L’Italien/XX

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L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 233-248).
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Pendant que se passaient les événements que nous venons de rapporter, Vivaldi et son domestique Paolo étaient prisonniers de l’Inquisition, chacun dans une chambre à part. On avait interrogé Paolo séparément ; mais on n’avait pu tirer de lui aucune révélation : il protestait toujours de l’innocence de son maître, sans même avoir l’idée de parler de la sienne. Vivaldi, appelé de nouveau devant le tribunal, eut à subir un nouvel interrogatoire plus détaillé que le premier. Les inquisiteurs étaient plus nombreux cette fois ; et tout l’art imaginable fut employé pour lui arracher l’aveu des crimes qu’on lui imputait et d’autres encore sur lesquels la dénonciation ne portait pas. Ses réponses furent concises et fermes et son attitude, courageuse. Il éprouvait moins de crainte pour lui-même que d’indignation contre l’injustice et de révolte contre la cruauté raffinée de ce tribunal de sang. Comme il persistait à se déclarer innocent, on décida que trois heures plus tard il lui serait appliqué la question ; en attendant, on le fit reconduire dans sa prison. Pendant qu’il s’y acheminait, il vit passer près de lui un personnage dont l’air et la figure ne lui étaient pas inconnus ; il rappela ses souvenirs et, en regardant plus attentivement l’étranger qui s’était arrêté un instant, il reconnut le moine qui lui avait donné des avis prophétiques dans les ruines de Paluzzi. Le premier moment de surprise le cloua sur place ; puis, quand il voulut suivre cet homme, il en fut empêché par ses gardes ; il leur demanda alors quel était cet étranger qui n’avait fait que passer et disparaître, mais, ne l’ayant pas remarqué, ils ne purent lui répondre.

Il était environ minuit lorsqu’il entendit des pas et des voix qui s’approchaient de sa prison. Il comprit qu’on venait le chercher. La porte s’ouvrit et donna passage à deux hommes tout vêtus de noir qui, s’avançant sans parler, jetèrent sur lui un manteau de forme singulière et l’emmenèrent hors de la chambre. Il suivit de longues galeries désertes où régnait un silence de mort. Puis on le fit descendre, par une longue suite de degrés, dans des caveaux souterrains. Les portes, par lesquelles il passait, s’ouvraient d’elles-mêmes devant la baguette d’un des officiers qui le conduisaient. Un autre portait une torche sans laquelle on eût pu difficilement trouver sa route dans ces sombres corridors. Ils traversèrent une grande salle voûtée qui semblait être destinée aux sépultures ; puis, arrivés à une porte de fer, ils s’arrêtèrent ; l’officier la frappa trois fois de sa baguette, mais elle ne s’ouvrit pas tout de suite comme les autres. Pendant qu’ils attendaient, Vivaldi crut entendre au loin des gémissements entrecoupés, semblables au râle d’un mourant, gémissements qui le pénétrèrent, non de crainte, mais d’horreur. La porte s’ouvrit enfin, et Vivaldi vit apparaître deux figures qui, éclairées seulement par une faible lueur partant de la salle, le frappèrent de saisissement : elles étaient entièrement vêtues de noir, comme ceux qui le conduisaient. Mais leur habillement, d’une forme différente, s’appliquait tout juste contre le corps ; et leur visage, à l’exception de deux trous pratiqués au-devant des yeux, était entièrement recouvert de l’étoffe noire qui les enveloppait de la tête aux pieds. Ils s’emparèrent de Vivaldi et le firent marcher entre eux, en gardant le silence, jusqu’à un corridor à l’extrémité duquel était une autre porte plus grande que la première, où ils frappèrent Là, les sons qu’avait entendus Vivaldi devinrent plus distincts. Il reconnut avec horreur que c’étaient des cris arrachés par l’angoisse de la souffrance. La porte fut ouverte par deux personnages habillés comme ses nouveaux guides, et il se trouva dans une salle spacieuse dont les murs étaient tendus de noir et éclairés seulement par une lampe suspendue à la voûte. En entrant, son oreille perçut des sons étranges, répercutés par des échos sonores bien au-delà de l’espace que sa vue pouvait embrasser.

Il lui fallut du temps avant qu’il pût se reconnaître et distinguer les objets dont il était entouré. Des figures pareilles à des ombres semblaient glisser dans les ténèbres. Des instruments dont il ne comprenait pas l’usage frappaient ses regards inquiets et troublés. Il entendait toujours des gémissements douloureux et cherchait des yeux les malheureux à qui on les arrachait lorsqu’une voix, qui partait de l’extrémité de la salle, lui ordonna d’avancer.

La distance et l’obscurité ne lui permettant pas de distinguer le point précis d’où venait cet ordre, il hésitait à obéir ; mais on le saisit par le bras et on le poussa en avant. Il aperçut alors, sur une estrade élevée de quelques marches, trois personnes assises sous un dais drapé de noir, et qui paraissaient être là pour présider à la torture. Devant elles, et un peu au-dessous, siégeait un greffier, éclairé d’une lampe Vivaldi comprit que les trois juges étaient : le grand inquisiteur, le procureur général de l’Inquisition, et un inquisiteur ordinaire qui paraissait plus ardent que les deux autres à remplir ses cruelles fonctions. À quelque distance de la table, était une grande machine en fer, que Vivaldi supposa être un chevalet, et, tout à côté, une autre machine ressemblant à un cercueil. Heureusement, il ne distingua dans l’obscurité aucune créature humaine soumise à ce moment à la question. Mais c’était sûrement dans une salle voisine qu’étaient exécutées les terribles sentences des inquisiteurs car, toutes les fois qu’une certaine porte s’ouvrait, les gémissements et les cris redoublaient de force, et l’on voyait aller et venir des hommes fort occupés, vêtus de noir comme les autres.

Le grand inquisiteur appela Vivaldi par son nom et l’exhorta de nouveau à dire la vérité s’il voulait éviter les tourments qui l’attendaient. Et, sur ses nouvelles protestations d’innocence, il fit signe aux tortionnaires de préparer les instruments de la question. Pendant que ceux-ci obéissaient, Vivaldi, malgré le trouble où il était, remarqua un homme qui traversait la salle et qu’il reconnut pour être le mystérieux donneur d’avis des ruines de Paluzzi, celui-là même qu’il avait déjà vu quand on le ramenait à sa prison. Il le regarda fixement et s’assura qu’il ne se trompait pas.

Les gardiens de Vivaldi, exécutant l’ordre de l’inquisiteur, se saisirent de lui, le dépouillèrent de son habit et de sa veste, le lièrent avec de fortes cordes et lui enveloppèrent la tête d’un grand voile noir qui l’empêcha de voir le reste des préparatifs. Ce fut dans cet état qu’il fut interrogé de nouveau.

— N’êtes-vous jamais allé dans l’église de Spirito Santo à Naples ? lui demanda l’inquisiteur.

— Si, répondit le jeune homme.

— N’y avez-vous pas montré du mépris pour la foi catholique ?

— Jamais.

— Rappelez vos souvenirs. N’y avez-vous jamais insulté un ministre de la sainte Église ?

Vivaldi garda le silence. Il commençait à reconnaître que la principale accusation portée contre lui pouvait bien être le crime d’hérésie.

L’inquisiteur répéta sa question :

— Parlez, dit-il, n’avez-vous pas insulté un ministre de la religion dans l’église de Spirito Santo ?

— Et ne l’avez-vous pas insulté, dit une autre voix, pendant qu’il accomplissait un acte de pénitence ?

Vivaldi tressaillit : cette voix était celle du moine des ruines de Paluzzi.

— Qui m’a posé cette dernière question ? demanda-t-il.

— Vous êtes ici pour répondre et non pour interroger, reprit l’inquisiteur. Répondez.

— J’ai pu en effet offenser un ministre de l’Église, dit le jeune homme, je n’ai jamais eu l’intention d’insulter notre sainte religion. Vous ne savez pas, mes révérends pères, par quelles injures j’avais été provoqué.

— Il suffit. Répondez seulement à ma question. N’avez-vous pas, par des insultes et des menaces, forcé un saint religieux à interrompre un acte de pénitence et à sortir de l’église ?

— Non, mon père, répliqua l’accusé. S’il eût répondu à des questions que j’avais le droit de lui poser, s’il m’eût promis de me rendre la personne qu’il m’avait enlevée par une lâche trahison, rien ne l’eût obligé de quitter l’église.

— Où avez-vous vu, pour la première fois, Elena Rosalba ? demanda la même voix qui s’était déjà fait entendre en dehors du tribunal.

— Je demande encore, dit Vivaldi, quelle est la personne qui me pose cette question ?

— Et moi, je vous répète, reprit l’inquisiteur, qu’un criminel n’a pas le droit d’interroger. Répondez, ou les serviteurs du Saint-Office vont faire leur devoir.

— C’est dans l’église de San Lorenzo que j’ai vu pour la première fois Elena Rosalba.

— Était-elle déjà religieuse ? demanda le grand inquisiteur.

— Elle ne l’a jamais été, répondit le jeune homme, et n’a jamais eu la volonté de l’être.

— En quel lieu demeurait-elle alors ?

— Elle vivait avec une parente à la villa Altieri, et elle y serait encore sans les artifices et les violences d’un moine qui l’a arrachée de sa maison pour la jeter dans un couvent.

— Le nom de ce moine ? dit le questionneur d’un ton pressant.

— Si je ne me trompe, répondit Vivaldi, vous le connaissez fort bien sans que je le nomme. C’est le père Schedoni, dominicain du couvent de Spirito Santo à Naples, le même qui m’accuse de l’avoir insulté dans son église.

— Pourquoi le reconnaissez-vous pour votre accusateur ? ajouta la voix de l’inconnu.

— Parce qu’il est mon seul ennemi.

— Votre ennemi ? s’étonna l’inquisiteur. Mais, dans votre première déposition, vous avez dit que vous ne vous en connaissiez aucun. Je vous surprends en contradiction avec vous-même.

— On vous avait averti de ne pas aller à la villa Altieri, reprit encore l’inconnu. Pourquoi n’avez-vous pas profité de cet avis ?

— Cet avis ? C’est vous-même qui me l’avez donné ! s’écria Vivaldi. À présent je vous reconnais bien.

— Moi ! dit celui qu’on interpellait.

— Vous-même. C’est vous aussi qui m’avez prédit la mort de la signora Bianchi. Ne seriez-vous pas cet ennemi, le père Schedoni lui-même, mon accusateur ?

Un murmure confus venant du tribunal succéda à ces paroles, et la voix imposante de l’inconnu s’éleva de nouveau.

— Je déclare ici solennellement, dit-il, que je ne suis pas le père Schedoni.

Le ton et la fermeté avec lesquels l’inconnu fit cette déclaration persuadèrent Vivaldi de sa sincérité. D’ailleurs, quoiqu’il reconnût toujours la voix du moine, il n’y retrouvait pas celle de Schedoni. Il demeura frappé d’étonnement. S’il eût eu les mains libres, il eût tâché d’écarter le voile qui enveloppait sa tête pour voir ce mystérieux personnage. Mais tout ce qu’il put faire fut de le conjurer de révéler son nom et les motifs de sa conduite. Il ne reçut point de réponse, mais un nouveau murmure parcourut la salle. Bientôt après, il entendit quelqu’un s’avancer et donner ordre de le reconduire dans sa prison.

On le ramena au lieu où on l’avait reçu et on le rendit à ses premiers gardiens.

Ceux-ci l’enfermèrent de nouveau dans sa chambre. Là, Vivaldi, épuisé par les diverses émotions qu’il venait d’éprouver, se jeta sur son grabat et tomba bientôt dans un profond assoupissement.

Il y avait environ deux heures qu’il était dans cet état lorsqu’il en fut tiré par la voix qu’il avait entendue aux ruines de Paluzzi et au tribunal. Quelle ne fut pas sa surprise, en ouvrant les yeux, d’apercevoir, debout à côté de son lit, un moine dont le capuchon relevé laissa voir la figure qui lui était apparue dans les ruines. Il tenait à la main une lampe qui, éclairant les profondes rides dont son visage était sillonné, semblait révéler les traces des passions ardentes qui avaient agité sa vie.

Comme Vivaldi se soulevait sur sa couche pour s’assurer de la réalité de cette apparition, ces mots résonnèrent à son oreille :

— On vous a épargné hier, jeune homme, mais aujourd’hui…

— Au nom du ciel, interrompit Vivaldi, au nom de tout ce qu’il y a de plus sacré, qui êtes-vous ? Et que me voulez-vous ?

— Point de question, répliqua le moine avec autorité. Mais répondez- moi.

Frappé de ce ton impérieux, Vivaldi n’osa renouveler sa demande, et l’étranger continua :

— Depuis quand connaissez-vous le père Schedoni ? Quand l’avez-vous vu pour la première fois ?

— Je le connais depuis environ un an. Il est le confesseur de ma mère.

— Savez-vous quel est cet homme ? reprit le moine. N’avez-vous rien ouï dire de sa vie passée ?

Vivaldi hésita un moment. Il se rappela confusément l’histoire incomplète et obscure que Paolo lui avait racontée dans les souterrains de Paluzzi, au sujet d’une confession reçue dans l’église des Pénitents Noirs. Mais il n’osait assurer que ce récit se rapportât à Schedoni.

Le moine renouvela sa question :

— N’avez-vous jamais rien ouï dire d’extraordinaire concernant le père Schedoni ?

— Je vous ai dit, répliqua le jeune homme, tout ce que je savais de lui avec certitude, et je n’y pourrais ajouter que des conjectures.

— Quelles sont ces conjectures ? Seraient-elles relatives à certaine confession faite dans l’église des Pénitents Noirs de Santa Maria del Pianto ?

— Oui, dit Vivaldi.

« Quelle était cette confession ?

— Comment le saurais-je ? Une confession n’est-elle pas un dépôt sacré enseveli pour toujours dans le sein du prêtre qui l’a reçu ?

L’étranger se tut un instant, puis il reprit :

— N’avez-vous jamais entendu dire que le père Schedoni fût coupable de quelque grand crime, et qu’il s’efforçait d’apaiser ses remords par les austérités de la pénitence ?

— Jamais.

— Ne vous a-t-on pas dit qu’il avait une femme, un frère ?…

— Lui ?… On ne m’a rien dit de pareil.

— Ne vous a-t-on jamais parlé d’actes violents, de meurtre, de…

L’étranger s’arrêta court comme s’il eût voulu que Vivaldi achevât sa phrase ; mais le jeune homme garda le silence.

— Ainsi, reprit-il, vous ne savez rien de la vie passée de cet homme ?

— Rien. Je vous l’ai déjà dit.

— Soit. À présent écoutez-moi : demain soir vous serez ramené dans la salle souterrai ne où vous avez été conduit hier ; mais, quelque chose que vous y voyiez, ne vous laissez pas intimider. Je serai là, moi aussi, quoique invisible peut-être.

— Invisible !

— Ne m’interrompez pas. Mais écoutez bien ceci : lorsqu’on vous demandera ce que vous savez du père Schedoni, dites hardiment qu’il vit depuis quinze ans, sous le froc religieux, dans le couvent des dominicains de Spirito Santo à Naples ; que son vrai nom est Ferando de Marinella, comte de Bruno. On vous demandera alors le motif de son déguisement ; vous répondrez en renvoyant au monastère des Pénitents Noirs de Santa Maria del Pianto, et vous sommerez les inquisiteurs de mander à leur tribunal le père Ansaldo, grand pénitencier de l’ordre, et de lui ordonner de révéler les crimes dont il a reçu l’aveu au confessionnal le soir du 24 avril 1752, veille de la Saint-Marc.

— Quoi ! s’étonna Vivaldi. Est-il croyable que ce religieux ait conservé ses souvenirs après tant d’années ?

— N’en doutez pas, répliqua l’étranger.

— Mais sa conscience lui permettra-t-elle de trahir le secret de la confession ?

— L’Inquisition lie et délie sur la terre. Si le saint tribunal lui ordonne de parler, la conscience du révérend père sera déchargée et il ne pourra se dispenser d’obéir. Ferez-vous ce que je vous dis ?

— Comment le puis-je ? demanda Vivaldi. Ma conscience et la prudence me défendent également d’affermir ce que je ne saurais prouver. Schedoni, il est vrai, est mon ennemi, mon plus cruel ennemi ; mais, par cela même, je me trouve obligé d’être juste envers lui. Car, sans cela, on m’accuserait, et je m’accuserais moi-même d’obéir à mes ressentiments. Je n’ai aucune preuve qu’il soit le comte de Bruno ni qu’il ait commis les crimes dont vous parlez, et je ne puis pas me faire l’instrument d’une dénonciation qui traduirait un homme devant ce terrible tribunal qui condamne à mort sur un soupçon.

— Vous doutez donc de la vérité de ce que j’affirme ? dit le moine avec hauteur.

— Pourquoi croirais-je aux paroles d’un homme qui refuse même de dire son nom.

— Mon nom n’est plus, dit l’inconnu, il est condamné à l’oubli. Mais qu’importe ? Ce que je vous ai dit en est-il moins vrai ?

— Une accusation sans preuves !… s’écria Vivaldi.

— Oui, reprit l’étranger, il est certains cas où rien n’oblige de fournir des preuves. On ne vous demande pas d’intenter vous-même l’accusation, mais seulement de faire appeler en justice celui qui produira les charges.

— Et cependant j’aurai concouru à une dénonciation qui peut n’être qu’une calomnie. Si vous êtes convaincu, vous, des crimes de Schedoni, que ne faites-vous appeler vous-même le père Ansaldo devant le tribunal ?

— Je ferai plus, je paraîtrai, dit le moine en donnant à ce mot une certaine solennité.

— Vous paraîtrez comme témoin ?

— Oui, répliqua le moine, comme témoin redoutable. Assez de questions maintenant. Ou i ou non, ferez-vous au tribunal les demandes et les sommations que je viens de vous indiquer ?

— Moi, s’écria le jeune homme hésitant, faire citer le grand pénitencier à l’instigation d’un inconnu !…

— Vous me connaîtrez dans la suite, dit le moine en tirant un poignard de dessous sa robe. Regardez sur cette lame : qu’y voyez-vous ?

Vivaldi reconnut des taches de sang, et demeura frappé d’horreur.

— Voilà des preuves de la vérité ! reprit le moine d’un ton solennel. Demain soir, nous nous retrouverons dans ces souterrains, empire de la douleur et de la mort.

En achevant ces mots, il s’éloigna. Le prisonnier passa le reste de la nuit sans dormir. Le matin, lorsque son gardien vint comme à l’ordinaire lui apporter du pain et une cruche d’eau, il s’informa de l’étranger qui était venu le visiter pendant la nuit. Le gardien parut fort surpris, et soutint que personne n’avait pu pénétrer dans la chambre, bien verrouillée, cadenassée et gardée à vue la nuit comme le jour.

— Quoi ! dit Vivaldi. N’avez-vous entendu aucun bruit ?

Et il décrivit le costume et l’air du religieux.

— Quand on dort, répliqua le gardien, on est sujet à rêver.

Il fallut que le jeune homme se contentât de cette réponse.

Le soir, à la même heure que la veille, la porte de sa prison se rouvrit et Vivaldi vit entrer les deux hommes qui étaient déjà venus le chercher. On le revêtit du même manteau, en y ajoutant un épais voile noir qui lui couvrait la tête et les yeux. Puis on se mit en marche. Vivaldi s’aperçut que le terrain s’abaissait et commença à descendre. Il essaya de compter les marches, pour juger si c’était le même escalier que la veille. Il entendit plusieurs portes s’ouvrir et se refermer jusqu’à ce qu’il se trouvât dans une salle qui devait être spacieuse, car l’air y était moins humide et le bruit de ses pas résonnait au loin. On lui cria d’avancer et il reconnut qu’il était devant le même tribunal, présidé par le même inquisiteur qui l’avait déjà interrogé.

Ainsi que le moine le lui avait annoncé, on demanda au jeune homme ce qu’il savait du père Schedoni. Il rapporta seulement ce qu’on lui avait appris du vrai nom du confesseur et de l’incognito qu’il gardait dans le couvent de Spirito Santo…

— De qui tenez-vous ces faits ? demanda l’inquisiteur ?

— D’une personne qui m’est inconnue.

Un murmure venant du tribunal fit comprendre à Vivaldi que sa réponse était accueillie par une complète incrédulité.

— Pourquoi ne faites-vous pas appeler le père Ansaldo comme je vous l’ai recommandé ? lui dit tout bas une voix qu’il reconnut.

Alors Vivaldi, s’adressant à ses juges :

— Celui qui m’a appris ce que je viens de rapporter est ici, s’écria-t-il. Je l’ai reconnu à sa voix. Qu’on l’arrête.

— De quelle voix parlez-vous ? dit l’inquisiteur.

— Je parle d’une personne qui est près de moi et qui m’a parlé. Je supplie qu’on me découvre les yeux afin que je puisse désigner celui qui me poursuit jusqu’ici.

Le tribunal, après s’être consulté quelque temps, acquiesça à la demande du jeune homme. On retira le voile qui lui couvrait la tête. Il regarda tout autour de lui et n’y vit personne que les tortionnaires. L’inquisiteur l’accusa alors d’un ton sévère d’avoir voulu en imposer au tribunal et, sur ses dénégations énergiques, il lui ordonna de donner des preuves de la mystérieuse communication qu’il prétendait avoir reçue. Alors Vivaldi, écartant le scrupule qui l’avait arrêté jusque-là, déclara que la voix lui avait enjoint de demander au tribunal qu’il fit comparaître devant lui le père Ansaldo, grand pénitencier de l’église de Santa Maria del Pianto, en même temps que le père Schedoni qui devrait répondre aux charges que le père Ansaldo porterait contre lui.

Ces déclarations jetèrent les juges dans une grande perplexité ; et ils demandèrent à Vivaldi s’il connaissait le père Ansaldo. Le jeune homme répondit que ce religieux lui était complètement étranger et qu’il n’avait jamais entendu parler de lui avant la visite de l’inconnu.

— Quelqu’un est donc venu vous voir ? demanda l’inquisiteur. Quand cela ? Où ?

— La nuit dernière, dans ma prison.

— Dans votre prison ! s’écria le grand inquisiteur d’un ton ironique C’est une vision que vous aurez eue.

— Il faut éclaircir cela, dit un autre, il y a ici quelque secret artifice.

Et vous, Vincenzo de Vivaldi, si vous avez avancé un mensonge, tremblez.

Après une courte consultation entre tous les membres du tribunal, le grand inquisiteur donna l’ordre de faire comparaître les gardiens qui, la nuit précédente, avaient veillé autour de la chambre du prisonnier. Tous déclarèrent sans hésitation que personne n’était entré dans la prison depuis l’heure où Vivaldi y avait été reconduit jusqu’au lendemain matin. Entre cette affirmation et le témoignage du jeune homme qui paraissait sincère, les juges demeuraient plus incertains que jamais. L’accusé, pour donner plus de foi à ses paroles, crut devoir entrer dans des détails circonstanciés sur l’extérieur, la physionomie et le costume du moine Un profond silence accueillit cette description ; enfin l’inquisiteur dit d’un ton imposant :

— Nous avons écouté attentivement votre déposition, et nous prendrons des renseignements ultérieurs. Retirez-vous en paix ; bientôt, vous en saurez davantage.

Vivaldi fut reconduit, les yeux toujours couverts, dans la prison où il avait cru ne jamais rentrer et, quand on lui retira son voile, il s’aperçut que ses gardes étaient changés. Il attendit la nuit avec anxiété, craignant et désirant à la fois l’apparition mystérieuse qui semblait disposer de sa destinée. Mais la nuit se passa tranquillement et, vers le matin, Vivaldi se laissa aller à un sommeil profond qui ne fut troublé par aucun rêve.