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L’Ombre des jours/Attendrissement

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Comtesse Mathieu de Noailles ()
Calmann-Lévy, éditeurs (p. 23-25).

ATTENDRISSEMENT


Maison où j’ai passé tous les plus tendres mois
De mon aventureuse et frissonnante vie,
Mon rêve vous bâtit dans mon âme ravie,
Et voici qu’aujourd’hui je vous habite en moi.

Je revois les moments oppressés du voyage,
Où, quittant la cité pour votre plus doux air,
Je demeurais la nuit, grave et les yeux ouverts,
Toute roulée au beau désir de votre image.


Ô porte du jardin qui grince sur ses gonds
Et s’écarte en chassant des graviers autour d’elle,
Cependant qu’apparaît, plein de lys et d’ombelles,
Le verger vert, avec son odeur d’estragon.

— La maison ! son vitrail léger comme des bulles
D’eau transparente où joue un vif soleil tremblant.
Le dallage, alterné de marbre noir et blanc,
L’écho et la senteur de bois du vestibule !

Et puis la pièce basse où l’on entrait d’abord,
La terrasse avec deux tonneaux de porcelaine,
Le jardin, son gazon et ses corbeilles pleines
D’une sauge velue et bleue, qui sentait fort.
 
Les chambres ; de naïfs papiers aux murs s’élancent,
Papiers de fleurs, d’oiseaux, de personnages clairs,
Papiers simples et doux, qui répètent leurs airs
Comme une monotone et sensible romance.


Tout le matin c’était la fête du dieu Pan,
Et puis venait le soir, l’heure où l’âme s’ennuie,
Et songe et se désole, et parfois à la pluie
On entendait crier et s’effrayer les paons.

L’héliotrope mauve aux senteurs de vanille
Emplissait l’air penchant d’évanouissement ;
Au coup de vent du soir on voyait par moment
L’eau du bassin s’enfler en forme de coquille ;

Et quand la nuit d’argent et de fusain venait,
Toute lisse, avec, au milieu, sa lune ronde,
Les arbres allégés, les collines et l’onde
Prenaient un délicat et sombre air japonais.

— Rien n’est changé là-bas, mais j’ai changé moi-même.
Ce n’est plus qu’en rêvant que je revois encor
Ces beaux soleils, venus de l’âme et du dehors,
Près de qui, comme un flot d’abeilles qui essaiment,
Mon plaisir tournoyait avec des ailes d’or…