L’Onosandre

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

L’Onozandre ou le Grossier, satyre.
Guillaume Bautru

vers 1619



L’Onozandre ou le Grossier, satyre1.

Je veux quiter Parnasse et l’onde pegazine
Pour aller faire un tour jusques à Terracine,
Desireux de chanter les buffles au col tors,
Ou siffler dans un jonc le prince des butors.
Buses, buses et ducs, tenez-moy lieu de muse.
Ce n’est pas la raison qu’icy je vous amuse,
Compagnes d’Helicon, à braire les chansons
Qu’un tas de flatereaux font bruire en divers sons2,
D’Onozandre, occupé à ne croire qu’un homme
Qui sçait parler latin puisse estre gentilhomme3,
Meprisant Apollon et ses cœlestes dons
Qui empeschent les gens de vivre de chardons4.
Sus, invoquez oyseaux ; de vos courses isnelles5,
Hastez-vous promptement de m’aporter6 vos aisles,
Que j’en prenne un tuyau pour peindre en cet escrit
Celuy qui vous ressemble et de nom et d’esprit.
Silence par trois fois en la trouppe arcadique :
Que l’on cesse aujourd’huy la bruyante7 musique
Dans les champs auvergnacs, et qu’on m’aille chercher
Sept asnes, mais des grands, que je veux ecorcher,
Pour sur leur parchemin escrire la creance8
D’Onozandre le grand, prince de l’Ignorance,
Creance sans tumulte, et qui ne doit jamais
Remuer dans l’Estat que vers Mirebalais,
Mais dont les sens cachez font un si grand miracle
Qu’ils canoniseront un jour dans le Basacle9
Mon heros d’Arcadie. Exemple de nos ans,
Ceux que l’on devroit voir dans les moulins brayans,
Le bast dessus le dos, courbez sous la farine,
Sont gens de cabinet, mesme que l’on destine
Aux premières honneurs. Hé ! quelle anrageson
De voir dans un conseil un asne sans raison !
De voir dans un cM. D. M.10
Qui croit que le grand Cayre est un homme, et les Plines
Des païs eloignez comme les Filippines ;
Que l’Evangile fut ecrit dedans le ciel,
Voire d’un des tuyaux de l’aille sainct Michel11 ;
Qui tient que Mahomet, et les Turcs, et les Gots,
Confraires de Calvin, estoient grands huguenots ;
Que Christofle portant le grand sauveur du monde12
En plaine mer n’estoit jusques au cul dans l’onde ;
Que le pape reçoit tous les jours des messages
Des saincts du paradis, voire que les sept sages
Estoient fort bons chrestiens ; que jadis13 Machabé,
S’il ne fut point mort jeune, eût esté bon abbé ;
Qui croit que paradis est en forme d’eglise,
Et que le Bucentaure estoit14 duc de Venise ;
Qui ne tient de bons mots que ceux d’Angoulevant,
Et n’a rien en mepris qu’un homme bien sçavant15.
Je l’ay veu maintefois, ô l’ignorant caprice !
Citer monsieur saint Jean au livre de l’Eclypse :
Et tout d’un mesme train faire croire à son sens,
Que fisique et fthisique avoient un mesme sens.
Mais après celuy-cy, menez, menez-le boire
Voire sans le licol, ce grand asne en l’histoire,
Puisqu’il dit que Priam soutint Agamemnon
Les dix ans de son siège à grands coups de canon16,
Puisqu’il croit que Pâris, par qui mourut Achille,
Fut tenu sur les fonds des bourgeois de la ville
Qui porte ce nom-là, et que le Chevallier
Ne doit croire avoir eu cet honneur le premier.
Est-il pas bien plaisant, mais n’est-il pas bien buse
De tuer Palamède avec un arquebuse ?
S’il parle de Brutus en sa grande action,
Il se plaint que Cesar meurt sans confession,
Et dit, la larme à l’œil : Tant de prestres à Rome
Ont donc laissé mourir sans confesse un tel homme !
De quel treffle ou quel foin, quelle herbe ou quel chardon17,
Onozandre, peut-on te faire un digne don,
Si tu crois que jadis l’empereur d’Alemaigne
Dès le jour qu’il naquit s’appella Charlemaigne,
Et que le grand Pompée, au temps des vieux Romains,
Surpassoit de deux pieds le plus hault des humains18 ?
Donnez-luy des sonnets, odes ou cenotafes,
Toutes sortes de vers, il les nomme epitafes.
L’esclavon, l’arabic, le turc, le bizantin,
Tout langage estranger, il le tient pour latin ;
Que s’il entend tonner ou faire de l’orage,
Il croit que l’Antechrist vient, et que son bagage
Fait tout ce tintamarre. On le verroit allors,
Priant fort à propos, dire vespres des morts,
Chanter un Te Deum sur un chant pitoyable,
Non pas qu’il ayme Dieu, mais il craint fort le diable.
Mais peut-estre qu’il sçait de l’histoire du temps !
Il vit parmy la cour, c’est là que je l’attens.
Son picotin en main, dites si c’est un homme,
Mais, dites, n’est-il pas un animal de somme,
Puis qu’il jure tout haut que les sept electeurs
Sont indignes de plus creer les empereurs,
Puisqu’ils ont la verolle et que l’on leur apreste
À ce printemps prochain une exacte diette,
Mesmes que l’empereur en est en fort grand soin,
Et que c’est aujourd’huy son plus pressant besoin ?
Neantmoins, on le voit, ce gros asne, ou ce buffle,
En pourpoint de satin decoupé sur le buffle,
Marcher en face d’homme, et crier que le front,
Que la bouche, le nez et les oreilles font
La creature estre homme. Abus, il se mesconte :
S’il met là son honneur, le monde y met sa honte.
La face n’y fait rien : la mer a des poissons19
Qui ont nostre visage ; en cent mille façons
Nature industrieuse a mis dedans les plantes,
Dans les eaux, dedans l’air, dans les voutes brillantes,
Le caractère humain, qui pour cela n’ont rien
Du feu de Promethée, ce larrecin ancien,
Sans lequel on est beste. Apprens, grossier profane,
Qu’on peut en courte oreille estre un bien fort grand asne,
Mesme on peut estre bœuf en visage de roy20 ;
Je n’en veux à temoing qu’en nostre antique loy
Nabucodonosor, ce grand prince d’Asie,
Moins connu pour son daiz que pour sa frainesie.
Après avoir longtemps dominé sous ses loys
Les peuples d’Assirie, ensuite de cent roys,
Ses illustres ayeux, d’un sceptre plus antique
Que la tige d’Abram au peuple judaïque,
Sans egard à sa race, ou à l’illustre sang
Qui luy donnoient les biens, la coronne et le rang,
Par jugement divin parut en face humaine,
Paissant avec les bœufs le treffle, la vervaine,
Se soulant de sainfoin, bien qu’un royal manteau
Couvrist le corps du prince en couvrant le thoreau.
Vray portraict d’Onosandre, excellante figure
Representant le corps, l’esprit et la nature
Du Grossier fort illustre en biens et en maison,
Mais bien pauvre d’esprit, voire un gueux en raison,
En sens un mendiant qui a des pous à l’ame
Plus que n’ont en leurs corps les forçats de la rame.
Or, buses, c’est assez. Prince de Betisi21,
Reclamez vos oyseaulx, qu’ils s’envolent d’icy
Jusqu’au val de Padouse, où ils fairont entendre
Ce que je leur apprens des vertus d’Onosandre,
En proclamant un Dieu, comme on vit autrefois
Posafon déifié par les oyseaux des bois22.



1. Bautru en est l’auteur. Le Cabinet satyrique (Paris, jouxte la coppie imprimée à Rouen, 1633, in-8, p. 619–625), la donne sous ce titre : L’Onosandre, ou la Croyance du Grossier, par le sieur Bautru. C’est contre M. de Montbazon qu’elle est dirigée. Tallemant raconte à ce sujet cette anecdote : « … Le bonhomme avoit su que l’Onosandre étoit une pièce contre lui. La reine-mère accommoda cela, et on dit que, M. de Montbazon, entr’autres choses, l’ayant menacé de coups de pied, il faisoit remarquer à la reine-mère : « Madame, voyez quel pied ! que fût devenu le pauvre Bautru ? » (Historiettes, édit, in-12, t. 3, p. 102.)

2. Var. :

D’Onozandre le grand ennemy de vos sons.

3. Ceci justifie pleinement le vers des Contreveritez de la cour (V. notre t. 4, p. 337) :

Le duc de Montbazon ne parle que latin.

4. Var. :

Qui font que les humains ne vivent de chardons.
Je vous invoque, oyseaux

5. Vives, promptes, gaillardes.

6. Var. : de m’apprester.

7. Var. : la brayante.

8. Pour croyance.

9. Le Basacle est un moulin à eau qui existe à Toulouse depuis plusieurs siècles. Ses ânes étoient fameux par leur force. Nous avons fait une erreur à propos de ce nom dans notre t. 3, p. 71.

10. Ce sont les initiales du nom de M. de Montbazon. M. de Monmerqué en a fait la remarque avant nous dans ses notes sur l’historiette de Bautru (Tallemant, in-12, t. 3, p. 102). Elles ne se trouvent pas dans le Cabinet satyrique.

11. Après ce vers, il y en a deux de passés que nous retrouvons dans le Cabinet satirique.

Et que là tous les saincts l’on cache tout de mesme
Comme nous le voyons aux temples de Caresme.

12. Ce vers et le suivant ne sont pas dans le Cabinet satyrique.

13. Var. : Judas.

14. Var. : est le

15. Var. :

Et n’a rien a mespris comme un homme sçavant.

16. Var. :

Il montre à son discours qu’il n’a pas de raison
Et qu’il a le cerveau timbré comme un oison.

17. Var. :

De quelle herbe, quel foin, quel treffle, quel chardon.

18. À la suite de ce vers, il s’en trouve dans le Cabinet satyrique quatre qui manquent ici. Ils rendent la pièce digne du recueil :

Si tu demande à tous si le paillard Ulysse,
Qui chevauchoit partout, n’eut point la chaudepisse,
Si tu crois un miracle, ayant mille putains,
Que pourtant le grand Turc n’eust jamais les poulains.

19. Var. :

Tel porte la façon d’estre un homme en effect
Et le considerant c’est un asne tout faict.

20. Ce vers et les dix-neuf qui suivent manquent dans le Cabinet satyrique.

21. Nous avons dit déjà, t. 4, p. 337, note 5, pourquoi l’on appeloit M. de Montbazon prince de Béthizy.

22. Var. :

Saphon deifier par les oyseaux des bois.