L’Italien/XXIII

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L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 284-297).
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Lorsque la marquise s’était vue à toute extrémité, bourrelée de remords et assaillie de terreurs, elle avait envoyé chercher un confesseur dans l’espoir de soulager sa conscience. La première condition que le prêtre attacha au pardon qu’elle implorait fut qu’elle réparât de tout son pouvoir le mal qu’elle avait fait aux autres et qu’elle rendît le bonheur à ceux qu’elle avait persécutés. Déjà sa conscience lui avait dicté cette résolution. Aussi, au moment d’entrer au tombeau, témoigna-t-elle autant d’empressement à favoriser le mariage de Vivaldi et d’Elena qu’elle avait montré d’ardeur à y mettre obstacle. Elle fit donc venir le marquis près de son lit de mort, lui avoua le complot qu’elle avait tramé contre l’honneur et la liberté d’Elena et le conjura de consentir au bonheur de leur fils. Mais le marquis, malgré l’horreur que lui causa la révélation des artifices et des cruautés de sa femme, résista à ses instances jusqu’à ce que le violent désespoir où il la vit en proie, au moment de rendre le dernier soupir, l’emportât sur ses répugnances. Il promit donc solennellement, en présence du confesseur, qu’il ne s’opposerait plus au mariage si son fils persistait dans son attachement pour la jeune fille. Cette promesse calma la marquise qui mourut en le remerciant.

Au surplus, il ne paraissait guère probable que le marquis fût de longtemps mis en demeure de remplir l’engagement pris par lui à contrecœur ; car toutes les recherches qu’on avait faites jusqu’alors sur le sort de Vivaldi avaient été infructueuses. Le malheureux père pleurait déjà son fils comme mort. Toute sa maison désolée était prête à en prendre le deuil, lorsqu’une nuit on fut réveillé par de violents coups de marteau frappés à la grande porte. Un moment après, on entendit dans l’antichambre une voix qui criait :

— Où est M. le marquis ? Il faut que je le voie, tout de suite ; il me pardonnera de le déranger quand il saura pourquoi !

Et avant que le marquis, prévenu, pût donner aucun ordre, Paolo était devant lui, effaré, hors d’haleine et ses habits en lambeaux. À cette vue, le marquis, se préparant à recevoir de mauvaises nouvelles, n’avait pas la force de lui en demander ; mais les questions n’étaient pas nécessaires, et Paolo, sans préambule ni détours, lui apprit que son fils était à Rome dans les prisons de l’Inquisition.

Une nouvelle si terrible et si inattendue paralysa un instant toutes les facultés du marquis. Quelle résolution devait-il prendre ? Lorsqu’il fut un peu remis de son trouble, il comprit la nécessité de partir pour Rome le plus tôt possible ; il était sage cependant de consulter quelques amis dont les relations avec Rome lui procureraient certains moyens de succès. En attendant, il donna des ordres pour son pro chain départ et il envoya Paolo se reposer. Mais le fidèle serviteur était trop agité pour chercher et trouver le sommeil, quoique à présent il n’eût plus rien à craindre. Un des gardiens de la geôle de l’Inquisition, trop humain pour son emploi, avait projeté de s’en affranchir par la fuite. Il avait fait part de ce dessein à Paolo, dont le bon naturel avait gagné sa confiance et son affection, et tous deux avaient si bien combiné leur plan qu’ils le menèrent à bonne fin, malgré l’imprudence de Paolo qui faillit le faire échouer en voulant tenter de délivrer son maître.

Le marquis partit le lendemain matin avec Paolo, que le danger qu’il courait en reparaissant à Rome n’empêcha pas de suivre le vieillard. Le rang et le crédit de ce seigneur à la cour de Naples secondaient auprès du Saint-Office le succès de ses démarches pour la liberté de son fils. En outre, il pouvait compter sur l’appui d’un ancien ami, le comte de Maro, tout-puissant à Rome. Cependant les sollicitations du marquis ne produisirent pas sur-le-champ l’effet qu’il en attendait et il s’écoula une quinzaine avant qu’il pût voir son fils. Lors de cette entrevue, la tendresse paternelle écarta tout fâcheux retour sur le passé ; la situation de Vivaldi, encore souffrant de la blessure qu’il avait reçue à Celano et languissant en prison, réveilla toute la sensibilité du marquis. Il pardonna à son fils et parut disposé à lui rendre le bonheur, s’il pouvait lui faire rendre la liberté. Le jeune homme, en apprenant la mort de sa mère, versa des larmes sincères. La noirceur des projets de la marquise n’était pas venue à sa connaissance ; et, quand il sut qu’à son lit de mort elle avait souhaité et voulu son bonheur, le remords des chagrins qu’il lui avait causés excita dans son cœur des angoisses telles qu’il ne fallut rien moins pour les apaiser que le souvenir des traitements dont Elena avait été menacée à San Stefano.

Depuis trois semaines déjà que le marquis était à Rome, il n’avait encore obtenu aucune réponse décisive du Saint-Office, lorsqu’il fut invité par le tribunal à se rendre à la prison de Schedoni. Il lui paraissait bien pénible de se retrouver avec un homme qui avait fait tant de mal à sa famille, mais il ne pouvait se refuser à cette entrevue. À l’heure indiquée, on le conduisit d’abord à la chambre de Vivaldi et, de là, tous deux se rendirent à celle de Schedoni, accompagnés par deux officiers de l’Inquisition. À leur entrée, le confesseur, qui était étendu sur un lit, souleva la tête pour adresser un léger salut au marquis. Son visage, éclairé par le peu de lumière qui tombait au travers de la double grille de sa prison, avait une expression effrayante ; ses yeux caves, son teint livide, et tous ses traits affaissés portaient l’empreinte d’une mort prochaine.

— Où est, dit-il, le père Zampari ? Je ne le vois plus ici. Tout à l’heure on m’a fait communier avec lui… pour nous réconcilier, disait-on… Ah ! ah !

Il voulut rire, mais ce rire affreux ressemblait à un râle.

— S’il s’en est allé, qu’on le fasse revenir.

Un officier parla à une sentinelle qui sortit.

— Quelles sont les personnes que je vois autour de moi ? demanda Schedoni. Qui est là, au pied de mon lit ?


Vivaldi, abattu et perdu dans ses réflexions, fut rappelé à lui par la question du moine.

— C’est moi, répondit-il, moi, Vivaldi, qui suis venu sur votre demande. Qu’avez-vous à me dire ?

Schedoni parut réfléchir ; il porta ses regards sur le jeune homme et les en détourna ensuite en gardant le silence, comme s’il attendait… Enfin ses yeux égarés et vagues s’animèrent tout à coup, et il dit :

— Qui est-ce qui se glisse derrière moi dans l’obscurité ?

— C’est moi, répondit le père Zampari qui venait d’entrer. Que voulez-vous de moi ?

— Je veux, dit Schedoni en se soulevant, je veux que vous rendiez témoignage de la vérité que je vais déclarer.

Zampari et un inquisiteur qui l’accompagnait se placèrent d’un côté du lit, le marquis de l’autre et Vivaldi au pied. Après un moment de recueillement, Schedoni commença :

— Ce que j’ai à révéler ici se rapporte d’abord aux complots tramés contre l’honneur et le repos d’une jeune et innocente personne que le père Nicolas de Zampari, à mon instigation, a cruellement persécutée.

Zampari voulut l’interrompre ; mais Vivaldi l’arrêta.

— Monsieur le marquis, poursuivit le confesseur, vous connaissez Elena Rosalba ?

— J’ai entendu parler d’elle, répondit froidement le marquis.

— Eh bien, reprit Schedoni, on l’a calomniée auprès de vous. Jetez les yeux sur cet homme. Vous rappelez-vous s es traits ?

Le marquis, ayant dévisagé le père Zampari, répondit :

— Oui, en effet, c’est une figure qu’on n’oublie pas aisément. Je me souviens de l’avoir vu plus d’une fois.

— Où l’avez-vous vu, monsieur le marquis ?

— Chez moi, au palais, amené par vous-même.

— Cela est vrai, dit Schedoni.

— Comment osez-vous donc l’accuser de calomnie, reprit le marquis, quand vous avouez que c’est vous qui l’avez introduit chez moi ?

— Ô ciel ! s’écria Vivaldi. Ce moine, ce père Zampari est donc, comme je le soupçonnais, le calomniateur d’Elena ?

Le père Zampari, loin de nier le fait, attachait impudemment un regard triomphant sur Schedoni, comme pour le défier de produire contre lui un chef d’accusation dont il ne fût pas complice lui-même.

— Eh quoi ! poursuivit le jeune homme en s’adressant à Schedoni dans un élan de généreuse indignation, eh quoi, vous avouez que vous êtes vous-même le premier auteur de ces infâmes calomnies, vous qui naguère vous êtes déclaré le père d’Elena !…

À peine eut-il laissé échapper ces derniers mots qu’il eût voulu les retenir. En effet, il vit le marquis pâlir. Jusque-là il avait évité de lui apprendre qu’Elena avait été reconnue pour la fille de Schedoni. Il comprit qu’une découverte si brusque en un tel moment pouvait renverser ses espérances et dégager le marquis de la promesse qu’il avait faite à sa femme mourante. L’étonnement du marquis peut aisément s’imaginer : il jetait les yeux tantôt sur son fils, comme pour lui demander une explication, tantôt sur Schedoni avec un surcroît d’horreur.

— Écoutez-moi, cria Schedoni, surmontant son abattement par la force de sa volonté.

Il s’arrêta un moment, comme épuisé par cet effort, puis il reprit :

— J’ai déclaré et je déclare ici de nouveau, et solennellement, qu’Elena Rosalba, ainsi nommée je le suppose pour la dérober à mes recherches, est ma fille.

Vivaldi, plein d’anxiété, garda le silence, mais le marquis prit la parole :

— Ainsi, dit-il, c’est pour me faire entendre la justification de votre fille que vous m’avez fait venir ici ? Mais que la signora Rosalba soit innocente ou coupable que m’importe à moi ?

— Elle appartient à une noble maison, repartit fièrement Schedoni en se redressant sur son lit. Vous voyez en moi le dernier des comtes de Bruno.

Le marquis sourit d’un air de mépris.

— Terminons, dit-il, les difficultés. Je vois qu’on m’a fait appeler ici pour une affaire qui ne me regarde pas.

Avant que Schedoni pût répliquer, il se disposait à quitter la chambre lorsqu’il fut arrêté par le trouble et le désespoir de son fils. Il consentit donc à écouter le confesseur qui ajouta que la justification d’Elena n’était pas le seul objet de cette entrevue. Puis, en présence de deux officiers du tribunal venus là comme témoins et du greffier de l’Inquisition, il se prépara à faire sa nouvelle déposition. On apporta une torche qui éclaira tous les acteurs de cette lugubre scène et qui découvrit aux yeux des assistants la figure hâve et décharnée du sinistre dominicain, dont la mort semblait déjà s’être emparée. Il demeura quelques instants le coude appuyé sur son oreiller, les yeux fermés, et paraissant en proie à une lutte intérieure. Enfin, comme s’il eût fait un violent effort sur lui-même, il énuméra en détail tous les artifices qu’il avait employés contre Vivaldi. Il s’avoua lui-même comme l’accusateur anonyme qui avait dénoncé le jeune homme au Saint-Office et déclara que le procès d’hérésie qu’il lui avait fait susciter reposait sur des bases fausses et des rapports calomnieux.

Au moment où se confirmaient les soupçons de Vivaldi sur le véritable auteur des poursuites dont il s’était vu l’objet, il remarqua que cette accusation n’était pas celle qu’on avait élevée contre lui, à la chapelle de Saint-Sébastien, et dans laquelle Elena était impliquée. Il demanda l’explication de cette différence. Schedoni la donna en répondant que les personnes qui l’avaient arrêté dans la chapelle de Saint-Sébastien n’étaient pas de véritables officiers de l’Inquisition et que l’ordre d’arrestation, motivé par l’enlèvement d’une religieuse, avait été forgé par lui-même afin que les gens qu’il avait apostés pussent s’emparer d’Elena sans redouter l’opposition des respectables religieux qui l’entouraient.

Cette déposition ayant été recueillie par le greffier et signée par l’inquisiteur et les deux officiers du tribunal, Vivaldi vit son innocence proclamée par l’homme même qui l’avait précipité dans de si grands dangers. Et le marquis, impatien t de quitter ce lieu, pria l’inquisiteur de faire déposer la déclaration de Schedoni sur le bureau du Saint-Office afin que l’innocence de son fils fût constatée et qu’il pût recouvrer sa liberté sur-le-champ. Il demanda en outre une copie de cet acte, signé des mêmes témoins. Pendant que le marquis l’attendait, Vivaldi pressa Schedoni de lui donner de nouveaux éclaircissements sur la naissance d’Elena ; mais celui-ci ne put que répéter ce qu’il avait déjà dit au sujet du portrait qui avait amené cette découverte. Pendant cette explication, les regards du jeune homme tombèrent sur le visage du père Zampari qui se tenait un peu en arrière des assistants en fixant sur le moribond des yeux pleins d’une méchanceté infernale. Il frémit en retrouvant en lui la figure effrayante du moine des ruines de Paluzzi, bien capable sans doute d’avoir trempé dans tous les crimes commis par Schedoni. Il se rappela alors la prédiction que cet homme lui avait faite de la mort de la signora Bianchi. Les soupçons de Vivaldi sur la cause de cette mort lui revenant tout à coup à l’esprit, il somma le confesseur, qui n’avait plus qu’un moment à vivre, de déclarer ce qu’il savait sur ce sujet. Le moribond protesta solennellement qu’il était innocent de cette mort et, tout en parlant, il lança un regard terrible au père Zampari qui se détourna dans l’ombre en se cachant le visage.

Vivaldi se sentit pénétré d’horreur ; mais Zampari reprit bientôt son assurance :

— Jeune homme, dit-il, l’avis que vous avez reçu dans les ruines de Paluzzi vous a été donné pour vous détourner de vous rendre à la villa Altieri.

— C’est vous aussi que j’ai poursuivi à travers les détours souterrains, dit Vivaldi. Mais alors dites-moi donc, si vous l’osez, ce que c’était que les vêtements sanglants que j’y ai trouvés à terre… et ce qu’est devenue la personne à qui ils appartenaient ?

Le père Zampari sourit.

— Ces vêtements, dit-il, étaient les miens.

— Les vôtres ?

— Oubliez-vous le coup de pistolet qui m’a blessé ?

Vivaldi se rappela en effet le coup de feu tiré par Paolo sous les arcades des ruines de Paluzzi.

— J’ai eu le courage, reprit le moine, de surmonter la douleur. Je me retirai dans la chambre souterraine, j’y jetai mon habit teint de sang avec lequel je n’aurais pu rentrer dans mon couvent, et je m’échappai par une route qu’il vous était impossible de découvrir. Les gens qui étaient dans le fort, pour m’aider à vous y retenir pendant la nuit où la signora Rosalba devait être enlevée de la villa Altieri, pansèrent ma blessure et me procurèrent d’autres vêtements. Mais, si vous ne m’avez pas revu cette nuit-là, vous avez plus d’une fois entendu mes gémissements dans une chambre voisine.

Vivaldi s’expliquait maintenant toutes ces circonstances qui lui avaient paru presque surnaturelles.

Il jeta les yeux sur Schedoni pour savoir s’il confirmerait le témoignage de son complice. Mais le visage du confesseur s’altérait de plus en plus. On y remarquait toutefois un certain sourire de triomphe qui éclatait au milieu de ses souffrances, jusqu’à ce que des convulsions et une respiration haletante vinssent annoncer que sa fin était proche.

À ce moment suprême, tous les assistants témoignèrent malgré eux quelque compassion, excepté Zampari qui se tenait debout devant Schedoni, contemplant ses angoisses d’un œil satisfait, tant la vengeance avait pris possession de cette âme infernale ! Mais, comme Vivaldi regardait cet homme avec indignation, il vit tout à coup ses traits se contracter et donner tous les signes d’une violente douleur. Cependant qu’il saisissait le bras de la première personne qui se trouvait près de lui et s’y cramponnait en penchant la tête.

On crut d’abord qu’il n’avait pu soutenir plus longtemps le spectacle de l’agonie de son ennemi : mais au bout d’un instant, Zampari, en proie à des convulsions terribles, se tordit, saisi d’un frisson mortel, en poussant des gémissements aigus ; enfin, ne pouvant plus se soutenir, il tomba dans les bras de ceux qui l’entouraient.

À ce moment, Schedoni jeta un cri de joie si atroce, si strident, si peu semblable à celui d’une voix humaine, que tous les assistants, frappés de terreur, se précipitèrent pour sortir de ce lieu maudit ; mais les portes étaient fermées et ne s’ouvrirent qu’un instant après, à l’arrivée d’un médecin qu’on avait envoyé chercher.

À la vue de Schedoni retombé dans ses convulsions, le praticien déclara qu’il était empoisonné et il se prononça de même au sujet de Zampari. Tandis qu’il donnait des ordres pour leur faire administrer des secours, la violence des douleurs de Schedoni se relâcha un peu ; mais Zampari ne recouvra pas sa connaissance et mourut avant d’avoir pu prendre les remèdes indiqués.

L’antidote produisit quelque effet sur Schedoni qui reprit faiblement ses sens. Le premier mot qu’il murmura fut le nom de Zampari.

— Vit-il encore ? demanda-t-il.

Au silence des assistants, il devina la vérité et parut se ranimer un peu.

L’inquisiteur, le voyant en état de répondre, lui posa quelques questions sur son état et sur la mort de Zampari.

— C’est le poison, répondit Schedoni sans hésiter.

— Le poison !… Qui vous l’a fait prendre ?

— Moi-même.

— Et qui le lui a donné, à lui ? reprit l’inquisiteur. Songez que vous êtes sur votre lit de mort. Répondez.

— Je n’ai nul dessein de cacher la vérité, dit Schedoni.

Là, sa faiblesse le contraignit de s’arrêter.

— Je l’ai fait périr, parce qu’il a voulu me faire périr moi-même… d’une mort ignominieuse… et c’est pour y échapper…

Il s’arrêta encore. Ses efforts l’avaient épuisé. On ordonna au greffier de recueillir ses paroles entrecoupées.

— Vous avouez donc, continua l’inquisiteur, que c’est vous qui avez empoisonné Nicolas de Zampari et vous-même avec lui ?

Schedoni fit signe qu’il l’avouait.

On lui demanda par quel moyen il s’était procuré du poison et comment il avait pu l’administrer à Zampar i. Il fit comprendre qu’il avait ce poison sur lui. Quant à la seconde question, il cessa d’être en état de répondre ; et les juges, épouvantés, en furent réduits à des conjectures qui impliquaient un effroyable sacrilège. Ils se turent en voyant la vie abandonner peu à peu le corps immobile qu’ils avaient devant eux. Le feu qui avait reparu un moment dans les yeux du moribond s’éteignit, et un cadavre insensible fut bientôt tout ce qui resta du terrible Schedoni.

À la fin, les témoins ayant signé les écritures du greffier, on permit à tout le monde de se retirer. Vivaldi fut reconduit par son père dans sa prison où il devait demeurer jusqu’à ce que son innocence, attestée par la déposition de Schedoni, fût proclamée par le tribunal.

Cette sentence fut rendue quelques jours après ; et Vivaldi, rendu à la liberté, alla rejoindre son père chez le comte de Maro. Tandis que le marquis et son fils recevaient les félicitations de ce seigneur et de quelques autres nobles, on entendit, dans l’antichambre, une voix éclatante qui s’écriait :

— Laissez-moi passer ! Laissez-moi passer !

Au même instant, Paolo se précipita dans le salon et tomba aux pieds de son maître en fondant en larmes. Ce fut un moment bien doux pour Vivaldi. Il était trop touché des marques d’affection de ce brave garçon pour songer à excuser auprès de la noble compagnie le sans façon de ses manières. Il le releva en l’embrassant ; puis le marquis, serrant la main loyale du fidèle serviteur de son fils, y glissa une bourse de mille sequins que Paolo voulait d’abord refuser, mais que Vivaldi le contraignit d’acce pter comme premier acompte sur les émoluments de majordome de sa maison.