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L’Ombre des jours/Émerveillement

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Comtesse Mathieu de Noailles ()
Calmann-Lévy, éditeurs (p. 57-59).

ÉMERVEILLEMENT


Mon Dieu je ne puis pas dire combien est fort
Mon cœur de ce matin devant le soleil d’or,
Devant tout ce qui brille et scintille dehors.

Faudra-t-il que jamais je n’épuise ma joie
De cette eau qui reluit, de cet air qui me noie,
De tout ce qui du temps en mon âme poudroie !


Viendront-elles un jour, en quelque paradis,
Ces collines pour qui j’ai tant fait et tant dit,
M’apporter la chaleur du parfum de midi.

Sera-ce ma naïve et belle récompense
Que les arbres avec leurs branches qui s’avancent
Me présentent des fleurs pleines de complaisance ?

Entendrai-je le fin et patient remous
Des râteaux de l’été passant dans les cailloux
Comme des mains qui font un travail long et doux.

Aurai-je des maisons aux toits de tuiles roses,
Avec du ciel autour, qui glisse et se repose
Sur les jardins, sur les chemins, sur toutes choses…

Verrai-je, quand le jour jaune va se levant,
Sur les routes, au bord du mur blanc d’un couvent,
Passer des chariots avec des bœufs devant.


Et verrai-je un village heureux, avec sa foule
Des dimanches, flânant, et ses ruisseaux qui coulent
Près des enclos plantés de chanvre et de ciboules ;

Pourrai-je en respirant goûter l’odeur du temps,
Et me faire le cœur si tendre et si cédant,
Que les oiseaux de l’air viendront loger dedans ?

Ô petite, divine, auguste et grande terre,
Place des jeux, place des jours et du mystère,
Puisque l’humain désir en vous se désaltère,

Pourquoi faut-il que moi, je n’aie jamais cela,
Ce bon apaisement du corps content et las,
Et que toujours mon cœur vers vous vole en éclats…