L’Italien/XIX

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L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 223-233).
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En arrivant au palais Vivaldi, Schedoni apprit que la marquise était dans une de ses maisons de campagne sur la baie, et il s’y rendit aussitôt. Il la trouva étendue sur un sofa, près d’une fenêtre ouverte, les yeux fixés sur le magnifique panorama qui se déroulait devant elle, mais insensible à ce beau spectacle, tout absorbée qu’elle était au-dedans d’elle-même par les images fantastiques que ses passions semblaient évoquer. Ses traits étaient altérés par un mélange de mécontentement et de langueur. Elle accueillit le confesseur avec un sourire contraint, et lui tendit une main qu’il ne put prendre sans frissonner.

— Mon cher père, lui dit-elle, je suis fort aise de vous revoir. Vos bonnes paroles m’ont bien fait défaut ces derniers temps, et c’est aujourd’hui plus que jamais que je sens le besoin de les entendre.

Elle fit signe au domestique de se retirer, tandis que Schedoni, debout près de la fenêtre, s’efforçait de cacher son agitation. Quelques mots obligeants de la marquise le rappelèrent à lui-même. Il retrouva bientôt son sang-froid et sa présence d’esprit, et s’assit près de la marquise. Après l’échange des premiers compliments, il se fit un silence de quelques minutes. Ni l’un ni l’autre n’osait aborder le sujet qui occupait exclusivement sa pensée et sur lequel leurs intérêts respectifs étaient devenus tout à coup si contraires. Si Schedoni eût été moins dominé par ses propres sentiments, il aurait remarqué le tremblement et la rougeur de la marquise qui, craignant de demander si Elena existait encore, détournait les yeux de celui qu’elle croyait son meurtrier. De son côté, Schedoni, non moins troublé, évitait soigneusement les regards de cette femme qui lui inspirait une aversion toute nouvelle. Chaque moment de silence augmentait sa perplexité. Il n’osait prononcer le nom d’Elena, ni avouer qu’elle était encore vivante ; et pourtant il se méprisait d’éprouver une semblable crainte, frémissant au souvenir de l’action qui l’avait amené à une situation si critique. Il ne savait pas non plus comment s’y prendre pour informer la marquise de la découverte qu’il avait faite de la naissance d’Elena, ni pour lui suggérer qu’elle pourrait être unie à son amant sans que l’honneur de la famille Vivaldi en fût atteint. Cette révélation devait être ménagée de manière à ne pas froisser trop brusquement l’orgueil de la marquise. Il fallait aussi prévenir le chagrin que lui causerait l’échec de ses premiers desseins. Il méditait sur ces divers sujets, quand la marquise rompit le silence la première.

— Mon père, dit-elle avec un soupir et en tenant les yeux baissés, j’ai toujours trouvé en vous un consolateur dans mes afflictions. En sera-t-il de même aujourd’hui ? Vous savez quelles inquiétudes me tourmentent depuis longtemps. Puis-je, dites-moi, puis-je savoir si la cause en subsiste encore ?

Elle s’arrêta un instant, et reprit :

— M’est-il permis d’espérer que mon fils ne sera plus entraîné à méconnaître ses devoirs ?

Schedoni demeura un moment sans répondre, puis, mesurant ses paroles :

— Madame, dit-il, je puis vous assurer que l’objet principal de vos inquiétudes est maintenant écarté.

— Ah ! s’écria la marquise, se méprenant sur le sens de cette phrase. Est-elle morte ? Est-ce là ce que vous voulez dire ?

Et comme il tressaillait en gardant le silence :

— Parlez donc, ajouta-t-elle, mon cher père, dissipez mes craintes. Dites-moi si vous avez réussi et si elle a subi le châtiment qu’elle méritait.

— J’ai réussi, madame, quant à l’objet important, répondit Schedoni en détournant les yeux avec une sourde indignation. Sachez que votre fils n’est plus exposé à contracter une alliance indigne de vous.

— Mais quoi, repartit la marquise, que voulez-vous me faire entendre ? Votre succès ne serait-il pas complet ?

— Je ne puis dire cela, dit Schedoni, puisque d’une part l’honneur de votre maison est sauf et que, de l’autre, on a pu… sauver les jours…

Il balbutia plutôt qu’il ne prononça ces derniers mots, se représentant l’instant fatal où, le poignard levé sur Elena, il l’avait reconnue pour sa fille.

— Sauver les jours !… répéta la marquise. Expliquez-vous, mon père.

— Elle vit, madame, répondit Schedoni avec effort. Cependant vous n’avez plus rien à craindre d’elle.

— Vos réponses sont des énigmes, mon père, reprit la marquise avec impatience. Cette fille existe, dites-vous ? Soit, j’entends cela ; mais quand vous ajoutez que je n’ai rien à craindre…

— Je dis aussi la vérité, madame, et la bonté de votre cœur doit applaudir que la miséricorde ait pu se concilier avec la justice.

— Voilà des sentiments, dit la marquise en trahissant son irritation, qui peuvent être bien placés en de certaines circonstances. Ce sont de ces habits de fête que l’on endosse quand le temps est beau ; mais ici l’horizon est chargé de nuages ; la simplicité est de mise, et je ne veux me revêtir que de raison et de bon sens. Faites-moi connaître ce qui a amené ce changement dans vos résolutions, et venons-en au fait, je vous prie.

Schedoni exposa alors avec toute l’adresse possible, et sans se trahir lui-même, toutes les circonstances capables de relever la famille d’Elena et d’affaiblir la répugnance de la marquise pour le mariage que son fils avait voulu contracter, espérant l’amener ainsi à consentir à cette union Il joignit à ces révélations un récit, habilement arrangé, de la manière dont il avait découvert la nouvelle situation des choses. La marquise, ayant peine à se contenir, attendait impatiemment que Schedoni eût fini de parler.

— Mon père, dit-elle quand le récit fut achevé, est-il possible que vous vous soyez laissé prendre aux artifices d’une fille qui avait tout intérêt à vous abuser pour détourner d’elle le danger ? Comment un homme de votre expérience a-t-il pu ajouter foi à de pareilles fables ? Dites plutôt, mon père, que vos résolutions ont faibli au moment de les accomplir et que vous cherchez maintenant une excuse à votre faiblesse.

— Madame, répliqua gravement Schedoni, je ne suis pas homme à me contenter de fausses apparences et encore moins à renoncer par faiblesse à un acte de justice que j’aurais jugé nécessaire. Et quant à votre dernier reproche, mon caractère me défend assez, je le pense, contre toute imputation de fausseté.

La marquise s’aperçut qu’elle était allée trop loin. Elle se justifia en alléguant ses inquiétudes maternelles, et le religieux accepta volontiers ses excuses. Chacun d’eux regardant leur bonne intelligence mutuelle comme nécessaire à sa sûreté. Schedoni dit alors que ce qu’il avait avancé de l’origine d’Elena ne reposait pas uniquement sur les assertions de la jeune fille, mais qu’il avait des preuves sérieuses à l’appui de ces assertions, entre autres certaines particularités, qu’il crut pouvoir révéler sans crainte qu’on soupçonnât qu’il s’agissait de sa propre famille. La marquise, sans être au fond ni apaisée, ni convaincue, sut assez bien contenir ses sentiments pour l’écouter tranquillement. De sorte que Schedoni, encouragé par ce calme apparent, en vint à dire qu’autant il avait montré de zèle pour s’opposer à cette union lorsqu’il y voyait une mésalliance, autant il serait disposé à l’approuver aujourd’hui.

— Je m’en remets d’ailleurs, ajouta-t-il, à la justesse ordinaire de votre jugement, madame, et je ne doute pas que, lorsque vous aurez pesé mûrement la question, vous ne tombiez d’accord avec moi que toute autre considération doit céder à celle du bonheur de votre cher fils.

La chaleur que mettait le confesseur à plaider la cause de Vivaldi étonna quelque peu la marquise ; mais, sans le faire s’expliquer davantage sur ce point, elle lui demanda ce qu’était devenue Elena. Il était trop habile pour répondre directement à cette question, quelque précise qu’elle fût. Il s’efforça de détourner de nouveau l’attention de la marquise sur Vivaldi ; cependant, il n’osa pas lui apprendre que son fils était enfermé dans la prison de l’Inquisition. La marquise, croyant que le jeune homme était encore à la recherche d’Elena, multiplia les questions à son sujet ; mais toujours Schedoni les éludait, gardant dans ses réponses une prudente circonspection. Il s’informa de son côté comment le marquis avait supporté l’absence de son fils. Le marquis avait souffert, et comme père et comme chef d’une illustre famille, de la disparition du jeune homme qu’il croyait aussi sur les traces d’Elena. Mais ses nombreuses et importantes occupations faisaient quelque diversion à ses sentiments.

Il avait dépêché quelques émissaires à la recherche de Vivaldi, et continuait de se livrer à sa vie ordinaire d’homme du monde et de cour.

Avant de prendre congé de la marquise, Schedoni hasarda encore quelques mots sur l’attachement de Vivaldi pour Elena, en essayant de plaider leur cause. La marquise parut d’abord ne pas l’écouter ; puis, sortant de sa rêverie :

— Mon père, dit-elle, c’est, selon moi, un mauvais calcul que d’avoir placé cette jeune fille dans un lieu où son amant ne peut manquer de la découvrir.

— En quelque endroit qu’elle soit, répondit Schedoni, qui sentit l’intention interrogative de cette phrase, il sera difficile en effet de la lui cacher longtemps.

— Il fallait au moins, reprit la marquise, la tenir plus éloignée de Naples.

Et comme le moine ne répondait rien, elle ajouta :

— Car il n’y a pas grande distance, n’est-il pas vrai, du palais Vivaldi au couvent de la Pietà ?

Quoique le confesseur pensât bien qu’elle feignait d’être instruite du lieu de la retraite d’Elena pour tirer de lui cette révélation, il ne put s’empêcher de tressaillir. Mais il se remit aussitôt et répliqua :

— J’ignore à quelle distance est la maison dont vous parlez ; je n’en connaissais même pas l’existence. Il paraît cependant, d’après ce que vous me dites, que cette communauté serait très près d’ici. Dès lors on a dû l’éviter plus que tout autre. La plus simple prudence en faisait une loi.

Pendant qu’il parlait, la marquise l’observait attentivement, sans pouvoir surprendre sur ses traits ni dans son accent aucun indice de dissimulation.

— Mon père, reprit-elle, je suis peut-être excusable de me défier de votre prudence dans cette occasion, puisque vous venez de me donner la preuve que vous en avez manqué dans une autre.

Elle voulut ensuite détourner la conversation ; mais Schedoni, craignant qu’elle ne s’affermît dans ses soupçons sur le refuge choisi par Elena, s’efforça de lui donner le change à ce sujet. Non seulement il nia le fait de sa résidence au couvent de la Pietà, mais encore il assura hardiment qu’elle était à quelque distance de Naples dans un monastère qu’il désigna sous un nom supposé, maison si peu connue, ajouta-t-il, qu’elle s’y trouverait à l’abri de toutes les poursuites de Vivaldi.

— Vous avez raison mon père, dit ironiquement la marquise, il sera difficile à mon fils de découvrir cette fille dans le lieu que vous venez de nommer.

Après avoir échangé encore quelques paroles banales avec sa pénitente, le confesseur la quitta pour retourner à Naples. Chemin faisant, il repassa dans son esprit tous les détails de leur entretien, et la conclusion de cet examen fut la résolution qu’il prit de ne plus revenir sur ce sujet et de célébrer au plus vite, à l’insu de la marquise, le mariage des deux jeunes gens.

De son côté, la marquise, après le départ de Schedoni, demeura absorbée dans ses réflexions. Ce changement si prompt survenu dans la conduite et les paroles du moine ne laissait pas que de l’inquiéter. Elle en cherchait vainement l’explication. Voyant bien qu’elle ne pouvait plus avoir confiance en lui pour cette affaire, elle résolut, comme lui, de ne plus toucher à ce sujet de conversation dans leurs entrevues, mais de se conduire à son égard comme auparavant, en lui laissant croire qu’elle avait renoncé à poursuivre Elena.

Cependant l’objet de tant de passions contraires, la pauvre Elena, docile aux ordres de Schedoni, quitta la villa Altieri, le lendemain de son arrivée, et se rendit au couvent de la Pietà. L’abbesse la reçut avec autant de joie et d’empressement qu’elle avait ressenti de peine à la nouvelle de son enlèvement. Si les soins et les attentions d’une amitié délicate avaient pu rendre le calme à son âme, la jeune fille se serait presque trouvée heureuse au sein de cette communauté qui se distinguait de la plupart des autres par la paix et l’harmonie qu’y maintenait la sagesse de la supérieure. Cette femme était un modèle de l’influence qu’une âme élevée peut exercer et de l’étendue du bien qu’elle peut faire. Le couvent qui l’avait à sa tête paraissait n’être qu’une grande famille dont elle était la mère, plutôt qu’une réunion de personnes étrangères les unes aux autres.

La situation de la maison n’offrait pas moins d’attrait que l’intérieur de la communauté. C’était un vaste domaine planté d’oliviers et de vignobles, où se voyaient aussi des jardins d’agrément qui occupaient le penchant d’un coteau, sur une étendue de près d’un mille, et descendaient en amphithéâtre jusqu’au village. Ils dominaient le golfe de Naples et les campagnes qui le bordent. Une terrasse, ombragée d’acacias et de platanes, était la promenade favorite d’Elena. De là, elle pouvait contempler la villa Altieri, évoquant sa bonne tante la signora Bianchi, et les douces heures qu’elle y avait passées près d’elle et de Vivaldi. Là, seule, échappant à tous les regards, elle s’abandonnait sans contrainte à sa mélancolie. Quelquefois à l’aide de ses livres ou de ses crayons, elle cherchait à tromper ses inquiétudes sur le sort de son amant dont elle n’avait pas de nouvelles, malgré les promesses de Schedoni. Et, quand son imagination se reportait sur les scènes qui lui avaient fait découvrir sa famille, elle croyait se rappeler un rêve terrible plutôt que des événements véritables. À certains moments, l’idée qu’elle était la fille de Schedoni lui causait une impression d’effroi dont elle n’était pas maîtresse. Les premières émotions qu’elle avait éprouvées à sa vue avaient été si étrangères à la tendresse filiale qu’elle ne pouvait trouver dans son cœur les sentiments d’amour et de vénération que devait exciter le titre sacré de père.

Parmi ses compagnes plusieurs lui étaient chères ; mais aucune ne lui inspirait une affection aussi tendre que celle qu’elle conservait pour sœur Olivia dont le souvenir lui était toujours présent. Elle regrettait amèrement que cette excellente amie ne fût pas religieuse au couvent de la Pietà plutôt qu’à San Stefano. Son cœur était partagé entre ce doux souvenir et l’effroi que lui inspirait la marquise dont le caractère ne lui était que trop connu, quoiqu’elle ignorât une partie de la vérité. Elle s’efforçait cependant d’adoucir l’idée terrible qu’elle s’était faite de la haine que lui portait la mère de Vivaldi. Si elle avait su jusqu’où cette haine, suscitée par l’orgueil de race, avait entraîné la marquise, elle se fût ensevelie pour jamais dans le cloître, parmi les saintes sœurs qui lui donnaient asile. Quelquefois même, comme si elle eût eu la prescience d’un grand malheur, elle s’appliquait à envisager avec résignation la nécessité qui pourrait se présenter de prendre ce parti extrême. En tout cas, si l’état de religieuse devait être un jour son refuge, ce ne pouvait être que de son libre choix ; car l’abbesse de la Pietà n’employait aucun artifice pour gagner des novices à Dieu et ne souffrait pas que ses religieuses eussent recours à la contrainte ou à la séduction.