L’Oiseau bleu (Maeterlinck)/Acte 1

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Librairie Charpentier et Fasquelle (p. 1-28).

ACTE PREMIER


Tableau I

LA MAISON DU BÛCHERON


Le théâtre représente l’intérieur d’une cabane de bûcheron, simple, rustique, mais non point misérable. — Cheminée à manteau où s’assoupit un feu de bûches. — Ustensiles de cuisine, armoire, huche, horloge à poids, rouet, fontaine, etc. — Sur une table, une lampe allumée. — Au pied de l’armoire, de chaque côté de celle-ci, endormis, pelotonnés, le nez sous la queue, un Chien et un Chat. — Entre eux deux, un grand pain de sucre blanc et bleu. Accrochée au mur, une cage ronde renfermant une tourterelle. — Au fond, deux fenêtres dont les volets intérieurs sont fermés. — Sous l’une des fenêtres, un escabeau. — À gauche, la porte d’entrée de la maison, munie d’un gros loquet. — À droite, une autre porte. — Échelle menant à un grenier. — Également à droite deux petits lits d’enfant, au chevet desquels, sur deux chaises, des vêtements se trouvent soigneusement pliés.


(Au lever du rideau, Tyltyl et Mytyl sont profondément endormis dans leurs petits lits. La Mère Tyl les borde une dernière fois, se penche sur eux, contemple un moment leur sommeil, et appelle de la main le père Tyl qui passe la tête dans l’entre-bâillement de la porte. La Mère Tyl met un doigt sur les lèvres pour lui commander le silence, puis sort à droite sur la pointe des pieds, après avoir éteint la lampe. — La scène reste obscure un instant, puis une lumière dont l’intensité augmente peu à peu filtre par les lames des volets. La lampe sur la table se rallume d’elle-même ; mais sa flamme est d’une autre couleur que lorsque la Mère Tyl l’éteignit. Les deux enfants semblent s’éveiller et se mettent sur leur séant.)

TYLTYL

Mytyl ?


MYTYL

Tyltyl ?


TYLTYL

Tu dors ?


MYTYL

Et toi ?…


TYLTYL

Mais non, je dors pas puisque je te parle…


MYTYL

C’est Noël, dis ?…


TYLTYL

Pas encore ; c’est demain. Mais le petit Noël n’apportera rien cette année…


MYTYL

Pourquoi ?…


TYLTYL

J’ai entendu maman qui disait qu’elle n’avait pu aller à la ville pour le prévenir… Mais il viendra l’année prochaine…


MYTYL

C’est long, l’année prochaine ?…


TYLTYL

Ce n’est pas trop court… Mais il vient cette nuit chez les enfants riches…


MYTYL

Ah ?…


TYLTYL

Tiens !… Maman a oublié la lampe !… J’ai une idée ?…


MYTYL

?…


TYLTYL

Nous allons nous lever…


MYTYL

C’est défendu…


TYLTYL

Puisqu’il n’y a personne… Tu vois les volets ?…


MYTYL

Oh ! qu’ils sont clairs !…


TYLTYL

C’est les lumières de la fête.


MYTYL

Quelle fête ?


TYLTYL

En face, chez les petits riches. C’est l’arbre de Noël. Nous allons les ouvrir…


MYTYL

Est-ce qu’on peut ?


TYLTYL

Bien sûr, puisqu’on est seuls… Tu entends la musique ?… Levons-nous… (Les deux enfants se lèvent, courent à l’une des fenêtres, montent sur l’escabeau et poussent les volets. Une vive clarté pénètre dans la pièce. Les enfants regardent avidement au dehors.)


TYLTYL

On voit tout !…


MYTYL, qui ne trouve qu’une place précaire
sur l’escabeau.

Je vois pas…


TYLTYL

Il neige !… Voilà deux voitures à six chevaux !…


MYTYL

Il en sort douze petits garçons !…


TYLTYL

T’es bête !… C’est des petites filles…


MYTYL

Ils ont des pantalons…


TYLTYL

Tu t’y connais… Ne me pousse pas ainsi !…


MYTYL

Je t’ai pas touché.


TYLTYL, qui occupe à lui seul tout l’escabeau.

Tu prends toute la place…


MYTYL

Mais j’ai pas du tout de place !…


TYLTYL

Tais-toi donc, on voit l’arbre !…


MYTYL

Quel arbre ?…


TYLTYL

Mais l’arbre de Noël !… Tu regardes le mur !…


MYTYL

Je regarde le mur parce qu’y a pas de place…


TYLTYL, lui cédant une petite place avare sur l’escabeau.

Là !… En as-tu assez ?… C’est-y pas la meilleure ?… Il y en a des lumières ! Il y en a !…


MYTYL

Qu’est-ce qu’ils font donc ceux qui font tant de bruit ?…


TYLTYL

Ils font de la musique.


MYTYL

Est-ce qu’ils sont fâchés ?…


TYLTYL

Non, mais c’est fatigant.


MYTYL

Encore une voiture avec des chevaux blancs !…


TYLTYL

Tais-toi !… Regarde donc !…


MYTYL

Qu’est-ce qui pend comme ça, en or, après les branches ?…


TYLTYL

Mais les jouets, pardi !… Des sabres, des fusils, des soldats, des canons…


MYTYL

Et des poupées, dis, est-ce qu’on en a mis ?…


TYLTYL

Des poupées ?… C’est trop bête ; ça ne les amuse pas…


MYTYL

Et autour de la table, qu’est-ce que c’est tout ça ?…


TYLTYL

C’est des gâteaux, des fruits, des tartes à la crème…


MYTYL

J’en ai mangé une fois, lorsque j’étais petite…


TYLTYL

Moi aussi ; c’est meilleur que le pain, mais on en a trop peu…


MYTYL

Ils n’en ont pas trop peu… Il y en a plein la table… Est-ce qu’ils vont les manger ?…


TYLTYL

Bien sûr ; qu’en feraient-ils ?…


MYTYL

Pourquoi qu’ils ne les mangent pas tout de suite ?…


TYLTYL

Parce qu’ils n’ont pas faim…


MYTYL, stupéfaite.

Ils n’ont pas faim ?… Pourquoi ?…


TYLTYL

C’est qu’ils mangent quand ils veulent…


MYTYL, incrédule.

Tous les jours ?…


TYLTYL

On le dit…


MYTYL

Est-ce qu’ils mangeront tout ?… Est-ce qu’ils en donneront ?…


TYLTYL

À qui ?…


MYTYL

À nous…


TYLTYL

Ils ne nous connaissent pas…


MYTYL

Si on leur demandait ?…


TYLTYL

Cela ne se fait pas.


MYTYL

Pourquoi ?…


TYLTYL

Parce que c’est défendu.


MYTYL, battant des mains.

Oh ! qu’ils sont donc jolis !…


TYLTYL, enthousiasmé.

Et ils rient et ils rient !…


MYTYL

Et les petits qui dansent !…


TYLTYL

Oui, oui, dansons aussi !… (Ils trépignent de joie sur l’escabeau.)


MYTYL

Oh ! que c’est amusant !…


TYLTYL

On leur donne les gâteaux !… Ils peuvent y toucher !… Ils mangent ! ils mangent ! ils mangent !…


MYTYL

Les plus petits aussi !… Ils en ont deux, trois, quatre !…


TYLTYL, ivre de joie.

Oh ! c’est bon !… Que c’est bon ! que c’est bon !…


MYTYL, comptant des gâteaux imaginaires.

Moi, j’en ai reçu douze !…


TYLTYL

Et moi quatre fois douze !… Mais je t’en donnerai…

(On frappe à la porte de la cabane.)

TYLTYL, subitement calmé et effrayé.

Qu’est-ce que c’est ?…


MYTYL, épouvantée.

C’est papa !…

(Comme ils tardent à ouvrir, on voit le gros loquet se soulever de lui-même, en grinçant ; la porte s’entre-bâille pour livrer passage à une petite vieille habillée de vert et coiffée d’un chaperon rouge. Elle est bossue, boiteuse, borgne ; le nez et le menton se rencontrent, et elle marche courbée sur un bâton. Il n’est pas douteux que ce ne soit une fée.)


LA FÉE

Avez-vous ici l’herbe qui chante ou l’oiseau qui est bleu ?…


TYLTYL

Nous avons de l’herbe, mais elle ne chante pas…


MYTYL

Tyltyl a un oiseau.


TYLTYL

Mais je ne peux pas le donner…


LA FÉE

Pourquoi ?…


TYLTYL

Parce qu’il est à moi.


LA FÉE

C’est une raison, bien sûr. Où est-il, cet oiseau ?…


TYLTYL, montrant la cage.

Dans la cage…


LA FÉE, mettant ses besicles pour examiner l’oiseau.

Je n’en veux pas ; il n’est pas assez bleu. Il faudra que vous alliez me chercher celui dont j’ai besoin.


TYLTYL

Mais je ne sais pas où il est…


LA FÉE

Moi non plus. C’est pourquoi il faut le chercher. Je puis à la rigueur me passer de l’herbe qui chante ; mais il me faut absolument l’oiseau bleu. C’est pour ma petite fille qui est très malade.


TYLTYL

Qu’est-ce qu’elle a ?…


LA FÉE

On ne sait pas au juste ; elle voudrait être heureuse…


TYLTYL

Ah ?…


LA FÉE

Savez-vous qui je suis ?…


TYLTYL

Vous ressemblez un peu à notre voisine, Madame Berlingot…


LA FÉE, se fâchant subitement.

En aucune façon… Il n’y a aucun rapport… C’est abominable !… Je suis la Fée Bérylune…


TYLTYL

Ah ! très bien…


LA FÉE

Il faudra partir tout de suite.


TYLTYL

Vous viendrez avec nous ?…


LA FÉE

C’est absolument impossible à cause du pot-au-feu que j’ai mis ce matin et qui s’empresse de déborder chaque fois que je m’absente plus d’une heure… (Montrant successivement le plafond, la cheminée et la fenêtre.) Voulez-vous sortir par ici, par là ou par là ?…


TYLTYL, montrant timidement la porte.

J’aimerais mieux sortir par là…


LA FÉE, se fâchant encore subitement.

C’est absolument impossible, et c’est une habitude révoltante !… (Désignant la fenêtre.) Nous sortirons par là… Eh bien !… Qu’attendez-vous ?… Habillez-vous tout de suite… (Les enfants obéissent et s’habillent rapidement.) Je vais aider Mytyl…


TYLTYL

Nous n’avons pas de souliers…


LA FÉE

Ça n’a pas d’importance. Je vais vous donner un petit chapeau merveilleux. Où sont donc vos parents ?…


TYLTYL, montrant la porte à droite.

Ils sont là ; ils dorment…


LA FÉE

Et votre bon-papa et votre bonne-maman ?…


TYLTYL

Ils sont morts…


LA FÉE

Et vos petits frères et vos petites sœurs… Vous en avez ?…


TYLTYL

Oui, oui ; trois petits frères…


MYTYL

Et quatre petites sœurs…


LA FÉE

Où sont-ils ?…


TYLTYL

Ils sont morts aussi…


LA FÉE

Voulez-vous les revoir ?…


TYLTYL

Oh oui !… Tout de suite !… Montrez-les !…


LA FÉE

Je ne les ai pas dans ma poche… Mais ça tombe à merveille ; vous les reverrez en passant par le pays du Souvenir. C’est sur la route de l’Oiseau-Bleu. Tout de suite à gauche, après le troisième carrefour. Que faisiez-vous quand j’ai frappé ?…


TYLTYL

Nous jouions à manger des gâteaux.


LA FÉE

Vous avez des gâteaux ?… Où sont-ils ?


TYLTYL

Dans le palais des enfants riches… Venez voir, c’est si beau !…

(Il entraîne la Fée vers la fenêtre.)

LA FÉE, à la fenêtre.

Mais ce sont les autres qui les mangent !…


TYLTYL

Oui ; mais puisqu’on voit tout…


LA FÉE

Tu ne leur en veux pas ?…


TYLTYL

Pourquoi ?…


LA FÉE

Parce qu’ils mangent tout. Je trouve qu’ils ont grand tort de ne pas t’en donner…


TYLTYL

Mais non, puisqu’ils sont riches… Hein ? que c’est beau chez eux !…


LA FÉE

Ce n’est pas plus beau que chez toi.


TYLTYL

Heu !… Chez nous c’est plus noir, plus petit, sans gâteaux…


LA FÉE

C’est absolument la même chose ; c’est que tu n’y vois pas…


TYLTYL

Mais si, j’y vois très bien et j’ai de très bons yeux. Je lis l’heure au cadran de l’église que papa ne voit pas…


LA FÉE, se fâchant subitement.

Je te dis que tu n’y vois pas !… Comment donc me vois-tu ?… Comment donc suis-je faite ?… (Silence gêné de Tyltyl.) Eh bien, répondras-tu ? que je sache si tu vois ?… Suis-je belle ou bien laide ?… (Silence de plus en plus embarrassé.) Tu ne veux pas répondre ?… Suis-je jeune ou bien veille ?… Suis-je rose ou bien jaune ?… j’ai peut-être une bosse ?…


TYLTYL, conciliant.

Non, non, elle n’est pas grande…


LA FÉE

Mais si, à voir ton air, on la croirait énorme… Ai-je le nez crochu et l’œil gauche crevé ?…


TYLTYL

Non, non, je ne dis pas… Qui est-ce qui l’a crevé ?…


LA FÉE, de plus en plus irritée.

Mais il n’est pas crevé !… Insolent ! misérable !… Il est plus beau que l’autre ; il est plus grand, plus clair, il est bleu comme le ciel… Et mes cheveux, vois-tu ?… Ils sont blonds comme les blés… on dirait de l’or vierge !… Et j’en ai tant et tant que la tête me pèse… Ils s’échappent de partout… Les vois-tu sur mes mains ?…

(Elle étale deux maigres mèches de cheveux gris.)

TYLTYL

Oui, j’en vois quelques-uns…


LA FÉE, indignée.

Quelques-uns !… Des gerbes ! des brassées ! des touffes ! des flots d’or !… Je sais bien que des gens disent qu’ils n’en voient point ; mais tu n’es pas de ces méchantes gens aveugles ; je suppose ?…


TYLTYL

Non, non, je vois très bien ceux qui ne se cachent point…


LA FÉE

Mais il faut voir les autres avec la même audace !… C’est bien curieux, les hommes… Depuis la mort des fées, ils n’y voient plus du tout et ne s’en doutent point… Heureusement que j’ai toujours sur moi tout ce qu’il faut pour rallumer les yeux éteints… Qu’est-ce que je sors de mon sac ?…


TYLTYL

Oh ! le joli petit chapeau vert !… Qu’est-ce qui brille ainsi sur la cocarde ?…


LA FÉE

C’est le gros diamant qui fait voir…


TYLTYL

Ah !…


LA FÉE

Oui ; quand on a le chapeau sur la tête, on tourne un peu le diamant : de droite à gauche, par exemple, tiens, comme ceci, vois-tu ?… Il appuie alors sur une bosse de la tête que personne ne connaît, et qui ouvre les yeux…


TYLTYL

Ça ne fait pas de mal ?…


LA FÉE

Au contraire, il est fée… On voit à l’instant même ce qu’il y a dans les choses ; l’âme du pain, du vin, du poivre, par exemple…


MYTYL

Est-ce qu’on voit aussi l’âme du sucre ?…


LA FÉE, subitement fâchée.

Cela va sans dire !… Je n’aime pas les questions inutiles… L’âme du sucre n’est pas plus intéressante que celle du poivre… Voilà, je vous donne ce que j’ai pour vous aider dans la recherche de l’Oiseau-Bleu… Je sais bien que l’Anneau-qui-rend-invisible ou le Tapis-Volant vous seraient plus utiles… Mais j’ai perdu la clef de l’armoire où je les ai serrés… Ah ! j’allais oublier… (Montrant le diamant.) Quand on le tient ainsi, tu vois… un petit tour de plus, on revoit le passé… Encore un petit tour, et l’on voit l’avenir… C’est curieux et pratique et ça ne fait pas de bruit…


TYLTYL

Papa me le prendra…


LA FÉE

Il ne le verra pas ; personne ne peut le voir tant qu’il est sur ta tête… Veux-tu l’essayer ?… (Elle coiffe Tyltyl du petit chapeau vert.) À présent, tourne le diamant… Un tour et puis après…

(À peine Tyltyl a-t-il tourné le diamant, qu’un changement soudain et prodigieux s’opère en toutes choses. La vieille fée est tout à coup une belle princesse merveilleuse ; les cailloux dont sont bâtis les murs de la cabane s’illuminent, bleuissent comme des saphirs, deviennent transparents, scintillent, éblouissent à l’égal des pierres les plus précieuses. Le pauvre mobilier s’anime et resplendit ; la table de bois blanc s’affirme aussi grave, aussi noble qu’une table de marbre, le cadran de l’horloge cligne de l’œil et sourit avec aménité, tandis que la porte derrière quoi va et vient le balancier s’entr’ouvre et laisse s’échapper les heures, qui, se tenant les mains et riant aux éclats, se mettent à danser aux sons d’une musique délicieuse. Effarement légitime de Tyltyl qui s’écrie en montrant les Heures.)

TYLTYL

Qu’est-ce que c’est que toutes ces belles dames ?…


LA FÉE

N’aie pas peur ; ce sont les heures de ta vie qui sont heureuses d’être libres et visibles un instant…


TYLTYL

Et pourquoi que les murs sont si clairs ?… Est-ce qu’ils sont en sucre ou en pierres précieuses ?…


LA FÉE

Toutes les pierres sont pareilles, toutes les pierres sont précieuses : mais l’homme n’en voit que quelques-unes…

(Pendant qu’ils parlent ainsi, la féerie continue et se complète. Les âmes des Pains-de-quatre-livres, sous la forme de bonshommes en maillots couleur croûte-de-pain, ahuris et poudrés de farine, se dépêtrent de la huche et gambadent autour de la table où ils sont rejoints par le Feu, qui, sorti de l’âtre en maillot soufre et vermillon, les poursuit en se tordant de rire.)

TYLTYL

Qu’est-ce que c’est que ces vilains bonshommes ?…


LA FÉE

Rien de grave ; ce sont les âmes des Pains-de-quatre-livres qui profitent du règne de la vérité pour sortir de la huche où elles se trouvaient à l’étroit…


TYLTYL

Et le grand diable rouge qui sent mauvais ?…


LA FÉE

Chut !… Ne parle pas trop haut, c’est le Feu… Il a mauvais caractère.

(Ce dialogue n’a pas interrompu la féerie. Le Chien et le Chat, couchés en rond au pied de l’armoire, poussant simultanément un grand cri, disparaissent dans une trappe, et à leur place surgissent deux personnages, dont l’un porte un masque de bouledogue, et l’autre une tête de matou. Aussitôt, le petit homme au masque de bouledogue — que nous appellerons dorénavant le Chien — se précipite sur Tyltyl qu’il embrasse violemment et accable de bruyantes et impétueuses caresses, cependant que le petit homme au masque de matou — que nous appellerons plus simplement le Chat — se donne un coup de peigne, se lave les mains et se lisse la moustache, avant de s’approcher de Mytyl.)

LE CHIEN, hurlant, sautant, bousculant tout,
insupportable.

Mon petit dieu !… Bonjour ! bonjour, mon petit dieu !… Enfin, enfin, on peut parler ! J’avais tant de choses à te dire !… J’avais beau aboyer et remuer la queue !… Tu ne comprenais pas !… Mais maintenant !… Bonjour ! bonjour !… Je t’aime !… Je t’aime !… Veux-tu que je fasse quelque chose d’étonnant ?… Veux-tu que je fasse le beau ?… Veux-tu que je marche sur les mains ou que je danse à la corde ?…


TYLTYL, à la Fée.

Qu’est-ce que c’est que ce monsieur à tête de chien ?…


LA FÉE

Mais tu ne vois donc pas ?… C’est l’âme de Tylô que tu as délivrée…


LE CHAT, s’approchant de Mytyl et lui tendant la main,
cérémonieusement, avec circonspection.

Bonjour, Mademoiselle… Que vous êtes jolie ce matin !…


MYTYL

Bonjour, Monsieur… (À la Fée.) Qui est-ce ?…


LA FÉE

C’est facile à voir ; c’est l’âme de Tylette qui te tend la main… Embrasse-la…


LE CHIEN, bousculant le Chat.

Moi aussi !… J’embrasse le petit dieu !… J’embrasse la petite fille !… J’embrasse tout le monde !… Chic !… On va s’amuser !… Je vais faire peur à Tylette !… Hou ! hou ! hou !…


LE CHAT

Monsieur, je ne vous connais pas…


LA FÉE, menaçant le Chien de sa baguette.

Toi, tu vas te tenir bien tranquille ; sinon tu rentreras dans le silence, jusqu’à la fin des temps…

(Cependant, la féerie a poursuivi son cours : le Rouet s’est mis à tourner vertigineusement dans son coin en filant de splendides rayons de lumière ; la Fontaine, dans l’autre angle, se prend à chanter d’une voix suraiguë et, se transformant en fontaine lumineuse, inonde l’évier de nappes de perles et d’émeraudes, à travers lesquelles s’élance l’âme de l’eau, pareille à une jeune fille ruisselante, échevelée, pleurarde, qui va incontinent se battre avec le Feu.)

TYLTYL

Et la dame mouillée ?…


LA FÉE

N’aie pas peur, c’est l’Eau qui sort du robinet…

(Le Pot-au-lait se renverse, tombe de la table, se brise sur le sol ; et du lait répandu s’élève une grande forme blanche et pudibonde qui semble avoir peur de tout.)


MYTYL

Et la dame en chemise qui a peur ?…


LA FÉE

C’est le Lait qui a cassé son pot…

(Le Pain-de-sucre posé au pied de l’armoire grandit, s’élargit et crève son enveloppe de papier d’où émerge un être doucereux, et papelard, vêtu d’une souquenille mi-partie de blanc et de bleu, qui, souriant béatement, s’avance vers Mytyl.)


MYTYL, avec inquiétude.

Que veut-il ?…


LA FÉE

Mais c’est l’âme du Sucre !…


MYTYL, rassurée.

Est-ce qu’il a des sucres d’orge ?


LA FÉE

Mais il n’a que ça dans ses poches, et chacun de ses doigts en est un…

(La Lampe tombe de la table, et aussitôt tombée, sa flamme se redresse et se transforme en une lumineuse vierge d’une incomparable beauté. Elle est vêtue de longs voiles transparents et éblouissants, et se tient immobile en une sorte d’extase.)


TYLTYL

C’est la Reine !


MYTYL

C’est la Sainte Vierge !…


LA FÉE

Non, mes enfants, c’est la Lumière…

(Cependant, les casseroles, sur les rayons, tournent comme des toupies hollandaises, l’armoire à linge claque ses battants et commence un magnifique déroulement d’étoffes couleur de lune et de soleil, auquel se mêlent, non moins splendides, des chiffons et des guenilles qui descendent l’échelle du grenier. Mais voici que trois coups assez rudes sont frappés à la porte de droite.)


TYLTYL, effrayé.

C’est papa !… Il nous a entendus !…


LA FÉE

Tourne le Diamant !… De gauche à droite !… (Tyltyl tourne vivement le diamant) Pas si vite !… Mon Dieu ! Il est trop tard !… Tu l’as tourné trop brusquement. Ils n’auront pas le temps de reprendre leur place, et nous aurons bien des ennuis… (La Fée redevient vieille femme, les murs de la cabane éteignent leurs splendeurs, les Heures rentrent dans l’horloge, le Rouet s’arrête, etc. Mais dans la hâte et le désarroi général, tandis que le Feu court follement autour de la pièce, à la recherche de la cheminée, un des Pains-de-quatre-livres, qui n’a pu retrouver place dans la huche, éclate en sanglots tout en poussant des rugissements d’épouvante.) Qu’y a-t-il ?…


LE PAIN, tout en larmes.

Il n’y a plus de place dans la huche !…


LA FÉE, se penchant sur la huche.

Mais si, mais si… (Poussant les autres pains qui ont repris leur place primitive.) Voyons, vite, rangez-vous…

(On heurte encore à la porte.)

LE PAIN, éperdu, s’efforçant vainement d’entrer dans la huche.

Il n’y a pas moyen !… Il me mangera le premier !…


LE CHIEN, gambadant autour de Tyltyl.

Mon petit dieu !… Je suis encore ici !… Je puis encore parler ! Je puis encore t’embrasser !… Encore ! encore ! encore !…


LA FÉE

Comment, toi aussi ?… Tu es encore là ?…


LE CHIEN

J’ai de la veine… Je n’ai pas pu rentrer dan le silence ; la trappe s’est refermée trop vite…



LE CHAT

La mienne aussi… Que va-t-il arriver ?… Est-ce que c’est dangereux ?


LA FÉE

Mon Dieu, je dois vous dire la vérité : tous ceux qui accompagneront les deux enfants, mourront à la fin du voyage…


LE CHAT

Et ceux qui ne les accompagneront pas ?…


LA FÉE

Ils survivront quelques minutes…


LE CHAT, au Chien.

Viens, rentrons dans la trappe…


LE CHIEN

Non, non !… Je ne veux pas !… Je veux accompagner le petit dieu !… Je veux lui parler tout le temps !…


LE CHAT

Imbécile !…

(On heurte encore à la porte.)

LE PAIN, pleurant à chaudes larmes.

Je ne veux pas mourir à la fin du voyage !… Je veux rentrer tout de suite dans ma huche !…


LE FEU, qui n’a cessé de parcourir vertigineusement
la pièce en poussant des sifflements d’angoisse.
Je ne trouve plus ma cheminée !…

L’EAU, qui tente vainement de rentrer dans le robinet.

Je ne peux plus rentrer dans le robinet !…


LE SUCRE, qui s’agite autour de son enveloppe de papier.

J’ai crevé mon papier d’emballage !…


LE LAIT, lymphatique et pudibond.

On a cassé mon petit pot !…


LA FÉE

Sont-ils bêtes, mon Dieu !… Sont-ils bêtes et poltrons !… Vous aimeriez donc mieux continuer de vivre dans vos vilaines boîtes, dans vos trappes et dans vos robinets que d’accompagner les enfants qui vont chercher l’Oiseau ?…


TOUS, à l’exception du Chien et de la Lumière.

Oui ! oui ! Tout de suite !… Mon robinet !… Ma huche !… Ma cheminée !… Ma trappe !…


LA FÉE, à la Lumière qui regarde rêveusement
les débris de sa lampe.

Et toi, la Lumière, qu’en dis-tu ?…


LA LUMIÈRE

J’accompagnerai les enfants…


LE CHIEN
Moi aussi ! moi aussi !…

LA FÉE

Voilà qui est des mieux. Du reste, il est trop tard pour reculer ; vous n’avez plus le choix, vous sortirez tous avec nous… Mais toi, le Feu, ne t’approche de personne, toi, le Chien, ne taquine pas le Chat, et toi, l’eau, tiens-toi droite et tâche de ne pas couler partout…

(Des coups violents sont encore frappés à la porte de droite.)


TYLTYL, Écoutant.

C’est encore papa !… Cette fois, il se lève, je l’entends marcher…


LA FÉE

Sortons par la fenêtre… Vous viendrez tous chez moi, où j’habillerai convenablement les animaux et les phénomènes… (Au Pain.) Toi, le Pain, prends la cage dans laquelle on mettra l’Oiseau-Bleu… Tu en auras la garde… Vite, vite, ne perdons pas de temps…

(La fenêtre s’allonge brusquement, comme une porte. Ils sortent tous, après quoi la fenêtre reprend sa forme primitive et se referme innocemment. La chambre est redevenue obscure, et les deux petits lits sont plongés dans l’ombre. La porte à droite s’entr’ouvre, et dans l’entrebâillement paraissent les têtes du père et de la mère Tyl.)


LE PÈRE TYL
Ce n’était rien… C’est le grillon qui chante…

LA MÈRE TYL

Tu les vois ?…


LE PÈRE TYL

Bien sûr… Ils dorment tranquillement…


LA MÈRE TYL

Je les entends respirer…

(La porte se referme.)
RIDEAU