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L’Ombre de Daphnis

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L’OMBRE DE DAPHNIS
À Damon.

Je t’avois bien dit que ma vie
Ne dépendoit plus que de toi.
Elle me vient d’être ravie :
Cruel ami, c’est fait de moi.

Ce n’étoit point chose frivole
Quand je te prédis mon trépas.
J’étois trop homme de parole
Pour le dire et ne mourir pas.

Je viens de passer l’onde noire
Dans le terme que j’avois pris.
Mon ombre t’en écrit l’histoire ;
Ce n’est pas moi qui te l’écris.

Tes remises insupportables
Ont précipité mes destins.
Dieux ! que les gens sont misérables
Quand ils ont affaire aux blondins.

Si tu vois l’astre que j’adore,
Apprends-lui mon tragique sort,
Et qu’aujourd’hui j’éprouve encore
L’amour plus puissant que la mort.

Mon âme en ces lieux vagabonde

Ressent son extrême pouvoir ;
À peine avois-je dans le monde

Un plus grand désir de la voir.

Sans ce mal qui me fait la guerre,
J’aurois à souhait tous les biens ;
Dans les champs bienheureux où j’erre
Ce ne sont qu’Épicuriens.

Je crois que, pour voir cette belle,
Au point où mon feu me réduit,
Il faudra que dans sa ruelle
Je m’aille glisser quelque nuit.

Là je contemplerai ses charmes,
Redoutés pour tant de raisons,
Mais sans faire les grands vacarmes
Que nous autres esprits faisons.

Plus sage dans cette aventure,
À rien je ne m’échapperai,
Et renverser la couverture
Est tout le mal que je ferai.

Que si, contre mon espérance,
Je t’y trouvois, heureux Damon,
Pour satisfaire ma vengeance
Je ferois alors le démon.