine se leva et, Vivaldi l’ayant prié de fermer les portes de la chapelle pour écarter les importuns, il répondit qu’il ne l’oserait car l’accès du lieu saint ne devait être interdit à personne.

— Vous pouvez au moins, mon frère, observa Vivaldi, réprimer une vaine curiosité et voir au-dehors qui vient nous épier par cette porte. Vous calmerez par là l’inquiétude de cette jeune dame.

Le frère y consentit et Vivaldi le suivit à la porte : mais, n’apercevant personne dans le passage sur lequel elle donnait, il revint plus tranquille vers l’autel. Déjà l’officiant y avait pris place et ouvrait le rituel. Vivaldi se plaça devant lui, sur sa droite, encourageant de ses regards pleins d’une tendre sollicitude Elena qui s’appuyait sur la sœur converse. La figure indifférente de la sœur, la physionomie rude du frère sous le capuchon de sa robe grise, la tête chenue et calme du vieux prêtre en contraste avec la vivacité du jeune homme et la beauté de la douce Elena, tout cela formait un groupe digne du pinceau d’un maître. À peine la cérémonie était-elle commencée qu’un bruit venant du dehors renouvela les alarmes d’Elena. Elle vit la porte qui l’avait inquiétée se rouvrir lentement, avec précaution, et un homme avancer la tête. Il était d’une taille gigantesque, portait une torche dont la lueur laissa voir d’autres personnes, groupées dans le passage, derrière lui. À la férocité de leurs regards, à l’étrangeté de leurs allures, Elena devina d’un coup d’œil que ce n’étaient pas des gens du couvent mais des messagers sinistres. Elle jeta un cri à demi étouffé et tomba dans les bras de Vivaldi, qui, en se retournant, vit une troupe d’hommes armés s’avancer vers l’autel. Alors élevant la voix avec fermeté :

— Qui donc, demanda-t-il, ose entrer de force dans le sanctuaire ?

— Quels sont les sacrilèges, ajouta le prêtre, qui ne craignent pas de violer ainsi le lieu saint ?

Elena était évanouie dans les bras de Vivaldi qui tira son épée pour la défendre. Tout à coup retentirent ces mots épouvantables :

— Vincenzo de Vivaldi et Elena Rosalba, vous êtes prisonniers. Rendez-vous ! Nous vous en sommons au nom de l’Inquisition !

— Au nom de l’Inquisition ! s’écria Vivaldi qui croyait à peine ce qu’il entendait. Il y a ici quelque horrible méprise.

L’officier, sans daigner répliquer, renouvela sa sommation.

— Retire-toi, imposteur, s’écria Vivaldi, ou mon épée te fera repentir de ta témérité !

— Eh quoi ! dit le chef de la troupe, vous osez insulter un officier de la Sainte Inquisition ? Ce religieux peut vous instruire, jeune homme, des dangers que l’on court en résistant à nos ordres.

Vivaldi allait répliquer, le prêtre le retint.

— Si vous êtes réellement des officiers de ce redoutable tribunal, dit-il, donnez-en la preuve. Rappelez-vous que cette enceinte est sacrée ; et ne croyez pas que je sois homme à vous livrer des personnes qui ont trouvé ici un asile, si vous n’êtes pas porteurs d’un pouvoir en bonne et due forme émané du Saint-Office.

— Le voici, répliqua l’officier en tirant un rouleau de sa poche.

Le bénédictin tressaillit à la vue du rouleau. Il le prit et l’examina avec attention : le parchemin, le sceau, la formule, certaines marques connues seulement des initiés, tout certifiait l’authenticité de décret d’arrestation.

Le papier tomba de ses mains et, se tournant vers Vivaldi :

— Malheureux ! s’écria-t-il, c’est donc vrai ! Vous êtes appelé devant ce redoutable tribunal pour répondre d’un crime, et peu s’en est fallu que moi-même je ne me sois rendu coupable d’un grand délit.

Vivaldi, stupéfait, était comme frappé de la foudre.

— Un crime ! murmura-t-il. Voilà une imposture bien hardie ! Quel crime ai-je donc commis ?

— Ah ! reprit le vieux prêtre, je ne pensais pas que vous fussiez aussi endurci dans le mal. Prenez garde, n’ajoutez pas l’audace du mensonge à des passions condamnables ! Votre crime, dites-vous ? Ah ! vous le connaissez trop bien !

— Vous aussi vous m’accusez ! Ah ! votre âge et votre état vous protègent ; mais ces scélérats qui osent s’attaquer à une innocente victime n’échapperont pas à ma vengeance ! Qu’ils approchent, s’ils l’osent !…

À ce moment, Elena, ayant reprit ses esprits au milieu de ce tumulte qu’elle ne comprenait pas, lui tendait les bras, en l’appelant à son secours. Hors de lui, le jeune homme menaça de nouveau la bande qui l’entourait. Tous au même instant mirent l’épée à la main, malgré les cris perçants d’Elena et les supplications du prêtre. Vivaldi, qui ne voulait pas répandre du sang, se tenait sur la défensive, jusqu’à ce que la violence de ses adversaires l’obligeât à faire usage de tous ses moyens de défense. Il mit l’un d’eux hors de combat, mais il fléchissait sous le nombre, lorsque Paolo entra dans la chapelle. Voyant son maître assailli, il vola à son secours et frappa aussi un de leurs ennemis ; mais, enfin, ils se virent entourés. Et le maître et le valet, blessés à leur tour l’un et l’autre, furent terrassés et désarmés. Elena, qu’on avait empêchée à grand-peine de se jeter entre les combattants, suppliait à genoux les féroces séides du Saint-Office en faveur de Vivaldi blessé et qui, de son côté, conjurait le vieux prêtre de la protéger.

— Eh ! le puis-je ? disait le bénédictin. Qui oserait s’opposer aux ordres de l’Inquisition ? Ne savez-vous donc pas, malheureux jeune homme, que toute résistance est punie de mort ?

— De mort ! s’écria Elena, de mort !

— Oui, dit l’un des officiers à Vivaldi, en lui montrant un de ses hommes couché à terre. Il vous en coûtera cher pour ce que vous avez fait !

— Non ! s’écria Paolo, ce n’est pas lui, c’est moi qui ai frappé cet homme. Et si mes bras étaient libres, tout blessé que je suis, j’en ferais encore autant sur quelqu’un de vous.

— Tais-toi, mon cher Paolo, s’écria Vivaldi. C’est moi seul qui suis coupable. Et s’adressant à l’officier : Monsieur, reprit-il, je n’ai rien à dire pour ma défense, j’ai fait mon devoir ; mais elle, innocente, délaissée de tous, pouvez-vous, barbares, la voyant sans appui, la traîner dans vos cachots sur une dénonciation calomnieuse ?

— Monsieur, dit l’officier, notre pitié ne lui servirait à rien, il faut que nous fassions notre devoir. Que l’accusation soit fondée ou non, ce n’est pas à nous, c’est au tribunal qu’elle doit répondre.

— Mais quelle accusation ? demanda Elena.

— Celle d’avoir rompu vos vœux.

— Mes vœux ! s’écria-t-elle en levant les yeux au ciel.

— Infâme manœuvre ! dit Vivaldi. Je reconnais bien là l’infernale méchanceté de ses persécuteurs ! Ô chère Elena ! faut-il donc que je vous laisse en leur pouvoir ?

Il brisa ses liens et, se traînant vers elle, la pressa encore une fois entre ses bras. La jeune fille, incapable de proférer un mot, appuyée sur le sein de Vivaldi, ne put exprimer que par des larmes les angoisses de son cœur brisé. C’était un spectacle à attendrir les âmes les plus farouches, excepté les inquisiteurs. Vivaldi, épuisé par la perte de son sang et ne pouvant plus se soutenir, fut forcé d’abandonner une seconde fois sa bien-aimée.

— Eh ! quoi ! dit-elle d’une voix déchirante, le laisserez-vous périr sans secours ?

Le bénédictin proposa de le transporter au couvent où ses blessures pourraient être pansées. On se mit donc en devoir de séparer les deux amants, et l’officier donna ordre d’emmener Elena. Ses hommes la saisirent dans leurs bras. Paolo faisait de vains efforts pour se débarrasser de ses liens et aller la défendre.

Vivaldi essaya de se soulever, mais il perdit connaissance en prononçant le nom d’Elena. En vain implorait-elle ses ravisseurs pour qu’il lui fût permis de donner ses soins à l’infortuné ; ils l’entraînèrent hors de la chapelle, pendant qu’elle s’écriait encore avec l’accent du désespoir :

— Adieu, Vivaldi ! Adieu pour jamais !

Ce cri était si déchirant que le vieux prêtre en fut ému malgré lui. Vivaldi entendit cet adieu qui sembla le rappeler du seuil du tombeau. Il entrouvrit les yeux et, les tournant vers la porte, il aperçut encore le voile flottant de la jeune fille. Ses prières, son déplorable état, ses efforts, rien n’empêcha ces misérables de l’emmener tout chargé de liens jusqu’au couvent, ainsi que Paolo qui continuait à crier de toutes ses forces :

— C’est moi qui suis coupable ! Je veux qu’on me mène devant l’Inquisition.