L’Italien/XXII

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L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 271-284).
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Tandis que ces événements se passaient dans les prisons de l’Inquisition, Elena, retirée à l’ombre de son couvent, ignorait toujours ce qu’était devenu Vivaldi.

Schedoni, en la quittant, avait promis de lui écrire à ce sujet ; et, comme elle ne savait pas non plus qu’il fût arrêté, le silence du confesseur lui causait de vives inquiétudes. Se disposait-il à la reconnaître pour sa fille ? Espérait-il toujours l’unir à Vivaldi ? Cette incertitude la jetait dans des pensées mélancoliques et sombres. Pour s’y livrer plus librement, elle s’acheminait d’ordinaire, au coucher du soleil, sur une terrasse pratiquée dans les flancs de la montagne qui dominait le monastère. Un soir qu’elle s’y était attardée, elle aperçut tout à coup dans la grande cour un grand mouvement de lumière et de personnes ; en même temps, un bruit confus de voix frappa son oreille. Aux vêtements blancs elle crut reconnaître les religieuses ; elle se hâta de rentrer pour savoir ce qui se passait au couvent. Déjà elle avait gagné une allée de châtaigniers qui aboutissait à la grande cour, lorsqu’elle entendit plusieurs personnes qui s’avançaient de son côté. Parmi les voix qui se rapprochaient, il lui sembla en distinguer une dont le timbre la frappa. Elle écoutait, partagée entre l’espérance et la crainte d’une déception. Enfin, elle entendit la même voix prononcer son nom avec un mélange d’impatience et de tendresse ; elle courut et se trouva dans les bras de sœur Olivia ! Elle en croyait à peine ses sens et manquait de mots pour exprimer sa joie à la vue de la bonne religieuse à qui elle devait son salut, et qui venait partager son asile. Sœur Olivia rendait caresses pour caresses à sa jeune amie, et toutes deux se faisaient mille questions sur les événements qui avaient suivi leur séparation ; mais, comme elles étaient environnées de trop d’auditeurs pour des confidences si délicates, Elena conduisit la nouvelle arrivée dans sa chambre. Là, sœur Olivia lui expliqua les motifs qui lui avaient fait quitter San Stefano.

En butte aux persécutions de l’abbesse qui la soupçonnait d’avoir favorisé la fuite d’Elena, elle avait demandé à l’évêque diocésain d’autoriser de passer dans le couvent de la Pietà. Elena ne manqua pas de s’informer avec une vive sollicitude du sort de Geronimo et du vieux moine qui l’avaient aidée à fuir, et elle fut heureuse d’apprendre que ni l’un ni l’autre n’avaient été inquiétés pour cette généreuse action.

— C’est un parti grave et que l’on prend rarement, dit sœur Olivia, que de changer de couvent, surtout à mon âge. Je n’ai pas besoin de vous exprimer le bonheur que j’éprouve à me retrouver avec vous. Les manières aimables de votre abbesse et de vos sœurs et leur bienveillant accueil m’ont ranimée. La couleur sombre sous laquelle tout se peignait à mes yeux a disparu et, après tant d’orages, j’entrevois dans le lointain quelques rayons de bonheur qui luiront peut-être sur le soir de ma vie.

C’était la première fois que sœur Olivia faisait allusion à ses malheurs. Sa jeune amie désirait et n’osait lui demander des explications sur ce sujet. Mais la religieuse, s’efforçant de chasser de pénibles souvenirs, lui dit avec un sourire languissant :

— Maintenant, dites-moi à votre tour, ma chère Elena, ce qui vous est arrivé depuis les tristes adieux que vous m’avez faits dans les jardins de San Stefano.

C’était là une tâche difficile pour la jeune fille. Elle pria son amie de la dispenser de certains détails et, gardant un silence absolu sur Schedoni, elle raconta la manière dont elle avait été séparée de Vivaldi, sur les bords du lac Celano, et ne fit qu’un récit sommaire de ce qui lui était arrivé ensuite jusqu’à ce qu’elle eût trouvé un refuge au couvent de la Pietà.

Cet entretien ne fut interrompu que par la cloche du soir qui, appelant les religieuses à la prière, sépara les deux nouvelles compagnes.

Elena, dans les journées qui suivirent, observa avec autant de surprise que de chagrin la mélancolie profonde dont les traits de sœur Olivia portaient l’empreinte ; mais un intérêt plus puissant encore vint faire diversion à celui-là.

Un jour, elle vit entrer dans sa chambre sa vieille servante Béatrice, dont l’air troublé annonçait quelque événement extraordinaire et probablement malheureux ; et, comme Vivaldi occupait toujours sa pensée, elle ne douta pas que Béatrice ne vînt lui parler de lui.

La vieille servante, tremblante et pâle, soit de la fatigue de la route, soit des fâcheuses nouvelles qu’elle apportait, se laissa tomber sur un siège et demeura quelques instants sans pouvoir répondre aux questions répétées que sa jeune maîtresse lui adressait :

— Ah ! madame, dit-elle, si vous saviez ce que c’est pour une femme de mon âge, que de gravir une si haute montagne !

— Je vois, dit Elena respirant à peine, que vous avez de mauvaises nouvelles à m’apprendre. J’y suis préparée, aussi ne craignez pas de me dire tout.

— Hélas ! madame, si une annonce de mort est toujours une mauvaise nouvelle, vous avez bien deviné.

Elena pâlit affreusement.

— De quelle mort parlez-vous ? dit-elle d’une voix étranglée par une terrible angoisse.

— Vous allez le savoir, madame, reprit la vieille. Je tiens le fait du laquais de la marquise. Comme je le voyais un peu embarrassé, je lui demandai comment on se portait au palais. « Mal ! me répondit-il, très mal ! » Et en effet…

— Ô ciel ! s’écria Elena, il est mort ! Vivaldi est mort ?

— Qui parle de Vivaldi ? Mon Dieu !

— Mais vous, ce me semble…

— Patience, madame, patience, vous saurez tout. Si vous me déconcertez ainsi, je ne saurai plus ce que je dis.

— Au nom du ciel, parlez !

— Ce domestique me raconta donc, poursuivit la vieille, qu’il y avait près d’un mois que la marquise, malade…

— La marquise ? répéta Elena. La marquise ! Eh quoi, c’est elle !…

— Sans doute, madame. Quel autre ai-je donc dit que c’était ?…

— Poursuivez, Béatrice. La marquise, dites-vous ?…

— Était malade depuis longtemps ; mais c’est au sortir d’une fête au palais Voglio qu’elle se trouva tout à fait mal. On ne la crut pas d’abord en danger ; mais les médecins appelés en jugèrent autrement ; et ils avaient raison, car elle mourut.

Elena fit un signe de croix.

— Et son fils ? demanda-t-elle. Était-il près d’elle quand elle est morte ?

— Non, madame, le signor Vivaldi n’était pas là.

— C’est bien étrange, dit Elena avec émotion. Le domestique a-t-il parlé de lui ?

— Oui, madame. Il a dit qu’il était bien fâcheux qu’il fût absent dans un pareil moment et qu’on ne sût pas où il était.

— Quoi ? Sa famille même ignorerait ce qu’il est devenu ? dit Elena avec un trouble croissant.

— Mon Dieu, oui. Il y a déjà plusieurs semaines qu’on n’a entendu parler du signor Vivaldi, quoiqu’on ait envoyé à sa recherche dans toutes les parties du royaume. La marquise, a ajouté le laquais, semblait avoir encore quelque chose sur le cœur et demandait son fils ; puis, se voyant près de sa fin, elle envoya chercher son confesseur… Le père Schedoni, comme ils l’appellent, je crois…

— Eh bien, le père Schedoni ?…

— On ne l’a pas trouvé non plus, madame. Il a sans doute beaucoup de pratiques, et il faut qu’il écoute tous les péchés qui se commettent… Enfin, il n’a pas pu venir à temps ; alors, on est allé chercher un autre confesseur. Celui-ci est resté longtemps enfermé avec la marquise, puis elle a fait venir le marquis. On a entendu de l’antichambre beaucoup de bruit, et la voix de la mourante dominait souvent malgré son état. À la fin le bruit cessa et le marquis sortit de la chambre fort en colère, et pourtant fort triste. La marquise vécut encore cette nuit-là et une partie du jour suivant. Elle paraissait accablée d’un poids qui lui brisait le cœur. Tantôt elle sanglotait, tantôt elle poussait des gémissements à fendre l’âme. Elle redemanda encore le marquis, et leurs entretiens duraient longtemps… On rappela aussi le confesseur, et tous trois demeurèrent enfermés pendant plus d’une heure. La marquise parut alors avoir recouvré quelque tranquillité, et bientôt après elle expira.

Elena, qui avait écouté attentivement ce récit, allait poser à Béatrice de nouvelles questions, lorsque sœur Olivia entra chez elle. Celle-ci, voyant une personne étrangère, se disposait à se retirer, mais Elena la pria de rester et de s’asseoir devant son métier à broder, pendant qu’elle achèverait de faire parler la vieille servante. Puis voulant éclaircir le mystère de l’absence de Schedoni, elle demanda à Béatrice si elle avait revu l’étranger qui l’avait ramené à la villa Altieri.

— Non, madame, répondit Béatrice, je n’ai jamais revu sa figure depuis ce jour-là. Et je dois dire franchement que je ne m’en souciais guère, tant elle m’a paru peu aimable.

Tandis que Béatrice parlait, sœur Olivia, qui s’était levée à demi de son siège, la considérait avec une grande attention.

— Assurément je connais cette voix, dit la religieuse vivement émue, quoique je ne reconnaisse pas bien les traits. Est-ce elle ? Est-il possible ? Est-ce Béatrice Olca à qui je parle après tant d’années ?

Béatrice répondit avec une égale surprise :

— Oui, c’est moi, madame, vous dites bien mon nom. Mais, vous, qui donc êtes-vous ?

La vieille femme, en parlant ainsi, tenait les yeux attachés sur sœur Olivia. L’étonnement et l’effroi se peignaient sur ses traits, cependant que le visage de la religieuse changeait d’expression à chaque instant et que les paroles prêtes à sortir expiraient sur ses lèvres tremblantes.

— Ah ! s’écria Béatrice, mes yeux me trompent-ils ? Quelle étrange ressemblance, sainte Vierge ! J’ai peine à me soutenir…

Sœur Olivia, qui s’était tournée vers Elena et la regardait fixement, parut en proie à un sentiment profond, comme si elle hésitait entre un doute ou une espérance. Montrant la jeune fille, elle murmura d’une voix sourde et à peine articulée :

— Béatrice, je vous en conjure, dites-moi si elle est… si c’est elle qui…

Et elle ne put achever.

Béatrice, occupée à la considérer, s’écria au lieu de lui répondre :

— Madame la comtesse ! Oui, c’est vous ! C’est bien vous ! Au nom du ciel, madame, comment êtes-vous ici ? Oh ! quelle joie vous avez dû éprouver à vous retrouver l’une près de l’autre !

Elena cherchait le sens de ces paroles, quand elle se sentit pressée contre le sein de la religieuse qui les avait mieux comprises et qui l’entourait de ses bras tremblants. Cela qui la déroutait un peu excita l’étonnement de Béatrice.

— Est-il possible, dit-elle, que vous ne vous soyez pas encore reconnues ?

— Mais, mon Dieu, de quelle reconnaissance, parle-t-elle ? dit la jeune fille à sœur Olivia. Déjà, il y a peu de temps que j’ai retrouvé mon père… Mais vous ! Ah ! dites-moi de quel nom je dois vous appeler !

L’étonnement suspendit les émotions de sœur Olivia, tandis qu’Elena, confuse d’avoir trahi le secret de Schedoni, gardait un silence embarrassé. Mais la religieuse, passant de la surprise à l’expression d’une profonde douleur, dit à Elena en la tenant embrassée :

— Votre père, dites-vous ? Non, mon enfant, non, votre père n’est plus.

Elena, au comble de la stupeur, cessa de rendre à sœur Olivia ses caresses. Elle la considérait d’un air égaré et murmura, enfin, comme si elle sortait d’un songe :

— Ai-je bien compris ? Ai-je bien ma raison ? Est-ce donc ma mère que je vois ?

— Oui, répondit sœur Olivia d’un accent solennel. Oui, c’est ta mère et sa bénédiction e st avec toi !

Elena tomba dans les bras de sa mère qui s’efforça de calmer son agitation, quoique dominée elle-même par mille émotions nouvelles. Longtemps elles ne purent l’une et l’autre s’exprimer que par des mots entrecoupés et par des larmes de tendresse et de joie. Enfin sœur Olivia, redevenue maîtresse d’elle-même, demanda des nouvelles de sa sœur, la signora Bianchi. Le silence et les pleurs d’Elena lui répondirent. Sœur Olivia, vivement affectée de cette nouvelle, avoua qu’elle s’y attendait n’ayant reçu aucune réponse de sa sœur à la lettre où elle lui annonçait sa prochaine arrivée au couvent de la Pietà.

— Hélas, dit Béatrice, je m’étonne que madame l’abbesse ne vous ait pas appris cette triste nouvelle. Elle la savait bien, car ma pauvre maîtresse est enterrée dans son église. Quant à la lettre, je l’ai apportée ici pour la remettre à la signora Elena.

— Madame l’abbesse, répondit sœur Olivia, n’est pas instruite de notre parenté, et j’ai des raisons pour la lui cacher encore quelque temps. Vous-même, ma chère enfant, vous ne devez être ici que mon amie jusqu’à ce que j’aie fait quelques recherches dont dépend ma tranquillité.

Sœur Olivia pressa ensuite Elena d’expliquer les paroles qui lui étaient échappées sur la découverte qu’elle aurait faite de son père, et mit ainsi la jeune fille dans une grande perplexité. Elena en avait déjà trop dit pour garder le secret que Schedoni avait exigé d’elle ; elle vit bien qu’il fallait donner à sœur Olivia une explication complète. Dès que Béatrice se fut retirée, elle répéta ce qu’elle avait dit, c’est que son père vivait encore. Et comme sœur Olivia stupéfaite répondait par le récit des derniers moments du comte de Bruno, son époux, Elena, pour la convaincre, rappela quelques circonstances de sa dernière entrevue avec Schedoni et prit dans un tiroir le portrait qu’il lui avait dit être le sien. Mais sœur Olivia y eut à peine jeté un coup d’œil qu’elle pâlit et tomba sans connaissance.

Les soins empressés de sa fille lui rendirent bientôt l’usage de ses sens, et elle demanda à revoir le portrait. Elena, qui attribuait cet évanouissement au saisissement de la surprise et de la joie, lui remit l’image sous les yeux, en l’assurant de nouveau, non seulement que le comte vivait, mais encore qu’il était à Naples et qu’elle le reverrait sans doute avant la fin de la journée. Car, dit-elle, elle avait envoyé un messager à son père pour le conjurer de venir sur-le-champ afin de jouir du bonheur de se retrouver en famille.

En annonçant à sa mère la prochaine arrivée de Schedoni, Elena s’attendait à voir sur la physionomie de celle-ci une expression de joie et de tendresse ; quel ne fut pas son étonnement quand elle n’y lut que le désespoir et l’effroi et qu’elle entendit sa mère s’écrier avec épouvante :

— S’il me voit, je suis perdue ! Ah ! malheureuse Elena, ton imprudence me sera fatale. Ce portrait n’est pas celui du comte de Bruno, mon mari et ton père ; c’est celui de son frère Marinella, l’homme cruel qui…

Elle s’arrêta, craignant d’en avoir trop dit ; mais Elena, que la surprise avait d’abord rendue muette, la pressa de lui expliquer la cause de son désespoir.

— J’ignore, dit sœur Olivia, comment ce portrait est tombé entre tes mains ; mais, encore une fois, c’est celui du comte Ferando de Marinella, frère de mon époux et mon…

Elle voulait dire : « et mon second mari ». Mais ce mot ne put sortir de sa bouche.

— Je ne saurais, continua-t-elle, en dire davantage en ce moment. Ce qu’il faut d’abord, c’est trouver un moyen d’éviter l’entrevue que tu m’as ménagée et cacher à cet homme, s’il est possible, que j’existe encore.

Comme elle achevait ces mots, le messager revint avec la lettre. Le père Schedoni, lui avait-on dit, était en pèlerinage, prétexte que les moines de Spirito Santo donnaient à son absence pour sauver l’honneur de leur couvent et cacher son arrestation. Sœur Olivia, affranchie de ses craintes, promit à Elena de lui donner des détails sur sa famille. Mais ce ne fut qu’au bout de quelques jours qu’elle se trouva assez maîtresse d’elle-même pour rassembler tous ses souvenirs. La première partie de son récit concordait parfaitement avec la déposition du père Ansaldo ; mais ce qui va suivre n’était connu que d’elle-même, de sa sœur, la signora Bianchi, d’un médecin et d’un domestique de confiance qui l’avait aidée dans l’exécution de son plan.

On a vu plus haut que le comte Ferando de Marinella, devenu comte de Bruno par le meurtre de son frère, avait fui aussitôt après celui de sa femme. La malheureuse comtesse, privée de sentiment, fut transportée dans sa chambre. Là, on reconnut que sa blessure n’était pas mortelle ; mais l’atroce attentat dont elle venait d’être victime la décida à profiter de l’absence de son mari pour se soustraire à sa tyrannie, sans le dénoncer à la justice et sans couvrir d’infamie le nom qu’elle avait deux fois porté. Elle quitta sa demeure pour toujours, avec l’aide des trois personnes désignées plus haut, et se retira dans une partie reculée du royaume de Naples, au couvent de San Stefano, tandis qu’on lui faisait des funérailles magnifiques. La signora Bianchi, après la fuite de sa sœur, vint habiter quelque temps dans une maison qu’elle possédait assez près du couvent, avec la fille de la comtesse et du premier comte de Bruno et une autre fille, née du second mariage de sa sœur avec Marinella. À cette époque, Elena était âgée de deux ans et l’autre enfant encore au berceau. Celle-ci mourut dans l’année. C’était elle que Schedoni avait cru retrouver dans Elena. Car forcé de se cacher aux yeux de la signora Bianchi, il avait ignoré la mort de sa fille, et son erreur fut confirmée lorsque Elena lui dit que le portrait qu’elle avait sur elle était celui de son père. Elle avait trouvé cette miniature dans le cabinet de sa tante, peu de temps après la mort de cette dernière ; et, voyant au dos du portrait le nom du comte de Bruno, elle l’avait porté constamment depuis ce jour avec le pieux respect de la tendresse filiale.

La signora Bianchi, en apprenant à Elena le secret de sa naissance, ne pouvait, sans manquer de prudence, lui révéler que sa mère vivait encore. C’était là ce qu’elle voulait lui apprendre à ses derniers moments ; mais la soudaineté de sa mort avait prévenu cette explication.

Ferando de Marinella, depuis la mort de son frère et jusqu’à l’assassinat de la comtesse, avait vu s’accroître encore le désordre de ses affaires, de sorte qu’après sa fuite, les revenus des débris de son patrimoine furent saisis par ses créanciers. C’est ainsi qu’Elena se trouva complètement à la charge de sa tante dont la fortune modique avait déjà été ébréchée par la dot payée pour sa sœur au couvent de San Stefano et par l’acquisition de la villa Altieri.

Devenue sœur Olivia et consacrant sa vie aux pratiques de la religion, la comtesse avait passé assez paisiblement les premières années de sa retraite, malgré les regrets que causait à sa tendresse maternelle la privation des caresses de sa fille. Elle entretenait cependant une correspondance avec sa sœur, et elle y puisait quelque consolation, jusqu’au jour où le silence de la signora Bianchi lui causa de cruelles larmes. Plus tard, lorsqu’elle vit Elena au couvent de San Stefano, elle fut frappée d’une certaine ressemblance entre cette jeune fille et son premier mari ; mais comment supposer, vu les circonstances dont s’accompagnaient cette rencontre, que cette étrangère pût être sa fille ? Le surnom de Rosalba avait aussi donné le change à ses idées. Que se fût-il passé dans son âme si on lui eût dit que sa généreuse pitié pour une inconnue deviendrait le salut de sa propre fille !… car il est digne de remarque que les vertus de sœur Olivia, inspirées par l’humanité, l’avaient portée à protéger sans le savoir la liberté et la vie de son enfant, tandis que les vices de Schedoni l’avaient poussé aussi sans qu’il le sût à faire périr sa nièce ; si bien que le ciel semblait faire tourner au triomphe de l’une et à la confusion de l’autre les moyens que tous deux employaient aveuglément, suivant que ces moyens étaient généreux ou pervers.