75%.png

L’Océanie moderne/06

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
L’Océanie moderne
Revue des Deux Mondes3e période, tome 86 (p. 582-607).
◄  05

VI. L’OCÉAN PACIFIQUE DU NORD. — L’ARCHIPEL HAVAIEN. [1]


I

Plus de mille lieues de mer séparent les îles Mariannes de l’archipel havaïen ou des Sandwich [2]. Mer solitaire et déserte, semée çà et là, à de grands intervalles, d’îlots inhabités, de récifs mal connus, de rocs hantés par des bandes innombrables d’oiseaux pêcheurs accumulant sur les sommets dénudés de riches gisemens de guano. Deux grands courans parallèles, le courant et le contre-courant équatorial, sillonnent cet espace vide. Le premier, au nord, roule ses flots de l’est à l’ouest ; le second, plus au sud, court en sens inverse, de l’ouest à l’est. Peu ou pas de navires. Ceux qui vont d’Amérique en Asie longent le tropique du Cancer ; les bâtimens qui relient San-Francisco à l’Australie coupent l’Equateur plus à l’est. Entre le grand archipel d’Asie et l’archipel havaïen, étape naturelle pour atteindre l’Amérique, il n’y a pas de commerce direct. La distance est trop considérable ; la mer des Indes, la Mer-Rouge et le canal de Suez offrent aux produits des îles de la Sonde, de Bornéo et de Célèbes, une route plus courte pour gagner l’Europe.

Aussi entre ces deux parties de l’Océanie nul point de contact, aucun rapprochement. Ce sont deux mondes parfaitement distincts, en dépit de la similitude d’origine des races indigènes qui les habitent. L’influence espagnole domine dans l’archipel d’Asie, comme l’influence anglaise dans l’Australasie. Dans la Polynésie du nord, nous rencontrons celle des États-Unis. San-Francisco, la grande métropole de l’ouest, la reine du Pacifique, déborde et domine sur cette partie du monde, détournant à son profit une partie du commerce du Japon et de la Chine, attirant dans son port immense, tête de ligne du grand chemin de fer du Pacifique, les soieries, les thés, les sucres, le café, le coton, le riz de l’Asie et de l’archipel havaïen.

Situées entre le 23e et le 18e degré de latitude nord et entre le 160e et le 155e degré de longitude ouest du méridien de Greenwich, les îles Havaï, au nombre de huit, décrivent une courbe du sud-est au nord-ouest.

En arrivant du sud-est, on relève d’abord l’île de Havaï, qui donne son nom au groupe, et dont les montagnes géantes, plus élevées que le Mont-Blanc et couvertes de neigea éternelles, projettent au loin leur ombre sur l’océan. Ces sommets abrupts étaient, il y a peu d’années encore, couronnés de volcans en éruption, vomissant des fleuves de lave et de feu qui venaient se perdre dans la mer, comblant ses abîmes, créant çà et là des caps menaçans, enserrant des anses profondes et modifiant chaque année la configuration du sol. L’île a ainsi grandi, et, dans cette lutte incessante entre les vagues de l’océan et le feu souterrain, le feu l’a emporté, conquérant tantôt quelques mètres, tantôt des lieues entières.

J’ai vu, en 1868, à la suite d’une éruption violente, le volcan de Kilauéa rouler dans la mer des flots de lave dont l’amoncellement forme un promontoire de plus d’une lieue de longueur et d’au moins 500 pieds de hauteur. Dans un siècle ou deux, cette lave noire et stérile, décomposée par l’action du soleil et des pluies, sera convertie en un sol fertile couvert d’une herbe épaisse, qui n’attendra plus que le travail de l’homme pour récompenser ses peines au centuple.

L’île d’Havaï se compose, à proprement parler, de trois montagnes aux flancs arrondis, séparées par de hauts plateaux couverts de belles forêts et de gras pâturages. La côte, gracieuse et dentelée dans la partie sud, est ombragée de grands rideaux d’orangers, de cocotiers et de pandanus ; à l’ouest se dressent de magnifiques falaises, boisées jusqu’aux sommets, d’où se précipitent des cascades de 300 à 700 mètres de hauteur. Au nord et à l’est, les volcans ont laissé les traces encore récentes de leurs ravages : de grands fleuves de lave figée, striant de raies noires et miroitantes des plaines arides, revêtues d’une végétation rabougrie et de rocs calcinés, parmi lesquels errent en paix de vastes troupeaux de chèvres. L’intérieur de l’ile, qui mesure 30 lieues de longueur sur à peu près autant de largeur, est éminemment propre au pâturage ; les hauts plateaux nourrissent de nombreux troupeaux ; les vallées fertiles et bien arrosées contiennent de riches plantations de cannes à sucre.

Essentiellement ichthyophage, la population se groupait autrefois sur le bord de la mer, loin des volcans situés plus avant dans les terres. Sur la plage, des cocotiers élancés, des pandanus aux racines multiples, des haos à l’ombre épaisse, aux fleurs changeantes, blanches le matin, jaunes à midi, rouges le soir, des orangers chargés de fleurs et de fruits sous un ciel toujours pur, abritaient des ardeurs du soleil les huttes indigènes et les pirogues creusées dans un tronc d’arbre à l’aide d’outils de pierre.

Séparée de Havaï par un chenal de 10 lieues de largeur, l’île de Mauï offrait à peu près le même aspect, sauf que les volcans, silencieux depuis de longues années, n’y troublaient plus la sécurité des habitans. Halé-a-Ke-la (la maison du soleil), montagne de 10, 000 pieds, rappelait seule, par sa hauteur, les colosses volcaniques d’Havaï. Aucun arbre, aucune végétation ne recouvraient ses flancs noircis ; des roches énormes, que l’on eût dit lancées par la main des géans, se superposaient les unes aux autres dans un effroyable désordre. Au-delà, des montagnes moins élevées, une couche d’humus plus profonde, d’épaisses forêts, attestaient que, depuis longtemps, les volcans étaient éteints, les laves refroidies, et que la nature poursuivait en paix son œuvre de désagrégation et de transformation.

Dans l’ouest, hors de vue, à 80 lieues de distance, l’île de Kauaï se dressait coquette et charmante. De jolis cours d’eau y promenaient leurs méandres capricieux ; les traces volcaniques disparaissaient. Partout, dans cette dernière ile, la nature avait jeté son manteau de verdure sur les convulsions des siècles écoulés.

Entre Mauï et Kauaï, on relève les collines d’Oahu. Très élevées encore, elles n’ont plus l’aspect imposant des montagnes d’Havaï. Leurs flancs arrondis sont couverts d’une herbe épaisse. Seule, la pointe du Diamant, sentinelle avancée de l’ile, soulève au-dessus des flots sa crête sourcilleuse et ses arêtes dénudées, dorées par le soleil. Ce cap doublé, on aperçoit à l’extrémité d’une côte semée de cocotiers, de villas ombragées de grands arbres, l’entrée du port de Honolulu, capitale du royaume havaïen. Enfouie sous son épais abri de verdure, la ville s’étend dans la plaine, refluant au long d’une large vallée, occupant un espace considérable. Au premier aspect, on lui donnerait un nombre d’habitans double ou triple de celui qu’elle possède et qui n’atteint pas 20, 000. Le port, large et spacieux, pourvu d’excellens quais, parfaitement aménagé, est peut-être le plus sûr et le mieux abrité de toute l’Océanie. Une ceinture de rochers de corail le protège contre les vents de sud et d’ouest. C’est l’escale obligée de tous les navires qui fréquentent ces mers, leur port de ravitaillement, l’unique entrepôt de charbon des vapeurs qui s’y croisent, en route pour San-Francisco, l’Australie, la Chine et le Japon. C’est aussi la clé de l’Océan-Pacifique du nord, le point stratégique entre l’Amérique et l’Asie.

Honolulu eut des fortunes diverses. Si Havaï fut le berceau de la dynastie, de bonne heure Honolulu dut à son port, à sa situation au centre même de l’archipel, d’être la capitale du royaume fondé par Kaméhaméha Ier.

C’était un chef sauvage, mais un sauvage de génie, guerrier intrépide, politique habile, administrateur et conquérant, parfois cruel et rusé, souvent noble et généreux. En lui s’incarnaient les qualités et les défauts de cette race kanaque dont nous avons étudié les migrations successives et qui peuple ces archipels océaniens. Il fut le type achevé de sa race, le représentant du maximum d’intelligence qu’elle comportait, des vices et des vertus de son sang, de son temps et de son milieu. En lui comme en ses successeurs, ces vices et ces vertus atteignent leur point culminant ; ils se précisent et s’accentuent dans l’exercice d’un pouvoir sans limites mais en prenant plus de relief ils restent tels qu’on les peut constatera des degrés moindres chez ses congénères de l’Océan-Pacifique. En lui et en eux se résume tout un peuple, car l’homogénéité de race est complète, absolue, entre le Kanaque de Tahiti, de la Nouvelle-Calédonie, des Sandwich : mêmes instincts héréditaires, mêmes penchans, mêmes superstitions. Nous verrons dans Kaméhaméha IV et dans Kaméhaméha V les altérations que le contact avec les blancs, les enseignemens de l’évangile, les voyages en Europe et l’étude de notre civilisation ont imprimées au type primitif ; ils l’ont développé sans le changer, ils l’ont modifié sans rien oblitérer des traits caractéristiques.

Ce n’est guère qu’à dater de l’arrivée de Cook aux îles que l’histoire se substitue à la légende. Chez ce peuple ignorant de l’écriture, les chants transmis de génération en génération perpétuaient seuls le souvenir des événemens passés. Il était d’usage alors de choisir dans chaque famille de chef une jeune fille à laquelle on enseignait dès l’enfance les chants de la peuplade et de ses ancêtres. Instruite par ses devancières, elle transmettait à d’autres ce dépôt sacré, en y ajoutant, dans le mode rythmé, le récit des événemens dont elle avait été témoin. On conçoit tout ce que ce genre de tradition avait de défectueux. Les détails oiseux abondent ; les dates manquent ; les faits d’armes, les généalogies occupent une place considérable ; la superstition assigne à chaque fait une cause surnaturelle. Il se dégage pourtant de tout cela un accent de vérité, une couleur locale, qui charment.

Je me souviens encore de longues soirées passées sur Je bord de la mer à écouter, au bruit des vagues mourantes sur une plage de sable, ces récits naïfs, ces souvenirs confus des générations disparues. Comme je me sentais loin alors de l’Europe, comme tout était différent, tout, sauf les grandeurs, les crimes et les passions de la nature humaine, toujours et partout la même ! C’est dans ces chants que j’ai puisé la plupart des détails qui suivent 6ur l’histoire du passé.

Une population nombreuse, que Cook évalue à 400, 000, habitait l’archipel. Parlant la même langue, imbus des mêmes idées superstitieuses, les Kanaques, ainsi nommés du mot kanaka, qui, dans leur langue, signifie hommes, et par lequel ils se désignaient eux-mêmes, les Kanaques étaient loin de former une nation homogène, soumise aux mêmes lois, obéissant, comme aujourd’hui, à un chef unique.

Dans chaque île régnaient plusieurs chefs. D’île à île on se connaissait peu, et, dans la même île, les précipices, les montagnes, interposaient autant de barrières, constituaient autant de frontières. Le chef était sacré, lui et les siens. Il avait sur ses sujets droit de vie et de mort. Nul ne pouvait manger avec lui. C’était crime de lèse-majesté de projeter son ombre sur lui, crime aussi de pénétrer sans son ordre dans son habitation. Maître absolu de ceux qui l’entouraient, il était toutefois lui-même esclave des usages de sa race et de son rang.

Au-dessous du chef, représentant de la force brutale, et souvent à côté de lui, siégeait la force intellectuelle, personnifiée dans le prêtre, tout à la fois devin et sacrificateur de la peuplade, conseiller du chef. C’était lui qui interprétait les présages, qui prescrivait l’époque et la cérémonie du tabou, superstition religieuse commune à toute l’Océanie, et élevée, comme tant d’autres, à la hauteur d’une institution politique.

Les Kanaques avaient hérité de leur descendance asiatique le mépris de la vie humaine. Le meurtre était puni d’une légère amende ; le vol entraînait la peine de mort. Le coupable, attaché pieds, et poings liés, dans une pirogue, était livré à la merci des flots, brûlé par les rayons ardens d’un soleil tropical, soupirant après une mort trop lente.

Le rang et les dignités des chefs étaient héréditaires, mais se transmettaient par les femmes. Le ventre anoblissait. La veuve succédait à son mari, la première en date du moins, car la polygamie était pratiquée par les chefs, comme la polyandrie par les chéfesses.

A l’époque dont nous parlons, le paganisme atteignait son apogée. Comparativement simples au début, les rites religieux n’offraient plus qu’un mélange confus de pratiques bizarres ou cruelles, dont la signification primitive se perdait dans la nuit du passé. Des cérémonies sanguinaires, des restrictions imposées par les chefs et les prêtres formaient un ensemble religieux qui ne reposait que sur l’aveugle superstition du peuple. Un dieu naissait de chacune de leurs terreurs, dieux tyranniques et capricieux, gouvernant sans merci, une population sans règle morale. Pelé, déesse des volcans, bouleversait le sol, engloutissait les villages et semait sur son passage la stérilité et la mort. Derrière elle marchaient Kamohoalii, dieu des vapeurs pestilentielles ; Kailii, dieu de la guerre ; Keuakepo, dieu des pluies de feu. Toujours prêts à diviniser les objets de leurs craintes, ils peuplaient, la terre et la mer de dieux implacables.

On retrouve dans leurs traditions des notions vagues de la création du monde, d’un déluge ; mais ils n’avaient ni la croyance simple et nette des Indiens de l’Amérique à l’existence d’un grand Esprit, maître souverain des cieux et de la terre, ni l’idée païenne d’un Dieu maître des dieux, trônant, comme le Zeus antique, dans l’Olympe soumis à ses lois. Aucune idée philosophique ne se dégageait plus du chaos informe de leurs superstitions.

Les chants indigènes mentionnent les noms de soixante-quatorze chefs indigènes prédécesseurs de Kaméhaméha. Né en 1760 environ, il n’avait que dix-huit ans lorsque, le 19 janvier 1778, Cook relava l’île de Kauaï, la plus au nord du groupe. Ce ne fut qu’un an après, le 17 janvier 1779, qu’il mouilla dans la baie de Kealakekua, où il devait trouver, la mort dans les circonstances tragiques que son biographe Ledyard a racontées.

Le récit de Ledyard ne concorde pas sur tous les points avec les traditions indigènes ! La traduction suivante d’un vieux chant kanaque expliquera tout d’abord, ce qu’ignorait Ledyard, comment et pourquoi, à son arrivée dans ces îles, Cook fut salué par les indigènes du nom de Lono et reçut d’eux, par suite de cette erreur, les honneurs qu’ils n’accordaient qu’aux divinités.

« Lono, chef d’Havaï, habitait avec sa femme à Kealakekua. Cette femme, belle à voir, et son unique amour, se nommait Kaikilani. Ils s’étaient fait construire une demeure sous un roc, abritée du soleil, et qui dominait la grande mer. Un jeune chef de la tribu aimait, lui aussi, Kaikilani, mais elle détournait la tête quand il passait. Un matin, il monta sur le roc et, se penchant au-dessus, adressa à la jeune femme les paroles suivantes : « O Kaikilani, celui qui t’aime te salue ! Aime l’un, fuis l’autre. Celui qui te parle te sera toujours fidèle. » Lono, entendant ces paroles artificieuses, en proie à la jalousie, tua Kaikilani. Torturé de remords, il transporta ensuite dans un heiiau (temple) le corps de celle qu’il aimait ; il pleura et il gémit. Il parcourut ensuite Havaï, provoquant à la lutte et au combat les vaillans qu’il rencontrait. Le peuple, étonné, disait : « Lono est-il fou ? » Et Lono répondait : « Mon grand amour me rend fou. » Ayant institué des jeux et des sacrifices en l’honneur de celle qu’il aimait toujours, il s’embarqua dans une pirogue à voile triangulaire pour se rendre dans des pays inconnus. Avant son départ, il prophétisa à son peuple et dit : « Ne pleurez point ; je reviendrai, un jour, sur une île flottante. Vous ne me verrez plus, mais les petits-enfans de vos petits-enfans reverront la face de Lono. »

Quand, bien des années plus tard, les îles flottantes du capitaine Cook parurent en vue d’Havaï, les Kanaques n’avaient pas oublié la prédiction de Lono, et sur l’ordre de Kalaimano, leur chef, rendirent à Cook les honneurs divins. Du chant relatif aux événemens qui suivirent, nous détacherons le fragment qui relate la mort du grand navigateur :

« Au matin, Lono débarqua sur la plage, et, ainsi que Kalaimano l’avait commandé, nous lui rendîmes hommage ; mais, soit que, dans son dédain pour nous, Lono affectât de ne pas nous comprendre, soit que sa longue absence lui eût fait oublier notre langage, il ne répondit à aucune de nos supplications et de nos prières. Bien des jours s’écoulèrent ainsi ; les pirogues du dieu nous étaient tabou, et aucun de nous ne les avait visitées.

« Un matin, les serviteurs de la suite de Lono vinrent vers nous et s’emparèrent des poissons sacrés déposés sur l’autel de Pelé, bien que, pour les empêcher de commettre ce sacrilège, nous leur eussions offert ce qui restait de notre pêche. Kalaimano était présent ; il ne dit rien, mais la colère assombrit son visage. Un autre jour, ils revinrent et commencèrent à détruire la barrière du moraï (lieu consacré), laquelle était faite de troncs de haos et d’orangers, et à les traîner vers la mer, soit pour les jeter à l’eau, soit pour en charger leurs pirogues [3]. Lono n’était pas avec eux. Notre chef intervint et leur dit de ne pas faire cela ; ils rirent et continuèrent. Pendant que Kalaimano leur parlait, Lono arriva, franchit l’enceinte sacrée et se dirigea vers le moraï. Kalaimano se mit devant lui, et Lono l’écarta. Notre chef, alors, prit Lono dans ses bras pour l’empêcher d’avancer et le porter hors de l’enceinte ; mais Lono se débattit, et Kalaimano, le serrant fortement, lui fit pousser un cri de douleur. « Il crie, ce n’est donc pas un dieu, » dit le chef, et il tua Lono. Ceux qui démolissaient l’enceinte s’enfuirent alors ; mais, sur l’ordre de Kalaimano, plein de colère, nous nous jetâmes sur eux ; et, chose étrange ! ceux que nous frappions tombaient et leur sang coulait, rouge comme le nôtre. Ceux qui étaient dans les canots s’éloignèrent hors de la portée de nos flèches et de nos pierres, et lancèrent sur nous un feu foudroyant, avec un bruit comme celui du tonnerre. Tous les Kanaques que ce feu touchait tombaient, et leur sang s’en allait sans qu’on pût voir ce qui avait brisé leur chair. Les hommes de la suite de Lono, restés à bord des îles flottantes, entendant ce bruit, dirigèrent sur nous d’autres tonnerres plus terribles encore et dont le bruit nous assourdissait. Kalaimano se tenait sur la plage, lançant de son arc puissant des flèches qui ne pouvaient atteindre ses ennemis. Ses serviteurs se tenaient près de lui ; l’un d’eux couvrit la poitrine du chef d’une natte que les autres arrosaient d’eau pour empêcher le feu de le brûler ; mais qui peut lutter contre les dieux ? Atteint du feu invisible qui traversa sa natte humide, Kalaimano tomba, jetant le sang par la bouche.

« Beaucoup d’autres restaient morts sur la plage. Aucune prière, aucun sacrifice ne purent fléchir les dieux et obtenir d’eux la vie de notre chef. Le lendemain, les îles flottantes avaient disparu sans que l’on pût dire où elles étaient allées, et Kalaimano était mort.

« C’est ainsi, ô fils de Kealakekua, que les Kanaques, vos pères, virent mourir le même jour leur dieu et leur chef. »


II

Deux ans après le meurtre de Cook, en 1780, un des chefs de Havaï. Kalaniopuu, chef de Kau, district pauvre et dévasté par les éruptions volcaniques, mourut, et son fils Kiwalao lui succéda. Ainsi que son père, il convoitait la terre voisine, Kona, héritage de Kaméhaméha, alors âgé de vingt ans. Abrité des vents alisés par la haute montagne de Mauna-Loa, ce district, l’un des plus fertiles de l’île, était surtout renommé pour ses pêcheries. Sous prétexte de rendre les derniers devoirs à son père, Kiwalao convoqua tous ses guerriers à s’embarquer avec lui sur une flottille de pirogues de guerre, dans l’intention, disait-il, de se rendre à Kailua, la ville la plus importante du district de Kaméhaméha, pour y enterrer son père. Une tradition locale faisait en effet de Kailua le lieu consacré à la sépulture des grands chefs de Havaï. Prévenu de ses desseins, Kaméhaméha l’engagea à venir ; mais avec une escorte moins nombreuse. Sur le refus de Kiwalao de laisser derrière lui un homme ou une pirogue, il marcha à sa rencontre, et une lutte d’autant plus acharnée que les deux chefs étaient parens, et qu’à la mort de l’un d’eux l’autre lui succédait de droit, s’engagea à Keai. Les forces étaient égales, et la bataille, alternativement reprise et suspendue ; se poursuivit sans grands avantages de part et d’autre, jusqu’à ce que la mort de Kiwalao, tué dans la mêlée, entraînât la débandade de ses soldats. Kaméhaméha resta maître du champ de bataille et chef légitime de Kona et de Kau.

Il lui fallut, toutefois, conquérir une à une les places fortes oui s’étaient réfugiés les lieutenans et les soldats de Kiwalao, soutenus par les autres chefs d’Havaï. Il faillit être tué devant Hilo. Sa persévérance triompha de la fortune indécise, et, nonobstant les secours en hommes et en vivres que ses ennemis recevaient de Kahikili, chef de Mauï et d’Oahu, jaloux de ses succès et allié de Kiwalao, Kaméhaméha finit par l’emporter et par réduire toute l’île de Havaï.

Cette conquête achevée, et pour l’assurer, il tourna ses armes contre Kahikili. Profitant d’un voyage de ce dernier à Oahu, il effectua une descente dans l’île de Mauï. Là le fils de Kahikili lui livra bataille à Wailuku avec des forces supérieures aux siennes. La taclique de Kaméhaméha, son sang-froid et son courage personnel lui assurèrent une victoire éclatante. Le carnage fut affreux. Un cours d’eau, l’Iao, était tellement rempli de cadavres, que cette digue humaine détourna son cours. Le champ de bataille en reçut le nom de Kepinawaï, digue des eaux.

Pendant que Kaméhaméha luttait ainsi avec succès dans l’île de Mauï, une insurrection éclatait dans Havaï, à la voix des lieutenans vaincus, mais non soumis, de Kiwalao. Avant son départ, Kaméhaméha avait désigné pour le remplacer Kiana, un des chefs les plus attachés à sa fortune. Ce dernier convoqua le ban et l’arrière-ban des hommes valides, et attendit de pied ferme l’arrivée des insurgés, commandés par Kéaoua, un des amis de Kiwalao. L’armée de Kéaoua, divisée en trois corps, s’avançait de Hilo sur Kau. L’avant-garde débouchait dans Kau quand on ressentit les premières secousses d’un tremblement de terre épouvantable. Les hommes chancelaient. Une pluie de cendres obscurcissait le ciel. A en juger par les descriptions conservées dans les chants indigènes, les phénomènes volcaniques égalaient en intensité ceux de l’éruption d’avril 1868, dont j’ai pu constater la violence. L’arrière-garde fut également éprouvée, mais, non plus que l’avant-garde, elle ne subit de pertes sérieuses. Pressant le pas, les hommes qui la composaient se trouvèrent en face d’un spectacle fait pour leur inspirer une terreur superstitieuse. La division du centre ne présentait plus, quand ils la rejoignirent, qu’une Cologne de cadavres. Asphyxiée tout entière par les émanations sulfureuses, elle gisait sur le sol, en apparence endormie. On retrouve encore au sud-est du volcan de Kilauéa les ossemens blanchis des guerriers de Kéaoua.

Découragé par ce revers inattendu, convaincu que la déesse Pelé se déclarait en faveur de son ennemi, ce lieutenant battit en retraite. Kaméhaméha revenait, à force de rames, défendre son royaume menacé. Sans laisser à son adversaire le temps de raffermir ses troupes ébranlées, il lui livra bataille, le vainquit et le força à fuir dans les montagnes. Abandonné du reste de son armée et désespérant de la fortune, Kéaoua, après avoir erré quelque temps dans les solitudes de Kau, prit le parti d’aller se rendre à merci et de s’en remettre à la générosité de son vainqueur. Escorté de sept des siens, il sortit des cavernes où il s’était réfugié et traversa les montagnes qui séparent Kau de Kona. Sur son passage, il fut traité avec distinction par tous les indigènes, qui admiraient son courage, mais lui prédisaient qu’il marchait à la mort. Il la reçut, en effet, des mains de Keaumoku, un des lieutenans de Kaméhaméha. Ce dernier pleura, dit-on, ce meurtre commis sans son ordre, mais les honneurs dont il se plut par la suite à combler son lieutenant laissent à supposer que, s’il n’ordonna pas cette exécution, il la regarda comme trop utile à ses intérêts pour n’en pas récompenser l’auteur.

La mort de Kéaoua mettait un terme à toute insurrection dans Havaï. Kaméhaméha demeurait seul maître de l’Ile, mais ses succès étaient compensés par des revers à Mauï, où ses chefs, essuyant défaites sur défaites, étaient forcés d’abandonner la défensive et de ramener à Hiko les débris de leurs troupes. Confiant dans l’avenir, Kaméhaméha sut attendre des temps plus favorables.

Lors de la visite de Cook en 1778, il avait entrevu l’immense supériorité des étrangers sur son peuple. Il comprenait l’avantage qu’il y aurait pour lui à s’attacher quelques-uns de ces hommes blancs, habiles dans l’art de manier les outils, de travailler le fer, et bons navigateurs. En 1789, une goélette américaine, commandée par un nommé Metcalf, était à l’ancre sur les côtes de Mauï. Dans la nuit, des indigènes volèrent une embarcation. Une lutte s’engagea entre les matelots et les Kanaques. Ces derniers, écrasés par la mousqueterie, laissèrent plus de 100 des leurs sur la plage, mais la goélette, pour se soustraire à un retour offensif, mit précipitamment à la voile et abandonna un quartier-maître, Isaac Davis, et un matelot, John Young. Kaméhaméha arracha ces deux hommes à une mort certaine, et, à force de bons traitemens et de promesses, se les attacha par la reconnaissance et l’intérêt. Tous deux parvinrent au rang de chef qu’ils transmirent à leurs enfans, dont l’histoire est intimement liée à celle de la dynastie.

La dernière descendante de John Young épousait, en 1855, le roi Kaméhaméha IV. Les descendans de Davis existent encore aux lies. L’un d’eux a épousé une parente du roi, gouvernante de l’île de Havaï ; un autre siégeait encore, il y a peu d’années, à la cour suprême.

La visite de Vancouver, en mars 1792, retarda quelque temps l’exécution des projets ambitieux de Kaméhaméha. Vancouver a laissé dans ces îles un nom respecté. Il eut la gloire, gloire rare à cette époque, de se montrer juste et bon dans ses rapports avec les Kanaques, qui vénèrent encore aujourd’hui sa mémoire comme celle de leur premier bienfaiteur. Lors de sa seconde visite, en 1793, il ramena d’Amérique un taureau, cinq vaches, des brebis et quelques béliers. Les immenses troupeaux qui paissent aujourd’hui les pâturages de l’archipel proviennent de ce présent de Vancouver. Pour protéger ces animaux et leur permettre de se reproduire, Kaméhaméha imposa un tabou qui ne fut levé qu’après plusieurs années.

Retenu à Havaï par la visite de Vancouver et par les soins qu’il donnait à l’organisation de son armée et de sa flotte, Kaméhaméha n’en suivait pas moins d’un œil attentif les événemens qui se passaient dans l’île de Mauï. Le départ de Vancouver, dont la présence leur en imposait et qu’ils savaient être trop l’ami de Kaméhaméha pour ne pas lui prêter un appui décisif en cas de lutte, enhardit ses ennemis, et Kahakili fait alliance avec Kaeo, roi de Kauaï. Ils réunissent leurs pirogues à Oahu et mettent à la voile pour Havaï. Kaméhaméha les aborde en vue d’Hilo et les force à battre en retraite ; il les poursuit et débarque à Oahu, où ses ennemis, dont de nombreux renforts ont comblé les vides et qui combattent pour leur indépendance, l’attendent de pied ferme dans la vallée de Nuuanu. Les chefs alliés avaient adossé leur armée aux rochers qui barrent en cet endroit la vallée. En face d’eux se trouvait Kaméhaméha et ses troupes, derrière eux un précipice à pic qui coupe l’île en deux parties. La lutte fut héroïque de part et d’autre. Kaméhaméha paya de sa personne et fut plusieurs fois sur le point de succomber. Il l’emporta enfin ; mais plutôt que de mettre bas les armes, les vaincus se firent tuer sur place. Cernés de toutes parts, quelques centaines de survivans se précipitèrent au bas du précipice.

Cette victoire éclatante, célèbre dans les fastes havaïens, lui livrait les îles de Mauï, de Molokaï et d’Oahu. L’île de Kauaï seule conservait encore son indépendance. La distance qui la séparait d’Havaï, les vents contraires, une mer souvent agitée, une côte de falaises créaient des obstacles presque insurmontables à une invasion. La population, nombreuse et belliqueuse, était très attachée à son roi. Toutes ces difficultés retardèrent, sans la décourager, l’ambition de Kaméhaméha. Il consacra plusieurs années à préparer ses moyens d’attaque, et, en 1804, il réunissait sur la plage de Waikiki 7,000 vétérans bien disciplinés, sans compter les recrues, une flotte de 27 goélettes, plus de 500 pirogues de guerre. Il allait s’embarquer quand une épidémie éclata parmi ses troupes concentrées dans un étroit espace. Lui-même faillit y succomber. Aussitôt rétabli, il s’occupa de combler les vides faits dans ses rangs, de renouveler ses provisions de vivres et attendit un vent favorable.

Kaeo avait péri à la bataille de Nuuanu ; mais ses nobles et son peuple, prévenus des armemens de Kaméhaméha, s’étaient ralliés autour de son fils Kaumualii, Actif, énergique et courageux, ce dernier se préparait à une résistance désespérée ; ses guerriers, pleins d’ardeur, juraient de se faire tuer à ses côtés. Agité toutefois d’un sombre pressentiment, il fit construire une goélette qu’il chargea de vivres, décidé, s’il survivait à une défaite, à s’embarquer avec ses femmes et ses lieutenans, à s’abandonner aux flots et à chercher sur le Pacifique une terre lointaine où il pût vivre à l’abri de l’ambition de son rival.

Bien renseigné par ses espions sur ce qui se passait à Kauaï et prévoyant une résistance acharnée, Kaméhaméha conçut alors un projet hardi, vraiment original et digne de son génie. Il voulut voir Kaumualii, conférer personnellement avec lui et obtenir de la persuasion un succès douteux encore par les armes. Il envoya un message à celui qu’il se préparait à attaquer et lui demanda de venir à Oahu. Nonobstant l’avis de ses chefs, le roi de Kauaï accepta l’invitation qui lui était faite et, affectant de témoigner hautement de sa confiance dans la parole de son ennemi, il traversa la mer et se rendit avec une suite peu nombreuse au milieu du camp de Kaméhaméha.

En agissant ainsi, il avait fait d’avance le sacrifice de sa vie, et remit la régence à l’un de ses chefs les plus dévoués. En homme qui n’a plus rien à ménager, il apostropha vivement Kaméhaméha, lui demanda compte de ses intentions hostiles et lui reprocha ses agressions et ses conquêtes. Il termina en ajoutant que sa vie était dans les mains de son adversaire si, au mépris de la foi jurée, il était retenu captif. « Mais sache bien, lui dit-il, que, moi mort, mon peuple est vivant, et que la vengeance doublera son courage. Si tu me laisses libre, je combattrai à sa tête contre toi. »

Kaméhaméha l’écouta sans l’interrompre ; puis, d’une voix lente et émue, il le remercia de sa confiance : « Tu es libre, dit-il, tu peux partir, mais entends-moi d’abord. » S’animant alors, il lui raconta en peu de mots son enfance persécutée, son héritage menacé et la nécessité où il s’était trouvé de se défendre d’abord, d’attaquer ensuite, pour en finir avec des dangers sans cesse renaissons. Les dieux l’avaient favorisé, ses armes victorieuses avaient triomphé de toutes les résistances. Grâce à lui, l’anarchie avait cessé, la paix régnait dans ses possessions, et avec elle lu sécurité. Les vieilles barrières qui séparaient des peuplades parlant la même langue, ayant la même origine, étaient tombées. Pour achever et consolider son œuvre, il fallait que l’archipel tout entier n’eût qu’un maître. Il devait et voulait l’être. Quand bien même il consentirait à abandonner ses projets de conquête, ses successeurs les reprendraient. Kauaï ne pouvait pas rester isolée, indépendante, et la lutte « journée éclaterait un jour ou l’autre. Dans cette lutte, Kauaï succomberait. Pourrait-elle résister seule aux attaques combinées des autres lies ? Désireux de lui donner une preuve de sa modération, il lui proposait de le laisser gouverner en paix son royaume, si lui, Kaumualii, s’engageait à le laisser après lui à Kaméhaméha ou à son successeur, et à préparer ainsi une unité qu’il était impuissant à empêcher.

Les argumens dictés par une conviction forte, l’ascendant moral que le vainqueur de tant de chefs exerçait sur Kaumualii, le désir de coopérer, lui aussi, à cette œuvre et d’éviter à son peuple une lutte redoutable, le réduisirent au silence, puis à l’admiration. Kaméhaméha n’épargna aucune séduction pour l’entraîner. Il le traita en ami, en confident, et obtint de lui une adhésion complète. Les deux chefs échangèrent leur parole et la tinrent.

Cette victoire pacifique assurait au conquérant l’archipel entier. La dynastie des Kaméhaméha était fondée, et, avec elle, l’unité havaïenne.

Administrateur aussi habile que politique heureux et que grand capitaine, Kaméhaméha profita du prestige que lui donnaient ses succès pour organiser ses conquêtes. Dans chaque île, ses lieutenans reçurent de lui des apanages en terres, ample récompense de leurs services, mais ne leur permettant pas de se créer, sur un point donné, une position assez considérable pour résister à son autorité. Magnanime vis-à-vis des vaincus, alors qu’il pouvait l’être sans danger, il pardonna aux descendans de Kahakili, qui reçurent de lui des terres et prirent rang à sa cour. Il régla, par des ordonnances sages et conçues dans un esprit libéral, les droits de pêcherie sur les côtes et l’exploitation des forêts dans les montagnes. Devinant l’importance future de Honolulu, il abandonna, bien à regret, sa résidence favorite de Kailua, dans l’île de Havaï, pour aller habiter près du port, que commençaient à fréquenter les navires étrangers.

Grand et vraiment royal dans ses rapports avec les bâtimens de guerre et leurs officiers, Kaméhamêha se montra juste et libéral vis-à-vis des négocians et des marins qu’attiraient dans les îles le bruit de ses succès, la sécurité rétablie et son désir d’échanger contre des articles européens les produits du pays. Il aimait à se rendre compte des moindres sources de gain et profitait des leçons de l’expérience. Séduit par les profits que faisaient alors les trafiquans qui lui achetaient du bois de santal pour l’aller revendre en Chine, il se fit armateur, acquit à un prix élevé un brick américain, le chargea de santal et l’expédia en Chine. Ses mesures mal prises rendirent l’opération désastreuse ; trompé par des agens infidèles il perdit la valeur du navire, le chargement, et se trouva redevoir 3,000 piastres (15,000 francs). Ce fut son unique spéculation ; mais, en examinant et se faisant expliquer ses comptes, il y vit figurer pour une forte somme les droits d’importation à l’entrée. Peu de jours après, un édit frappait d’un droit modéré les articles venus de l’étranger, et son trésor bénéficiait de son expérience.

Deux idées dominèrent la fin de sa vie. La première était le désir de voir arriver d’Angleterre les missionnaires promis par Vancouver et l’impatience d’apprendre d’eux quelle était cette religion chrétienne dont il avait entendu parler et au sujet de laquelle il ne se lassait pas de questionner les matelots qui abordaient à Honolulu. Les réponses vagues de ces hommes, presque tous indifférent ou grossiers, ne le satisfaisaient pas ; il sentait chanceler la religion de ses pères, vil amas de pratiques bizarres ou< honteuses, pour lesquelles il ne dissimulait pas son dédain.

Sa seconde pensée était d’étendre plus loin encore ses conquêtes. Nouvel Alexandre, il portait ses regards vers le sud, et rêvait l’occupation de Tahiti, dont il était séparé par 800 lieues de mer. C’eût été un curieux spectacle que celui de ce roi barbare, à la tête de ses pirogues de guerre se lançant hardiment à travers le Pacifique, bravant les orages et les calmes de la ligne pour ajouter de nouvelles terres à son royaume, dans lequel il se sentait déjà à l’étroit. Ce ne fut qu’un rêve qu’il ne put réaliser. Le 8 mai 1819, Kaméhaméha mourait dans sa résidence de Waikiki, près de Honolulu.


III

Peu de fondateurs de dynasties, peu d’hommes vraiment grands, ont des successeurs dignes d’eux. Liholiho, fils de Kaméhaméha Ier, qui lui succéda sous le nom de Kaméhaméha II, et Kaméhaméha III, régnèrent sans éclat, gouvernèrent sans talens. Débordés par la civilisation qui les envahit de toutes parts, peu capables de la comprendre et moins encore de lui résister, ils assistent, impuissans, à la lutte entre l’esprit nouveau et les anciennes traditions qui croulent, jusqu’au jour où l’avènement de Kaméhaméha IV, en 1855, amène sur le trône un homme jeune, brillant, imbu des idées de son siècle, impatient de les devancer, esprit mobile et ardent, nature combattue dans laquelle les idées religieuses, la ferveur du néophyte et l’amour du progrès luttent contre les instincts héréditaires et les vices du sauvage.

Adoré de ses sujets, dont il personnifie les aspirations, les élans et aussi les faiblesses, aimé des missionnaires, dont il encourage les efforts pour achever et compléter l’œuvre civilisatrice, il commence son règne sous d’heureux auspices. Il épouse, par amour, sa compagne d’enfance, Emma, descendante du quartier-maître Young, élevé par Kaméhaméha Ier au rang de grand chef, à laquelle la vénération de son peuple a depuis décerné le surnom de la bonne reine. A ses côtés, son frère aîné, depuis Kaméhaméha V, noblement résigné au choix que leur oncle Kaméhaméha III a fait de son plus jeune neveu pour lui succéder, seconde ses efforts en qualité de ministre de l’intérieur. Esprit froid et calme, le prince Lot, comme on l’appelait alors, modérait l’ardeur du roi, dont il ne cessa pas un seul jour d’être le conseiller, l’ami et le premier sujet.

De taille élevée, mince et svelte, beau de visage, vif d’esprit, de manières parfaites et d’une exquise courtoisie, Kaméhaméha IV réunissait au plus haut point tous les dons que la nature a départis à la race kanaque, complétés et affinés par l’éducation et la civilisation. Il avait, en compagnie de son frère, visité l’Europe et l’Amérique ; son instruction, plus étendue que profonde, sa connaissance parfaite de l’anglais, qu’il parlait très purement, sa curiosité naturelle et son désir d’apprendre lui avaient permis de comprendre et de s’assimiler des notions de toutes choses. Brave comme les chefs de sa race, politique habile, il rappelait, par les côtés brillans de sa nature, son ancêtre Kaméhaméha Ier, dont son frère personnifiait, avec la carrure massive, la taille énorme et la volonté de fer, les traits caractéristiques. Avec eux devait s’éteindre la dynastie fondée par un grand conquérant qui semblait revivre en eux.

Mais les temps n’étaient plus les mêmes, et si Kaméhaméha IV héritait du trône et des qualités de son ancêtre, il portait aussi en lui le germe de ses vices, sur lesquels venaient se greffer les vices de la civilisation. Il semble qu’en sa personne s’incarnât la lutte dans laquelle son peuple et lui devaient succomber. La civilisation tue le sauvage. Elle l’abat s’il lui résiste, elle l’étouffe s’il lui cède. Elle brûle son sang avec l’eau-de-vie, elle lui inocule ses maladies en lui imposant ses vêtemens, elle lui révèle, avec ses besoins, ses désirs, sa vie fiévreuse, ses appétits multiples, sa soif de jouissances. La transition est trop brusque pour ces natures primitives ; l’instinct de préservation contre des dangers nouveaux n’a pas encore eu le temps de s’éveiller en elles.

Dans ce règne brillant et court de Kaméhaméha IV, auquel j’ai assisté, il m’a semblé voir l’image du sort qui attendait sa race et son peuple. Sans défiance contre cette civilisation qu’il aimait et dont il eût voulu, dans sa généreuse impatience, faire goûter à ses sujets tous les bienfaits, Kaméhaméha IV n’en soupçonnait pas les dangers et en subissait toutes les séductions. Entouré de jeunes hommes de son âge, Anglais et Américains, qu’attiraient et retenaient auprès de lui le charme de son accueil, sa prodigalité, ses goûts d’élégance et de confort, il se laissait aller sur cette pente, si naturelle à son âge, des plaisirs et de la camaraderie. A certains momens, sous l’empire de certaines influences, l’homme primitif, le sauvage, reparaissait sous l’homme civilisé, avec ses passions violentes et ses irrésistibles instincts. Il le sentait, en souffrait et luttait contre lui-même, se réfugiant alors dans l’intimité de la reine, de son fils le prince de Havaï, menant, des mois entiers, une vie régulière et sobre, jusqu’au jour où un incident quelconque, une partie de chasse, un dîner d’amis, réveillaient en lui la soif de l’eau-de-vie et le jetaient brutalement dans une de ces orgies dont il sortait brisé moralement et physiquement, honteux de lui-même, désespéré de sa faiblesse, épuisé par des crises d’asthme.

Un incident grave vint l’arrêter, mais trop tard, sur cette pente funeste.

Au nombre des familiers du palais se trouvait un Anglais, Nelson, qui vivait dans l’intimité du roi et favorisait sa liaison avec une femme du palais attachée au service de la reine. Le 3 août 1859, le roi, accompagné de la reine, de sa suite et de ses secrétaires, au nombre desquels figurait Nelson, se rendit dans l’île de Mauï, à Lahaina. Le 11, à la suite de libations copieuses et d’un entretien de quelques instans avec la favorite, le roi s’embarque seul sur sa goélette pour revenir à Honolulu. A quelques milles des côtes et à la tombée de la nuit, il donne ordre de virer de bord, rentre à Lahaina, se dirige vers le pavillon occupé par Nelson et l’appelle. Ce dernier ouvre la porte et tombe frappé d’une balle que le roi venait de lui tirer à bout portant.

Quel était le motif de ce crime ? On y mêla, bien à tort, le nom de la reine. On prétendit que la favorite avait excité la jalousie de Kaméhaméha pour se venger de la reine Emma, qui soupçonnait ses rapports avec son mari. La vérité était que la favorite, irritée contre Nelson, qui cherchait alors à détacher le roi d’elle, avait accusé Nelson de vouloir supplanter le souverain dans ses faveurs. L’ivresse, bien plus que L’amour, avait armé le bras de Kaméhaméha IV, et le crime était à peine commis que cette nature, mobile et impressionnable à l’excès, s’abandonnait à toute la violence de ses remords. La blessure de Nelson n’était pas mortelle ; mais sa constitution, épuisée par les excès, d’une jeunesse orageuse, n’y put résister. Il languit, quelques semaines et mourut.

Dans l’impétuosité de ses regrets, La roi n’avait qu’une pensée : revenir à Honolulu, abdiquer en faveur de son fils et consacrer le reste de ses jours à l’expiation de son crime. Il revint, en effet, le 3O et annonça son projet à ses conseillers. Ceux-ci le firent renoncer à cette détermination ; mais agité de sombres pressentimens, il tint bon quant à la proclamation, du prince de Havaï comme héritier du trône. Reprenant ensuite l’idée de son ancêtre, il écrivit en Angleterre pour solliciter de nouveau l’établissement d’une branche de l’église réformée d’Angleterre, l’envoi d’un évêque et d’un clergé anglican. Sa nature ardente s’accommodait mal des formes austères du culte méthodiste ; d’autre part, élevé dans le culte protestant, il répugnait à l’adoption du catholicisme. La reine, anglicane elle-même, souhaitait vivement l’établissement d’une église avec laquelle elle fût en parfaite communion d’idées. Tous deux enfin désiraient surtout pouvoir confier à l’évêque dont ils sollicitaient l’envoi l’éducation du jeune prince. Kaméhaméha IV appuyait sa demande de l’offre d’un terrain pour l’érection d’une église et d’une souscription annuelle assez considérable pour défrayer en grande partie les dépenses du nouveau clergé. Cette demande fut bien accueillie en Angleterre ; mais le jeune prince de Havaï succombait à une courte maladie la veille même du jour où débarquait la mission anglicane. Ce dernier coup hâta la fin du roi. Miné par ses excès autant que par ses remords, voyant dans la mort de son fils, un avertissement pour lui-même, il languit quelque temps encore et s’éteignit le 30 novembre 1863.

Son frère lui succéda sous le nom de Kaméhaméha V. Énergique et résolu, il reprit d’une main vigoureuse la direction des affaires que sort prédécesseur avait abandonnée pendant les dernières années de son règne. Justement préoccupé de la propagande active des Américains en faveur d’une annexion aux États-Unis, de la décroissance rapide de la population étrangère, il se posa en défenseur de l’autonomie indigène, modifia dans un sens plus monarchique la constitution octroyée par Kaméhaméha III et appela, dans son conseil des hommes décidés, comme lui, à s’opposer, de toute tentative annexioniste.

Le peuplement rapide et les progrès de la Californie avaient eu leur contre-coup aux îles Havaï. Brusquement tiré de sa torpeur par la découverte des mines d’or sur les rives du Pacifique, dont il n’était séparé que par 700 lieues de mer, le commerce havaïen avait, par suite de la création soudaine d’un aussi vaste marché, pris un essor considérable. La production locale était loin de suffire aux demandes ; les terres décuplaient de prix ; la main-d’œuvre, largement rétribuée, se faisait rare ; les capitaux de San-Francisco refluaient dans l’archipel ; les plantations de cannes à sucre, de coton, de café, se multipliaient. Un traité de réciprocité, conclu entre le gouvernement havaïen et le cabinet de Washington, portait au plus haut point la prospérité des îles, en leur assurant à un prix rémunérateur le monopole de la vente de leurs produits dans les états du Pacifique. Pour fournir aux planteurs les ouvriers nécessaires, une convention négociée avec la Chine autorisait l’émigration des Chinois aux îles. Des lignes de bateaux à vapeur reliaient Honolulu à San-Francisco, au Japon, à la Chine, à l’Australie, faisant de ce port l’étape obligée entre l’Asie et l’Amérique, aussi bien qu’entre l’Amérique et l’Océanie du sud. Les recettes publiques, considérablement accrues, permettaient d’entreprendre de grands travaux d’utilité publique. Honolulu se métamorphosait ; son climat merveilleux, la beauté du pays, la facilité des communications, y attiraient les capitalistes de San-Francisco, les malades fuyant un climat trop âpre et venant demander la santé à son uniforme température, à son air pur et chaud.

De cette prospérité rapide naissait un danger sérieux. Les convoitises des Américains s’accentuaient. Contenues par la main de fer de Kaméhaméha V, elles n’osaient se produire au grand jour ni engager la lutte ; elles attendaient l’heure propice, le roi n’était pas marié. Avec lui s’éteignait la dynastie. Vivement pressé par ses conseillers d’assurer par son mariage la succession au trône, Kaméhaméha V ajournait constamment. Epris de sa belle-sœur, la reine Emma, il espérait toujours triompher de ses refus, fondés sur le souvenir fidèle qu’elle gardait de son premier mari et sur ses scrupules religieux contre une alliance interdite par l’église anglicane. Reconnaissante d’un dévoûment chevaleresque qui ne s’était jamais démenti et il avait trahi son secret que depuis son veuvage, la reine voyait en lui un frère, un ami, un protecteur ; mais absorbée dans ses tristesses et ses regrets de la perte successive de son fils et de Bon mari, dans ses œuvres de charité et ses pratiques religieuses, elle vivait à l’écart, prolongeant son deuil, mais ne pouvant lui donner que l’affection d’une sœur.

Le temps eût fait son œuvre, et Kaméhaméha V, obéissant d’impérieuses nécessités politiques, eût probablement renoncé à ses projets et contracté une autre alliance, si la mort ne fût venue l’enlever le 14 novembre 1872, jour anniversaire de sa naissance. Il avait quarante-trois ans. Ainsi que son frère, une maladie violente l’emportait soudainement.


IV

Aux termes de la constitution, les chambres se réunirent pour désigner le successeur au trône. Ce choix ne pouvait porter que sur un chef de la race des alii, ou nobles héréditaires. William Lunalilo, cousin du roi, fut élu à l’unanimité moins trois voix.

Je l’avais beaucoup connu à l’époque où, ministre de son prédécesseur, je siégeais avec lui à la chambre des nobles. Jeune, brillant cavalier, il menait la vie large et facile des chefs, dépensant sans compter, riche, prodigue et endetté ; intelligent et bien doué, il gâtait tous ses avantages par son penchant à l’ivrognerie. Lui aussi avait greffé sur les vices héréditaires ce vice odieux contre lequel il luttait en vain, étonnant ses familiers par de longs accès de sobriété, interrompus par de brutales orgies. Grâce à sa merveilleuse constitution physique, quelques jours de repos suffisaient pour en effacer les traces apparentes.

Le peuple l’aimait pour ses qualités et aussi pour ses défauts. Elevé par les missionnaires américains, imbu de leurs idées républicaines, orateur éloquent, il réunissait aux qualités extérieures d’un chef et d’un prince les instincts et les goûts d’un radical. Le parti américain voyait en lui le précurseur qu’il attendait : l’un roi, dédaigneux de la royauté, républicain de convictions, prêt à aliéner l’indépendance du pays pour en faire une annexe de la grande république des États-Unis.

Sur ce dernier point, ils se trompaient, ou le temps leur manqua pour obtenir de lui ce qu’ils en attendaient. Treize mois après son avènement, Lunalilo mourait sans laisser d’héritiers.

Une fois de plus, le trône était vacant, et l’assemblée appelée à procéder à une nouvelle élection. Deux prétendans se mettaient sur les rangs : la reine Emma et David Kalakaua. En consentant à sortir de la retraite où elle vivait et en laissant poser sa candidature, la reine Emma cédait aux vœux de la population indigène, dont elle était l’idole. Son inépuisable charité lui avait conquis les cœurs, et les Kanaques, effrayés de ces coups répétés qui frappaient leurs souverains, inquiets des rumeurs d’annexion propagées par les Américains, espéraient conjurer le sort et assurer leur indépendance en s’abritant derrière celle en qui ils voyaient une sainte et une bienfaitrice. Mais l’élection de la reine Emma ne pouvait être une solution. Veuve, sans enfans, décidée à ne pas se remarier, elle ne pouvait ni fonder une dynastie ni donner au pays des garanties d’avenir.

David Kalakaua était marié, assez jeune pour espérer des héritiers, à défaut desquels son frère, encore enfant, pouvait lui succéder. D’un rang moins élevé que son prédécesseur, mais de race noble, il remplissait les conditions exigées par la constitution. Kaméhaméha V, qui le tenait en estime particulière, avait encouragé son désir de s’initier au maniement des affaires ; il lui réservait le ministère de l’intérieur. Sobre et de vie régulière, David Kalakaua ne participait à aucun des excès des jeunes chefs. Les étrangers l’aimaient et l’estimaient. Ces considérations militaient en sa faveur et, dans l’assemblée, lui ralliaient la majorité.

Au dehors, il n’en allait pas de même ; les indigènes acclamaient la candidature de la reine Emma. La sympathie avec laquelle les étrangers, et notamment les Américains, accueillaient celle de David Kalakaua leur était d’autant plus suspecte qu’ils n’ignoraient pas que le gouvernement des États-Unis, désireux d’assurer à sa marine de guerre et de commerce un port de refuge et de ravitaillement dans l’Océan-Pacifique, offrait au gouvernement havaïen de lui acheter, à un prix élevé, l’embouchure de la rivière de la Perle, à l’ouest de Honolulu, pour y établir un entrepôt de charbon. Les Kanaques voyaient dans cette cession un premier pas vers l’annexion, et ils accusaient David Kalakaua d’y être favorable. Il n’en était rien, mais les défiances étaient éveillées, et ses adversaires fomentaient l’irritation.

Plus sage et plus politique, l’assemblée savait à quoi s’en tenir sur ces accusations passionnées. Elle n’ignorait pas que ni le roi ni elle, l’eussent-ils voulu, n’auraient pu faire accepter une annexion, à laquelle d’ailleurs la grande majorité des représentans et la totalité des nobles étaient hostiles. Écartant donc ces appréhensions, elle élut par 39 voix David Kalakaua ; 6 voix seulement se portèrent sur la reine Emma.

Le résultat du vote déchaîna les passions. La foule envahit la salle des séances, arracha les députés de leurs sièges, en blessa plusieurs, brisa les meubles, détruisit les archives. L’intervention des troupes ne put arrêter le désordre ; repoussées par la populace, elles durent se retirer, après une lutte sanglante. Redoutant de plus grands malheurs, le ministère fit appel aux bâtimens de guerre anglais et américains qui se trouvaient dans le port, pour empêcher le sac de la ville. Les compagnies de débarquement et les équipages descendirent en armes et rétablirent l’ordre.

Ce mouvement populaire visait moins encore le nouveau souverain que les étrangers et surtout les Américains établis aux îles, soupçonnés de menées annexionistes. Très attachée à ses chefs et à son indépendance nationale, la population indigène s’irritait des convoitises qu’éveillait la prospérité de l’archipel. Dans l’annexion aux États-Unis, elle voyait une servitude déguisée, une expropriation légale. Les Kanaques entendaient rester maîtres chez eux sous la garantie de l’acte collectif de 1843, par lequel la France et l’Angleterre avaient reconnu l’indépendance du royaume et s’étaient engagées à la respecter. Les États-Unis, invités, alors, à signer cet acte diplomatique, s’y étaient refusés, tout en protestant de leur résolution bien arrêtée de n’attenter en rien à l’autonomie indigène. Le cabinet de Washington avait tenu sa parole. En toutes circonstances, il s’était scrupuleusement abstenu d’intervenir dans les affaires locales. Mais il n’en était pas de même de ses nationaux, qui, à maintes reprises, avaient tenté de lui forcer la main.

Propriétaires, aux îles, d’un capital considérable en terres, bestiaux, machines et matériel d’exploitation, enrichis par le traité de réciprocité, les Américains tiraient de leurs plantations d’énormes revenus, mais ils se rendaient compte que cette prospérité reposait sur une base fragile. Conclu pour un certain nombre d’années, renouvelable à dates fixes, ce traité pouvait être annulé par un vote du congrès. Il n’était pas douteux que le jour où l’entrée en franchise des sucres havaïens dans les états du Pacifique serait supprimée, et où il leur faudrait, comme pour les sucres de Chine, acquitter un droit élevé à la douane de San-Francisco, les bénéfices disparaîtraient, entraînant avec eux la valeur de la terre et du matériel d’exploitation. Pour conjurer ce danger, les planteurs ne voyaient qu’un moyen : l’annexion, qui assurerait leur fortune, en ajoutant une nouvelle étoile à la bannière constellée de l’Union. Leur intérêt personnel était d’accord avec leur patriotisme.

Fidèle à son désir d’éviter toute complication par des annexions en dehors du continent américain, et aux principes de la Doctrine Monroe, qui limite son action à ce continent même, le gouvernement des Etats-Unis résistait, mais plus mollement à mesure que les années s’écoulaient, que les événemens se précisaient, et que les exigences maritimes et commerciales s’accentuaient. L’annexion des îles Sandwich n’était plus seulement le sucre à bon marché pour les états de l’ouest et un débouché ouvert à leurs produits, c’était encore et surtout la clé du Pacifique du nord, l’unique station maritime, l’étape obligée sur la route de la Chine et du Japon. Puis, enfin, la décroissance constante de la population indigène permettait d’entrevoir l’heure où elle cesserait d’exister. Qu’adviendrait-il alors, et serait-il possible de laisser un point stratégique de cette importance entre les mains d’une autre grande puissance maritime, maîtresse du Pacifique du nord, libre d’intercepter à son gré son immense commerce avec l’Asie ? De là, la demande faite au gouvernement havaïen de la cession de l’embouchure de la rivière de la Perle. Il ne s’agissait, il est vrai, que d’y établir un dépôt de vivres et de charbon, tin bassin de radoub pour les bâtimens à vapeur qui relâchaient ara iles, mais c’était le premier pas vers une occupation ultérieure, un droit de préemption dans l’avenir.

Le calme rétabli à Honolulu, les chambres, convoquées, écartèrent l’offre d’entrer en pourparlers, et le couronnement du nouveau souverain ne donna lieu à aucun incident.

Kaméhaméha V avait laissé, en mourant, son royaume dans une situation prospère : la dette publique presque éteinte, le crédit de l’état excellent, les recettes du trésor en progression constante. Le court règne de Lunaulo n’avait en rien modifié cet état de choses. Héritier de cette situation qu’il n’avait pas créée, ébloui de sa fortune rapide et du heureux hasard qui l’appelait à un rang auquel il ne pouvait prétendre par droit de naissance, jeune et inexpérimenté, David Kalakaua rêva, lui aussi, de laisser dans l’histoire de son pays un nom glorieux et d’attacher ce nom à de grandes entreprises destinées à accroître la prospérité publique. Il appela près de lui, en qualité de premier ministre, M. Walter-Murray Gibson, homme habile, intelligent, que j’ai connu aux îles dans des circonstances singulières, et dont la vie a été jusqu’à sa fin, survenue en janvier 1888, un tissu d’aventures romanesques. Il faut aller au fond de l’Océanie pour rencontrer des types aussi étranges et des existences aussi bizarres.

Né en mer, à bord d’un bâtiment espagnol, de parens américains, Gibson fut élevé en Angleterre. Jeune homme, il conçut des doutes sur son origine et sa descendance. A bord du bâtiment où il avait vu le jour et à la même époque était né un autre enfant, fils d’un gentilhomme anglais de haute naissance et de grande fortune. Par une coïncidence singulière, à l’âge de dix-huit ans, Walter Murray Gibson, invité dans un château de l’ouest de l’Angleterre, frappa ses hôtes par son étonnante ressemblance avec le portrait du maître de cette habitation, mort depuis quelques années. Il se trouva que ce gentilhomme était le père de l’enfant né en même temps que lui à bord du même navire et mort en bas âge. La ressemblance était telle que l’on se demandait s’il n’y avait pas eu substitution d’enfant. Les recherches faites par Gibson et les témoignages recueillis par lui ne lui laissèrent aucun doute sur le fait ; mais les collatéraux, héritiers du titre et du nom, repoussèrent ses prétentions, que sa situation de fortune ne lui permit pas de soutenir jusqu’au bout.

D’humeur aventureuse, il quitta alors l’Angleterre et se rendit aux Indes néerlandaises, où l’attendait une série d’événemens incroyables. Favori d’un prince indigène, puis exilé, traqué, prisonnier, condamné à mort, il échappa à son sort grâce à la passion qu’il avait inspirée à la fille du rajah. Elle favorisa sa fuite aux dépens de sa propre vie. Libre, il gagna les Indes anglaises, où, en quelques années, il fit une grande fortune, qu’il perdit en moins de temps dans des spéculations hasardeuses. Des Indes, il revint en Europe, mais y séjourna peu ; il fallait à son activité un champ plus vaste. Il partit alors pour les États-Unis, s’enfonça dans le Far-west, et, pendant plusieurs années, on n’entendit plus parler de lui.

C’est en 1865 que je le vis pour la première fois à Honolulu. Il m’avait fait demander un entretien, ayant, m’écrivait-il, des communications importantes à me faire et désirant me voir seul. J’accédai à son désir et le reçus le soir. Tout d’abord, je fus frappé de sa merveilleuse intelligence ; il parlait toutes les langues avec une égale facilité, avait beaucoup vu, beaucoup appris et paraissait au courant de toutes les questions politiques du moment, aussi bien en Europe qu’en Asie et en Amérique.

Arrivant à l’objet de sa visite, il me dit que sa vie était en danger, qu’après plusieurs années passées à Salt-Lake-City, dans l’intimité de Brigham Young, il avait quitté l’Utah à la suite de dissentimens graves survenus entre lui et le chef des mormons ; éludant sa vigilance et ses espions, il avait réussi à gagner San-Francisco, puis l’archipel. Très avant dans ses confidences, il n’ignorait rien des étranges projets de Brigham Young, qui, menacé par les États-Unis, avait conçu l’idée d’émigrer, lui et son peuple, au sein de l’Océanie, et m’avait effectivement fait tenir une lettre adressée à Kaméhaméha, par laquelle il lui proposait, moyennant une somme considérable, l’achat d’une des îles de l’archipel. Son plan était, une fois qu’il y aurait pris pied, la conquête du reste du royaume, soit par la conversion des indigènes, soit par la force. Inutile de dire que l’offre de Brigham Young avait été repoussée.

Gibson ajouta que le chef des mormons, se défiant de lui et le sachant en possession de quelques-uns de ses secrets, l’avait fait suivre par deux de ses affidés jusqu’à Honolulu, et que ces hommes, qu’il me désigna, n’hésiteraient pas à le tuer à la première occasion. Il venait donc me demander la protection du gouvernement et l’arrestation de ces individus. Un moment je le crus victime d’une hallucination. Le récit qu’il me faisait de ses aventures était tellement extraordinaire qu’on pouvait, sans injure, hésiter à le croire ; mais les documens qu’il me communiqua, les pièces qu’il mit sous mes yeux, notamment une lettre d’Hawthorne, le grand écrivain américain, alors consul des États-Unis à Liverpool, me convainquirent que, dans une certaine mesure tout au moins, il disait vrai. En tout cas, il était parfaitement au courant des projets de Brigham Young, dont le roi et moi connaissions seuls la lettre.

Le lendemain, le chef de la police, sur mes ordres, fit arrêter et interrogea les deux individus que Gibson m’avait indiqués. Les papiers trouvés sur eux démontrèrent jusqu’à l’évidence leur affiliation mormone ; leurs réponses embarrassées, leurs hésitations achevèrent de dissiper les doutes. Conduits à bord d’un navire en partance pour San-Francisco, ils durent quitter les îles avec interdiction de retour. Tranquille de ce côté, M. Gibson se retira alors, avec sa fille, sur une terre qu’il afferma, partageant son temps entre son exploitation agricole et l’étude de la langue kanaque, publiant, dans les journaux de Honolulu, des articles remarqués sur les ressources et les productions du pays. Naturalisé Havaïen, élu représentant de son district, il siégea à la chambre, où, dès le début, il révéla de rares aptitudes comme orateur et comme administrateur.

Tel était l’homme que David Kalakaua appela au pouvoir, séduit par ses dons brillans, son imagination, son intrépidité de bonne opinion et sa hardiesse. Gibson excellait à se jouer des difficultés, à s’en tirer heureusement, à persuader, à entraîner. De sa vie aux Indes et en Amérique, de son incroyable et aventureuse existence, peut-être de son origine première, il tenait l’ambition haute, la passion de faire grand.

Une certaine conformité de goûts et d’idées le rapprocha d’un riche capitaliste de San-Francisco, Claus Spreekels, Allemand d’origine, naturalisé citoyen américain, qui lui offrit, ainsi qu’au roi, toutes facilités de se procurer l’argent dont ils pourraient avoir besoin pour développer les ressources du pays, mettant également à la disposition des planteurs, dont il se constituait le cosignataire et l’agent à San-Francisco, des crédits considérables pour l’extension de leurs opérations. Spreekels réussit ainsi, en peu d’années, à concentrer dans ses mains tout le commerce des sucres havaïens, à réaliser d’énormes profits sur le marché de San-Francisco, où on le désignait sous le nom de Roi du sucre, et à devenir créancier de l’état et des planteurs pour des sommes importantes.

Un premier emprunt de 10 millions, contracté par son intermédiaire à Londres, fut promptement absorbé par les embellissemens de Honolulu, la construction d’un palais pour le roi, d’un autre pour les ministères. Honolulu devint rapidement une luxueuse station hivernale, une sorte de Nice océanienne pour les résidens de San-Francisco. Les emprunts et les dépenses se multiplièrent sans égard aux ressources du trésor, hors d’état de faire face à ces prodigalités, jusqu’au jour où Spreekels, arrêtant tout crédit, exigea un règlement de comptes. Comme il arrive toujours en pareil cas, les chambres, les planteurs et les commerçans complices des prodigalités du roi et de son ministre, dont ils avaient sanctionné les actes, par leurs votes et suivi l’exemple, se retournèrent contre eux et les déclarèrent responsables de la situation. On alla plus loin : on accusa Gibson de s’être enrichi des dépouilles du pays, on réclama sa démission et sa mise m’accusation. Gibson n’était pas homme à capituler devant des menaces. Fort de son empire sur l’esprit du roi, très probablement innocent, des détournemens dont on le chargeait, il fit tête à l’orage et répondit aux attaques de ses ennemis par un redoublement de rigueur dans l’exercice de ses fonctions. Son impopularité s’en accrut et devint telle, qu’à la suite d’un meeting populaire la foule, surexcitée, envahit la demeure du premier ministre, contraint de chercher son salut dans la fuite, assiégea le palais et mit le roi en demeure d’opter entre un ministère imposé, une constitution restrictive de ses prérogatives, ou une abdication.

Le roi se soumit, signa, contraint et forcé, le pacte constitutionnel qu’on lui imposait, accepta le nouveau ministère et attendit les événemens.

Les fauteurs de ce mouvement étaient, en grande majorité, les mêmes hommes qui avaient soutenu la candidature au trône de David Kalakaua. Aussi la presse américaine s’est-elle efforcée de présenter leur succès comme le succès des idées annexionistes. Il n’en est rien. Le président de ce nouveau cabinet, M. William Green, non-seulement n’est pas un Américain, chef du parti américain, comme on l’a représenté, mais un Anglais, de nationalité et de cœur, opposé à toute annexion. Établi aux îles depuis trente-cinq ans, M. William Green y a fondé une importante maison de commerce. Très estimé dans le pays, où il possède des intérêts considérables, il y a, à deux reprises, officiellement représenté l’Angleterre en qualité de consul-général intérimaire. M. William Green appartient à cette catégorie d’émigrans volontaires qui sont, à l’étranger, une des forces raves de la Grande-Bretagne. Disposant de quelques capitaux, ils se fixent dans un pays, en étudient l’histoire, la langue et les ressources, s’identifient avec lui, contribuent à sa prospérité, s’y enrichissent et mettent, à un moment donné, au service de leur patrie d’origine l’influence acquise dans leur patrie d’adoption. L’Angleterre en fait souvent, vers la fin de leur carrière commerciale, ses représentans officiels, représentans d’autant plus précieux que leurs connaissances pratiques des intérêts, des hommes et des (passions qui s’agitent dans le milieu qu’ils habitent sont le résultat d’un long séjour et d’une longue expérience. Parfois aussi elle les pousse aux plus hauts emplois, les y soutient et, grâce à eux, exerce une influence puissante sans bourse délier et sans se mettre officiellement en avant. C’est le cas du premier ministre actuel de l’archipel havaïen. Loin devoir dans l’avènement de M. William Green aux affaires un triomphe de la politique américaine dans ces îles, on pourrait plutôt y voir un échec de cette politique et un succès diplomatique de la Grande-Bretagne. Cette appréciation serait, toutefois, excessive. Si le choix de M. William Green a été imposé au roi, c’est moins comme Anglais et hostile à l’annexion que comme homme intègre, financier capable et défenseur résolu des mesures d’ordre et d’économie qui peuvent seules relever les finances havaïennes, fortement compromises par des dépenses excessives et des emprunts-onéreux. C’est aussi et surtout, puisqu’il s’agissait de ramener le souverain à une plus saine appréciation de la réalité des choses, comme partisan déclaré, en 1874, de la candidature de la reine Emma, et partant comme adversaire de celle du roi, que l’opinion publique a désigné M. William Green comme le plus capable de rallier la majorité dans les chambres et de rassurer les intérêts étrangers. En appelant dans le conseil un de ses compatriotes, M. Brown, un chef indigène et un Américain modéré, le nouveau ministre a nettement donné à entendre qu’il ne suivrait pas une politique annexioniste.

Mais ce que l’on ne saurait révoquer en doute, c’est que cette partie de l’Océanie gravite autour des États-Unis, vit de leur commerce, s’enrichit de leur prospérité. Ce qui n’est pas douteux non plus, c’est que, dans ces îles, comme dans toute l’Océanie, la race indigène décroît en nombre, et cela en raison directe de son contact avec la race blanche, Le mouvement d’expansion coloniale qui caractérise la fin de ce siècle, qui entraîne, les unes après les autres, les grandes puissances dans l’Océan-Pacifique et les pousse à en occuper les points les plus importans, n’est que l’impatience d’héritiers naturels à prendre possession d’une succession bientôt en déshérence.

Les Kanaques le voient et le croient. Envahis par la civilisation, ils se hâtent d’en savourer les fruits avant d’en mourir. Une vieille légende indigène du temps de Lono leur a prédit qu’un jour viendrait où leurs dieux détrônés céderaient la place à un dieu venu de l’Orient et eux à une race nouvelle. Leurs dieux se sont évanouis devant le dieu nouveau que les missionnaires leur prêchent, comme eux-mêmes disparaissent devant la race nouvelle annoncée. Les temps sont mûrs, et bientôt, dans ces riches et fertiles vallées de l’Océanie, dans ces archipels verdoyans que baigne le Pacifique immense, la postérité de Japhet régnera seule et maîtresse.


C. DE VARIGNY.

  1. Voyez la Revue du 15 juin, des 1er et 15 août, du 1er septembre 1887 et du 15 janvier 1888.
  2. Archipel havaïen, archipel des Sandwich, sont deux termes synonymes. Ces îles sont plus connues à l’étranger sous le nom de Sandwich, que le capitaine Cook leur donna en 1778, en l’honneur de lord Sandwich, premier lord de l’amirauté anglaise. Leur vrai nom est îles Havaï, emprunté à la plus grande du groupe. Les indigènes et le gouvernement local ne les désignent pas autrement.
  3. Il est fait mention de ce fait dans le récit anglais. Les matelots, au moment du départ, avaient ordre de faire du bois, et ils prenaient celui de l’enceinte du moraï, plus sec et déjà coupé.