L’Opposition universelle/Chapitre VII

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Félix Alcan (p. 301-421).

Chapitre VII

Oppositions sociales


Bien qu’à propos de psychologie et de toute autre science, nous ayons fait de fréquentes incursions dans le domaine social, il nous reste à explorer ce dernier, ou du moins à la parcourir aussi rapidement que nous le permettra sa grande étendue. Nous allons traiter successivement : 1˚ des oppositions sérielles ; 2˚ des oppositions quantitatives ; 3˚ des oppositions dynamiques, que présente à notre observation la vie des sociétés. Ce sont là trois catégories d’oppositions sociales d’un intérêt bien inégal. Les premières soulèvent la question, importante à coup sur, mais avant tout théorique, de savoir ce qu’il y a de réversible et d’irréversible en histoire. Les secondes, d’une importance déjà plus pratique, ont trait à la hausse ou à la baisse incessante de richesse, de lumière, de puissance, d’influence, de gloire, au progrès ou au déclin de la population, à tous les côtés de la vie sociale que la statistique peut éclairer. Les dernières vont nous mettre en face de problèmes tout autrement profonds et anxieux : le rôle, nécessaire ou non, utile ou non, substituable ou non, de la concurrence et de la guerre, de la lutte sociale sous toutes ses formes.

I[modifier]

Si bizarre que puisse être une série de phénomènes, il est toujours loisible d’imaginer leur succession retournée ; si pittoresque que soit un sentier qu’on vient de suivre, on peut supposer qu’on le parcourra en sens inverse. Et même, quand il s’agit des chemins de l’histoire, c’est surtout aux suites capricieuses et irrationnelles de faits qu’il est permis de prêter l’hypothèse de telles rétrogradations. Plus leur trace se régularise et semble se diriger vers un but, moins se montre probable ou concevable même le retour après l’aller. Ils ressemblent alors aux cours d’eau qui ne remontent jamais vers leur source. Le caractère irréversible des faits sociaux en ce qu’ils ont de plus essentiel et de plus important découle de leur caractère logique. Ils sont irréversibles en tant que logiques, ils sont logiques en tant que vraiment et essentiellement sociaux. Mais, si les fleuves ne rétrogradent point, cela ne les empêche point d’avoir des remous partiels ; et il en est de même en histoire, ou le courant de l’évolution se déroule sans contre-courant, mais non sans une multitude de petits tourbillons accidentels et transitoires.

De toutes les œuvres sociales, la plus logique est l’évolution des sciences depuis les premiers balbutiements antiques des mathématiques jusqu’aux ébauches actuelles de la sociologie, en traversant les progrès successifs de l’astronomie, de la physique, de la biologie, de la psychologie. C’est un grand arbre généalogique de découvertes qui se sont succédé dans l’ordre de leur généralité décroissante et de leur complexité croissante, suivant la loi d’Auguste Comte, et dont les précédentes appelaient les suivantes, appel auquel l’accident du génie individuel pouvait seul répondre dans certains cas, mais sans lequel le génie eût fait une inutile apparition. Ce n’est pas que, dans le détail, tout soit logiquement enchaîné, et Comte s’abuse quand il croit démontrer que la découverte de la circulation du sang, par exemple, devait nécessairement précéder celle de toutes les autres fonctions du corps. Mais, dans leur ensemble, les connaissances scientifiques forment une chaîne rationnelle dont le premier anneau est fourni par les données primitives des sens ; et c’est, avec le développement de l’industrie qui en est la conséquence, l’enchaînement le plus rigoureux que présente la vie sociale. Or il n’est pas de côté de l’évolution sociale qui, plus que le côté scientifique, exclue l’idée de réversion, et qui donne un démenti plus complet au préjugé d’une ressemblance symétrique entre l’évolution et la dissolution. Personne encore n’a osé imaginer que, dans une société parvenue à notre degré de lumières et en train de se dissoudre, la perte graduelle des connaissances et des théories s’opérerait dans l’ordre précisément inverse de leur acquisition et nous ramènerait, en chimie, aux idées de Berzelius, puis de Stahl, puis de Raymond Lulle ; en astronomie, au système de Ptolémée ; en anatomie, aux idées de Galien et d’Hippocrate. Si l’on adopte la loi des trois états, incontestable à certains égards, on ne croira jamais que chaque science, après avoir atteint sa phase positive, reculera vers la phase métaphysique ou théologique de ses origines, ou, si l’on admet la possibilité de ce recul, ce sera sous des formes si nouvelles, qu’il y aura plutôt transfiguration[1]. Mais laissons cette loi discutable ; ce qui est certain, c’est que, si la tradition de nos sciences et de nos industries modernes venait à se perdre comme s’est perdue sous le Bas-Empire la tradition des arts anciens, l’on ne verrait pas les découvertes les plus récemment acquises disparaître les premières, ni les plus anciennes survivre le plus longtemps. Les survivantes, jeunes ou vieilles, n’importe, seraient celles qui se trouveraient répondre seules au besoins nouveaux, vices de décadence non appétits d’enfance.

Au contraire, rien de moins logiquement lié que la succession des modes féminines Aussi la voit -on fréquemment s’intervertir, dans une certaine mesure au moins[2].

Cependant, la réversion répugne tellement à la nature des choses que, même là où elle serait le plus aisée à concevoir, elle est habituellement évitée en fait. Quoi de plus arbitraire que l’ordre dans lequel se succèdent les lettres de notre alphabet depuis les Phéniciens : aleph, beth, ghimel : alpha, bêta, gamma ; a, b, c… ? On a cru, dit Eichoff à ce sujet, « pouvoir l’attribuer soit à une phrase ou prière consacrée par les navigateurs phéniciens, soit à la série des astérismes lunaires que les Chaldéens préposaient à chaque jour du mois, comme plus tard douze constellations formèrent le zodiaque de l’année. » Quelle que soit l’explication vraie, voilà, en tout cas, une coïncidence des plus fortuites qui a été la source d’une des régularités les plus invariables et les plus persistantes de la mémoire humaine.

— On comprend mieux la persistance, dans chaque langue, de l’ordre habituel des mots, car il est, comme le dit très bien M. Raoul de la Grasserie, caractéristique de l’esprit d’un peuple. « Le sujet et ses compléments, puis le verbe et les siens, en commençant par le direct et finissant par les indirects et les circonstanciels », voilà l’ordre français. Et il n’est pour ainsi dire jamais renversé dans notre langue. L’ordre allemand, également presque irréversible en allemand, est presque inverse. « On peut affirmer sans aucune exagération que le français et l’allemand pensent dans un ordre absolument contraire, et que, quand ils veulent former non pas encore dans leurs paroles mais dans leur esprit, la même pensée entière, ils la déroulent en sens opposé. » Quoi qu’en dise l’auteur cité, cette assertion est visiblement exagérée. Dans la mesure où elle est vraie, on peut se demander si ces deux ordres presque opposés sont également naturels, et à cette question il est malaisé de donner une réponse appuyée sur des preuves. Sayce, il est vrai, la prétend résolue[3] par l’observation des sourds-muets qui placent invariablement le verbe à la fin de la phrase comme en allemand, et non au milieu comme en français et en anglais. Mais le fait est-il exact ? Les conditions mentales des sourds-muets sont, d’ailleurs, si exceptionnelles que leur exemple n’aurait rien de décisif. En revanche, on n’a pas tort de penser généralement que l’ordre français et anglais est le plus logique, et c’est sans doute pour cela qu’il est le plus contagieux.

Nous ne savons au juste par quelle série de changements accumulés s’est formée la conjugaison ou la déclinaison compliquée des anciennes langues ; nous savons plutôt par quelles étapes s’est opérée la simplification de leur conjugaison ou la perte complète de leur déclinaison. Y a-t-il lieu de supposer que ce travail de décomposition relative a été l’inverse du travail de croissance caché dans la nuit des âges antérieurs à toute histoire ? Pas le moins du monde. La déclinaison s’est perdue soit parce que ses délicates distinctions ont cessé d’être perceptibles à des esprits grossiers, soit parce qu’elles ont trouvé de nouveaux moyens d’expression. Il est à croire que les formes de la déclinaison, quand elles ont apparu, ne se sont pas substituées à aucun procédé antérieur propre à exprimer les mêmes rapports, et qu’elles ont apparu sous l’empire d’un esprit non pas inverse, mais profondément différent de l’esprit qui les a fait disparaître. En naissant, elles ont répondu à un besoin d’esthéticisme verbal, qui devait régner à des époques préhistoriques où, en l’absence de tous autres plaisirs spirituels, la parole était l’art humain par excellence, merveilleux et spirituel bijou qu’on ne se lassait point de ciseler. En disparaissant, elles ont cédé à un besoin d’utilitarisme linguistique qui traitait le langage comme un simple moyen de communication, non comme une œuvre d’art. Il y a là une application entre mille de la loi psychosociologique qui veut que tout ce qui a commencé par être fin devienne moyen, que tout ce qui a commencé par être proposition devienne notion, et non vice versa.

Classées d’après leurs organes d’émission, les articulations se divisent en labiales, dentales et gutturales ; et, d’après leur force d’émission, en faibles, fortes et aspirées. Ces diverses classes de lettres concourent, très inégalement et très arbitrairement dans chaque idiome, à son orchestration particulière pour ainsi parler. Mais on a remarqué que, dans leur permutation d’un idiome à un autre, sans sortir des bornes d’une même famille, elles suivent certaines voies régulières que les linguistes ont formulées. Et il se trouve que ces voies sont circulaires, ce qui ne veut pas dire qu’il y ait réversion, car jamais, à notre connaissance, le cercle dont il s’agit n’est parcouru en sens inverse. « En passant, dit Eichoff, du domaine indien, grec, romain ou slavon, dans le domaine germanique, la faible se change en forte, la forte en aspirée, et l’aspirée en faible. » Voit-on la faible, au contraire, se changer en aspirée, et l’aspirée en forte ? Non, en général. On peut, il est vrai, exprimer cette loi d’une autre manière, et dire que, « en passant du domaine germanique au domaine indien, grec, romain, la faible se change en aspirée, l’aspirée en forte, et la forte en faible », mais alors, c’est l’inverse de cette rotation de métamorphoses qui sera contraire aux faits.

II[modifier]

Il n’est pas d’aspect de la vie sociale qui se prête avec plus de facilité que le langage à être traité comme un organisme vivant. Eh bien, c’est cependant aux langues surtout, parmi les choses humaines, qu’il est impossible d’appliquer jusqu’au bout la loi des âges, la nécessité de la mort. Ne voit-on pas tout idiome, arrivé à un certain point de maturité, d’équilibre mobile, s’y tenir indéfiniment s’il est parlé par un peuple prospère ou s’il passe d’un peuple prospère à un autre, et ne périr en somme que de mort violente ? La langue ressemble en cela non pas à l’individu vivant, — auquel il faudrait plutôt comparer peut-être le mot pris à part - mais à l’espèce vivante qui, elle aussi, semble n’être pas nécessairement vouée à la mort en un temps donné, puisque rien n’indique le moins du monde qu’il y ait une proportion quelconque entre le temps (inconnu) de la formation de ces types et leur durée prodigieusement inégale, qui, pour quelques-uns d’entre eux, a traversé plusieurs périodes géologiques. Il n’apparaît même pas que la langue, non plus que l’espèce, vieillisse. On sait ce qu’on entend, au moins métaphoriquement, par le vieillissement d’une littérature et d’un art, d’un régime politique, d’une religion, d’où peut suivre leur mort naturelle, ce qui ne veut pas dire nécessaire et inévitable toujours. Mais quels caractères distinctifs désigne-t-on quand on parle de la décrépitude d’un idiome ? Qu’est-ce qu’on entend par là, au fond, si ce n’est la décrépitude littéraire, politique, religieuse, économique, du peuple qui le parle ? Quoi qu’il en soit, rien n’autorise à penser que le dépérissement linguistique, fût-il jugé inévitable, est inverse de la croissance linguistique.

Même pour les mots isolement considérés, il n’est pas vrai que la vieillesse et la mort soient la suite fatale de la naissance. S’il en est qui périssent, il en est beaucoup plus qui se perpétuent depuis les origines les plus reculées, comme le montre l’identité des racines aryennes, dont le son ni même le sens, dans nombre de cas, n’ont changé. En outre, quand ils périssent[4], quand on cesse de les prononcer, c’est pour des raisons tirées non de la nature et du génie de la langue, d’une nécessité interne, mais de circonstances extérieures, telles qu’une conquête qui, en abaissant la condition sociale des vaincus et en rétrécissant leur horizon intellectuel, réduit au rang de patois leur idiome et rend inutile une grande partie de leur ancien vocabulaire, consacrée à des idées qui leur sont devenues étrangères. C’est ainsi qu’ont dépéri les dialectes de la langue d’oc, pendant que ses sœurs l’espagnol et l’italien, grâce à des circonstances plus favorables, s’acheminaient vers de hautes destinées.

Y aurait-il mort naturelle d’une langue quand l’observation montre que, sans conquête ni persécution, elle est parlée par un nombre d’hommes régulièrement décroissant ? Non, pas même alors. Car il s’agit ou bien de peuplades insulaires, polynésiennes notamment, dont la langue ne se perd que parce que leur population décroît en vertu de causes physiologiques ou autres qui n’ont rien de linguistique, — ou bien de peuples qui se sont laissé peu à peu gagner par la contagion d’un idiome voisin, parce que le hasard a fait que celui-ci présentait certains avantages sur leur langue maternelle. Il n’est pas de langue qui, sur ses frontières, ne livre d’incessants et invisibles combats avec ses voisines, sous la forme de duels logiques ou téléologiques[5] qui s’opèrent entre deux mots différents s’offrant à la fois pour exprimer la même idée. De l’issue générale de ces duels, dans la moyenne des cas, dépend le recul ou la progression d’une langue. Cette frontière des langues est la zone critique où se jouent leurs destins, le champ de bataille où elles cherchent réciproquement, sous des apparences pacifiques, à s’exterminer.

Une langue, — sauf le cas où sa population vient à disparaître - ne peut donc jamais mourir que tuée par une autre langue, puisque l’homme doit toujours parler à moins de cesser d’être homme. Une langue peut se modifier, se transformer, elle ne peut pas se suicider.

Mais, au fond, n’en serait-il pas de même d’une religion, d’une philosophie, d’une constitution, d’une législation, d’une morale, d’un art ? Une religion, jusqu’à l’avènement de la libre pensée, ne meurt, cela est certain, que tuée par une autre religion ; et, quand la libre pensée apparaît, le conflit qui s’engage entre elle et son adversaire est dû à ce qu’une religion a suscité une forme d’irréligion précisément opposée et pareillement fanatique[6]. Une philosophie non plus ne meurt que tuée par une autre : il a fallu le cartésianisme pour abattre le péripatétisme scolastique. On dit, il est vrai, de certains gouvernements qu’ils se sont suicidés ; mais, malgré l’accumulation de leurs fautes, ils auraient continué à vivre si la vue d’un gouvernement étranger ou le souvenir d’un gouvernement ancien n’eût suscité la conception, à la fois imitative et inventive, d’un nouveau système politique. Malgré tous les défauts de l’Ancien Régime français, il vivrait encore si l’exemple fascinateur de la constitution anglaise combiné avec le modèle imaginaire des républiques de l’Antiquité n’eût suggéré les constitutions révolutionnaires. Il n’y a pas de mort naturelle des États ; l’histoire n’enregistre que leur mort violente ou accidentelle.

Or celle-ci n’est jamais l’inverse de leur naissance et de leur croissance. Je sais bien, cependant, qu’au progrès de la population pendant la croissance s’oppose le déclin de la population pendant la décadence, mais cette opposition numérique, bien que née de causes en parties sociales - et qui d’ailleurs ne sont pas inverses - n’a rien de social par elle-même ; et est-ce que la population, en devenant de moins en moins nombreuse (parce que la fécondité des mariages a continué à décroître, parce que la productivité de certaines inventions, ou de la découverte de nouvelles terres, a continué à diminuer), présente des caractères sociaux opposés à ceux qu’elle présentait - ou qu’elle présentera de nouveau peut-être[7] - en devenant de plus en plus nombreuse ? Est-ce que, par exemple, après avoir émigré de plus en plus des campagnes vers les villes pendant sa période ascendante, elle émigrerait de plus en plus des villes vers les campagnes pendant sa période déclinante ? Nullement ; au contraire, l’urbanisation alors se continue et devient fiévreuse. je sais bien aussi que l’activité et la diversité des productions agricoles ou industrielles vont en augmentant pendant la première phase de progrès et en diminuant pendant celle de regrès (pour employer le néologisme expressif de M. de Greef) ; mais les articles de luxe, les derniers apparus, sont-ils les premiers à disparaître ? Point du tout.

— Sous une apparente persistance, les institutions sociales subissent des altérations continuelles, qui consistent surtout en ce qu’on pourrait appeler le déplacement de leur accent. Tandis que, dans les langues, l’accent proprement dit reste fixe ou est ce qui change le moins, les religions déplacent souvent l’accent qu’elles mettent toujours, pour ainsi dire, sur un dogme ou sur un autre, mais rarement sur le même à deux époques successives. Dans la primitive Église, « on mit l’accent, dit très bien Harnack[8], sur la résurrection de la chair ». Plus tard, ce fut sur l’enfer ou le purgatoire, sur le diable ; sur la chute et la Rédemption, etc. En fait de morale religieuse, l’accent a porté d’abord sur la chasteté et les mortifications ; puis sur la crainte de Dieu, sur l’amour de Dieu ensuite ; de nos jours, il porte sur la charité et l’amour du prochain. Ces pérégrinations de l’accent sont la plus inaperçue et peut-être la plus profonde des transformations que les religions traversent ; et il serait intéressant d’en noter la série. Cette série est-elle réversible ? En théorie, oui, mais en fait, non. Assurément, quelles que puissent être les palingénésies du christianisme, on ne reverra plus la résurrection de la chair ni l’enfer y jouer le rôle d’idée maîtresse. Il en est de cette série des dogmes majeurs comme de celle des crimes majeurs, qui vont du sacrilège, du vol, de la sorcellerie, de la bestialité, à l’assassinat par cupidité, et ne reviendront certes jamais à leur point de départ.

En fait d’institutions politiques, juridiques, économiques, esthétiques, il existe aussi un accent, qui se déplace plus ou moins lentement d’âge en âge. La vie politique n’est presque pas autre chose que ce mouvement du foyer de la rétine publique qui se dirige à chaque instant vers le point attaqué par l’opposition, dont le programme, « la plate-forme », change sans cesse. Ce même foyer se meut aussi, assez rapidement, dans le champ de l’art ou de la littérature, et c’est toujours le genre littéraire ou la manière artistique en discussion qui attire cette vive conscience du monde des lettres et des artistes. En apparence, c’est le même Racine, le même Corneille, le même Fénelon, le même Bossuet, que la France admire depuis Louis XIV ; en réalité, c’est une suite de qualités différentes qui, sous chacun de ces noms consacrés, alimente et renouvelle son admiration. Le Fénelon mystique et utopiste que le XVIIe siècle redoutait n’a rien de commun avec le Fénelon philanthrope et sentimental qui faisait venir des larmes aux yeux des lecteurs de Florian, ni avec le Fénelon sec, diplomate, astucieux, « pareil au serpent d’avant la chute, sans perfidie mais non sans tortuosité » que Joubert et M. Brunetière ont découvert. Or, la succession des nuances diverses de beauté qu’on goûte dans ces grands écrivains, ou des nouveaux aspects de vérité qu’on aperçoit chez les grands philosophes, tels que Descartes, Spinoza, Leibniz, Kant, est-elle susceptible de se retourner ? Non, dans son ensemble, dans la mesure où elle répond à un certain ordre logique des admirations et des questions et n’est pas une simple affaire de mode. — Depuis le Premier Empire jusqu’en 1851, la politique de la France a été accentuée tour à tour, même sous une identité apparente de constitution, dans un sens d’abord autoritaire, puis libéral, puis égalitaire, enfin humanitaire ; à partir de 1851, la série recommence, autorité, liberté, égalité, humanité, nous en sommes-là ; elle recommence, mais elle ne s’intervertit pas. Il semble qu’il y ait là une pente irrésistible, dans notre siècle au moins.


Suivant Lange, l’évolution qui entraîne la pensée philosophique du matérialisme comme port d’embarquement à l’idéalisme comme Ithaque de l’Odyssée de la raison, serait irréversible. Les exemples abondent en effet sous sa plume ; et, s’il reconnaît des exceptions à sa règle, notamment Strauss, il s’en étonne. Chez Strauss, dit-il, « le matérialisme n’est que le résultat final d’un long développement. Cela peut paraître surprenant, car le matérialisme représente naturellement la forme primitive, la forme la plus grossière de la philosophie ; en le prenant pour point de départ, on peut aisément passer au sensualisme et à l’idéalisme, tandis qu’aucun autre point de vue logique ne peut, par simple agrandissement de la sphère d’expériences ou par une élaboration intellectuelle, être ramené au matérialisme ».


III[modifier]

— L’évolution économique est-elle réversible ? On l’a dit, sur la foi d’analogies superficielles et sous l’empire de cette obsédante idée de symétrie qui hallucine l’esprit humain. Que certains théoriciens du collectivisme s’y soient trompés et que, pour concilier avec leur dogme du progrès indéfini leur programme d’expropriation universelle, de retour à la propriété collective des temps primitifs, ils aient formule la nécessité de pareilles régressions en vue du Progrès même, on ne saurait en être surpris. Mais une illusion analogue se fait jour parmi les esprits les plus pénétrants, et, par exemple, les nouveaux économistes ont cru apercevoir que les perfectionnements de l’échange nous ramènent au troc des premiers âges. Le régime de la monnaie métallique et même fiduciaire, à ce point de vue, pourrait être considéré comme un moyen terme interpose entre le troc initial, usité chez les sauvages, et le troc final, déjà pratiqué sous forme internationale, en attendant qu’il soit seul connu ( ?) de nos petits-neveux. M. Gide, dans ses Principes d’économie politique, signale bien d’autres cas de réversion. « L’évolution sociale constitue d’abord une classe de marchands ayant pour fonction de faciliter les relations entre producteur et consommateur, puis elle tend aujourd’hui à éliminer peu à peu cette classe et revient, par des procédés plus simples et moins coûteux, à la mise en relation directe du producteur et du consommateur.

— L’association coopérative a été une des premières formes de la production, et pourtant nous voyons en elle celle de l’avenir. » Il ajoute : « On pourrait trouver dans les autres sciences sociales bien d’autres exemples non moins curieux : le formalisme littéral des législations primitives tend à revivre dans les législations avancées sous forme de mentions inscrites sur des registres ; le gouvernement direct par le peuple des cités antiques reparaît dans le référendum des nations modernes ; le service militaire obligatoire pour tous nous ramène antérieurement à l’institution des armées permanentes, etc. » Mais, si l’on regarde de près chacune de ces prétendues similitudes d’extrêmes, on verra qu’elles se réduisent à des similitudes de noms. Aussi le sagace auteur de ces remarques, en général bien plus solide, a-t-il eu soin de les rejeter dans une note.

— L’homme a demandé ses substances alimentaires : 1˚ à l’homme lui-même (anthropophagie) ; 2˚ à l’animalité (période pastorale) ; 3˚ à la végétation (période agricole) ; et, si le rêve de M. Berthelot se réalise, la nourriture humaine sera empruntée enfin : 4˚ au règne minéral. Dans le même ordre, l’industrie de l’homme a tiré successivement ses matières premières et ses forces motrices de ces quatre sources différentes. Il s’est vêtu de peaux de bêtes et de tissus de laine avant d’apprendre à tisser la toile et le coton ; il s’est éclairé d’huiles animales avant de recourir aux plantes oléagineuses et plus tard aux lacs de pétrole ; il s’est aidé, pour ses travaux, d’abord de ses esclaves, puis de ses bêtes de somme, puis des chutes d’eau, de la vapeur d’eau et de l’électricité. Il a eu pour armes ses seuls bras d’abord, auxquels se sont ajoutés d’âge en âge la dent féroce de ses chiens, les massues et les arcs empruntés à ses forêts avec les poisons végétaux de ses flèches, enfin la poudre et autres substances explosibles. Il a eu pour outils, pour instruments durs et résistants de ses volontés capricieuses, ses seuls membres d’abord, ses os, ses dents, ses ongles, avec l’aide successive, en premier lieu, des leviers, des marteaux, des couteaux, des aiguilles naturels que lui procuraient en premier lieu les os longs, la corne, les défenses, les arêtes, etc., des animaux chassés ou péchés par lui, en second lieu les branches de certains arbres, les enveloppes ou les noyaux de certains fruits, enfin la nature inorganique ; et les trois âges de la pierre éclatée et polie, du bronze, du fer, ne sont que la subdivision de cette dernière période. Cette subdivision présente d’ailleurs une série aussi naturelle que la précédente, qu’elle complète ; les substances minérales ont dû se suivre dans l’ordre de leur difficulté d’extraction ou de fabrication combiné avec celui de leur utilité. Notons qu’un âge du cuivre assez court a précédé parfois l’âge du bronze.

On pourrait multiplier facilement les applications de l’espèce de loi qui vient d’être indiquée, de même qu’il serait facile d’y noter maintes exceptions : il ne me paraît pas certain ni probable, par exemple, que l’homme ou l’anthropoïde primitif se soit servi d’os longs avant de faire usage du bâton ; et, s’il est vrai que l’homme a bâti des maisons en bois avant de les bâtir en pierre, puis en fer, il n’est pas moins démontré qu’il a commencé par habiter des grottes qu’assurement il clôturait par des murs grossiers longtemps avant de savoir construire une hutte. Mais, dans leur ensemble, les séries dont il s’agit sont conformes aux données archéologiques et révèlent un véritable versant de la préhistoire et de l’histoire. Cette pente générale peut-elle être remontée, et y a-t-il lieu de penser qu’elle l’a été ou le sera ? Évidemment, non. Si quelque catastrophe engloutissait tous les secrets de la civilisation, l’homme, retombé brusquement au bas de son échelle, se remettrait à la gravir, mais on ne le verra point, en vertu d’un déclin continu, la redescendre échelon par échelon. Si la métallurgie moderne se perd jamais, elle ne sera point remplacée par un retour au bronze des palafittes, puis au silex poli, puis au silex éclaté, puis au bâton de l’orang-outang. jamais on n’abandonnera le fusil pour revenir à l’arbalète, et à l’arc, puis à la massue d’Hercule. Par paresse d’esprit, par assoupissement intellectuel dû à l’appauvrissement ou à l’excès même du bien-être, le civilisé déchu pourra bien oublier ses sciences supérieures, mais il retiendra toujours les secrets de fabrication raffinée qui en sont l’application industrielle et dont il continuera à vanter l’utilité. Il y aura des photographes longtemps après qu’il n’y aura plus de chimistes. Cette paresse dont je parle, après tout, n’est, sous un autre nom, que le mobile même du progrès, la tendance par laquelle s’explique l’évolution économique tout entière, à produire avec un effort donné un effet plus grand, ou, avec un effort moindre, un effet donné. En tant qu’opérées sous l’empire de ce mobile, toutes les transformations économiques sont ce qu’il y a de plus téléologique, c’est-à-dire de plus logique, et leur suite comme leur irréversibilité se justifie par là.

Le transformisme économique peut être envisagé par bien des côtés et présenté, par conséquent, autant de séries unilinéaires ou multilinéaires d’états successifs, qui toutes se prêtent à des formules, parmi lesquelles la précédente, relative à l’origine des substances et des forces employées par l’industrie, n’est qu’une des plus singulières de prime abord, mais non assurément des plus exactes ni des plus profondes. On a jugé plus important, mais à tort, je crois, un ordre soi-disant historique de culture des divers terrains, qui a été formulé par Ricardo à son point de vue spécial, et qui peut être étendu à l’industrie tout entière. Cet ordre, qui irait nécessairement des terres les plus fertiles aux moins fertiles, serait irréversible. Après avoir été longtemps répétée comme un dogme, cette prétendue loi a été contredite par Carey, suivant qui c’est dans l’ordre précisément inverse qu’aurait lieu le défrichement des terres, les plus fertiles étant au début, comme le dit M. Gide, « celles qui, en raison même de leur fécondité sont les plus difficiles à défricher : végétation exubérante, forêts gigantesques, marais, miasmes et fièvres. » En réalité, Ricardo et Carey ont tort et raison à la fois, tous deux conformément à la loi du moindre effort et du plus grand effet ; mais l’ordre indiqué par Carey se vérifie plutôt dans les pays neufs, celui de Ricardo dans les vieux continents. Est-ce à dire qu’il y ait là opposition sérielle ? Non, ni l’une ni l’autre de ces deux formules ne s’applique avec un degré notable d’approximation, et le problème est plus complexe qu’elles ne le laissent supposer. C’est en raison de leur degré de sécurité, de protection efficace, c’est-à-dire de leur proximité d’une ville, d’un château fort, d’un monastère, que certaines terres ont été défrichées et cultivées avant certaines autres, à degré de fertilité égal. Or, a ce point de vue, les accidents historiques de la victoire et de la défaite jouent un rôle immense, et, assez souvent, le plus souvent même, les lieux élevés étant les plus forts militairement, il doit arriver que les plateaux ou les pentes des collines, quoique peu fertiles, soient, même sur les vieux continents, cultives avant les terres basses et grasses. L’influence de la fertilité et celle de la sécurité se balancent donc fréquemment et donnent une résultante des plus variables.


Il en est des emplacements successifs de l’industrie comme de ceux de l’agriculture. L’industrie va-t-elle toujours des endroits les plus productifs aux moins productifs, comme il arrive, ce semble, pour les mines, dont les plus superficielles et les plus rémunératrices sont exploitées avant les plus profondes ? Oui, mais dans le rayon des pays où l’on jouit de la protection des lois, car des mines moins riches dans un pays plus sûr sont préférées à des mines plus riches dans une région mal protégée. En outre, les emplacements industriels les plus productifs et les plus sûrs sont choisis parmi tous les emplacements que l’on connaît. Mais la science, le flair, le hasard, peuvent faire connaître un emplacement nouveau, un gisement métallifère par exemple, à la fois supérieur en richesse et en sécurité à tous ceux qui sont déjà connus : c’est le cas de beaucoup de mines d’or ou d’argent. Il dépend aussi d’une invention, qui transforme une industrie par l’ introduction d’une machine ou d’un nouveau procédé, de rendre très avantageux un emplacement jusque-là sacrifié et d’annihiler les avantages d’une situation auparavant privilégiée. La découverte d’un gisement de phosphate, d’un nouveau mode de culture, ou, ce qui revient au même, l’importation d’une nouvelle plante, d’un nouveau plant de vigne américain, d’un nouvel engrais, suffit pareillement à bouleverser et intervertir la valeur relative des terrains.



IV[modifier]

L’ordre d’apparition des inventions et des découvertes : voilà, au fond, la cause principale, ou l’une des deux principales causes, d’où découlent toutes les séries déroulées par l’évolution économique[9], non seulement celles qui précèdent, mais bien d’autres, et de plus importantes, concernant les transformations internes de chaque industrie, le passage de la petite à la moyenne et à la grande, l’agrandissement incessant des marchés et des débouchés, l’extension du crédit, l’accroissement du capital, etc. La richesse humaine est fille du génie humain. Or, quel est l’ordre dans lequel se succèdent les manifestations scientifiques et industrielles de ce génie ? C’est un ordre à la fois accidentel et rationnel, multiforme et règle, capricieux et convergent, qui, comme l’arbre généalogique des espèces vivantes, aux ramifications touffues et non sans des régressions partielles, est, dans son ensemble, aussi essentiellement irréversible qu’essentiellement pittoresque et variable. Il ne faut donc pas s’étonner si les séries économiques qui en dérivent offrent au même degré, malgré des rétrogradations de détail, les mêmes caractères d’irréversibilité et de variabilité essentielles[10].

Encore ici faut-il faire des distinctions, car la série des découvertes et des inventions est de deux sortes : une accumulation ou une substitution. La série historique des théorèmes de géométrie, du premier au dernier, du plus simple au plus complique, est leur accumulation graduelle ; la série des systèmes de philosophie ou des hypothèses de l’ancienne chimie, ou des cultes religieux, est la substitution des uns aux autres. On peut regarder une machine moderne, telle que la locomotive, comme accumulant et synthétisant en elle des machines plus simples et successivement apparues dans le passé : la machine à vapeur, la voiture suspendue, le char, le rail, le piston, la roue, etc. Elle ne s’est pas substituée à ces antiques inventions, elle s’y est ajoutée. Il se peut donc fort bien que celles-ci lui survivent si elle vient à n’être plus fabriquée, ce qui ne veut pas dire qu’elles lui auront succédé. On aurait beau dans l’avenir faire en voiture suspendue, puis en char ou en charrette même, les grands voyages qui s’exécutent maintenant en chemin de fer, il n’y aurait pas là à proprement parler réversion. Mais une machine peut être aussi regardée comme se substituant à d’autres machines qui, comme elles, accumulaient et synthétisaient, seulement d’une autre manière, des inventions antérieures : en ce sens, la locomotive s’est certainement substituée à la diligence et à la chaise de poste. Si quelque catastrophe sociale frappait de paralysie l’industrie des chemins de fer, qui suppose une sécurité vaste et profonde, verrait-on reparaître les diligences précisément et les chaises de poste ? C’est possible, parce qu’ici l’idée de revenir à un procède si simple s’offrirait d’elle-même. Il est plus probable cependant qu’on inventerait autre chose. Et il est certain que, lorsqu’un procède en même temps plus simple et meilleur, tel que la lampe à pétrole, s’est substitué, comme il arrive souvent, à un procédé moins bon et moins simple, à la lampe modérateur ou à la lampe Carcel, on ne reviendra jamais en arrière. On n’abandonnera pas le télégraphe électrique pour revenir au télégraphe aérien. De même, quand une vérité relativement simple, comme il arrive plus souvent encore, se substitue à une erreur compliquée (le système de Newton au système de Ptolémée, la cosmogonie scientifique à une cosmogonie mythologique), il est inadmissible, il est contraire à la loi du moindre effort[11], que l’esprit humain rétrograde à cet égard. Mais, si une erreur simple et claire, telle que certains dogmes ou certaines idées métaphysiques, a été péniblement délogée des esprits par une vérité scientifique obscure et enchevêtrée, la rétrogradation n’a rien d’invraisemblable.

Après l’ordre d’apparition des découvertes et des inventions, la seconde cause principale de l’évolution économique, c’est l’ordre de leur propagation successive parmi les hommes. J’ai dit dans mes Lots de l’Imitation, et je n’y reviendrai pas, comment elles se propagent suivant certaines pentes générales qui favorisent la diffusion imitative des unes au détriment des autres, toutes aspirant d’ailleurs à une progression géométrique et s’alliant ou se combattant pour la conquête. On les voit notamment se répandre de haut en bas de la nation, soit de l’élite aristocratique aux couches moyennes et populaires, soit des capitales aux grandes et petites villes et aux campagnes ; et on voit, dans le groupe fraternel des nations d’une même civilisation chrétienne, islamique, bouddhique, une nation donner toujours le ton aux autres, qui reçoivent plus d’exemples d’elle qu’elles ne lui offrent de modèles. C’est en vertu de cette loi que, comme l’a remarqué Roscher, la production industrielle, chez les Anciens, a débuté par les industries de luxe, et qu’il en a été de même dans les temps modernes, où les manufactures répondant à des besoins aristocratiques ont précédé les fabriques et les usines consacrées à des articles de première nécessité. — J’ai cru montrer aussi que l’exercice de l’imitation conformément à ses lois, le croisement et l’élargissement continuels des exemples, l’alternance de l’imitation-mode et de l’imitation-coutume, avaient pour résultat nécessaire d’agrandir continuellement le champ social, d’abord réduit à la famille ou au clan, puis à la cité, puis à une petite nation, et étendu enfin à une fédération ou à un vaste Empire, sinon à toute l’humanité[12]. C’est toujours dans des enclos, il est vrai, que la civilisation fleurit depuis ses plus humbles jusqu’à ses plus hautes fleurs, en vertu du penchant de l’homme à se recueillir finalement dans l’imitation-coutume, dans l’imitation héréditaire, harmonie du social et du vital ; mais c’est dans des enclos dont les murs se renversent de temps en temps et ne se redressent qu’en se reculant d’âge en âge. On n’a pas eu tort de dire qu’après s’être resserrée dans un bassin de fleuve, elle s’était déployée ensuite dans le bassin d’une mer intérieure, et qu’elle aspirait maintenant à embrasser plusieurs océans. Ce caractère successivement fluviatile, méditerranéen, océanique de la civilisation, s’explique parfaitement d’après ce que nous venons de dire. — Je me borne à constater que les séries imposées par les lois de l’imitation sont, autant et plus nettement encore que les séries, produites par les lois de l’invention, irréversibles.



V[modifier]

Le rapport de l’ordre au progrès dans nos sociétés, si l’on admet que le premier est pour le second, est propre à confirmer la subordination de l’opposition à la variation. L’ordre, en effet, la conservation sociale, provient souvent d’un balancement ou d’un équilibre de tendances contraires, d’où résulte la constance des moyennes statistiques ; le progrès, au contraire, l’accumulation des initiatives réussies et d’accord entre elles, a pour cause une série de forces dissymétriques. Une remarque très juste et très profonde de Stuart Mill me semble venir à l’appui de cette vue. « Quoique, dit-il dans sa logique, les variétés de caractères existant entre les individus ordinaires se neutralisent réciproquement, quand on les considère sur une vaste échelle, les individualités hors ligne ne se neutralisent pas. On n’a pas vu un autre Thémistocle, un autre Luther, un autre Jules César, ayant avec des facultés égales des dispositions contraires, contrebalancer exactement les Thémistocle, les Luther, les César antérieurs et les empêcher de produire un effet permanent. »

Entendons-nous bien sur ce point, car l’observation de Mill exige un petit commentaire qui la rectifie. S’il n’est pas vrai qu’il apparaisse des anti-César et des anti-Luther, il ne l’est pas davantage qu’il y ait des anti-Pierre ou des anti-Paul quelconques ; jamais le contraire d’un individu, pris dans son ensemble caractéristique, ne se réalise. Ce qui se produit, c’est le contraire de chacun des traits particuliers et élémentaires dont se compose une personne individuelle : si ce caractère diffère en plus de la moyenne de la race, on peut être sûr qu’un autre individu présente le même caractère en moins : à tel excès de taille, de mémoire, de volonté, etc., s’oppose tel défaut correspondant. Et il en est des plus grands hommes à cet égard comme des plus petits. Seulement, et c’est une différence très importante, tandis que les variétés symétriquement opposées des individus ordinaires, imitatifs, présentant de faibles différences en plus et en moins, s’écartant peu de la moyenne, peuvent être toutes utilisées dans la vie sociale, et, en réalité, trouvent toutes leur emploi dans une société bien ordonnée, les variétés extrêmes, dont l’écart est très grand, ne sauraient jouer des rôles sociaux équivalents. Ces variétés extrêmes, en effet, sont, d’une part, les aptitudes éminentes, les dons exceptionnels, des hommes de génie ou des héros, d’autre part les infirmités intellectuelles ou morales des fous et des scélérats. Aussi n’y a-t-il aucune symétrie à établir entre les premiers, qui remplissent le monde de leur gloire et du rayonnement de leurs exemples, et les seconds, qui peuplent nos prisons ou nos asiles d’aliénés.

Ainsi, l’évolution progressive, qui n’est ni réversible ni semblable d’une civilisation à une autre, s’opère par une suite d’anomalies individuelles dont les contraires ne jouent aucun rôle social et ne parviennent jamais à les neutraliser. Et, quand ces anomalies heureuses ont émis des initiatives fécondes, le rayonnement imitatif de celles-ci se répand parmi les individualités dites ordinaires, c’est-à-dire présentant des caractères moins tranchés - non moins précieux ni moins personnels pour cela - et se conserve grâce, en partie, au balancement symétrique des variétés faibles incarnées dans ces individus. Par la variation dissymétrique se créent les nouveautés, par l’opposition elles se conservent. Le progrès est dû à la rupture intermittente d’un équilibre conservateur.

Qu’on me permette ici d’ouvrir une parenthèse.

La question du rôle des grands hommes, à propos de laquelle Stuart Mill fait la remarque citée plus haut, est d’ordinaire fort mal posée : on demande si c’est par des causes générales ou par des causes individuelles que les faits sociaux sont produits. Mais, je vous prie, qu’est-ce que les causes générales elles-mêmes, si ce n’est des groupes et des amas de causes individuelles ? Qu’est-ce que « l’esprit d’une époque » ou « le génie d’un peuple », si ce n’est l’ensemble des idées et des tendances inhérentes à chacun des individus qui vivent à cette époque, qui composent ce peuple ? On doit donc opposer non pas les causes générales aux causes individuelles, mais les causes individuelles isolées, ut singulæ, aux causes individuelles rassemblées, groupées, agissant en masse. Seulement, en postulant ce groupement, on ne s’aperçoit pas qu’on élude la question majeure et préalable, qui est de savoir comment il s’est formé, comment cette similitude de tant d’individus divers, sous des rapports si particuliers d’idées et de besoins, s’est produite en tel siècle et en telle nation, non ailleurs ni en d’autres temps. Et c’est à cette question que je me suis surtout efforcé de répondre.

Or cette réponse montre la part prépondérante et nécessaire qui appartient aux inventeurs, aux initiateurs, aux novateurs, — lesquels ne sont pas toujours de grands hommes, il est vrai, mais le sont assez souvent, — dans la production de ces similitudes précises, caractéristiques, vraiment sociales, dues à l’imitation. Ceux qui nient en cela l’influence efficace des grands hommes, ceux qui les considèrent comme une simple expression inerte et passive des besoins et des idées de leur milieu (comme si l’existence de ces besoins et de ces idées généralises dans ce milieu pouvait se comprendre autrement que par une accumulation de grandes initiatives dans le passé) peuvent être compares aux psychologues qui regardent la conscience et la volonté comme un épiphénomène, une superfétation des phénomènes physiologiques, dont le sentir et le vouloir ne seraient que la traduction pure et simple.

Or cette comparaison même est trop avantageuse aux sociologues dont il s’agit. Car, en réalité, il est très vrai que la conscience et la volonté sont, en un sens, de simples moyens d’expression et de concentration puissante des énergies vitales, sans lesquelles elles ne seraient rien ; mais les grands hommes seraient quelque chose, ils seraient même tout ce qu’ils sont, individuellement, sans l’appui et l’écho de la société, quoique, dans ce cas, ils fussent réduits à l’impuissance d’agir.

Aussi faut-il louer Stuart Mill, entre autres marques qu’il a données de sa supériorité pénétrante, d’avoir prêté sa ferme et forte adhésion à la thèse de l’efficacité éminente des grands hommes. Il critique à cet égard Macaulay. Et, de fait, on peut s’étonner qu’un historien, un historien anglais surtout, ait pu méconnaître le fait d’initiatives tout individuelles ayant eu sur le développement social une influence prolongée et toujours croissante. Il n’en est peut-être pas de meilleur exemple historique que l’entreprise de Guillaume le Conquérant. Quelle raison a-t-on de penser que, si Guillaume n’eût pas songé à conquérir l’Angleterre, ce projet eût été repris plus tard et exécuté ? Pas la moindre. Mais, dans cette hypothèse, que devient l’histoire d’Angleterre ? Que devient l’empire britannique de nos jours, le déluge anglais à la surface de la planète ?

Stuart Mill, cependant, me semble s’être abusé sur un point : il estime que, plus la civilisation progresse, et plus s’amoindrit la part de l’action personnelle dans sa direction. « Bien que le cours des choses, dit-il, ne cesse jamais d’être susceptible d’altération, tant par l’effet d’accidents que par celui de qualités personnelles, la prépondérance croissante de l’action collective de l’espèce sur toutes les causes moindres tend constamment à pousser l’évolution générale de la race dans une direction qui dévie de moins en moins d’une route certaine et déterminée d’avance. » Remarquons qu’alors même qu’il en serait ainsi, ce fait même, la difficulté croissante pour un individu de dévier le courant de l’impulsion collective des idées et des desseins, attesterait l’action décisive des individus marquants dont les innovations accumulées et propagées dans le passé ont creusé le lit de ce courant. Mais ajoutons que, si ce courant, né et grossi de l’imitation des inventions anciennes, est rendu de plus en plus fort par l’extension imitative du champ social, en revanche les ressources mises à la portée des gouvernants ou des hommes influents d’à présent qui songeraient à le dévier, à le canaliser, sont de plus en plus puissantes. Certes, pour remuer les masses d’aujourd’hui, qui se comptent par centaines de millions dans le monde européen, pour susciter en elles un élan révolutionnaire qui les porte, par exemple, vers un essai général de collectivisme, il faut une force immense. Mais la presse est cette force. Est-il certain d’ailleurs que, pour imprimer à nos nations européennes cette déviation incalculable de leurs destinées, il faille plus d’énergie qu’il n’en a fallu aux Pierre l’Ermite du Moyen Âge pour lancer l’aventure des Croisades ? N’oublions pas que, plus les peuples s’intellectualisent ou se civilisent, et plus ils deviennent instables, mobiles, désireux de changement. Il devient donc de plus en plus aisé de les détourner de leur voie soi-disant « tracée d’avance ». Mais hâtons-nous de fermer cette parenthèse.

— Stuart Mill paraît croire, dans sa Logique, que la sociologie n’a à choisir qu’entre deux hypothèses fondamentales : celle d’un changement circulaire, périodique, des sociétés, revenant sur lui-même à la façon des ricorsi de Vico, et celle d’une trajectoire en quelque sorte hyperbolique ou parabolique des phénomènes sociaux, conformément à l’idée du Progrès indéfini esquissée par Condorcet, développée par Auguste Comte. Mais il y a d’autres conceptions possibles. La seconde suppose arbitrairement qu’une seule Évolution sociale existe, formée par l’ensemble de toutes les sociétés, qui jouent ou aspirent à jouer chacune un rôle dans ce grand Drame, dans cet unique et immense Mystère. On peut croire à la multiplicité, à la variété, à l’indépendance des tragédies historiques jouées ou jouables. On peut, d’autre part, tout en rejetant l’idée du Progrès indéfini, soit unique, soit multiple, ne pas accepter celle d’un cycle réversible des faits sociaux. Rien n’interdit de conjecturer que, par des chemins parallèles ou divergents, semblables ou dissemblables, les sociétés tendent, non à un état adulte suivi d’une période fatale de vieillesse et de mort, inverse de leur naissance et de leur croissance, mais bien à un équilibre mobile et susceptible en soi de durer et de varier indéfiniment, quoique, en fait, il périsse le plus souvent de mort violente, et même doive toujours, un jour ou l’autre, rencontrer un obstacle majeur à la prolongation de sa durée. Aussi, le point de vue de Mill demande a être élargi. Il y a, non pas deux, mais au moins sept hypothèses possibles ou concevables :

1˚ Celle d’évolutions sociales multiples mais semblables, suivies de dissolutions inverses ;

2˚ Celle d’évolutions sociales multiples et différentes, suivies de dissolutions inverses ;

3˚ Celle d’évolutions sociales multiples, soit semblables, soit différentes, aboutissant à un équilibre stable et mobile ;

4˚ Celle d’évolutions sociales multiples, indéfiniment progressives ;

5˚ Celle d’une Évolution sociale unique, indéfiniment progressive

6˚ Celle d’une Évolution sociale unique, aboutissant à un équilibre stable et mobile ;

7˚ Celle d’une Évolution sociale unique, suivie d’une dissolution inverse.

Quelles sont celles de ces conceptions qu’il convient d’éliminer ? Toutes, je crois, sauf la troisième.


VI[modifier]

Les oppositions quantitatives des sociétés méritent qu’on s’y arrête un moment. Simultanées ou successives, symétriques ou rythmiques, rythmiques surtout, elles ont une réalité et une importance qu’il s’agit de bien définir et délimiter. Quelles sont, d’abord, les quantités sociales ? Quelle est leur nature et leur relation avec les quantités psychologiques des êtres sociaux et les quantités physiques dont ils disposent ? Sous quelque aspect qu’on la considère, une société laisse apercevoir facilement des choses qui augmentent ou diminuent, des hausses ou des baisses, parmi lesquelles il en est un petit nombre seulement que la statistique parvient à mesurer ; ce qui ne veut pas dire que celles-ci soient des quantités plus pures ou plus réelles que les autres. Leur privilège de mesurabilité leur vient le plus souvent de quelque signe extérieur et commodément saisissable qui les désigne au calcul, en dépit de leur homogénéité insuffisante, tandis que d’autres, bien plus homogènes, mais moins visibles, échappent aux calculateurs.

La population progresse ou décroît ; une religion gagne ou perd des fidèles ; un parti politique des adhérents. Une langue est parlée par un nombre croissant ou décroissant d’individus. L’enseignement primaire, secondaire, supérieur, se répand ou décline. La production, la consommation d’une denrée, d’une étoffe, d’un article industriel quelconque, augmente ou diminue[13]. Un vice, tel que l’ivrognerie ou l’alcoolisme, une espèce de crime, tel que l’attentat à la pudeur sur des enfants, se propage ou se raréfie. Voilà bien des choses qu’on peut appeler des grandeurs, puisqu’elles sont susceptibles d’augmentation et de diminution, mesurées par la statistique ; et il en est une foule d’autres qui, sans être mesurables statistiquement, ne sont pas moins certaines. Mais ce sont là des grandeurs dérivées et complexes, où le physique et le vital se mêlent au social ainsi que l’hétérogène à l’homogène, et il importe de dégager ce qu’il y a en elles de vraiment quantitatif et de vraiment social. Dirons-nous que ce quelque chose est l’une ou l’autre des deux quantités psychologiques que nous connaissons, la croyance et le désir ? Non ; car, bien que ces deux quantités psychologiques se rencontrent toujours combinées et sommées dans les quantités sociales, celles-ci s’en distinguent profondément, précisément parce qu’elles en dérivent et qu’elles en sont l’addition et la combinaison : l’addition, grâce à la propagation imitative, la combinaison, grâce à la logique. Ce n’est pas même, à proprement parler, remarquons-le, parce qu’il existe des quantités psychologiques, qu’il existe des quantités sociales ; mais c’est parce qu’il existe des choses mentales, soit quantitatives, soit qualitatives même, qui se répètent, et s’additionnent en se répétant. Alors même que tout serait affectif et sensationnel en chacun de nous, sans rien d’homogène, il suffirait à nos cerveaux de s’entre-refléter, de se communiquer les uns aux autres leurs états d’âme, pour que la propagation imitative de chacun de ces états devint une grandeur exprimable en nombres, croissant ou décroissant régulièrement. Au fond, sommes-nous jamais sûrs, même en physique, que sous les quantités mesurées par nous, intensité d’une lumière ou hauteur d’un son, ne se dissimulent pas des réalités compliquées, pittoresques, mais plus ou moins semblables et répétées en nombres toujours si élevés, que leur discontinuité réelle prend un faux air de continuité ? En chimie, il est bien probable que les éléments d’une substance sont de petites individualités différentes, mais semblables par quelques côtés, sous lesquels nous les envisageons quand nous donnons le nom de quantité à leur groupe, à leur masse.

Il en est de même des hommes. La statistique les dénombre, en tant que semblables comme français, comme anglais, comme russes, ou comme agriculteurs, comme commerçants, comme industriels, ou comme récidivistes criminels ou correctionnels. Dans ces divers dénombrements, la statistique manie des quantités vraiment sociales. Mais, si elle dénombre pêle-mêle des Français, des Chinois, des Polynésiens, des nègres, ou si elle n’a égard qu’à la race dans le sens physiologique et non ethnique du mot, sans distinction des nationalités, des classes, des cultes, des professions, elle n’envisage les hommes que par le côté de leurs similitudes vitales, et ce sont alors des quantités vitales, non sociales, qu’elle étudie.

Ajoutons une remarque essentielle. Si la similitude des êtres ou des phénomènes est ce qui permet de les nombrer et de les traiter comme des grandeurs, les nombres ainsi obtenus auront une tout autre signification suivant que cette similitude aura été fortuite, produite par la rencontre non cherchée de causes différentes, ou qu’elle aura été l’effet direct et en quelque sorte intentionnel d’une même cause, telle que l’élasticité, cause de la répétition des ondes lumineuses ou sonores, la génération, cause de la répétition héréditaire des phénomènes vivants, ou la sympathie[14], cause de la répétition imitative des actes et des pensées, des sentiments d’autrui. Dans le premier cas, le nombre n’exprime qu’un groupement subjectif ; mais dans le second, il saisit une réalité objective distincte des unités dont il se compose. Ainsi, quand un physicien nous donne le chiffre des ondulations lumineuses par seconde dans un même rayon parti d’un même foyer, ou le chiffre des ondulations sonores par seconde émanées d’une même corde ou d’un même tuyau d’orgue, il sait que ce nombre optique, la couleur, ou ce nombre acoustique, la note, ne sont pas de pures entités. De même, quand Malthus et Darwin parlent de la progression géométrique du nombre des individus d’une espèce vivante non entravée par la concurrence d’espèces voisines, ils savent bien que ce nombre spécifique, tout hypothétique qu’il est, est réel au plus haut point. Et, pareillement, quand une idée nouvelle, telle que le marxisme ou l’anarchisme, quand une passion nouvelle, telle que la passion de la locomotion pour la locomotion, ou celle du changement pour le changement, de la révolution pour la révolution, a été lancée par quelques grands théoriciens, mécaniciens ou Politiciens, nul ne doute que les progrès de sa propagation dans les masses populaires, le nombre de ses exemplaires projetés dans les têtes et dans les cœurs, ne soit une réalité sociale de premier ordre.

Qu’on ne vienne donc plus me reprocher, soit dit en passant - et je réponds à ce reproche une fois pour toutes - d’avoir absorbé la sociologie dans la psychologie parce que je ne me crois pas obligé, comme d’autres sociologues, pour faire à cette dernière venue des sciences un siège bien à elle, de lui refuser tout élément psychologique, et de la vider de toute substance pour rehausser son originalité. je n’ai pas eu à poursuivre cette pierre philosophale, la « chose sociale toute pure », pure et purgée, par hypothèse, de toute réalité individuelle. Il m’a suffi de voir qu’avec de l’individuel, avec du mental, les hommes rassemblés font du social, en vertu de leur sympathie animale et pré-sociale, et que la chose sociale est distincte des choses psychologiques, précisément parce qu’elle en est composée, parce qu’elle en est la synthèse non factice, l’union vraie, le nombre objectif et (ce que je n’ai pas encore montré) l’agrégat logique. Mais revenons.

Donc, il existerait ou pourrait exister des quantités sociales alors même qu’il n’en existerait pas de psychologiques ; et, de fait, avec la diffusion imitative de certaines prédilections esthétiques de l’oreille ou des yeux, les grands artistes créent des forces sociales tout aussi dignes du nom de forces, tout aussi capables de croître et de décroître avec régularité, que les énergies d’un être vivant. Mais il n’en est pas moins vrai que ce que les phénomènes psychologiques ont de quantitatif est de beaucoup ce qu’ils ont de plus aisément et rapidement communicable d’esprit à esprit, de plus reconnaissable comme identique chez tous les esprits, de plus propre à s’unir en unions logiques fécondes, fécondes en produits, appelés idées et besoins, qui se propagent et se combinent avec la même facilité, et ainsi de suite à l’infini. Il n’est rien de plus contagieux d’homme à homme que la foi, si ce n’est la passion. Les sensations ne le sont pas, et on n’est jamais sûr qu’elles se transmettent sans de fortes altérations : en passant d’un visuel à un auditif ou à un moteur une image se dénature. Dans une foule surexcitée, ce ne sont pas les sensations à proprement parler qui s’avivent mutuellement ; ce sont les croyances et les désirs, qui, par leur simple contact et leur conscience réciproque, en arrivent à s’exalter à tel point que leur total est plutôt leur produit que leur somme. Par suite, et si imparfaite que soit toujours l’expression mathématique de tels phénomènes, c’est surtout grâce aux courants de croyance et de désir qui circulent en eux, qu’il est légitime de nombrer les hommes, leurs actions ou leurs œuvres, et de prétendre par ces dénombrements mesurer des réalités sociales incontestables.



VII[modifier]

De là ces deux grandes quantités sociales, qu’on pourrait appeler la vérité et la valeur, dans le sens le plus large de ces deux mots, ou bien, en termes plus concrets, les lumières et les richesses. En cette dualité fondamentale[15], d’où découlent toutes les variétés de grandeurs mesurées ou non par les statisticiens, se reflète celle de la croyance et du désir, mais en s’y transfigurant. La sociologie n’est pas seulement de la psychologie agrandie, comme je l’ai dit ailleurs ; elle est avant tout de la psychologie extériorisée, supérieurement utilisée et transcendante. Les quantités sociales que je viens de nommer sont composées de quantités psychologiques, mais elles en diffèrent, d’abord parce qu’elles supposent et affirment l’homogénéité des croyances et des désirs des individus distincts dont elles sont le faisceau vivant ; ensuite, parce que ce qui les caractérise, c’est la communicabilité de ces croyances et de ces désirs de cerveau à cerveau. La vérité n’est pas autre chose. La quantité psychologique, c’est la croyance ou le désir en tant que passant ou susceptible de passer, dans le même individu, d’un groupe de sensations ou d’images à un autre groupe, sans s’altérer à fond. La quantité sociale, c’est la croyance ou le désir en tant que communiqué ou communicable d’un individu à d’autres individus sans changer de nature. En s’accumulant dans l’individu, la croyance devient conviction ; en se répandant et s’intensifiant dans les masses, elle prend le nom de vérité[16]. Ce nom est justifié si l’idée jugée vraie est non seulement la plus répandue, mais la plus apte à se répandre universellement en dépit de toutes les contradictions : car cette aptitude n’appartient qu’aux idées scientifiquement, expérimentalement démontrées. — Le désir d’une chose, en s’accumulant dans l’individu, devient besoin spécial de cette chose ; en se répandant au dehors dans un groupe de gens, il devient valeur de cette chose. Par la connaissance que chacun a que cette chose est désirée ou désirable par autrui, ou par le jugement que chacun porte sur l’aptitude de cette chose à satisfaire un désir de soi-même ou d’autrui, il s’opère ici une combinaison de croyance et de désir qui est essentielle, autant que la communicabilité de la croyance et du désir, à l’idée de valeur. Dans l’idée de vérité, il y a aussi, mais moins visiblement, une combinaison des deux quantités psychologiques ; une croyance n’est jugée vraie qu’autant qu’elle répond au moins à une curiosité de l’esprit, et même le plus souvent - s’il s’agit de « vérités » religieuses ou morales - à certaines aspirations élevées de la conscience, à certains besoins impérieux du cœur.

La vérité d’une idée, au sens social du mot, augmente dans la mesure où la foi en cette idée se répand dans un plus grand nombre d’esprits d’égale importance sociale et se fortifie en chacun d’eux. Elle diminue dans le cas inverse. La valeur, ou, pour parler plus exactement, l’utilité d’un produit augmente ou diminue dans la mesure où le désir de ce produit, ainsi que la foi en lui, se propage ou se resserre. Les lumières ne sont donc pas moins une quantité que les richesses. Comment se fait-il, cependant que l’on parle couramment du chiffre de la fortune publique, que l’on puisse évaluer à 200 milliards environ la richesse nationale de la France, et que personne n’ait songé à dresser, même avec le degré le plus lointain d’approximation, l’inventaire de la Vérité nationale, la statistique de ses accroissements ou de ses déchets ? Parce qu’il existe une mesure commune des richesses, la monnaie, et qu’il n’existe pas de mesure commune des connaissances. Mais pourquoi cette monnaie spirituelle n’existe-t-elle pas ? Parce que le besoin ne s’en est pas fait sentir ; car, à la différence des richesses, qui ne peuvent s’échanger que moyennant le sacrifice des unes aux autres, et qui, par suite, ont besoin d’un mètre sur lequel on s’accorde pour régler l’étendue de ce sacrifice, l’échange des connaissances est leur mutuelle addition, non leur mutuelle soustraction, excepté quand elles se contredisent ; mais alors il n’y a pas échange, il y a duel à mort, soit dans le champ clos de l’esprit individuel, soit sur les champs de bataille des luttes de sectes ou de partis et des guerres religieuses. Or, tandis que le progrès des richesses consiste à multiplier leurs échanges coûteux, le progrès des lumières consiste à raréfier ces duels dont je parle, autant qu’à multiplier les vérités échangeables gratuitement, susceptibles de s’additionner ensemble sans contradiction. Par vérité, on entend cet accord des connaissances entre elles, comme par utilité et valeur on entend l’adaptation des produits les uns aux autres - les uns aux autres, grâce à leur échange qui fait que chacun d’eux est approprié non seulement au besoin correspondant mais encore, en un sens différent, à tous les autres produits contre lesquels il s’échange. — À certains égards, cependant, il est vrai de dire que l’individu, entre deux hypothèses partiellement contradictoires, après une hésitation pacifique, comparable à un marchandage, opte souvent, échange l’une d’elles contre l’autre en renonçant à celle-ci ; et, même quand deux idées ne se contredisent en rien, ne sommes-nous pas obliges pour penser l’une de renoncer momentanément à penser l’autre, et, par conséquent, d’évaluer leur importance relative ? Oui, mais ce sont là des hésitations et des immolations tout individuelles, qui ne requièrent qu’un mètre tout individuel de la vérité, de la valeur intellectuelle, des idées. Si l’on ne pouvait apprendre d’autrui une connaissance nouvelle qu’à la condition d’en oublier une qu’on possède déjà et à s’en dessaisir en faveur d’autrui, alors on serait forcé d’inventer un mètre social de la vérité, de la crédibilité générale des idées, comme on en a imaginé un de l’utilité, de la désirabilité générale des produits.

C’est donc en raison de son caractère éminemment libéral, de sa supériorité évidente, que la Vérité, au sens où je l’entends, a été déchue du rang sociologique qui lui appartient, et qu’elle a joué dans les essais de construction de la science sociale un rôle si inférieur à celui de la valeur. Il ne s’est trouve personne, en effet, pour essayer de bâtir sur elle la sociologie tout entière, après que tant d’économistes ont cru pouvoir universaliser la notion de Valeur ou de Richesse, et systématiser sur ce seul fondement la science sociale, au risque de mutiler l’esprit humain. Pourtant il eut été facile de voir, malgré l’absence d’une monnaie spirituelle acceptée par tous, qu’il est permis d’embrasser sous un point de vue commun, de totaliser les connaissances quelconques des hommes, leurs idées les plus hétérogènes, religieuses, linguistiques, juridiques, scientifiques ou autres, envisagées par leur côté-croyance, et que cette synthèse est tout aussi légitime que celle des satisfactions quelconques du désir humain, alimentaires, amoureuses, luxueuses, militaires, industrielles, etc., considérées par leur côté-désir. Il est fâcheux qu’on ait négligé la première de ces deux généralisations et totalisations diversement utiles : elle eût pu suggérer des observations intéressantes, celle-ci, par exemple, que la part proportionnelle de la Vérité totale représentée par les divers grands domaines de l’activité mentale, langue, religion, sciences, Droit, varie considérablement d’un siècle à un autre, et que, chez les Anciens, le capital le plus important de vérité, de beaucoup le plus important, était de nature linguistique et religieuse, ce qui explique notamment le caractère tout grammatical des spéculations de la métaphysique grecque. La langue était le trésor magique où l’on fouillait pour trouver la clef de tous les problèmes, comme nous fouillons le sol pour savoir les secrets de la géologie. Chez les enfants, la langue conserve cette puissance de fascination et absorbe la plus grande proportion de la croyance, attachée au sens des mots.

Y aurait-il un sens à ces déplacements séculaires de la vérité majeure, tour à tour incarnée dans les mythes et les vers, dans les formules de Droit, dans les maximes morales, dans les règles de l’art ? Il le semble. Et, si l’on compare les deux synthèses que j’ai rapprochées, il semble aussi que le progrès des lumières précède le progrès des richesses plutôt qu’il ne le suit. Mais laissons ces questions.

La statistique sociale, j’ai cru le montrer ailleurs[17], ne doit jamais perdre de vue sa mission propre, qui est de mesurer le plus exactement possible, par tous les procédés directs ou indirects à sa portée, la propagation imitative d’une croyance ou d’un désir, d’une idée ou d’une espèce d’acte. Mais elle présente à cet égard de grandes lacunes, dont quelques-unes ne seront peut-être jamais comblées, et qui s’expliquent soit par l’inutilité pratique, apparente ou réelle, de certains enregistrements, soit par la difficulté pratique de les opérer. Il serait intéressant de chiffrer, de dix ans en dix ans, la hausse ou la baisse de la foi religieuse attestée par les entrées dans les divers temples, par le nombre des confessions et des communions. Il serait du plus haut intérêt, pareillement, d’avoir une bonne statistique de la librairie, qui nous renseignât, d’après le chiffre des exemplaires vendus, sur la hausse ou la baisse de la curiosité et de la faveur publiques à l’égard de telles ou telles classes de publications, romans, voyages, récits philosophiques, poésies, journaux de telle ou telle nuance. On apercevrait alors clairement les variations de l’esprit public et le sens de ses transformations. Mais des investigations aussi indiscrètes atteindraient difficilement leur but. — Il n’y a pas de statistique de la moralité, tandis que celle de la criminalité est déjà ancienne et minutieuse : c’est pour une autre raison, et pour une raison assez semblable, en somme, à celle qui explique l’absence d’une mesure commune des lumières. Si l’on ne tient pas registre des actes vertueux, c’est que leur enregistrement est moins nécessaire que celui des actes criminels ; et il l’est moins, ou a paru l’être, parce que la contagion des actes de vertu est moins à espérer que celle des crimes n’est à redouter, et qu’il est moins urgent, en tout cas, de récompenser les auteurs des bonnes actions pour pousser autrui à les imiter, que de punir les auteurs des mauvaises pour décourager leurs imitateurs éventuels. À l’appui de cette distinction, on peut invoquer cette observation de fait : la charité privée vaut mieux que la charité publique, tandis que la justice publique vaut mieux que la justice privée, la justice criminelle du moins.

Linguistiquement, la statistique ne nous fournit presque pas d’informations. Elle ne nous donne que des chiffres approximatifs sur le nombre de gens parlant français, allemand, anglais, espagnol. Elle devrait au moins, sur la frontière de langues contiguës et rivales, fonctionner soigneusement pour noter les empiétements d’un idiome sur l’autre. On verrait si c’est toujours le même qui empiète en plusieurs endroits différents, au nord comme au sud, à l’ouest comme à l’est ; ou bien si c’est tantôt l’un tantôt l’autre. Dans le premier cas, on aurait lieu de penser que cela tient à quelque avantage intrinsèque de l’idiome conquérant ; dans le second cas, à des influences extérieures. Mais nous reviendrons plus loin, à propos des oppositions dynamiques, sur ces batailles de langues. — En ce qui concerne chaque langue prise à part, si l’on pouvait noter et chiffrer jour par jour l’emploi de chaque mot, de chaque tournure de phrase, par chacun de ceux qui la parlent, on aurait en colonnes de chiffres, effrayantes de longueur à la vérité, le tableau le plus fidèle des transformations internes de l’idiome. Entre l’expression ancienne et l’expression nouvelle d’une même idée, on saurait les péripéties de leur lutte silencieuse, la vitesse d’accroissement de l’innovation et la rapidité de désuétude du terme archaïque. Mais, encore ici, c’est une opposition dynamique qui s’offre à nous comme cause d’une opposition quantitative, d’une baisse succédant à une hausse. Et cela ne doit pas nous surprendre : peut-être, au fond, en est-il toujours ainsi. Nous le verrons tout à l’heure.

La statistique de l’industrie et du commerce, sur laquelle roulent les instructives publications de l’Office du Travail et de plusieurs ministères, est traitée avec un grand luxe de détails, que nous vaut la passion actuelle des questions ouvrières. En ce qu’elle a de plus clair, elle nous démontre la propagation imitative, année par année, de chaque production industrielle ou de chaque consommation, ou d’un chômage (grèves) ou d’un salaire, c’est-à-dire la diffusion d’une opinion ou d’une résolution, d’une croyance ou d’un désir. En somme, l’idéal d’une statistique, ce serait de pouvoir remonter, en fait de religion et de science, de langage, comme en fait d’industrie, à l’origine de chaque innovation théorique ou pratique, de chaque découverte petite ou grande, ou de chaque invention petite ou grande, et de la suivre, à partir de son premier auteur jusqu’à nos jours, en traçant la courbe variable du nombre de ses adhérents, et en expliquant les variations de chacune de ces courbes par les variations semblables ou inverses d’une autre courbe ou de plusieurs autres.


VIII[modifier]

Après avoir démontré, défini, classe et explique les quantités sociales, nous avons à nous demander si les oppositions qu’elles nous présentent, leurs accroissements et leurs décroissements, sont symétriques ou non, quel est leur rôle, et quelle est la loi qui semble les régir. On paraît persuade généralement qu’en vertu d’une sorte de nécessite intérieure, tout ce qui a grandi jusqu’à un certain point tend de soi-même à s’abaisser, comme l’être vivant, après avoir gravi la colline de la vie, aspire, pense-t-on, à la redescendre. je ne croirai pas avoir perdu mon temps si je parviens à faire apercevoir le peu de fondement de ce préjugé populaire, adopté par la plupart des esprits systématiques, et d’autant plus irrésistible qu’il est plus irréfléchi. Mme de Sévigné, quand elle disait : « Racine passera comme le café » était certainement, comme tout le monde, abusée par le mirage de l’idée d’opposition. Elle se persuadait qu’un succès régulier et rapide devait nécessairement aboutir à une défaveur régulière et rapide aussi. Elle s’est trompée : après avoir longtemps grandi, le rayonnement littéraire de Racine a atteint son zénith où il se maintient, et où il ne donne pas le moindre signe d’affaiblissement, pas plus que la renommée de Shakespeare et de Corneille. Quant au café, son usage continue à se répandre en France, ainsi que celui du tabac, et il est peu probable, d’après l’exemple des peuples voisins, que ce tonique et ce narcotique, après avoir atteint une certaine limite, reviennent à reculons jusqu’à leur point de départ. Ils ne la dépasseront pas, voilà tout.

Une pierre tombe dans un lac, on voit les ondes circulaires s’étendre, se multiplier en s’élargissant, ne jamais revenir d’elles-mêmes sur elles-mêmes. Si elles rétrogradent, comme les ondes sonores de l’écho, c’est qu’elles ont heurté un obstacle avec force ou que l’expansion d’une autre série d’ondes les aura refoulées partiellement. — Une espèce, une race nouvelle de plantes naît quelque part, progresse peu à peu, et tend à progresser indéfiniment jusqu’à ce qu’elle ait rempli toute la région où sont circonscrites les conditions de son développement ; et cet équilibre stable, stable et mobile, est destiné par nature à durer toujours. Si cette espèce recule un jour et disparaît, c’est qu’une autre espèce rivale et hostile l’aura, en progressant à son tour, expulsée de sa patrie. Une espèce ne meurt pas, on la tue. — Une théorie, une machine, la théorie de la Sélection, par exemple, ou la bicyclette, apparaît un jour dans un cerveau humain, suscitant une foi nouvelle, un besoin nouveau, qui, comme elle, va se multipliant et se répandant et tend à se répandre sans fin ; et si cette théorie ou cette machine est refoulée un jour et disparaît, c’est qu’une conception plus puissante, une invention préférable, l’aura supplantée en fournissant une solution plus satisfaisante du même problème ou du même besoin. Le bicycle est mort ainsi, et la bicyclette à caoutchouc plein ou creux ; le « pneu » règne maintenant et régnera toujours si nul autre type de vélocipède ne parvient à refaire ce qu’il a fait, la conquête du monde.

Il ne faut donc pas mettre sur le même rang, symétriquement, les progressions et les régressions sociales, pas plus que naturelles. Une progression a sa cause interne ; une régression, quand elle a lieu, a une cause extérieure, qui est une autre progression ou d’autres progressions, et toute sa réalité consiste à être l’image renversée, et ordinairement très inexacte, de celles-ci. L’inverse n’a jamais lieu ou n’est qu’apparent et illusoire. La progression est le fait initial, normal, positif, essentiel ; la régression est le fait secondaire, anormal, négatif, accidentel.

Et cette thèse n’est pas sans portée. Appliquons-la, entre autres sujets, à la question de la population, l’une des plus poignantes pour la France à cette heure. Notre population a cessé d’augmenter, et tout le monde semble convaincu, en vertu du préjugé que je combats, qu’elle va inévitablement se mettre à décliner. Et je crois en effet qu’il est fort possible qu’elle décline, mais je dis qu’elle est poussée à croître par ses causes naturelles et aussi par des causes sociales en progression constante, telles que le désir de perpétuer son nom, sa foi, sa mémoire, ses traditions ; et qu’il a fallu, pour paralyser l’action de causes si fortes, la progression d’autres forces sociales, de certaines idées fausses, de certains besoins funestes, calculs d’égoïsme ou besoins de luxe[18], sur lesquels il est bien fâcheux que la statistique ne promène point sa lanterne sourde. Sans doute, j’avouerai que cette constatation n’est point une consolation suffisante ; mais est-il indifférent de savoir que le déclin prévu, et dont nous nous attristons d’avance, n’est point fatal, et que, s’il a lieu, il sera contraire à la nature des choses ? Au lieu, donc, de couver la pensée décourageante qu’il est vain de chercher à remonter un courant irréversible, nous croirons, nous saurons que la nature des choses combat pour nous, et que, si nous luttons, nous serons secondés par elle.

Les causes qui produisent les lumières et les richesses, et aussi bien la population, la santé, la vigueur, l’intelligence, le caractère, ont-elles une tendance à régresser après avoir progressé et par le fait même qu’elles ont progressé ? Voilà la question. Je réponds non. Je sais bien que beaucoup de peuples, après avoir eu une natalité abondante, des enfants robustes, des caractères énergiques, de la loyauté, de la moralité, de la prospérité, ont vu, à un tournant de l’histoire, l’ombre portée de quelque autre peuple, l’influence létifère de vices ou de luxes étrangers, de doctrines fatales, stériliser leurs mariages, énerver leur courage, paralyser leurs énergies. Mais ne pouvaient-ils absolument éviter ce contact funeste, qui les a tués ? La grande raison qu’on croit avoir ici de désespérer, c’est la décevante comparaison de la société avec l’individu vivant, je ne dis pas avec l’espèce vivante, comme nous l’avons vu. Ne semble-t-il pas qu’une même cause interne fasse vieillir l’individu après l’avoir fait grandir ? Eh bien, je ne suis pas même bien sur de cela, malgré l’apparente nécessité de la mort chez les être vivants supérieurs. Si nécessaire qu’elle puisse sembler en fait, la mort, même celle qui est appelée naturelle, est toujours, en droit, une chose contre nature, objet des protestations obstinées de tout l’être vivant jusqu’à son dernier souffle (sauf peut-être dans les dernières minutes de sa vie) et que la coalition de tous les autres phénomènes ambiants et hostiles, toujours victorieuse d’ailleurs un jour ou l’autre, rend seule inévitable. Mort violente, cela signifie mort causée par le choc d’un seul être ou d’un seul phénomène hostile ; mort naturelle, mort causée par une conspiration d’hostilités anonymes et de toutes parts environnantes. Mais, quand même il faudrait faire une exception pour l’individu vivant, faisons-la pour lui seul, et ne nous hâtons pas de généraliser sans motif la nécessité de la décrépitude et de la mort.

De cette tendance presque universelle des choses à progresser, non à régresser, à s’arrêter en un équilibre indéfini, non à rétrograder et à mourir, il suit que la régression, quand elle se produit, et elle ne se produit pas toujours, est d’ordinaire bien moins régulière que la progression correspondante, à laquelle presque jamais elle ne ressemble, comme le montrent souvent les courbes de la statistique. Regardez monter, en tout pays, les nombres ou s’expriment les impôts, les dettes publiques, les dépenses publiques, les effectifs militaires. Est-ce qu’il y a rien de plus tristement et régulièrement croissant ? Et voit-on jamais, en quel pays a-t-on vu, les impôts, les armées, les emprunts, diminuer avec une régularité pareille ? Ce qu’on voit, c’est, à certains moments, un krach financier ou militaire, la banqueroute, un désarmement de gré ou de force, brusque et général, tel que celui de 1815[19], après quoi une nouvelle progression, analogue à la précédente, commence à se faire jour et grandit bientôt. Ou bien, par hasard, un peu de sagesse s’impose aux gouvernements, et l’on ouvre une caisse d’amortissement, par exemple, qui fonctionne un certain temps, avec la plus grande peine du monde, car la « nature des choses », malheureusement, lui est très contraire ici.

Tantôt une progression lente et graduée est suivie d’une régression brusque et rapide ; c’est le cas de la plupart des fortunes particulières qui se détruisent, quand elles se détruisent (par la dissipation ou par le jeu), beaucoup plus vite qu’elles ne se sont formées (par l’épargne et le travail, ou même par une suite d’heureuses entreprises). Dans leur ensemble, elles vont s’accroissant avec lenteur, jusqu’à un effondrement général. — Tantôt, à une progression rapide succède une régression lente. En une cinquantaine d’années, au XVIe siècle, la richesse, la puissance, la gloire espagnoles ont atteint leur apogée ; et elles ont décliné pendant deux siècles. La foi chrétienne, en Irlande, en Bretagne, un peu partout, a progressé avec une vitesse incroyable depuis les premières prédications de ses apôtres jusqu’à son point culminant, où elle s’est maintenue pendant des siècles, et, quand elle a commence à s’affaiblir, parce que d’autres idées contradictoires ont commencé à s’y répandre, son déclin, entrecoupé de retours agressifs, a été et est toujours d’une remarquable lenteur. Je pourrais citer une foule d’autres exemples.

Ce défaut de similitude entre la progression et la régression tient à ce que celle-ci a pour cause non la progression correspondante, mais une progression ou des progressions étrangères, et, par suite, différentes, dont elle reproduit l’allure au rebours. Si la reculade, ou plutôt la déroute des diligences, après l’apparition des chemins de fer, a été beaucoup plus rapide que n’avait été leur développement antérieur, c’est qu’elle a été l’effet du développement des voles ferrées, qui a marché d’un pas tout autrement accélère que le leur. Si la foi religieuse, ou générale, se retire des masses et s’y affaiblit beaucoup moins vite qu’elle ne s’y est étendue et enracinée, si son reflux est beaucoup plus lent que ne l’avait été le débordement soudain de sa marée montante, c’est qu’il est dû à ce qu’il y a d’antireligieux dans les idées scientifiques ou philosophiques, dont la propagation dans les foules est tardigrade. Si la régression avait sa raison d’être unique ou principale dans la progression correspondante, c’est-à-dire si elle avait une cause intrinsèque, la dissemblance que je signale n’aurait pas lieu.

Il résulte de ce qui précède qu’une régression peut être aussi régulière qu’une progression, quand elle dépend d’une seule progression dont elle est la traduction retournée pour ainsi dire. Ainsi, la diminution de la consommation du seigle dans certains pays offre la même régularité, ou à peu près, que l’augmentation de celle du froment ; dans tout pays divisé en deux partis politiques seulement, la statistique électorale indique le caractère pareillement graduel des voix gagnées par l’un et perdues par l’autre ; d’après la statistique de la navigation, la marine à voiles a diminué en nombre de vaisseaux et en tonnage à peu près aussi régulièrement que la marine à vapeur augmentait ; la fabrication de l’acier par l’ancien procédé de la trempe a décru, à partir de la découverte Bessemer, aussi graduellement qu’a grandi l’aciération par ce procédé nouveau, etc. Mais ce cas est exceptionnel, parce qu’il suppose la prise à partie directe et complété d’une ancienne invention par une nouvelle, une lutte circonscrite entre ces deux adversaires et une lutte à mort, sans que nulle autre invention, ancienne ou nouvelle, intervienne au cours de ce combat singulier pour porter secours à celle qui est attaquée et l’aider à reprendre force ou à chercher refuge ailleurs. En général, une invention ancienne, déjà établie, n’est combattue que partiellement ; délogée de sa place, elle trouve autre part, après un exode plus ou moins agité, à refleurir ; ou bien elle se retranche, inexpugnable, et se cantonne dans une partie de son ancien domaine, comme l’art des copistes nonobstant l’imprimerie, ou la couture en dépit de la machine à coudre. En se cantonnant, elle regagne parfois en profondeur ce qu’elle a perdu en surface ; en se déplaçant (comme fera peut-être la foi religieuse, qui se déplace plutôt qu’elle ne décroît), elle rencontre de nouveaux alliés et de nouveaux agresseurs, et, secondée par les uns, contrariée par les autres, elle présente un cours accidenté que traduisent aux yeux les courbes pittoresques de la statistique, avec leurs montées, leurs plateaux et leurs descentes si irrégulièrement alternatifs[20]. En somme, même là où les conditions du duel à mort ci-dessus indiqué semblent se réaliser, ou à peu près, il est rare que la régression soit aussi régulière que la progression dont elle est la suite. On n’a pas fait de statistique à ce sujet, mais, je le demande, le travail des copistes a-t-il décru aussi régulièrement que celui des typographes a augmenté ? Le travail des couturières a-t-il décru aussi régulièrement qu’a augmenté celui de la machine à coudre ? Le travail des cochers a-t-il décru, si tant est qu’il ait décru, aussi régulièrement qu’a augmenté celui des conducteurs de locomotives ?



IX[modifier]

La question que nous traitons touche, on le voit, à celle, si débattue, de la concurrence que les machines font aux ouvriers, et notre solution peut n’être pas inutile à résoudre celle-ci ou à la mieux comprendre, ainsi que beaucoup d’autres problèmes économiques qui s’y rattachent. Ce qu’il importe de bien voir, c’est qu’une invention ancienne, représentée par les ouvriers qui incarnent son imitation, tend toujours à croître par elle-même, comme le besoin qui lui correspond dans le public, et que son heurt meurtrier ou blessant contre une invention nouvelle représentée par une machine, est réellement un pur accident au cours de ses destinées, un accident contre lequel il est naturel que cette invention ancienne, en possession légitime de son domaine, proteste de toutes ses forces, soutenue dans cette lutte par la « nature des choses » qui a fait le vouloir vivre et le vouloir croître universel. Il ne faut pas dire : « Ce métier perd chaque jour du terrain maintenant, comme autrefois il en gagnait ; après tout, l’un est aussi naturel que l’autre. » Non, la destination naturelle d’une industrie qui a son fondement dans la nature humaine, c’est de progresser ou de persister toujours : son refoulement est contre nature. Aussi est-ce à tort qu’on s’étonne de la voir se débattre avec frénésie et prolonger d’ordinaire son existence beaucoup plus que la supériorité souvent écrasante de sa rivale ne lui permettait raisonnablement de l’espérer, à moins que, de désespoir, affolée, elle ne se suicide pour ainsi dire, quand il lui restait encore des chances de vie et de succès.

On comprend, par des motifs analogues, les clameurs des ouvriers quand, par hasard, leurs salaires baissent ; car il est naturel que les salaires s’élèvent ou se maintiennent, et non qu’ils descendent, l’évolution sociale ayant pour effet d’augmenter ou de maintenir, jamais de diminuer, le nombre des besoins et des consommations imités d’autrui, de compliquer, non de simplifier les conditions du bien-être élémentaire. Voilà pourquoi, en vertu des lois de la propagation imitative, les salaires, quand ils décroissent, décroissent bien moins régulièrement et continûment qu’ils ne croissent, comme ils le font en vertu de leur tendance propre et à peu près irréversible. Au contraire, le taux de l’intérêt a une tendance incontestable, historiquement démontrée, à s’abaisser sans cesse jusqu’à un minimum d’où il n’est pas probable qu’il remonte jamais, s’il ne survient quelque grande catastrophe ou quelque afflux inouï d’inventions capitales, révolutionnaires de l’industrie ; mais cette baisse n’a que l’apparence d’une régression, elle est l’expression mathématique de véritables progressions, et je laisse le soin de le prouver à M. Paul Leroy-Beaulieu, qui, dans son grand traité d’économie politique, a fait toucher du doigt les vraies causes de cet abaissement séculaire et normalement nécessaire du revenu des capitaux : ces causes, en définitive, se réduisent à des propagations imitatives, notamment la productivité décroissante des inventions industrielles par suite de leur exploitation plus étendue et plus générale[21].

Le nombre des polices d’assurance, des livrets de caisse d’épargne, des membres des sociétés de secours mutuels, va toujours croissant, et il est à présumer qu’il s’arrêtera ; mais rétrogradera-t-il, et avec la même régularité ? C’est peu vraisemblable. Une panique générale peut, un beau jour, faire retirer tous les livrets à la fois, résilier toutes les polices d’assurance, dissoudre toutes les sociétés de secours mutuels ; mais, à moins que des procédés nouveaux n’apparaissent, propres à répondre aux mêmes besoins de sécurité ou de protection, et à les satisfaire d’une manière jugée préférable, on ne verra point ces procédés anciens tomber d’eux-mêmes, peu à peu et graduellement, en désuétude. Pourquoi ? pourra-t-on me demander. Parce que ceux qui seraient dans le cas d’avoir un livret de caisse d’épargne, notamment, ont à opter entre l’exemple de ceux qui ont suivi ce courant d’exemples et l’exemple de ceux qui s’en sont abstenus ; mais la non-imitation d’un fait, exemple négatif, est toujours bien moins contagieuse que son imitation. Aussi je suis bien disposé à penser que, si jamais on voit enfin les récidives criminelles diminuer, ou les divorces, ou les suicides, leur régression sera irrégulière, intermittente, capricieuse, et n’aura rien de la continuité frappante qui caractérise leur progression.

L’opulence a pour opposé l’indigence, et l’état zéro entre ces deux extrêmes est l’aisance, dont le niveau varie d’après les pays et les âges, mais qui, en moyenne, s’élève toujours. Une question anxieuse est de savoir quel est le rôle économique et social de cette séculaire opposition. Est-elle nécessaire ? Est-elle utile, et à quoi ? Remarquons qu’elle ne saurait être, rigoureusement, poussée à l’infini, que suivant l’une de ses branches, celle de l’indigence. Manquer de tout, c’est l’infini de la pauvreté et cet infini se réalise quelquefois, trop souvent. Tout posséder est un idéal que les milliardaires même n’atteignent pas. Mais, pratiquement, on peut dire que, lorsqu’ils ont trop de tout, la plénitude de la richesse et du luxe est réalisée, comme ailleurs la plénitude de la misère. L’homme, dans sa carrière économique, tend de l’infini de la misère à l’infini du luxe, et, si on lui supprimait la perspective de cet idéal, si on prétendait limiter ses vœux a un degré précis de bien-être, qui, en lui montrant une barrière, lui ferait naître le désir impérieux de la franchir ou la douleur de la savoir infranchissable, on amortirait son activité. Mais, d’autre part, quel scandale qu’un tel écart entre le plus pauvre et le plus riche, et comment se résigner à admettre que, nécessairement, inévitablement, il doit aller en grandissant au cours de la civilisation et de la richesse croissantes ![22] Cela ne se peut ; il est impossible que, dès le jour où il a été mesuré, où la vue de cette disproportion a saisi les consciences et révolté le sentiment civilisateur par excellence, le sentiment de la justice, cette inégalité ne s’atténue pas sans cesse, non, il est vrai, par une diminution des grandes fortunes, mais par l’élévation graduelle des fortunes moyennes et la suppression de la pauvreté.

Et il en sera ainsi nécessairement d’après nos principes, par suite des lois de la propagation imitative des inventions civilisatrices qui tendent à opérer le nivellement graduel des besoins et des ressources, combiné avec leur commune ascension.

En résumé, il n’est pas vrai que, dans le monde social au moins, au point de vue de la quantité comme à tout autre, le déclin soit la suite inévitable du progrès et que, lorsqu’il lui succède, il lui soit comparable. L’obsession de l’idée de symétrie entraîne, ici encore, l’esprit humain à de grandes erreurs, l’élite comme la foule. Stuart Mill a eu raison de le dire, le niveau normal pour tout homme est le plus haut point qu’il puisse atteindre. Monté sur son faîte relatif, il se peut qu’il en tombe, précipité et brisé, mais non qu’il en redescende échelon par échelon, comme il y est monté. Quand le praticien romain avait, de dignité en dignité, parcouru jusqu’au sommet le cursus honorum, la colère du prince pouvait l’envoyer dans un cachot, en exil, au supplice, mais a-t-il jamais reparcouru sa carrière en sens inverse ? Il en est de même des familles et des sociétés, groupes de familles ; il en est de même de toutes les choses humaines, considérées sous tous leurs aspects. Progresser ensemble, j’entends les survivantes, jusqu’à ce qu’elles soient parvenues à s’équilibrer, comme les astres d’un même système solaire, en une harmonie stable, thème et théâtre nécessaire de modulations, de variations indéfinies : voilà leur nature essentielle, contre laquelle des accidents, même fréquents, ne sauraient prévaloir.


X[modifier]

Les oppositions quantitatives, nous venons de le voir, sont produites, dans les sociétés comme ailleurs, par des oppositions dynamiques, par des luttes de forces. Toutes les fois qu’il y a une augmentation, c’est qu’il y a eu une victoire remportée par l’agent de la chose qui augmente ; il y a diminution dans le cas contraire. Arrivons maintenant à ces dernières oppositions, les plus importantes de toutes, surtout sous les formes qu’elles revêtent dans le monde social.

Une explication tragique de l’histoire par des combats de principes contraires ou par des contrastes violents a inspiré tous les essais spontanés de la sociologie populaire et religieuse. Je n’en citerai qu’un exemple, mais bien propre à montrer les conséquences sociales que peut avoir une opposition artificielle, accréditée par la religion : le gnosticisme nous le fournit.

Quand, aux IIe, et IIIe siècles de notre ère, le grand mélange des civilisations orientales et occidentales dans l’Empire romain suscita le besoin d’assimiler tout cela en une puissante synthèse, la pensée grecque, dialecticienne subtile, s’offrit pour la fusion de ces éléments hétérogènes. Alors le noyau des premiers dogmes chrétiens servit de ferment principal à cette fermentation, de levain à cette pâte. Le gnosticisme, avec ses différentes écoles, fut l’agent de cette élaboration. Dans son amalgame se sont rencontrés, avec les habitudes de l’esprit platonicien, les matériaux fournis par la pensée sémitique et la vie du Christ. Il est remarquable que, dans son vaste système, se révèlent à la fois un profond besoin d’universaliser la connaissance et un besoin non moins accusé de la symétriser, de la fonder sur des vis-à-vis de forces antagonistes. On y voit l’Esprit et la Matière s’opposer éternellement, et le monde résulter d’un choc de ces deux contraires. Aussi toute la vie cosmique est-elle suspendue à l’issue du long combat qui s’engage entre les puissances spirituelles et matérielles. Mais, grâce à l’intervention du Christ, les puissances spirituelles, peuvent, si elles luttent avec lui contre la matière par des rites sacrés, par la chasteté, par l’ascétisme le plus austère, parvenir à leur céleste affranchissement[23]. Et voilà pourquoi le christianisme, sorti en partie de ces spéculations gnostiques et retenant toujours quelque chose de cette origine, a outré si étrangement le mépris de la chair, flétri l’amour, et compromis de la sorte, inutilement, son empire sur les âmes. C’est parce qu’il a plu à la pensée spéculative des gnostiques, pour apaiser son besoin de symétrie, d’opposer la Matière et l’Esprit en un Duel éternel et imaginaire.

Il y a aussi une sociologie latente, éminemment manichéenne, chez les grands révolutionnaires, chez Rousseau et chez Robespierre comme chez Luther et Calvin, chez Proudhon, chez Karl Marx : pour eux tous, l’évolution historique se partage en états sataniques et en états divins, en incarnations sociales de l’enfer terrestre ou du paradis terrestre, de l’Iniquité et de la justice, prédestinés à se combattre éternellement. D’autre part, là où s’exprime cette vision utopique d’un avenir de félicité anarchique ou socialiste, qui succède et ressemble au rêve hébraïque du Messie, il n’est pas rare qu’elle suggère par symétrie la notion d’un âge d’or primitif. Les juifs croyaient tout ensemble au messianisme et à l’Eden, de même que Rousseau à la perfection de l’homme pré-social, et à celle de l’homme futur, conforme par hypothèse à ses enseignements. Même chez les sociologues les plus froids, cette tendance est très accusée. Hegel fonde toute sa philosophie de l’histoire sur l’opposition de l’Occident et de l’Orient qui a eu un succès si disproportionné à sa très minime part de vérité[24]. Entre les Aryens et les Sémites, Renan imagine une opposition non moins factice. L’Italien Ferrari, hégélien verveux, voit partout et toujours la vie de l’histoire naître du conflit entre une royauté et une république, couple éternel. Taine a eu le mérite, dans sa division tripartite des facteurs de l’histoire, d’échapper à cette obsession de l’idée de lutte. Le côté remarquable de la sociologie d’Auguste Comte, comme de celle de Bossuet, c’est aussi de concevoir l’histoire moins comme une bataille que comme une procession d’idées se déroulant suivant une série orientée et irréversible. Mais ce sont les économistes surtout qu’il faut louer d’avoir, dans leur sociologie prématurée et inconsciente, renoncé absolument à faire de la guerre le procédé essentiel de la dialectique sociale. Jamais le Dieu des combats n’a rencontré d’athées plus résolus. Seulement, comme pour mieux faire éclater l’empire de l’idée d’opposition sur ses plus grands adversaires, on les a vus, après avoir anathématisé la guerre, entonner des hymnes à la Concurrence, cette autre forme, bien atténuée, du conflit des volontés.

Malgré tout, la lutte des forces allait être remise à sa vraie place, quand le darwinisme est venu, puis l’odieuse guerre de 1870. Et partout, depuis lors, au milieu d’armements formidables, se sont dressés, dans les templa serena même de la science, des autels à la Discorde divinisée, au Massacre providentiel, à la Destruction créatrice, à Siva-Brahma, adoré à genoux comme le seul auteur de tous les progrès de la nature et de l’histoire. Lisez, par exemple, un des sociologues les plus récents, religieux pourtant et fils de la peu belliqueuse Angleterre, M. Kidd : vous le verrez dans son Évolution sociale, faire honneur à la fameuse bataille pour la vie du développement même de « l’altruisme » qui a pour résultat de l’adoucir ou de la supprimer. Réciproquement, il vous apprendra que tous les bons effets des sentiments de la justice, de la bienfaisance, de la pitié, largement répandus, consistent à permettre « au peuple, jusque-là tenu à l’écart, de prendre part au combat pour la vie ! » Ainsi, c’est la bataille qui aurait attendri les cœurs, et l’attendrissement des cœurs aurait rendu la bataille plus générale et plus grandiose ![25] Le darwinisme social n’a pas seulement justifié le militarisme, il en a fait une religion, source d’un mysticisme nouveau, d’un délire farouche. « Hors de la guerre point de salut ! », c’est la devise de cette école.

Il y a d’inoffensives erreurs, mais celle-là n’est pas du nombre. Il faut la combattre, puisque combat il y a ; ou plutôt il faut lui faire sa part de vérité, circonscrire l’utilité relative et subordonnée de la lutte sous toutes ses formes, distinguer entre ses formes, et interpréter comme il convient, là où elle apparaît, sa nécessité temporaire.

Il est certain que le monde social, sous tous ses aspects, fourmille de conflits ; mais les sociologues se sont trompés en n’y cherchant que de grandes oppositions volumineuses et peu nombreuses ; il y a, avant tout, dans la vie sociale habituelle, d’innombrables petites oppositions qui se posent et se résolvent à chaque instant et qui ont une tout autre importance que les batailles rangées, voire même que les débats parlementaires. Ce sont les duels logiques et téléologiques[26] à la suite desquels, entre deux expressions verbales, l’une ancienne, l’autre nouvelle, d’une même idée, le parleur choisit l’une d’elles, — ou, entre un rite ancien et un rite nouveau, le fidèle fait aussi son choix, — ou le fabricant entre un ancien et un nouveau procédé, — ou le consommateur entre un ancien et un nouvel article répondant au même usage - ou le plaideur entre deux voies juridiques d’engager son action, — ou l’honnête homme entre deux devoirs contraires qui le sollicitent à la fois, et le malfaiteur entre deux tentatives criminelles simultanées, — ou l’artiste entre deux styles, deux écoles, deux prosodies. Dans les transformations graduelles d’une langue, d’une religion, d’une industrie, d’un droit, d’une morale, d’un art, les duels de ce genre ont une efficacité incontestable[27]. Mais ce sont la des combats tout intérieurs, livrés et tranchés dans le champ clos du cerveau individuel. Reconnaîtrons-nous le même rôle aux luttes d’individu à individu, ou de groupe d’hommes à groupe d’hommes, qui ont lieu moins souvent, plus visiblement, sous la forme de discussion, de procès, de concurrence, de polémique, de guerre, et qui attendent, pour éclater, que les luttes précédentes soient résolues ?[28] Est-ce que ces conflits extérieurs, parfois sanglants, sont utiles aussi bien, et utiles de la même manière ? Et, s’ils ne le sont pas, est-il vrai pourtant qu’ils soient inévitables ? Enfin, est-ce qu’on ne s’est pas mépris en prêtant à ces duels logiques et téléologiques de toute nature, soit entre hommes, soit même dans le sein de chaque homme, une grande partie sinon la totalité de l’action salutaire qui appartient légitimement aux accouplements logiques et téléologiques[29], aux alliances et aux accumulations d’idées d’accord entre elles, d’actions concourantes et convergentes ?

Que les contradictions internes d’un homme avec lui-même soient nuisibles à lui-même et à la société, qu’elles doivent être éliminées et remplacées par l’harmonie intérieure, cela n’est point douteux. Mais on semble penser qu’il en est autrement des contradictions d’homme à homme, et que, le jour où l’on cesserait de se battre, de plaider, de discuter, il n’y aurait plus de progrès possible. Est-ce vrai ? Est-il vrai que le progrès d’une langue soit dû aux disputes des grammairiens, le progrès d’une science aux polémiques des savants, le progrès d’une religion aux querelles des théologiens, le progrès d’un droit aux procès, le progrès d’un gouvernement aux guerres civiles, le progrès d’une industrie à la concurrence, le progrès d’un art aux mutuelles injures des artistes ? Non. Une langue progresse quand un nouveau mode d’expression, conforme à son génie, y est ajouté et non substitué aux précédents, quoique la substitution puisse être heureuse si elle ajoute une nuance de plus, une force de plus, au vocable précédemment usité. — Une religion progresse quand de nouveaux docteurs et de nouveaux saints y insèrent des dogmes et des exemples qui fortifient le système des anciens dogmes ou la finalité générale du culte et de la morale religieuse ; et ce n’est pas à cela qu’ont servi les flots de sang versés dans les guerres de religion. — Une science progresse quand une nouvelle vérité d’expérience ou d’observation y est révélée, qui confirme les autres et s’y ajoute ; et, si grands que soient les noms de Descartes, de Newton, de Leibniz, de Pasteur, ce ne sont pas les longues polémiques des cartésiens et des newtoniens a propos de l’attraction, de Newton et de Leibniz au sujet du calcul infinitésimal, des newtoniens encore et des disciples de Hooke ou de Huyghens au sujet de l’ondulation, de Pasteur et de Pouchet au sujet de la génération spontanée, qui ont fait avancer les mathématiques, l’astronomie, la physique, l’histoire naturelle ; mais ce sont les découvertes de faits qui ont mis fin à ces discussions en venant grossir le trésor séculaire des vérités démontrées. La question, il est vrai, peut s’élever de savoir dans certains cas si, sans ces disputes qui ont surexcité les amours-propres, les expériences difficiles qui ont fait découvrir ces faits décisifs auraient été tentées ; mais, en aucun cas il n’apparaît que, sans ces disputes, ces expériences, occasionnées non causées par elles, n’auraient pu avoir lieu, et, dans beaucoup de cas, on sait que, sans nulle querelle, des expériences ou des observations non moins révélatrices se sont produites au cours du développement des sciences. — Un droit progresse quand de nouvelles lois ou de nouvelles pratiques, complétant les anciennes ou les expliquant, sont venues s’y ajouter, ou ne s’y sont substituées qu’en y ajoutant un meilleur ajustement du vêtement juridique au corps national. je sais bien que, d’après Sumner-Maine, les procès, les prétentions contradictoires d’intérêts contraires, auraient précédé la coutume, source de la loi, et l’auraient suscitée. C’est possible, mais ils ne l’ont pas suscitée seuls : n’oublions pas les ordres des chefs, ordres devenus lois en se répétant et se confirmant sans jamais se contredire. Et comment l’auraient-ils suscitée, si ce n’est en faisant appel à l’esprit conciliant des arbitres ou à l’autorité logique des gouvernements, soucieux les uns et les autres de se mettre d’accord avec eux-mêmes ou leurs prédécesseurs ? Et, ce qui est certain, c’est que de nos jours, depuis que l’histoire du droit nous est bien connue, jamais la législation n’a été l’effet direct, ni même le plus souvent l’effet indirect, de la jurisprudence des tribunaux, qui elle-même s’est fixée sous l’empire d’une cour suprême, non sous l’action des plaideurs. Est-ce dans les pays les plus processifs que le droit est le plus progressif ?

Un gouvernement, une constitution politique progresse quand son principe se déploie en une suite de perfectionnements administratifs ajoutés les uns aux autres par des hommes supérieurs, qui ont pu être, à la vérité, des chefs de parti, mais qui n’agissaient pas comme tels, quand ils ont introduit successivement, collaborateurs en cela et non antagonistes, ces réformes complémentaires les unes des autres. Le progrès politique a lieu quelquefois par substitution d’un principe meilleur, plus vaste et plus coordinateur, à un principe plus étroit et plus incohérent ; mais, loin d’avoir engendre cette idée plus haute, les luttes des partis et les révolutions sont nées d’elle plutôt et auraient pu n’en pas naître : elle est née, elle, d’hommes supérieurs qui l’ont lancée dans les esprits où, imitativement, elle a fait son chemin longtemps avant d’éclater en émeutes. Si sa propagation a été marquée par une série de duels logiques engagés et résolus, il n’est pas vrai que ceux-ci, tout psychologiques et individuels, devaient nécessairement se transformer en combats de rues. La diffusion de l’idée pouvait s’opérer aussi bien et plus sûrement sans cette transformation qui souvent l’a entravée, et cette diffusion importait seule à l’amélioration dont il s’agit.

Une industrie progresse quand un inventeur petit ou grand y ajoute un procédé nouveau ou le substitue a un procédé ancien mais moins perfectionné, et c’est une grande erreur de penser - je le montrerai tout à l’heure - que la concurrence est la condition indispensable, ou même habituelle, de ces inventions. Les grandes évolutions ou révolutions de l’industrie humaine sont marquées par certaines inventions capitales, telles que celle de la charrue - qui n’a pas jailli certainement de la concurrence des agriculteurs primitifs, — du moulin à eau, — du métier à tisser, — de la machine à vapeur, que le génie de Papin et de Watt explique seul, et non la cupidité des maîtres de forge, etc. -Est-il nécessaire de dire qu’un art progresse, non quand les écoles se disputent, mais quand des œuvres géniales surgissent entre les combattants, et en dehors d’eux, révélant de nouveaux modèles à imiter et diversifier, et propres, comme les anciens modèles classiques auxquels ils s’ajoutent, à produire sous un nouveau jour le génie de la nation.

Enfin, ce qui est topique, le progrès militaire lui-même résulte, non des batailles, mais d’inventions principalement industrielles, artistiques ou autres, que la guerre n’a en rien produites ni favorisées, qu’elle a au contraire fait avorter souvent, et dont elle a seulement suggéré ça et là l’application à l’armement et à la tactique. Les batailles navales ont englouti, pendant l’Antiquité et le Moyen Âge, d’innombrables escadres sans modifier le type de la trirème. Ce n’est pas elles, non plus, qui ont fait découvrir la boussole, la navigation à vapeur, l’hélice. La boussole a été inventée par les Chinois, le plus pacifique des peuples, dès le IIIe siècle de notre ère ; la navigation à vapeur, par le marquis de Jouffroy, un ingénieur, et par Fulton, un américain ; l’hélice, par un capitaine du génie français, il est vrai, mais dont l’idée serait morte avec lui si le commerce étranger ne s’en fût emparé. L’invention de la poudre, très probablement née de rêves d’alchimistes, a révolutionné l’art de la guerre comme l’invention de la vapeur l’industrie. Et toutes les inventions pastorales, agricoles, industrielles, ont indirectement, mais non moins profondément, métamorphosé le démon de la guerre en lui proposant de nouveaux mobiles, de nouveaux buts d’expédition : razzias de troupeaux, pillages de greniers, vols de trésors, traités de commerce spoliateurs, etc. Les peuples auraient pu s’entre-tuer pendant des siècles sans faire avancer d’un seul pas cet art homicide si, malgré leurs tueries, dans les éclaircies de leurs massacres, n’étaient écloses les idées fécondes qui ont donné au capital, nerf de la guerre, un développement énorme, et permis, grâce aux chemins de fer et au télégraphe, des rassemblements, des approvisionnements de troupes si rapides, si prodigieux. Qu’on me cite une grande bataille qui ait fait faire un progrès décisif à l’art militaire. Je vois bien des batailles où la victoire a été due à ce qu’une armée possédait seule une arme nouvelle déjà inventée, à ce que son chef a le premier mis en pratique une tactique déjà connue, déjà inventée soit par d’autres soit par lui-même ; mais une bataille qui, par elle-même, aurait provoqué, tiré du néant un progrès militaire, je n’en vois pas. Les champs de bataille ont été des champs d’expériences pour l’esprit observateur et réfléchi de certains hommes de génie qui, s’exerçant sur le souvenir de ces horreurs, y ont puisé des remarques profondes, constaté des faits généraux ; mais elles n’ont été que l’occasion de ces observations dont la vraie cause est la méditation harmonieusement systématique d’un cerveau génial, et qui, d’ailleurs, n’ont contribué que pour une faible part à l’évolution militaire.

En somme, le progrès en tout genre est le fruit non de la lutte, non de la concurrence, non de la discussion même, mais de la série des bonnes idées apparues dans d’ingénieux cerveaux et appropriées à leur temps. Et dire cela, c’est dire que l’adaptation, non l’opposition, est la voie du progrès, en dépit du darwinisme social. — On est convenu néanmoins d’appeler « hommes d’action » les hommes qui, s’agitant beaucoup les uns contre les autres, aboutissent d’ordinaire à se neutraliser réciproquement, pendant que les hommes dits de pensée, par l’accumulation de leurs efforts, par l’enchaînement de leurs découvertes, mènent le monde.

XI[modifier]

Mais cette courte démonstration d’une thèse si importante ne saurait suffire. J’ai besoin d’y revenir sur deux points particulièrement intéressants : la concurrence et la guerre. La concurrence d’abord.

La concurrence est le choc des intérêts ; par elle-même elle est donc un démenti donné à cette harmonie naturelle des intérêts que proclame l’école de Bestiat. On peut, par suite, s’étonner de voir ces économistes louer à la fois cet accord et le choc qui la contredit. Une seule considération, indiquée par Lange, dans son chapitre intitule, La dogmatique de l’égoïsme, pourrait sembler de nature à concilier ces deux points de vue. Il serait très possible, dit-il, que, compensation faite de la perte de force résultant des cas où les intérêts se heurtent et du gain de force obtenu par leurs accords, le gain fût supérieur à la perte. Mais, s’il en était ainsi - et Lange montre le contraire - la concurrence n’en demeurerait pas moins un mal, seulement compensé par un plus grand bien[30]. C’est d’ailleurs une concession que Bastiat repousse a priori. Après avoir cru prouver que la concurrence est indestructible, il ajoute : « Oserez-vous dire qu’un phénomène indestructible, et par conséquent providentiel, peut être malfaisant ? »

Dans ses développements à ce sujet, il dit un mot en passant, tout fait incidemment, des inventions qui, dit-il, une fois imitées, tombent dans le domaine commun « grâce à la concurrence » des industriels qui les exploitent. Si ce grand esprit, — digne, je me hâte de le dire, de beaucoup plus de respect qu’on ne lui en témoigne de nos jours - eût arrêté son attention pénétrante sur ce point, il n’aurait pas manqué de s’apercevoir qu’il confond ici, manifestement, deux choses bien distinctes : les bons effets incontestables de la propagation imitative des inventions et les conséquences, beaucoup moins louables, beaucoup plus discutables, de leur concurrence, qui s’établit entre les co-producteurs d’un même article. Ce n’est pas parce que ceux-ci cherchent à s’enlever réciproquement leur clientèle et à se faire tout le mal commercial possible, que le bénéfice d’une invention relative à la fabrication de cet article, d’individuel, devient social. C’est au contraire, parce qu’ils ont commencé par avoir connaissance de cette invention, c’est parce qu’elle s’est propagée peu à peu, en copies successives, de l’inventeur à eux, qu’ils ont songé à faire concurrence à celui qui, auparavant, l’exploitait seule. Tant que ce dernier en a eu le secret, la concurrence avec lui a été impossible ou désastreuse. Il faut aussi tenir grand compte de la diffusion imitative, dans le public consommateur, du besoin spécial auquel cette invention répond. Si, après l’invention de la locomotive, le désir de monter en wagon ne s’était pas répandu et généralisé, comme le supposait M. Thiers, à quoi eût servi aux constructeurs de locomotives de s’entre-ruiner en se faisant concurrence, et au public d’assister au spectacle de cette mutuelle destruction ? Ou bien dira-t-on que c’est cette concurrence même qui a causé la propagation de ce besoin ? Mais l’on sait bien qu’il n’en est rien, que cette invention a été monopolisée à peu près partout dès ses débuts et que, presque en tout pays, la construction des chemins de fer a été précédée par une fièvre, par une frénésie de ce genre de locomotion. L’exemple choisi est bien propre à faire voir comment le bénéfice d’une invention, sans nulle concurrence, se socialise. Ainsi, sans l’imitation, et d’abord sans l’invention imitée, la concurrence est impuissante ou malfaisante, tandis que, même sans concurrence, l’invention et l’imitation sont toutes-puissantes et, finalement, bienfaisantes.

Qu’on me cite un véritable progrès industriel qui aurait été la conséquence d’une grève. Cependant, si la concurrence a l’efficacité inventive qu’on lui prête, la grève, qui est une des grandes formes collectives de la concurrence dans le sens large du mot, devrait participer à cette fécondité. Mais ce n’est pas l’avis des apologistes de la concurrence qui, par une inconséquence à noter, dénigrent fort la grève, et, tout en reconnaissant qu’elle est un droit, lui imputent des pertes le plus souvent sans profit. Tout ce qu’on peut leur accorder, c’est que les grèves, comme la concurrence en général, ont été par elles-mêmes stériles en véritables perfectionnements. Dans l’ardeur de la lutte, patrons et ouvriers, armés les uns contre les autres, ont bien pu imaginer de ressusciter des procédés anciens, de faire revivre des espèces démodées et inférieures de production ; mais inventer du nouveau, et du nouveau viable, jamais. C’est au cours du travail, à l’atelier, c’est durant le fonctionnement de la coopération harmonieuse entre le patron et ses ouvriers (ou entre ceux-ci seulement, s’il s’agit d’une société coopérative), que les bonnes idées jaillissent, que les améliorations naissent et s’accumulent. Loin de susciter de nouvelles inventions, les grèves ont maintes fois eu pour objet la destruction des machines rénovatrices.

Tout autrement fécondes que les grèves, sont les Trade-Unions et autres associations ouvrières ou même patronales. Une des raisons qui ont porté M. Godin à fonder son familistère est qu’il pensait, dit M. Paul Leroy-Beaulieu, « que la participation induirait les ouvriers à inventer de nouveaux instruments, de nouvelles applications, de nouvelles méthodes. » Et il paraît que cet espoir n’a pas été déçu. — Mais peut-être m’objectera-t-on que les Trade-Unions et, en général, toutes les corporations industrielles sont nées des nécessités de la lutte et pour l’entretenir - pour entretenir les grèves en particulier - et qu’il en a été en cela de ces corps collectifs comme des organismes, qui seraient nés, suivant les Darwiniens, de la concurrence vitale et pour la concurrence vitale. Mais, là comme ici, on a fait honneur à la lutte des bienfaits de l’alliance. D’abord, les Trade-Unions sont à la fois des sociétés de secours mutuels et des armées, et de ces deux caractères, le premier l’emporte de beaucoup sur le second[31]. Les fonds de ces sociétés ont été employés toujours jusqu’à concurrence des trois quarts pour la partie philanthropique de leur institution. En second lieu, les Trade-Unions procèdent historiquement, d’après M. Howell, des associations ouvrières du Moyen Âge, Town-Guilds, Marchant Guilds ; car leur apparition brusque, dès le lendemain de la loi de 1824 qui les autorisa, ne doit pas faire illusion. Elles préexistaient à cette loi, mais en se cachant. Or les anciennes guildes étaient, avant tout, on le sait, des confréries, des sociétés de paix plus que de combat, ou, du moins, de défense bien plus que d’attaque.

Bastiat n’a point tort de dire que tous les dons naturels, tous les avantages locaux, tous les privilèges artificiels eux-mêmes, tendent en somme, malgré des obstacles évidents, à devenir gratuits et communs après avoir été longtemps coûteux et monopolisés. Mais c’est un paradoxe d’attribuer ce résultat à la mêlée des égoïsmes. Il est dû à l’imitation, née de l’instinctive sympathie qui rend l’homme sociable. Le fait seul que le désir d’un genre de consommation, hier luxueux, demain vulgaire, descend imitativement, sympathiquement à vrai dire, dans des couches de la nation de moins en moins fortunées et de plus en plus nombreuses, a cette conséquence que le producteur de cet article, fût-il même monopoleur, baissera peu à peu ses prix, car il y aura intérêt. À l’inverse, tant que le désir d’un produit de luxe restera confiné dans un groupe spécial de personnes, sans nulle tendance à rayonner au dehors, on verra, si ce groupe est riche, les fabricants de ce produit, même rivaux, tenir très haut le prix de cet article, bien plus haut en tout cas que si ce besoin était partagé par des classes moins aisées.

Au demeurant, la concurrence n’est qu’une forme hybride et mitigée de la lutte. Elle n’a lieu qu’entre collègues et d’habitude entre compatriotes ; elle implique donc, en même temps qu’une contrariété partielle de leurs vœux et de leurs efforts, une solidarité générale de leurs âmes et de leurs vies. La concurrence est liée à la convivance. Or est-ce en tant que contradiction de désirs qu’il est permis de la réputer à certains égards utile ? Voilà la question[32]. Je la résous par la négative. Tout nouveau-né est un concurrent de vie pour tous les vivants déjà installés sur la terre ; ce qui ne les empêche pas de célébrer sa venue par des fêtes. Et, dans beaucoup de professions, on salue aussi par des réjouissances l’arrivée d’un nouveau collègue. C’est qu’en effet ou la civilisation n’est qu’un vain mot, ou elle a pour effet d’adoucir l’âpreté des fruits sauvages du cœur, de glisser dans la compétition des intérêts une huile de bonté qui les tempère, atténue leurs frottements, supprime le votum mortis et réduit leur conflit sans fiel ni haine à n’être plus qu’une émulation généreuse, une course où les coureurs sont toujours tout prêts à s’arrêter pour secourir leurs rivaux blessés. Un pas de plus, et nous arrivons à un état de choses où l’aspiration des désirs contraires est de s’affirmer conformes et de superposer, de substituer à la confusion des intérêts concurrents le cadastre de droits juxtaposés, délimités nettement. Ainsi s’est formé, en tout pays, l’ordre juridique, terme et idéal de la liberté économique. Il est remarquable que, dans la vie civilisée, nul intérêt n’ose décemment se montrer que vêtu d’un droit dont il prend le nom ; et cela prouve l’universelle répugnance de l’humanité à l’antagonisme et à la lutte ; car, si nous savons que les intérêts sont souvent contraires, nous prétendons que les droits ne le sont jamais, qu’ils ne peuvent l’être, que leur essence est d’être d’accord entre eux, si bien que, lorsqu’ils viennent à se combattre en apparence, le résultat de leur apparent combat est un jugement qui déclare l’un d’eux non pas vaincu par l’autre mais inexistant, imaginaire. Telle est bien la singularité éminente, l’originalité frappante de la notion du droit : il est curieux et admirable qu’au milieu d’une nature anarchique où tous les êtres se sont hostiles, pourvus de propriétés qui se combattent, l’homme ait conçu l’harmonie préétablie de ces propriétés supérieures qu’il s’attribue à lui-même, ses droits.

Tous les métiers sont, en un sens, des fonctions publiques ; et toutes les fonctions publiques, en un autre sens, — en tant que chaque exercice de leurs pouvoirs rend service à des particuliers déterminés, — sont des fonctions privées. La seule différence qu’il y ait entre les fonctions dites publiques et les autres professions, c’est que le caractère d’utilité générale inhérent aux premières est plus direct ou plus visible. Mais, peu à peu, à mesure qu’ils se syndiquent, les membres de la plus humble des professions prennent conscience de ce qu’il y a d’indirectement ou d’éventuellement utile à tous dans l’accomplissement de leur besogne. Dès lors, ils aspirent, sinon à grossir précisément les rangs déjà si encombrés des fonctionnaires, du moins à être respectés comme ceux-ci et réglementés à leur tour. Le premier effet de cette conscience qu’ils prennent de leur valeur sociale, c’est qu’ils tendent à amoindrir la concurrence qu’ils se font entre eux, comme se la faisaient jadis les fonctionnaires publics eux-mêmes. En effet, ces juges de tout ordre, civils, commerciaux, administratifs, criminels, dont les attributions et les juridictions sont aujourd’hui si parfaitement réglées, malgré quelques rares conflits, ont passé, sous l’Ancien Régime, une notable partie de leur vie judiciaire à se batailler, à se disputer les procès. Et il se trouvait, je n’en doute pas, des magistrats persuadés que ces disputes, voire même celles de préséance, étaient nécessaires à l’activité des parlements et des cours, faisaient partie intégrante de leurs libertés les plus précieuses. Plus on remonte vers le Moyen Âge, plus on voit se multiplier ces rivalités interminables ; et il en est de même des rapports entre les employés de n’importe quelle administration. Les préfets de nos jours ne se disputent plus les affaires administratives, ni les prélats et les abbés les affaires ecclésiastiques ; autrefois, c’était là l’occupation habituelle des intendants et des évêques.

Ainsi, en ce qui concerne les fonctions directement publiques, le progrès est allé d’un régime de rivalité confuse à un régime de délimitation précise et de solidarité sentie. En sera-t-il de même des professions quelconques ? Dans une certaine mesure, — car c’est ici une question de mesure avant tout, — oui, je le crois. À première vue, on pourrait penser le contraire, en songeant aux corporations de l’Ancien Régime suivies d’une ère de concurrence industrielle. Mais, en réalité, la suppression des corporations anciennes a été une révolution qui a non pas complété, mais supprimé une évolution depuis longtemps parvenue à son terme, et inauguré une nouvelle évolution. Or celle-ci, à y regarder de près, est le recommencement de la première, et les deux sont conformes à notre point de vue. Les corporations avaient été précédées par une coexistence anarchique d’ateliers ennemis, dans chaque industrie d’une même ville ; et, si le régime corporatif, des le Haut Moyen Âge, s’est répandu partout, c’est que les avantages qu’il présentait, l’esprit d’union relative qu’il faisait régner entre les membres de chaque corps, — je ne dis pas, certes, entre les divers corps[33], — avaient été évidents pour tous. Maintenant, retombés en anarchie, les ouvriers de chaque catégorie se remettent à s’agréger corporativement et s’efforcent par tous les moyens licites ou non, louables ou coupables, tyranniques parfois, d’atteindre un certain état juridique dont le rêve les obsède et dont la formule, par malheur, est loin d’être trouvée. Là où cette tendance est le mieux accusée et le plus près d’être réalisée, c’est peut-être où elle a été poursuivie sans combats, le moins révolutionnairement du monde : dans l’industrie de la locomotion. Autant les anciens voituriers se faisaient une concurrence acharnée, autant les employés de chemins de fer, même entre compagnies rivales - rivales et cependant collaboratrices, et de plus en plus collaboratrices, de moins en moins rivales - se sentent solidaires et se solidarisent chaque jour davantage. Aussi ces voituriers galonnes sont-ils devenus des espèces de fonctionnaires, regardés comme tels par tout le monde. Il y aurait la vraiment de quoi justifier en partie, — en bien minime partie, je l’avoue - ce penchant irrésistible au fonctionnarisme universalisé, qui, dit-on, caractérise les Français, et qui pourrait bien, avant peu, caractériser tous les peuples. En cela, comme à tant d’autres égards, aurions-nous eu le malheur ou le mérite d’être des précurseurs ?

Nous ne pouvons, à propos des oppositions d’ordre économique, éviter de dire un mot des crises. Les crises commerciales et financières se rattachent-elles à notre sujet ? Oui et non. Ces maladies économiques résultent bien, il est vrai, d’un resserrement du crédit et de la consommation succédant à un abus du crédit et de la dépense, d’une contagion de pessimisme succédant à une contagion d’optimisme sur le marche d’une région plus ou moins étendue (moins étendue à mesure qu’on remonte dans le passé, qui a aussi connu ses crises, et de plus en plus étendue à mesure qu’on avance vers l’avenir). Mais, d’autre part, ce n’est point la coexistence et la lutte du pessimisme et de l’optimisme, de l’excès de confiance et de l’excès de méfiance, qui constitue la crise, car l’excès de confiance est tombé quand la crise éclate, et c’est précisément parce qu’il tombe, qu’elle naît. Il y a donc ici opposition-rythme, mais non opposition-lutte. Il y a désaccord, désadaptation, déséquilibre ; il n’y a point contradiction et neutralisation. Il y a bien dépérissement et annihilation de valeurs, comme l’indiquent les cotes de la Bourse, où des chutes soudaines et multipliées jettent l’épouvante ; mais il n’y a pas, à proprement parler, destruction mutuelle de valeurs, comme il arrive quand la concurrence de deux articles similaires fait baisser les prix des deux. En cas de crises, la concurrence des producteurs qui offrent les articles au rabais joue un grand rôle sans nul doute, mais elle-même n’est que l’effet d’une production disproportionnée aux besoins de la consommation correspondante au prix que les productions concurrentes avaient tous en vue, et, c’est cette disproportion, non la rivalité des productions, qui a produit l’avilissement des articles.


Aussi faut-il bien distinguer de ces crises commerciales et financières (finement étudiées par M. Clément Juglar) des crises d’un tout autre genre que M. Paul Leroy-Beaulieu a raison de mettre à part et qui mériteraient peut-être un nom distinct. Je parle de ces troubles profonds du régime économique et moral d’un peuple où une conversion religieuse, une transformation politique, l’apparition simultanée de plusieurs grandes inventions rénovatrices, introduisent brusquement des convictions nouvelles et des besoins nouveaux, qui impliquent la négation partielle ou la partielle suppression des principes et des coutumes jusque-là régnantes. Cette transformation brusque de la foi et du cœur publics, toujours violente et précédée de guerres intérieures sinon de combats dans la rue, a pour effet de susciter une foule de produits nouveaux qui détruisent véritablement la valeur des produits anciens. Ainsi ont été détruites, par la conversion du monde romain au christianisme, d’immenses richesses païennes accumulées sous forme de cirques, de théâtres, de thermes mêmes, d’objets sans nombre servant aux cérémonies des temples. De même, quand l’importation des idées et des modes européennes a débordé sur le Japon, toutes les conditions de sa vieille vie économique ont été bouleversées par suite de la contradiction aperçue entre tant d’institutions féodales du passé japonais et les institutions modernes apportées de l’étranger. Du jour au lendemain, alors, des milliers et des millions d’objets précieux ont perdu leur prix (sauf à le retrouver plus tard, mais à un autre titre, à un point de vue tout archéologique et esthétique), et cette dépréciation a été, je le répète, une véritable destruction.

Ce sont ces dernières sortes de crises qui, seules, appartiennent à notre sujet. Or, devons-nous croire qu’elles sont inévitables, nécessaires, que le progrès humain leur est dû ? La question est grave et ne saurait être résolue en quelques mots. Qui dira, avec impartialité, au lendemain d’une révolution triomphante, si, compensation faite de ses destructions et de ses créations - quand création il y a - l’humanité a plus gagné que perdu à son triomphe ? Le plus souvent, le défaut de commune mesure entre les biens détruits et les biens acquis rend le problème absolument insoluble. Quand il peut être résolu, la superstition révolutionnaire empêche de voir la vraie solution. Inutile d’insister ici.


XII[modifier]

Parlons enfin de la plus grandiose des oppositions sociales : la guerre. Quand une volonté et une nolonté collectives se sont longtemps amassées, accumulées, dans deux nations, comme des électricités de noms contraires dans deux nuages, elles finissent par s’incarner en deux armées qui marchent l’une contre l’autre : opposition gigantesque où les termes extrêmes sont représentés par les peuples belligérants et leurs alliés respectifs à divers degrés, et l’état zéro par les nations neutres, qui jouent le rôle de l’hésitation dans l’opposition psychologique correspondante. La guerre, emploi social de toutes les oppositions mathématiques et physiques que nous connaissons, par des chocs de forces contraires, par des symétries de troupes affrontées, la guerre est en même temps le confluent et la consommation suprême de toutes les oppositions sociales poussées à bout : contradictions d’idées ou contrariétés de desseins, si l’on n’y prend garde, toutes aboutissent là, et se résolvent là. Et que faut-il pour qu’elles se précipitent en cet abîme ? Toujours la même condition, dont la réalisation dans certains cas semble bien, à première vue, inévitable. Il faut, mais il suffit, pour voir se convertir en un grand Duel de nations ou de partis, les innombrables duels logiques ou téléologiques de personnes privées, dont se compose la vie de tous les jours, que tous ceux qui professent la même opinion ou partagent le même désir, la professent ou la partagent en même temps et acquièrent la conscience de cette simultanéité, de cette identité. On s’est battu pour un iota dans les rues d’Alexandrie parce que les partisans et les adversaires de ce iota l’étaient à la fois et le savaient. Si nos plaideurs français ne se battent pas en batailles rangées à propos de l’interprétation d’un texte juridique, c’est que les nombreux procès où l’une des deux opinions litigieuses est invoquée par l’une des parties et l’autre par l’autre, ont lieu séparément, à des dates différentes, et que les demandeurs ou défendeurs qui sont du même avis ne se connaissent pas. Supposez qu’ils se connaissent et qu’ils plaident à la fois, bientôt il y aura deux camps, et le sang va couler. Le sang coulerait même pour de simples dissidences de langage, pour les questions de vocabulaire et de grammaire les plus simples, si elles étaient agitées simultanément et publiquement. Au temps de Vaugelas, les problèmes de ce genre ont passionné l’opinion.

Quand se fait jour une innovation artistique, en musique, en peinture, en poésie, le monde des artistes et des amateurs se divise en deux partis, ceux qui accueillent cette nouveauté et ceux qui la repoussent. Mais, tant que ces adhésions et ces répugnances se produisent séparément, dans une lecture silencieuse au coin du feu, ou une audition de musique de chambre, devant un tableau que l’on regarde en passant, ce dissentiment reste assez calme et n’éclate pas au dehors. Il éclate, il devient violent, quand les partisans des écoles rivales sont réunis dans une même ville, dans une enceinte telle qu’un théâtre, où les uns et les autres expriment à la fois et très haut leur enthousiasme ou leur mépris. Voilà pourquoi ces batailles esthétiques, par exemple les scènes épiques de la première représentation d’Hernani, se livrent surtout en fait de drames, jamais à propos de poésie lyrique ou de romans, quoique le roman de nos jours intéresse bien plus que le drame. Mais le roman passionne un public dispersé, le drame un public rassemblé. — Aussi longtemps que les marchandages entre acheteur et vendeur, entre patron et ouvrier, ont lieu à part les uns des autres, ils ont beau être très vifs et très fréquents, beaucoup plus vifs même et plus fréquents que de nos jours en Europe, ces débats économiques ne font qu’entretenir une animation paisible et continue de la vie sociale. Mais, dès que la Presse centralise les prétentions contraires et les publie, on en arrive à des grèves qui sont des occasions d’émeutes sanglantes. — Il y a, en fait de mœurs et de morale comme en matière d’art, des innovations (la bicyclette pour les femmes, le divorce, l’amour libre), au sujet desquelles des discussions s’engagent partout. Elles restent privées jusqu’à ce que la Presse les convertisse, en agitation féministe par exemple.

Cependant, il est à remarquer que les questions morales, quoique infiniment plus importantes que les questions politiques ou même économiques, suscitent beaucoup moins de conflits sanglants que celles-ci et surtout que celles-là, parce qu’il est dans la nature des problèmes moraux de ne comporter en fait que des solutions éparses et individuelles, comme il est dans la nature du roman d’être lu en particulier et non en public. Si les contradictions d’ordre politique entre les citoyens pouvaient ne se produire qu’à huis clos, à des dates et en des lieux différents, sans que les partisans d’une même opinion eussent connaissance de leur conformité d’idée, elles resteraient elles-mêmes paisibles et inoffensives, comme la plupart des contradictions d’ordre esthétique ou juridique. Mais, par suite des discours du forum dans l’Antiquité, des articles de journaux dans les temps modernes, les questions politiques, comme je l’ai déjà fait observer dans un autre chapitre, au lieu de se présenter pêle-mêle, confusément, sont posées chacune à son tour et à tout le monde à la fois[34]. De là le caractère particulièrement dangereux des dissidences politiques, alors même qu’elles ont trait à des objets frivoles ou abstraits, peu propres en elles-mêmes à toucher fortement le cœur des hommes. Si, parmi les questions politiques, les questions internationales sont la source habituelle des guerres, c’est qu’il leur est essentiel, des le premier moment où elles naissent, de s’imposer aux citoyens pris en masse, jamais aux citoyens ut singulis.

On va me dire que tout cela démontre l’inévitable nécessité de la guerre dans beaucoup d’occasions, et dans des occasions qui doivent devenir plus impérieuses, sinon plus nombreuses, au cours de la civilisation : n’est-ce pas les engins civilisateurs par excellence, la Presse et les autres moyens de communication, qui opèrent cette conversion des conflits d’individus en conflits de masses, cette multiplication et non pas seulement cette addition des passions ou des convictions individuelles en lutte ? À coup sûr, il ne peut pas être question, pour prévenir les conflits belliqueux, de bâillonner la Presse ou d’arrêter les chemins de fer ; car, si ces grands procédés de concentration et de vulgarisation magnifient quelquefois le duel logique, ils ont pour résultat plus souvent encore de magnifier l’hymen logique, de le convertir en associations de tous genres, en alliances, en fédérations. Ce dont on a le droit de s’étonner, c’est que les agents de l’assimilation imitative des classes et des peuples, qui est éminemment pacifiante, soient aussi les ouvriers de leur opposition belliqueuse. Lié au nivellement des mœurs et à la culture de la sociabilité, comment le développement de la conscience collective peut-il être une cause de guerres ?

Il devrait être, c’est certain, une cause de paix, en faisant sentir de mieux en mieux que le degré de violence généralisée des querelles ne se proportionne pas à leur importance véritable, que les plus sanglantes sont souvent, comme la guerre de Trente ans, les moins importantes, et que les plus importantes même, d’ordre moral, savent fort bien se résoudre et s’apaiser sans combats. Et, de fait, ce sentiment de l’inutile barbarie des batailles envahit de plus en plus profondément tous les cœurs pendant que tous les bras s’arment. Comment donc et pourquoi s’arment-ils ? Parce que l’explication que je viens de donner plus haut de la guerre, à vrai dire, est incomplète : il y manque l’élément essentiel. Supposez qu’avant ce jour, il n’y ait jamais eu de guerre en Europe, ou bien que, par une sorte d’amnésie universelle, nous venions à oublier tout à coup toutes nos batailles d’autrefois ; assurément, dans cette hypothèse, la presse et les chemins de fer auraient beau centraliser, attiser les griefs des partis et des peuples, jamais personne n’imaginerait que le meilleur moyen, l’unique et nécessaire moyen de mettre fin à cette discorde, de faire régner l’unanimité, fût de rassembler de part et d’autre des millions d’hommes jeunes, valides, gais, sans nulle haine réciproque, et de les forcer à s’entr’égorger. On n’imaginerait pas plus cette monstruosité que deux députés n’auraient l’idée, après un échange d’injures parlementaires, d’aller se tirer des coups de pistolet pour pouvoir se serrer la main après, s’ils ne savaient que c’est là un vieil usage. Nul exemple ne montre mieux de quels poids le passé pèse sur nous, quelle est à notre insu sur notre conduite l’oppression des précédents. La guerre est une survivance comme le duel. On se bat parce qu’on s’est battu, et il n’est peut-être rien de plus fort à dire contre la guerre que cette perpétuité du levain belliqueux qu’elle laisse après elle, et qui montre l’inanité de cette prétendue solution. La guerre serait impossible, inimaginable, inconcevable, si elle n’était un souvenir devenu un préjugé universel, d’autant plus tenace que plus général, comme tous les préjugés, en dépit de son absurdité manifeste. Encore le duel, à force d’adoucissements, est-il à présent un procède de réconciliation, doublé de réclame, assez pratique après tout et pas trop dangereux, aux applaudissements de la galerie. Et il en était de même de la guerre aussi, au bon vieux temps de la chevalerie, quand on se fracassait tout le jour les armures, presque sans mort d’homme. Mais aujourd’hui quelle boucherie atroce !

La guerre, même au milieu de la sauvagerie la plus stupide, ne serait jamais née si elle eût été, à ses débuts, aussi absurde que maintenant. Sa folie a grandi avec ses proportions. Aussi a-t-elle commencé par avoir une raison d’être à l’origine, et, c’est cette raison d’être qu’il convient de chercher pour voir si, à cette lointaine époque même, elle était inévitable, absolument nécessaire au progrès humain. Si, en effet, elle l’a été alors, cela suffit pour sa justification, même présente.

Trois thèses sont possibles : 1˚ le progrès humain, dès l’origine, pouvait s’opérer sans la guerre ; 2˚ la guerre a été nécessaire pendant les premiers stades du progrès humain, mais elle est destinée à être remplacée, nuisible ou inutile à présent, par d’autres formes de la lutte (Novicow) ou par les diverses formes de l’alliance ; 3˚ la guerre a toujours été, est encore et sera toujours nécessaire Joseph de Maistre, Proudhon, le Dr Le Bon). Aux esprits modérés semble sourire la solution éclectique, la seconde. La troisième plaît mieux, malgré son horreur, aux radicaux, conservateurs ou révolutionnaires, mystiques ou darwiniens ; la première, quoique radicale aussi, n’attire personne, ou presque personne, parmi les penseurs, en raison de son apparence idyllique. On aime encore mieux avoir l’air féroce qu’innocent. Pourtant, c’est à cette opinion ingénue que je me range, après réflexion. Mais je conviens qu’en général la guerre a porté malheur à ses détracteurs, écrivains assez médiocres, tandis qu’elle a heureusement inspiré ses apologistes, souvent éloquents. La concurrence, au contraire, a été combattue plus brillamment qu’elle n’a été défendue. Chose étrange, il est bien plus facile de trouver de bons arguments populaires contre la concurrence que contre la guerre. Et, chose fâcheuse aussi, en fait de peuples pacifiques, on ne découvre sur la terre que des peuples assez médiocres eux-mêmes et plats, les Chinois et les Esquimaux. C’est une erreur de penser qu’on pulvérisera la gloire militaire, qu’on vulgarisera l’horreur du militarisme et le mépris des vertus guerrières, en déroulant des récits de massacres et de pillages empruntés à toutes les tribus et à toutes les nations anciennes ou modernes. Il n’est vraiment pas permis, même au service de l’idée la plus louable, d’assimiler l’homicide réciproque, mutuellement absous d’avance, à l’homicide unilatéral, seul criminel, le vol réciproque au vol vrai[35], le duel à l’assassinat, et de ne voir dans une bataille qu’une collection de forfaits. Plus vous entasserez d’atrocités dans vos tableaux repoussants, et plus on admirera la bravoure du soldat qui, pour protger sa patrie, n’a pas recule devant la perspective de telles douleurs.

Sans doute, il pouvait être fait un meilleur emploi du courage, de l’esprit de protection domestique ou de solidarité civique ; mais la première chose, avant d’employer utilement ces vertus, c’était de les déployer fortement quelque part. Or, au début des sociétés, quand nul lien profond n’agrège encore les hommes, quand il n’y a ni agriculture ni art pastoral même, quelle est l’œuvre commune à laquelle un grand nombre d’hommes peuvent prendre part ensemble, en une collaboration simple, facile, aisément extensible, apprenant par là à s’associer, à s’aimer, à se dévouer les uns pour les autres ? Quelle peut être cette œuvre, me demandera-t-on, si ce n’est un fait de guerre offensive ou défensive ? Et je le reconnais, la guerre apprend a l’homme a être beau joueur, à jouer gaiement le tout pour le tout. Elle est le beau risque sur lequel Guyau,écho de Platon, voulait fonder sa morale idéale. Elle est l’école du Devoir et du Dévouement, qui, s’ils doivent la tuer, sont cependant nés d’elle[36]. — Seulement, n’y avait-il pas d’autre école possible du Dévouement et du Devoir ?

Il est certain que, sans la guerre, le cours de l’histoire eut été singulièrement changé. Mais la question est de savoir si le progrès humain eût nécessairement été moindre. Si les Anglo-Saxons n’avaient derrière eux des siècles de piraterie conquérante, ils ne déploieraient pas aujourd’hui l’esprit d’entreprise, l’audace industrielle qui les distingue ; et, en général, si « avoir du caractère » signifie manquer de cœur, suivant une notion que s’en font inconsciemment certains auteurs, il faut avouer qu’une vie batailleuse est pour les peuples l’apprentissage indispensable du caractère. Mais je ne vois aucun mal à ce que les nations de cœur eussent pris le pas sur les nations de caractère et couvert le monde de leurs enfants à la place de ces dernières. La culture de la bonté, plus que de la volonté âpre et tenace, importe au progrès. — Il est certain aussi qu’une pente presque fatale, sinon tout à fait irrésistible, poussait l’homme primitif aux combats. D’abord, il a suffi, parmi cent tribus laborieuses, paisibles et sans armes, d’une seule tribu pillarde, pour forcer toutes les autres à se militariser pour se défendre ; et de la défense à l’attaque il n’y a qu’un pas. Puis, le plus noble instinct de l’homme, le sentiment de la justice, faisait franchir ce pas. Un peu partout dans les tribus sauvages, la guerre semble née d’un sentiment grossier mais profond de la justice pénale, du besoin de talion, de symétrie entre l’agression et la riposte : on s’arme par vendetta familiale pour venger le sang par le sang, et peut-on dire ici que la guerre est fille de la cruauté et de la rapacité, qu’elle est l’organisation du crime collectif ? Enfin, l’idée, la tentation de guerroyer était naturellement suggérée à des peuplades qui étaient habituées à chasser et ne pouvaient vivre qu’en chassant.

Est-ce la chasse qui a donné l’idée de la guerre, ou la guerre qui a donné l’idée de la chasse ? C’est certainement la chasse qui a précédé : la dispersion, l’éloignement des premiers groupes humains, leur isolement au sein de l’animalité fauve contre laquelle ils avaient à lutter, aux dépens de laquelle ils devaient s’alimenter, avant toute domestication, ne laissent pas de doute à ce sujet. C’est pour batailler contre les lions, les tigres, les éléphants, les rhinocéros, que l’homme pour la première fois a dû s’unir à l’homme et s’enrégimenter. Mais, après s’être durci le cœur dans ces chasses guerrières, l’homme, dès la première rencontre et la première querelle avec une autre tribu, devait être entraîné à chasser l’homme. La chasse, donc, portait la guerre dans ses flancs ; et il semble, dès lors, que la nécessité de celle-ci en découle, puisqu’il était impossible à l’homme naissant de croître sans exterminer des animaux. Mais la question, fût-elle résolue en ce sens, ne serait encore que reculée. Admettons que la guerre ait été la suite fatale de la nécessité pour certains vivants de manger d’autres vivants pour vivre. Pourquoi cependant cette loi physiologique du meurtre animal ? Est-ce donc que le progrès des espèces vivantes ne pouvait s’opérer que par cette voie meurtrière et qu’il eût été absolument impossible au génie de la vie d’épancher sous le soleil sa force d’inventions spécifiques sans y être contraint par les besoins du meurtre réciproque et de la mutuelle manducation ? Est-ce qu’une animalité exclusivement herbivore eût été nécessairement stationnaire ? Le contraire est démontré. Ne pourrait-on pas regarder l’apparition des espèces carnivores, soit parmi les poissons, soit parmi les oiseaux, soit parmi les mammifères, ou dans les embranchements inférieurs, comme une aberration délirante ou criminelle de la nature qui s’est laissée égarer, hors de ses voies normales, dans ces odieuses impasses ? Le crime appelle le crime. Une fois entrée dans la route de l’assassinat, la nature vivante s’y est dénaturée, démoralisée, elle a perdu ce qui a été jusque-là son caractère le plus essentiel et tend toujours à réapparaître sous l’étouffement des instincts cruels et péniblement acquis, la bonté, la sympathie, l’amour. Mais cette perversité accidentelle et lamentable de la vie, cette dépravation sanguinaire, était-elle inévitable et est-elle incurable ? Non, l’apparition de l’homme, et, auparavant, de toutes les autres espèces sociales, ne serait-elle pas l’indice d’un séculaire effort de la vie pour se relever de sa chute, après une longue suite d’expiations douloureuses, par l’établissement lent de cet ordre social universellement pacifique où tend l’humanité ?


Avouons-le, la nécessité, je ne dis pas seulement de la guerre, mais aussi de la concurrence, de la lutte destructive, sous toutes ses formes, — si elle était démontrée, — serait la preuve qu’il n’existe pas de direction générale des phénomènes, c’est-à-dire pas de législation de l’univers. Car, appeler lois, comme nous le faisons, les séries de répétitions et les amas de similitudes que présentent les actes individuels à partir d’un acte initial et victorieux dans sa lutte avec d’autres entreprises vaincues, n’est-ce pas, à vrai dire, une antiphrase ? Est-ce que ces soi-disant lois ne sont pas un nom donné à l’absence même de lois, à l’anomie du monde ? Nous n’avons le droit d’appeler loi qu’un ordre supérieur, qui, obéi, exécute, supprime la lutte entre les gouvernés et la remplace par la convergence des efforts ou du moins par leur délimitation précise et respectée. L’ambition universelle des éléments, leur lutte nécessaire par conséquent, ou leur accord, quand il a lieu, résultent uniquement de la victoire de l’un d’eux et de ses empiétements sur ses rivaux : est-ce que ce grand fait, qui paraît indéniable, ne serait pas la démonstration navrante de l’athéisme, de l’universelle anarchie ? À moins de supposer un Dieu altéré de sang, qui a voulu la guerre pour la guerre, et qui se joue de nos douleurs ? Il le semble, et cependant, à y réfléchir mieux, est-ce que le fait seul que la lutte est possible n’atteste pas une commune origine ? Est-ce que ce qui rend possibles la conquête, l’appropriation, l’assimilation de certains éléments par un seul d’entre eux, ce qui permet à celui-ci de rayonner dans les autres par la transmission de sa forme de mouvement ou de pensée, ce n’est pas une certaine ressemblance préexistante et innée, d’où provient leur sympathie, leur antipathie même ? La sympathie des éléments, qui fait leur sociabilité, n’est pas moins universelle ni moins profonde que leur ambition ; et d’où peut-elle naître, si ce n’est d’une âme de bonté inhérente à la Puissance unique qui se serait morcelée en elles et pulvérisée, on ne sait pourquoi ni comment, pour se diversifier peut-être ? Mais comment et pourquoi de cette Bonté la férocité des combats est-elle éclose ?


En présence d’une telle antinomie, que je ne me charge pas de résoudre, on s’explique la solution désespérée de Hegel dogmatisant l’absurdité et la proclamant raison supérieure. Et, certes, il y a quelque chose de terriblement vrai au fond de la dialectique hégélienne. Je ne puis lui accorder, pourtant, qu’il soit dans la nature de toute idée qui s’affirme, de toute volonté qui s’exprime, de susciter une idée, une volonté diamétralement contraire. Ce serait dire, par exemple, que la contre-imitation, phénomène en somme exceptionnel et secondaire, doit être mise socialement sur le même rang que l’imitation ; ce qui est manifestement faux. On ne saurait dire combien a fait commettre de fautes, en politique, l’erreur vulgaire de penser que la prétendue loi de la réaction égale et contraire à l’action s’y applique. Une affirmation suscite habituellement sa répétition, elle ne suscite que très rarement sa négation, mais, un peu moins rarement, elle la rencontre, chose bien différente. Et de cette rencontre, qui aurait difficilement pu être évitée dans certains cas, facilement dans d’autres, un combat résulte qui se termine par quoi ? Par la synthèse des deux combattantes ? Nullement, mais par la défaite complète ou partielle de l’une d’elles. Défaite partielle et victoire incomplète ont beau se confondre en un traite de paix ; je vois la mutilation réciproque plutôt que conciliation. Il n’y a conciliation vraie, synthèse vraie, que par l’Invention, fille de la paix, qui fait s’embrasser les adversaires en supprimant leur cause de conflit. — Et je dirais volontiers que la série des inventions réussies, imitées, est la série des synthèses de Hegel, si une invention nouvelle n’éliminait ses devancières presque aussi souvent qu’elle les totalise en les étreignant. — Mais ce qu’on ne peut contester à Hegel, c’est que le oui et le non coexistent dans le monde, que toutes les oppositions s’y réalisent et que, si l’on regarde l’Univers comme une réelle Unité, on doit le concevoir comme une somme de contradictions, synthèse d’ailleurs unique et terminale à laquelle rien ne s’oppose. Si, sans aller jusqu’à personnifier l’Univers, on personnifie au moins l’Humanité comme l’a fait Comte, on ne peut que se faire une conception au fond hégélienne de ce Grand fétiche du positivisme. Quoi de plus incohérent, de plus dément, de plus continuellement discordant, que la vie de cet Être majestueux, tissu de batailles, de disputes, de conflits sanglants et sans fin ? Sans atteindre ce degré d’incohérence, la vie d’une nation, si l’on se borne à personnifier la Nation, est elle-même une suite, sinon un faisceau, de contradictions. Cette « douce France » pour laquelle tant de héros sont morts, et morts avec amour, cette France si vivante au cœur de ses enfants, qu’est-elle autre chose elle-même qu’une succession de révolutions contradictoires, quand ce n’est pas une mêlée de partis qui s’entre-déchirent ?


XIII[modifier]

Et, par paresse, par lâcheté d’esprit, on se laisse aller à croire ces discordes nécessaires, ces horreurs salutaires ! Je cherche à me garantir contre l’étrange séduction de cette idée, qui s’explique peut-être par cette passion pour l’idée de liberté dont notre siècle a donné le spectacle. Entre liberté et concurrence, entre liberté et combat, une association en apparence indissoluble s’est formée. Mais on doit la rompre. Liberté signifie essentiellement non pas lutte, mais diversité, originalité, caractère. Et, c’est dans les voies de la paix et de l’association, non sur les champs de bataille, que les originalités s’accentuent, que les aptitudes spéciales, caractérisées, s’utilisent et se développent réciproquement. La guerre les fauche. Laissons la Nature tranquille et cessons de nous demander si elle ne s’est pas égarée parfois dans son évolution tâtonnante ; mais nous pouvons dire au moins que l’humanité naissante s’est trouvée dans un carrefour, qu’elle avait à opter entre deux chemins de développement et qu’il n’est pas sûr qu’elle ait fait le meilleur choix possible, ni même, à vrai dire, qu’elle ait fait son choix. Ces deux chemins étaient : la culture à outrance de l’égoïsme par la guerre, l’anthropophagie, l’esclavage, le despotisme asiatique, et la culture à outrance de la sympathie par la religion, le droit, le commerce, la science, la morale, l’art. Elle n’a pas choisi entre eux, elle a pris tantôt l’un, tantôt l’autre, les unissant et les coupant par des sentiers de traverse. Elle a ainsi masqué sous des institutions adultères, sous des compromis sacerdotaux et superstitieux, ou guerriers et chevaleresques, la divergence radicale de ces deux carrières, et elle a faussé par là le sentiment religieux qui est au fond, essentiellement, non la peur, mais l’amour, l’ouverture du cœur, le besoin d’étendre sans cesse le champ social de la sympathie. La religion primitive, née de l’ancêtre divinisé, puis piété filiale agrandie, source d’une amitié fraternelle étendue aux étrangers, aurait pu être uniquement et toujours ce qu’elle a été souvent et en partie, le grand bien international des hommes, le grand auxiliaire de l’imitation mutuelle qui, sans nulle guerre, les prépare et les pousse à se fédérer, à substituer au morcellement initial des états un vaste Empire final et civilisateur. Que si l’on m’objecte qu’il fallait des rois pour cela et que la guerre seule a fait la royauté, je nie le fait : est-ce que l’origine de la monarchie patriarcale, aussi loin que nous pouvons remonter dans son passé hellénique, par exemple, ne nous apparaît pas comme plus religieuse encore que militaire ? On dit couramment, sans s’apercevoir de la contradiction, que les rois sont nés de la guerre et puis que la guerre est née de la royauté. La vérité est que, s’il n’y avait pas eu de rois chefs, il y aurait eu des rois prêtres, et cela eût mieux valu, surtout si le prêtre, faute de guerres, n’eût pas été sacrificateur. Car, c’est la guerre qui a barbouillé de sang les dieux, en imaginant la barbarie de sacrifices humains d’abord, animaux ensuite. Voyez les Grecs : est-il permis de dire que, sans leurs interminables tueries, restés purement religieux par hypothèse, ils ne seraient jamais arrives à s’unifier en quelque vaste corps social égal à l’empire d’Alexandre ? Mais de tout temps, c’est la guerre qui les sépare, c’est la religion, qui, en dépit d’elle, dans les armistices, les unit autour de quelques jeux sacrés, occasion d’un vaste marché, d’une vaste exposition périodique ou le commerce, l’industrie, l’art se déploient. Ainsi, il y a lieu de penser que l’homme, pour se civiliser, eût pu se développer dans le sens religieux seulement, et que, dans ce cas, la religion, démilitarisée, eût été infiniment meilleure. La religion, après tout, est plus essentielle à l’homme que la guerre : on a vu, on voit encore, de très grands peuples non belliqueux, on n’en voit pas de non religieux. On pourra en voir d’irréligieux, ce qui est tout autre chose.

Il faut reconnaître que, sans la guerre, la distinction des nations serait moins tranchée, leur fossé moins profond, leur patriotisme moins âpre, moins fier, moins insociable. Peut-être bien, si les États n’avaient jamais guerroyé, la métaphore de l’organisme social, ou, plus généralement, la notion ontologique de la société sous une forme quelconque, n’aurait jamais pu s’exprimer. La vie de régiment, en effet, et de combat a seule pu faire considérer le groupe social, conçu à son image, comme un tout plus réel, plus personnel, que ses unités, dont il ne serait pas seulement le rapport intime et complexe, mais la cause et le principe supérieur. Et il est certain qu’à l’inverse, la guerre, après avoir fait les patries et les patriotismes tels qu’ils sont, contradictoires et insociaux essentiellement, est rendue par eux nécessaire et inévitable, trouve en eux sa raison d’être et sa justification apparente. Si les sociétés sont, je le répète, des êtres supérieurs et distincts, conditionnés mais non constitués par les êtres individuels dont ils ne seraient pas seulement la mutuelle pénétration mentale et morale, mais la sublimation et la transfiguration réelles, existant en dehors de la conception que chacun d’eux s’en fait, le sacrifice des intérêts individuels, des vies individuelles, même en totalité, aux fins, aux simples caprices, de ces êtres transcendants est la chose la plus naturelle du monde. La guerre, à ce point de vue, est la forme que doit nécessairement et légitimement revêtir d’une manière permanente l’opposition dynamique, en s’élevant à la sphère sociale. Réciproquement, si l’on juge que la guerre, l’immolation gigantesque, le massacre généralisé et mutualisé, est une fonction normale et hautement nécessaire de la vie des sociétés, c’est qu’on regarde les sociétés comme des personnes quasi divines qui n’ont nullement à se soucier du salut des individus, leurs sujets, et des intérêts infimes de ce vil troupeau. On voit l’importance pratique de cette question de la société-organisme, que les sociologues agitent et qui, à première vue, pouvait paraître une simple matière à discussion scolastique.

Mais, pour faire justice à la fois de ces deux thèses du militarisme nécessaire et de l’ontologisme social, il nous suffira de signaler leur lien indissoluble. La guerre, certes, ne saurait être justifiée par son propre effet, par le caractère agressif, férocement égoïste, qu’elle a imprimé au groupe social, par l’aspect régimentaire dont elle a masqué et faussé sa vraie nature de confrérie ou d’atelier, ouvert et hospitalier aux groupes extérieurs. Il faut la maudire, au contraire, en raison de tout ce mal qu’elle a fait, de ces murs escarpés qu’elle a élevés entre les hommes, de tant d’obstacles qu’elle a opposés à la libre expansion de leur sympathie naturelle.

À première vue, les Italiens peuvent penser qu’ils doivent à la guerre l’unité italienne, les Allemands l’unité allemande, les Français l’unité française. En fait, la guerre n’a fait que consacrer, après les avoir compromis, et consacrer en les mutilant, les résultats de pacifiques conquêtes opérées par l’expansion imitative de la religion combinée avec celle de la langue, des usages, des mœurs. À coup sûr, les Européens ne doivent pas à la guerre la civilisation européenne. Les patries les plus vraies, les moins arbitrairement découpées, sont celles que trace la frontière des grandes religions, sans tenir compte, bien entendu, des simples dissidences de sectes. Il y a un monde chrétien, un monde islamique, un monde bouddhique. Voilà les continents de la mappemonde sociale. Et, si la science les ronge et les mine toutes, c’est en tant qu’elle est saluée comme une religion embryonnaire et supérieure, susceptible d’achever l’œuvre que le sentiment religieux poursuit depuis des siècles et que les religions organisées ont laissée incomplète : l’unité sociale du genre humain. En attendant, les religions vivent ou se survivent, et le miracle de leurs ruines indestructibles trouble la raison. C’est que, si elles nous trompent, elles ne nous mentent pas comme la haine et l’envie, et leurs espérances, en tout cas, nous abusent moins que les ambitions belliqueuses. Si toutes les nobles âmes vraiment religieuses qui dorment dans les cimetières pouvaient renaître, est-ce qu’ayant expérimenté par leur sommeil posthume, sans récompense ni châtiment, l’inanité de plusieurs de leurs croyances antérieures, sur lesquelles leur vie a paru se régler, elles changeraient de conduite tout à coup, se repentiraient de leur charité, de leur abnégation, se lanceraient dans une vie de calculs égoïstes et de grossier libertinage ? Non, la plupart d’entre elles se remettraient à faire par amour, par pur amour, ce qu’elles avaient cru faire par désir du salut, et aucune d’elles peut-être ne maudirait son erreur passée. Mais, si ceux qui sont morts vaillamment dans les combats, surtout dans les guerres civiles, les ligueurs, les fanatiques guerriers de tout temps, venaient à ressusciter, combien ne jugeraient-ils pas insensée, en voyant le produit net et définitif de leur héroïsme, la fureur des batailles !

Encore s’il était démontré que le résultat certain ou seulement probable de cet enchaînement de tueries est, finalement, une conquête universelle, suivie d’une nouvelle paix romaine agrandie ! On pardonnerait alors à la guerre, en songeant qu’ayant enfin détruit son propre ouvrage, les murs de clôture hérissés et crénelés entre états, elle a laissé le champ libre au rayonnement imitatif de la sympathie humaine, au principe vraiment civilisateur. Mais non, la paix romaine n’a été due qu’à un concours de circonstances exceptionnelles. L’effet direct, l’enfant légitime de la guerre, ce n’est point un empire unique, c’est un petit nombre d’empires partiels et rivaux, entre lesquels s’établit ce rapport monstrueux, essentiellement immoral, purement mécanique et brutal, dont l’équilibre européen est l’échantillon le plus fameux et le plus caractéristique[37]. Faire ainsi, avec des millions de personnes humaines agglomérées, pétries ensemble, quatre ou cinq Puissances sans âme, sans foi ni loi, qui cherchent à s’entre-dévorer comme de grands reptiles des anciens âges, ou à s’entre-appuyer comme de grands blocs de rochers, physiquement, mécaniquement, voilà l’œuvre propre du militarisme. Valait-il la peine de verser tant de sang pour aboutir à cette monstruosité calamiteuse ?


XIV[modifier]

Les nations, à cette heure, s’arment jusqu’aux dents pour la guerre des nations, les classes pour la guerre des classes ; et la paix armée des classes, prélude, dit-on, de la catastrophe sociale qui s’annonce, est encore plus effrayante que la paix armée des États. Est-elle inévitable pourtant, cette lutte formidable et inexpiable, le plus colossal des fratricides que la terre aura jamais vus ? Non, pas plus que l’autre ; et, ici comme là, notre avenir est entre nos mains. Mais là, comme ici, le plus grand danger peut-être provient de la fatale magie exercée par l’idée d’opposition, par l’hallucination que nous avons vue si souvent entraîner le monde, en vue du progrès, à des guerres toujours suivies d’une rétrogradation momentanée ou durable. Je ne vois pas pourquoi les apologistes de la guerre, prôneurs de ses vertus civilisatrices, n’élèvent pas la voix pour célébrer aussi l’utilité, la nécessité bienfaisante de la guerre sociale où l’on dit que nous courons. Mais, s’ils ne le disent pas tout haut, ils le pensent tout bas, et, c’est cette sombre erreur qu’il s’agit de tuer dans l’œuf, comme le plus venimeux des reptiles. Car on est enclin, par de paresseuses habitudes d’esprit, à juger nécessaire ce qu’on voit probable[38], et à juger bienfaisant ce qu’on croit nécessaire ; et, endormies, paralysées par cette persuasion énervante, les volontés, qui pourraient se roidir encore sur la pente du gouffre, cèdent au vertige, comme des canotiers qui descendraient en chantant sur des barques de plaisance le courant du Niagara en amont de sa chute.

Or, non seulement il n’est pas prouvé que la catastrophe partout prédite encore plus que maudite, de moins en moins redoutée à mesure qu’elle semble approcher, sera l’enfantement de la félicité universelle, mais il est certain au contraire que le bénéfice le plus clair de cet effondrement de notre civilisation serait un prodigieux recul vers la barbarie. D’abord, est-il le moins du monde probable que l’effet immédiat de la guerre des classes soit la victoire des déshérités les plus malheureux sur les privilégiés les plus indignes, et, par suite, un progrès de la justice distributive ? Nullement. Dans la complication des événements, comme en toute suite un peu prolongée de discordes civiles, les partis se segmenteront, et dans chacun d’eux se produiront des conspirations, des alliances secrètes, toutes sortes de perfidies qui s’entrelaceront aux cruautés pour en redoubler l’horreur. Pendant la guerre de Cent ans, pendant les guerres de religion, on ne savait plus, disent les chroniques, à qui se fier ; les habiles changeaient de parti d’un jour à l’autre suivant les péripéties de la lutte, et, finalement, c’étaient les bons, les francs, les justes, qui étaient spoliés et immolés, pendant que les fripons et les audacieux triomphaient. On peut s’attendre à ce qu’après bien des batailles ou bien des émeutes, tout ce qu’il y a de plus véreux dans notre ploutocratie actuelle, s’étant rallié à temps aux vainqueurs et les ayant aidés de sa bourse, surnagera et se retirera de la lutte plus fort que jamais, tandis que les soldats obscurs et dévoués de l’un et de l’autre camp, prolétaires ou propriétaires, couvriront le sol de leurs dépouilles ou de leurs cadavres. Puis, en admettant même qu’il n’en soit pas ainsi, ce qui est pourtant attesté par l’expérience des révolutions, une chose au moins est hors de doute, c’est que la lutte, comme toute lutte, aurait pour effet d’arrêter cette extension continuelle du cercle social, dont je parlais tout à l’heure, cette inondation lente et vraiment bienfaisante qui tend à fondre ensemble les strates superposées de la société, qui a successivement supprimé, en les assimilant, l’esclavage antique, le servage féodal, et travaille maintenant à effacer les dernières démarcations inégalitaires. Un rétrécissement du champ social : voilà ce qu’on verra sûrement à la suite des grandes guerres du Prolétariat et du Capital. Il s’ensuivra une telle accumulation de haine et de vengeance dans le cœur des vaincus, quels qu’ils soient, que les vainqueurs, fussent-ils même généreux, seront forcés, par le souci le plus élémentaire de leur sécurité, de les traiter toujours en ennemis, de les soumettre à une condition d’infériorité et d’oppression, seule garantie de leur innocuité. Si l’esclavage antique n’est pas rétabli de nom, il le sera de fait comme il l’a été, — en des circonstances pareilles, au degré près - dans plusieurs cités grecques de l’Antiquité.

— Une chose peut nous rassurer : l’évolution historique de la guerre. Car elle évolue, n’en déplaise à M. Letourneau[39]. Elle a évolué presque autant que le travail, plus que l’amour et les beaux-arts et beaucoup plus que le crime. A-t-elle évolué dans le même sens que ce dernier, ou en sens inverse ? La criminalité, en se civilisant, perd de sa violence vindicative et revêt un caractère ou un déguisement plus astucieux, plus érotique, plus cupide. La guerre commence bien aussi par être haine et vengeance et finit par être cupidité et rançon. Mais la criminalité débuta par de grandes bandes de brigands et de nos jours elle est plus individuelle que collective ; c’est le contraire pour la guerre que l’on voit passer de l’ère des guérillas à celle des grandes guerres, des armées de plus en plus démesurées. La guerre a souvent emprunté, à l’origine, une fausse, très fausse, mais profonde couleur religieuse, qu’elle a perdue à la longue et que n’a jamais eue le crime. — L’évolution de la chasse ne diffère pas moins de celle de la guerre. La chasse, faite en troupes au début et très dangereuse, est devenue individuelle et récréative, pendant que la guerre, chose privée primitivement, est devenue chose de plus en plus sociale, de plus en plus sérieuse et terrible.

Tout y change d’une époque à une autre, d’un pays à un autre, les moyens employés et les buts poursuivis. Les armes d’abord : ici la fronde, là le boomerang, ailleurs la sarbacane ; l’arc, puis l’arquebuse, puis le fusil. L’art des fortifications et des sièges ensuite ; les procédés de tactique, la discipline, les manœuvres préparatoires, les cérémonies préliminaires, féciales ou diplomatiques, le nombre et l’organisation hiérarchique des corps d’armée, le recrutement. Enfin les mobiles et la visée directe : au milieu de beaucoup de transformations lamentables, n’y a-t-il pas à s’applaudir de voir le but immédiat se réduire à mettre hors de combat les ennemis, à leur épargner le plus possible après le combat la souffrance et la mort ? Est-il rien de comparable, dans les camps des Iroquois ou des Maoris, à nos ambulances, à nos conventions de Genève ? Chez les Peaux-Rouges, il s’agit, en se battant, de faire avant tout souffrir le prisonnier, de le faire mourir à petit feu. C’est ainsi que la justice criminelle d’autrefois recherchait fréquemment la mort exquise, précédée de tortures sans nom. À présent, juges et soldats veulent mettre le coupable ou l’ennemi hors d’état de nuire, voilà tout, et, sans le haïr, cherchent à le désarmer.

Reste à savoir si la guerre, précisément parce qu’elle est devenue infiniment plus humaine malgré sa puissance supérieure de destruction, n’est pas devenue en même temps plus difficile à extirper tout à fait, par la même raison que la peine de mort, réduite comme elle l’est à la décapitation ou à la pendaison sans souffrance, résiste plus que jamais aux efforts tentés pour la supprimer. Mais non, son absurdité, sa monstruosité, à vrai dire, atteint le comble. Sans haine, scientifiquement, massacrer des milliers d’hommes semblables à vous ! Leur fracasser la tête, les bras, leur déchiqueter le ventre et les poumons avec des éclats d’obus, plus tortionnaires que tous les bourreaux d’Ancien Régime ! En vérité, cela ne peut plus se soutenir ; il faut, pour se faire à cette idée, ne s’être jamais représenté un champ de bataille moderne, être absolument dépourvu d’imagination visuelle. Et, comme la proportion des visuels ou du moins la culture de la mémoire et de l’imagination visuelles tendent à s’accroître avec le progrès de la vie civilisée, il ne me paraît pas douteux que la force des répulsions même physiques, du soulèvement général du cœur provoqué par la guerre, ne doive devenir à la longue insurmontable.

Quelle que soit la diversité des changements traversés par la guerre dans les diverses régions du globe, il y a assurément quelque chose d’irréversible dans son évolution générale. Des guerres sauvagement juridiques ou le but est le talion, des guerres anthropophagiques ou le but est d’alimenter les festins des chefs et des dieux, on passe aux guerres esclavagistes ou le but est de domestiquer l’homme après les animaux, puis aux guerres politiques ou aux guerres religieuses, puis aux guerres esthétiques en quelque sorte, ou la guerre est pour la guerre comme au beau temps de la chevalerie, enfin aux guerres industrielles et commerciales. Tout le monde sent bien que nous ne reviendrons plus aux guerres de religion, par exemple. On a renoncé à jamais aux batailles pour contradiction de croyances. L’esprit de tolérance les a rendues impossibles. Est-ce qu’on ne verra pas un jour l’analogue de la tolérance, un certain esprit de patience, de patience dans la ténacité, se répandre de proche en proche et tarir la source des batailles pour contradiction de désirs ? Pourquoi les oppositions des désirs seraient-elles insolubles pacifiquement, quand il est prouvé que les oppositions de croyances ne le sont pas ? La patience nationale, qui dira sa puissance, l’irrésistible efficacité des moyens dont elle dispose pour arriver à ses fins autrement et plus sûrement qu’en tuant des hommes ? Les peuples prospères, de nos jours, sont ceux qui ont mis le plus largement en pratique les vrais substituts actuels de la guerre : l’émulation dans l’enrichissement et le savoir, dans le travail, dans la propagande de ses sentiments, de ses convictions, de ses mœurs, et avant tout, dans le progrès de la population, qui a pour effet non pas de tuer les adversaires vivants, mais d’empêcher leurs enfants de naître en prenant d’avance leur place au soleil. Hélas !



XV[modifier]

La justice surtout, mieux comprise et plus répandue dans les cœurs, tuera la guerre. Mais là encore des difficultés se présentent. D’abord, la justice elle-même commence par être conçue comme une opposition, une symétrie. Les peuples sauvages, dans leurs conflits belliqueux, qui sont si souvent leurs seuls premiers contacts, la conçoivent sous la forme d’une symétrie de préjudices, le talion ; puis, à mesure que leurs rapports commerciaux empiètent sur leurs rapports militaires, ils la conçoivent de plus en plus comme une symétrie de services, l’échange ; deux symétries[40] qui se font pendant l’une à l’autre. Mais s’arrête-t-on là ? Non. De moins en moins, dans les pays riches et producteurs, le sentiment du juste est satisfait quand on a reçu autant qu’on a donné ; car, en général, on reçoit bien davantage. Dans une bonne affaire ordinaire de vente et d’achat, de louage, de prêt, les deux parties à la fois gagnent au change, et vont gagnant toujours davantage. Avant tout, on se préoccupe de recevoir autant que ses collègues ou ses pairs ont reçu. L’égalité de traitement entre co-producteurs et entre co-consommateurs, bien plus que l’équivalent des services, répond au nouveau sentiment de la justice. Viendra-t-il un moment ou la maxime « à chacun selon ses besoins » sera prise en considération beaucoup plus que celle des saint-simoniens « à chacun selon ses œuvres » ? C’est bien possible. En tout cas, nous nous éloignons fort, et chaque jour un peu plus, de la notion symétrique de l’Équité. En se raffinant, la justice devient chose très dissymétrique et différenciée. Notre penchant français à la symétrie dans la rédaction de nos Constitutions et de nos Codes a donc quelque chose de rétrograde ou d’attardé.

Remarquons aussi que le problème du juste prix, et, spécialement, du juste salaire, est indéterminé en soi et ne saurait être tranché que par des conventions après débats. Mais, c’est dans ces débats préalables que semble apparaître l’insolubilité rationnelle du problème : car quel autre moyen de triomphe s’offre aux débutants, que d’user de leurs avantages naturels ou acquis, c’est-à-dire d’abuser de leur force ? Supprimez ces soi-disant libres débats, et le traité de paix appelé convention, contrat, marche, qui leur succède, vous ne le pourrez que par une règle légale, qui elle-même aura été le triomphe d’un parti à la suite de luttes parfois sanglantes. À beaucoup de petits marchandages et de petites escarmouches privées aura été substituée une grande bataille de masses, voilà tout : toujours de droit de la force. La nécessité de la guerre sociale suivrait donc de là ? -Mais ce serait oublier un élément essentiel : un principe spécieux de paiement se présente toujours à un moment donné, et, grâce à la sympathie imitative, se répand contagieusement : dans les esprits. Il fournit la majeure du syllogisme dont la conclusion sera le prix ou le salaire cherché. Les prédications des économistes ou des socialistes, des moralistes ou des sociologues, ont pour effet de faire prévaloir, après débats intellectuels, mais purement individuels, après conflits psychologiques et pacifiques, une notion de la justice grâce à laquelle les débats sanglants des volontés pourront être prévenus. Il n’est rien de tel que de convertir un duel téléologique en duel logique pour faciliter la pacification sociale. C’est là l’avantage du point de vue juridique. Aussi les juristes, s’ils étaient plus sociologues, pourraient-ils travailler à la paix plus utilement que les économistes[41]. Ceux-ci, malgré l’excellence de leurs intentions, sont moins propres à résoudre les difficultés sociales qu’à les soulever, parce qu’ils attaquent les questions sociales par leur côté le plus abrupt et le moins maniable, le côté téléologique, désirs, besoins, volontés, choses nées souvent en lutte. Mais le juriste baptise tout cela droits, choses réputées toujours d’accord. Et, par un travail de déduction analogue à celui du géomètre, il détermine facilement ce qui est juste, en partant du principe accrédité qui s’offre toujours à lui, à un moment quelconque. Il y a seulement cette différence, que les axiomes géométriques ne changent pas, tandis que les axiomes juridiques se modifient lentement, suivant une pente d’ailleurs irréversible.

Où nous conduira cette évolution de la justice et de la Morale ? Je n’en sais rien ; mais je sais bien qu’elle travaillera toujours dans l’avenir, comme elle a toujours travaillé dans le passé, à élargir par degrés le cercle social et à y orienter les désirs individuels dans les directions où ils s’accordent le plus, où ils se heurtent le moins. À ce dernier point de vue, n’est-il pas clair que les activités sont plus aisées à accorder que les avidités ? Ce n’est donc point, je crois, dans le sens du communisme, du désir de possession surexcité, mais plutôt dans le sens de la coopération, du désir d’action stimulé, que le courant nous porte[42]. Les perspectives de la sensation sont courtes, elles s’arrêtent aux quelques années ou aux quelques jours qui nous restent à vivre. Mais les perspectives de l’action sont illimitées, elles s’étendent aux générations indéfinies qui nous succéderont et qui pourront recueillir, conserver, accroître l’héritage de nos efforts. C’est en s’orientant vers cet au-delà terrestre que les aspirations des travailleurs modernes, si elles ne peuvent plus s’orienter en haut, vers le ciel religieux, pourront encore converger ensemble sans se croiser et se briser ; c’est seulement ainsi qu’ils retrouveront « l’espérance immense » nécessaire à nourrir en eux la vertu et la joie de l’abnégation, quand le devoir l’exigera. Rien ne sera perdu, par suite, comme le disait le vieux Cournot, tant que la richesse sera poursuivie comme puissance plutôt que comme plaisir. Car, si tyrannique que cette puissance soit à l’occasion, elle ne pourra manquer d’être parfois, souvent même, éminemment salutaire. Je dis qu’elle ne pourra pas manquer de l’être, parce que les fins égoïstes de l’activité sont brèves, qu’on en a tout de suite fait le tour, et qu’à une ambition agrandie par ses propres succès il importe de reculer sans cesse l’horizon de ses vœux, en s’affranchissant de sa personnalité étroite par des générosités à longue portée. Voilà pourquoi, comme remède à ses excès, la Richesse croissante soulève inévitablement ça et là, parmi des milliers d’égoïstes et de médiocres indignes d’elle, quelques larges âmes ambitieuses, généreuses à force d’ambition, qui l’emploient à secourir les misérables, à planter des œuvres de bienfaisance destinées à fleurir plus tard, longtemps après elles. Ce n’est donc point le désir de la richesse qui est à blâmer et à réfréner, c’est le désir de la richesse pour la jouissance exclusivement ou principalement.


Mais quel est le genre d’activité qui nous divise le moins ? Il faut l’avouer, les productions se combattent comme les consommations, et, si les ouvriers d’un même atelier collaborent, surtout quand ils sont intéressés à ses bénéfices, si, par conséquent, l’agrandissement des ateliers agrandit le champ de l’harmonie sociale en ce qui les concerne, la lutte n’est que plus redoutable entre les ateliers rivaux. Quoi qu’on fasse, on ne détruira pas cette cause de conflit. Que faut-il donc faire pour l’atténuer et l’empêcher de devenir sanglant ? — Par deux moyens, non pas opposés, non pas inverses, mais corrélatifs et complémentaires en apparence, on poursuit en ce moment l’amélioration sociale : par l’accroissement des salaires et par la diminution des heures de travail. Lequel vaut le mieux ? L’accroissement des salaires, s’il est général, ne pourra être accompagné ou suivi que d’une augmentation de travail pour répondre aux besoins nouveaux qu’il aura fait naître en permettant de les satisfaire. Mais l’augmentation des travaux, c’est la diminution des loisirs, des occupations extra-professionnelles. Or c’est la vie professionnelle, concours et concurrence des efforts, emploi et conflit des volontés, qui, en somme, nous divise le plus. Et c’est à la prépondérance croissante de la vie esthétique, fille des loisirs, qu’il faut viser si l’on cherche sérieusement la paix sociale. Elle seule, parmi ces chocs et ces accords d’égoïsme, fait entendre le concert de sensibilités ou d’activités nuancées, différenciées à l’infini, qui, si elles peuvent bien s’être sympathiques ou antipathiques, donnent lieu à une solidarité et à une hostilité de tout autre nature, l’une et l’autre désintéressées, à une attraction de génies divers et à une émulation de talents semblables, le tout pour le plus grand charme de l’existence. Cette forme esthétique de la lutte est la plus haute et la dernière des transformations de la guerre.

En résume, la lutte des forces, dans le domaine social pas plus qu’ailleurs, ne nous apparaît comme le procède principal du progrès. Sous sa forme la plus aiguë et la plus formidable, la guerre, comme sous sa forme infiniment moins âpre et moins dangereuse, la concurrence, elle n’a été qu’un agent subordonné et médiateur de la logique sociale, et a bénéficié injustement des réels services rendus par l’invention, cette forme sociale de l’adaptation, et par l’imitation, cette forme sociale de la répétition universelle, qui elles-mêmes ont travaillé à leur insu pour le déploiement de l’universelle variation.

On pourra trouver une confirmation de cette manière de voir dans le Drame, cette floraison supérieure de l’art, ce miroir esthétique de la logique sociale en œuvre. À première vue, cependant, il semble nous démentir. La rencontre de deux convictions ou de deux passions contraires, la conscience qu’elles prennent de leur opposition, le combat, toujours sanglant, qui s’ensuit et les péripéties de la lutte : n’est-ce pas toute la conception du drame ? C’est le duel logique ou téléologique, avant tout, suivi de son dénouement inévitable. Si donc l’histoire est toute pleine de drames, qu’il s’agit seulement d’y découper, c’est qu’elle est chose essentiellement antinomique et contradictoire. Mais, d’abord, il ne faut pas nier que le conflit des volontés et des esprits ne soit, en fait d’art, plus intéressant que leur accord, bien qu’il y ait beaucoup d’œuvres d’art processionnelles en quelque sorte, comme la Divine Comédie[43], qui nous intéressent sans lutte tragique, par un simple déroulement de personnages et d’événements harmonieusement variés.

L’intérêt esthétique s’attache souvent à l’exception, et, c’est ici le cas. Ajoutons que le développement du drame va de la tragédie historique, ou l’antinomie des désirs paraît insoluble, à moins de meurtres ou de suicides, à la comédie de mœurs, ou elle comporte des solutions pacifiques et souvent se révèle à la fin comme simplement apparente. Enfin, même dans la tragédie ou le mélodrame les plus trempés de sang, l’intérêt que nous prenons à la lutte des désirs ou des idées opposés est un élément inférieur et sans cesse décroissant de notre plaisir vraiment esthétique, qui consiste de plus en plus à voir mettre en relief, moins par des combats acharnés que par des situations singulières, l’individualité réaliste de caractères profondément originaux. Les caractères dans un drame sont-ils pour l’action dramatique, ou celle-ci pour ceux-là ? À cette question, posée par Aristote, l’évolution de l’art a répondu autrement que lui, en montrant que l’action a surtout pour but de déployer les caractères. Un caractère est une virtualité infinie, susceptible d’un nombre incalculable d’actions différentes. Quelle qu’elle soit, l’action dramatique n’est qu’un des innombrables faits que les personnages pouvaient produire, soit par leur concours, soit par leur conflit, soit isolement. Si, dans telle action, ils s’opposent, ils auraient pu collaborer à telle autre. Leur opposition n’est qu’accidentelle. Elle n’est nécessaire peut-être, esthétiquement, que parce qu’elle est le seul moyen d’accentuer leur réalité. Leur collaboration sans conflit nous les montrerait non comme des ambitions et des puissances infinies, susceptibles par suite de s’entre-heurter, mais comme les rouages d’une machine dont l’être propre est exclusivement limite à leur emploi. N’oublions pas un élément essentiel : la situation initiale, toujours différente. Combinée avec les caractères, elle rend l’action réellement nécessaire. Mais l’action, qu’est-ce ? Un enchaînement de situations changeantes, de la première à la dernière. Et une situation, qu’est-ce ? C’est le pittoresque social, la juxtaposition rare et unique de caractères, de passions, d’idées, qui ne s’accordent ni ne se contrarient essentiellement, mais qui s’entre-éclairent, et dont les traits réunis en une irrégularité expressive ont une physionomie inoubliable malgré sa fugitivité. Tel est bien l’attrait profond du drame, et tel est aussi celui de l’histoire.


  1. On objectera peut-être que le fondateur même du positivisme lui a donné pour couronnement une organisation religieuse, retour non seulement à la hiérarchie catholique du moyen âge, mais au fétichisme des premiers temps. Seulement, cette réversion n’a jamais existé que dans les rêves de Comte ; et, du reste, le culte du Grand fétiche qu*il imagina n*a que le nom de commun avec les pierres et les troncs d*arbres divinisés par les sauvages. On ne saurait donc voir dans les constructions néo-théologiques du grand sociologue qu’un remarquable exemple de la puissance d’aberration exercée sur un génie philosophe de premier ordre par l’idée d’opposition.
  2. Dans les Lois de l’Imitation (vers la fin), j’ai consacré quelques pages à ce sujet.
  3. Principes de philologie comparée, trad. fr., p. 263.
  4. Il y a aussi des résurrections de mots : Multa renascentur, La plupart des vieux mots français dont Lu Bruyère déplorait l : i mort ont été remis en usage.
  5. Voir à ce sujet nos Lois de l’Imitation chapitre intitulé « Les lois logiques de l’imitation ».
  6. Il est permis, dit Cournot, de rapprocher des formes de religion les formes d’irréligion qui les accompagnent et qui dérivent par une réaction inévitable. » C’est, ainsi dit-il, que le catholicisme est accompagné du voltairianisme, etc.
  7. Il suffirait pour cela d’une intention nouvelle qui vint redoubler l’activité du pays et la demande de bras.
  8. Précis de l’histoire des dogmes (1893).
  9. Voir, à ce sujet, Logique sociale (chap. sur l’Economie pomitique), Lois de l’imitation, Transformations du droit, etc.
  10. Aussi ne sont-elles irréversibles que dans la mesure où elles dépendent delà logique des inventions. D’ailleurs, je ne vois aucune difficulté à admettre que la civilisation, au point de vue économique comme à tout autre égard, après avoir marché du sud au nord et de l’est à l’ouest, redescende du nord au sud, comme elle commence à le faire déjà, et revienne à son berceau oriental.
  11. Autre conséquence de la loi du moindre effort : chez les anciens comme chez les modernes, ainsi que le remarque Roscher, les impôts directs ont précédé les impôts indirects. Verra-t-on cet ordre s’intervertir conformément au vœu de nombreux réformateurs ?
  12. Les conséquences économiques de cette assimilation graduelle des besoins et des idées sont incalculables. La première condition pour que l’atelier familial devienne atelier vicinal, puis manufacture, puis machinofacture, c’est que les besoins de consommation correspondante se soient assimilés entre voisins, entre concitoyens, entre compatriotes, entre contemporains...
  13. La vie économique est toute pleine d’oppositions quantitatives des plus précises. Par exemple, le papier sur l’étranger se négocie tantôt de plus eu plus au-dessus du pair (du pair, qui est ici l’état zéro), tantôt de plus en plus au-dessous. Le premier effet se produit quand les dettes envers l’étranger se trouvent sur le marché plus nombreuses que les rréances sur l’étranger ; le second effet a lieu dans le cas précisément inverse.
  14. La sympathie dans le sens le plus large du mot, dans un sens abusif, si l’on veut, dans lequel on peut dire qu’il y a une sympathie envieuse et non pas seulement admirative, — haineuse même parfois.
  15. La puissance est réductible à une combinaison de lumière et de richesse ayant à son service la force armée.
  16. Rappelons que la conviction individuelle vient de la vérité, chose sociale, bien plutôt que celle-ci de celle-là. Il est infiniment rare qu’on soit convaincu tout seul sans savoir que d’autres le sont aussi ou pourraient l’étre.
  17. Je me permets de renvoyer le lecteur aux Lois de l’Imitation, chap. sur l’archéologie et la statistique (Qu’est-ce que l’histoire ?).
  18. Malheureusement, parmi les progressions qui contrecarrent celle de la population, il en est d’excellentes, à cela près. Par exemple, les démographes ont établi un rapport inverse entre la marche de la natalité et le développement de la prévoyance : les départements français où le nombre des enfants par ménage va diminuant le plus vite sont ceux qui se signalent par la multiplication des livrets de caisse d’épargne et de polices d’assurance. — Notons, à ce propos, le goût des statisticiens pour les rapports inverses, souvent imaginaires. Les criminalistes italiens en ont imaginé entre le mouvement du suicide et celui de l’homicide, entre la courbe des crimes contre les personnes et celle des crimes contre les propriétés. Je n’examine point ces inversions plus ou moins chimériques ou exagérées, ni beaucoup d’autres du même genre.
  19. Dans son Europe politique et sociale, qui a été publiée en 1869, M. Maurice Blockse récrie contre l’exagération des forces militaires, de la France surtout. Il Mais, ajoute-t-il, le moment est arrivé où il n’est pas possible d’aller plus loin ; on est donc bien forcé de s’arrêter et de songer à revenir sur ses pas, » Hélas ! le savant économiste, on le voit, partageait les illusions du temps et parlait des armées européennes comme Mme de Sévigné du café.
  20. J’ai montré, dans les Lois de l’Imitiation, (chapitre indiqué ci-dessus) que les montées, figurant toujours, au fond, des propagations imitatives, étaient la partie essentielle à considérer, la clé du reste.
  21. Voyons-nous, par une série d’oscillations, l’intérêt des capitaux aller s’élevant et s’abaissant tour à tour ? Oui, mais ces oscillations, d’ailleurs très irrégulières, sans nulle symétrie, ne sont que secondaires et en quelque sorte intermédiaires entre l’intérêt maximum qui est situé au début même de l’évolution économique que Ton considère (non au milieu) et l’intérêt minimum vers lequel tend incessamment cette évolution comme a son terme final. L’opposition, l’inversion, le rythme, ici comme partout, se présente comme un moyen terme. — Les causes qui produisent ces deux effets inverses, la hnusse et la baisse du taux de l’intérêt, sont-elles inverses elles-mêmes ? Non. Prenons un exemple : une invention industrielle, celle des chemins de fer, apparaît. Â mesure que le besoin de consommation auquel elle correspond se propage, des couches supérieures ou plus riches aux couches de moins en moins fortunées, il faut que le prix s’abaisse pour être accessible à des fortunes de plus en plus étroites, d^où résulte une diminution du bénéfice proportionnel que recueillent les exploiteurs de cette invention et leurs bailleurs de fonds. D*autre part, à mesure que le désir de produire des chemins de fer se propage lui-même, autant et plus que le besoin de s’en servir, la concurrence que se font les exploiteurs, ainsi que la nécessité où ils sont tous de se conformer aux vœux de plus en plus impérieux d’un public de plus en plus nombreux, les oblige à abaisser les prix, et par suite la rémunération des nouveaux capitaux engagés dans l’entreprise. Ainsi, la propagation des besoins soit de consommation, soit de production, suscités par les inventions, tendent à l’abaissement des taux de rintérêt. Et pour le relever que faut-il ? Un afflux de nouvelles inventions qui détrônent les anciennes et conquièrent, suivant les mêmes lois de progression imitative, tout ou partie de leur doniaine. Or, entre les phénomènes imitatifs, continus et constants, et les éruptions intermittentes d’in ?eutions, il y a la même différence qu’entre les formations sédimentaires et les formations éruptives de la géologie.
  22. « Le progrès de la misère est parallèle et adéquat au progrès de la richesse », disait Proudhon, sauf à se contredire un instant après.
  23. Chez Origène notamment, ou voit, dit Harnack, « se dégager de l’histoire expérimentale une histoire plus haute, transcendantale, cachée derrière. » Cette histoire nouménale en quelque sorte, prétendue explication de l’histoire phénoménale y a l’avantage de pouvoir être impunément symétrisée ; et c’est précisément celle que beaucoup de nos transformistes s’amusent à nous tracer en élégantes formules, à la suite de Hegel et, plus qu’ils ne croient, à son exemple.
  24. Tous les peuples, avant de se connaître, oot un penchant à imaginer entre eux et les peuples étrangers, voire même voisins, comme pour alimenter leurs antagonismes, des antithèses forcées. Les Français ont cru longtemps que les Anglais avaient des mœurs précisément opposées aux leurs, qu’ils avaient le spleen continuellement, qu’ils se suicidaient par plaisir, etc. On a cru jusqu’à notre siècle que les Chinois étaient en tout le contraire des Européens, sur la foi de certaines singularités telles que c«lle de manger le potage à la fin du dîner. À mesure que Ton se connaît mieux, on se reconnaît beaucoup moins contrastants^ mais peut-être plus dissemblables qu’on ne l’avait pensé.
  25. M. Kidd oublie ici qu’il a, en d’autres pages de son livre, souvent si bien inspiré, expliqué la diffusion de la bonté par celle des religions. — Il croit à l’extension croissante des pouvoirs de l’État, mais il croit aussi qu’elle aura pour seul effet d’égaliser les conditions sociales de la lutte pour la vie, nullement de la restreindre.
  26. Voir à ce sujet Lois de l’imitation chapitre sur les lois logiques de l’imitation ; et aussi : Logique sociale.
  27. En un autre sens, il est visifile que la lautfue, la religiou, le droit, etc., contiennent une foule d’oppositions vraies. « Un philologue subtil, M. Paul Arkermann, dit Proudhon dans ses Contradictions écononUques, a fait voir, par Texemple du français, que chaque mot d’une langue ayant son contraire, ou, comme dit l’auteur, son antonyme^ le vocabulaire entier pourrait être dis disposé par couples et former un vaste système dualiste (Voyei Dictionnaire des antonymes, Paris, Brockbaus et Avenarius, 1842). » — On peut dire, assurément, et avec plus de vérité, que la langue est la virtualité d’innombrables thèses et antithèses opposables par couples et formées par toutes les propositions formulables auxquelles il est tocgours loisible d’opposer une contradiction. On en peut dire autant de la religion, où tout a été affirmé et nié ; du droit, où abondent les prétentions juridiques diamétralement contraires, et où tout ce qui est ordonné est susceptible d’être défendu, etc. Seulement, prenons bien garde qu’on aurait tort de prêter une importance égale aux choses ainsi opposées symétriquement. Par exemple, dans la langue, je vois bien que le verbe possède les modes par lesquels on affirme ou on nie (indicatif), ainsi (lue ceux par lesquels on ordonne ou on défend (impératif, optatif), et que les idiomes se distinguent d’après leur délicatesse à traduire les degrés de l’affirmation et de la négation, ou de l’ordre et de la défense, ou de la prière de faire et de ne pas faire. Mais l’affirmation dans le langage, dans la religion, dans la science, partout, joue un tout autre rôle que la négation, tandis que souvent, à l’inverse, dans le droit notamment, en morale religieuse, la défense est le fait capital, supérieur à Tordre. — Le subjonctif présente une idée de doute et d’hésitation ; l’état zéro des deux oppositions fondamentales trouve là son expression.
  28. Il est évident, en effet, je l’ai expliqué ailleurs, que c’est seulement quand chacun des par leurs a pris parti entre deux modes d’expression que les discussions grammaticales peuvent naître entre eux, — que c’est seulement quand chaque homme a pris parti en religion, en politique, en industrie, eu art, en morale, et a battu en lui-même un adversaire intérieur, qu’il est prêt à se dresser pour combattre un autre homme, délivré comme lui de son propre conflit intime, de son schisme caché.
  29. Voir encore à ce sujet les deux ouvrages ci dessus cités.
  30. Dans le même chapitre, le sagace critique examine curieusement l’hypothèse où le progrès moral de l’avenir, conforme aux vœux des économistes classiques, consisterait à « refouler les instincts qui nous portent à nous dévouer pour le prochain » et où l’homme trouvera la force nécessaire « à cette victoire sur soi-même » dans la considération du mécanisme universel « dont l’harmonie serait troublée si nous suivions les élans du cœur que l’on avait coutume de louer jadis comme des actes nobles, désintéressés, magnanimes ». La sympathie serait alors le « péché originel » à effacer par le baptême de cette morale de l’égoïsme purifié de tout sentiment étranger. — Les économistes répondent à cela qu’on les a mai compris, et c’est possible ; mais la vérité est qu’ils se sont surtout très mal compris eux-mêmes, très mal entendus avec eux-mêmes. Quant aux darwinistes sociaux c’est une morale du despotisme pur de toute pitié qu’il conviendrait d’esquisser à leur usage.
  31. Voir à ce sujet le grand Traité d’économie politique si riche de documents et d’idées, de M. Paul Leroy-Beaulieu (notamment t. II, pp. 416 et 425).— Voir aussi pp. 411 et 412.
  32. Une question toute semblable peut être posée à propos de la discussion libre, à laquelle certains publicistes de grande valeur, M. Bagehot par exemple et, plus récemment, M. Gaston Richard, ont voulu attribuer en politique un rôle au moins égal à celui que les économistes attribuent à la libre concurrence. « Le régime de la discussion, dit M. Richard, est le grand agent du progrès sous toutes ses formes. C’est ainsi que, dans les temps modernes. L’Espagne, la France et l’Angleterre, pour avoir plus ou moins compris le rôle de la discussion, ont eu des destinées si différentes. » On devine tout ce que, si j’avais le temps d’examiner cette thèse, je pourrais y répondre ; mais, dans la mesure où il est certain que la liberté de discuter a produit de bons effets (assurément bien inférieurs et bien subordonnés à ceux du génie inventif et initiateur en tout genre, car, que serait l’Angleterre même avec tout son parlementarisme, si elle n’avait pas eu son Watt par exemple), on peut se demander ceci : est-ce en tant que contradiction d’idées, ou n’est-ce pas plutôt en tant que similitude de connaissances, communauté d’instruction et d’éducation, que la discussion parlementaire est salutaire ?
  33. Les procès d’ancien régime entre corporations différentes pour se disputer du travail ne sont pas comparables aux conflits des juges de divers ordres qui se disputaient les affaires. Ces luttes judiciaires étaient des guerres civiles ; les autres étaient des guerres extérieures ; et c’est précisément apaisement des troubles civils qui rend possible la guerre contre l’étranger.
  34. Tout ceci suppose qu’il ne s’agit pas d’une nation soumise à un autocrate qui déclare une guerre par pur caprice. Le cas est d’ailleurs fort rare, car, même dans les monarchies les plus absolues, le roi ne fait que se conformer aux vœux, sinon de son peuple, au moins de sa noblesse ou de son entourage, en se lançant dans une expédition militaire ; et il s’y décide parce que, dans ce public spécial, les partisans de Topinion qui a motivé la guerre se sont connus, se sont parlé et l’ont emporté ainsi sur les partisans de l’opinion contraire.
  35. Même quand le massacre belliqueux est unilatéral et a le vol pour objet, il peut se faire qu’il ne soit en rien assimilable à nos crimes. Dans le poème d’Aotar, d’après Letourneau, on voit des Arabes, ruinés par l’exercice de l’hospitalité, se livrer au brigandage, au pillage des caravanes, pour faire de nouveau fortune et pouvoir se permettre d'ùtre hospitaliers comme autrefois envers ces étrangers même qu’ils pillent à présent. Est-ce que ce vol guçrrjer ayant la donation pour but et répondant au devoir de l’hospitalité est comparable aux soustractions frauduleuses de nos cours d’assises ?
  36. Je passe certains arguments accrédités en faveur de la guerre. Après tout, dit-on, ceux que la guerre a tués seraient morts sans elle, et peut-être plus douloureusement, après les longues déchéances de la décrépitude. Mais le raisonnement serait tout aussi bon en faveur de l’assassinat. Et l’on peut dire pareillement du vol que ceux qu’il dépouille n’auraient pas manqué d’être dépouillés par la mort un jour ou l’autre.
  37. J’accorde aussi veloutiers aux apologistes de la concurrence qu’elle ne tend pas nécessairement à, l’établissement d’un monopole absolu et unique. Les raisons qu’ils donnent à cet égard sont excellentes, malheureusement pour la concurrence peut-être ; car un monopole absolu et unique, s’il pouvait s’établir, finirait par s’adoucir et se faire pardonner ses premiers excès. Mais la vérité est qu’elle aboutit seulement à quelques grands colosses industriels ou commerciaux qui exercent, chacun dans un certain rayon, un monopole relatif et partiel et entre lesquels se nouent des relations quasi diplomatiques, pour maintenir leur équilibre européen à eux. Mais je ne veux pas poursuivre ce rapprochement entre la guerre et la concurrence : il serait très injuste pour cette dernière dont les développements se lient à ceux de la convivance, comme il a été dit plus haut, et qui, comme telle, a rendu d’immenses services pratiques.
  38. Bien que tout le monde soit d’accord pour dire que l’avenir est un mystère impénétrable et que tout essai de prédiction est insensé, il n’est point d’époque où Ton s’abstienne de prophétiser, je ne dis pas seulement où fassent défaut les prophètes isolés, mais où la généralité des hommes ail la prudence de ne pas prédire les événements futurs. En effet, toute nation, en tout temps, s’est attenduCy avec une conviction plus ou moins sourde, à quelque c^ioso d’important qui lui parait à la veille de se réaliser. Quand ce n’est pas au jugement dernier, comme au moyen ;\ge, c’est h. une révolution sociale, comme dfi nos jours ; et, certainement, la peur de Tan mille — en partie imaginée après coup — n’a jamais eu au xe siècle l’importance et la généralité de la foi de nos contemporains en une catastrophe socialiste. — D’autres peuples et d’autres temps, plus heureux, ont cru à Tarrivée prochaine d’un Messie, d’un Sauveur, à une Restauration monarchique et triomphante ou bien à un Paradis terrestre tel que celui qui éblouissait l’imagination de nos aïeux de 1789. Quant aux sociétés assises et stables, telles que la société française sous Louis XIV ou sous saint Louis, elles ont cru, elles, à la durée étemelle de leur stabilité relative et passagère ; et cette attente non moins trompeuse que les autres, a, non moins que les autres, pesé d’un poids considérable dans la détermination pratique des hommes de ces temps paisibles, comme dans les méditations et les systèmes de leurs penseurs.
  39. Le savant professeur le sait si bien, du reste, qu’après ravoir nié dans la préface de son livre sur la guerre (Battaille, éditeur. 1895), il intitule plusieurs chapitres : «Évolution de la guerre chez les nègres, chez les races jaunes, chez les Sémites, » etc. En cela, il semble reconnaître enfin que révolution suit de multiples voies. Seulement il se trompe, je crois, en se persuadant que chaque race a sa voie spéciale. Il n’est rien qui, plus que les institutions et même les mœurs guerrières, se joue des barrières de races : les Romains et les Carthaginois, les Macédoniens et les Perses, les Égyptiens et les Assyriens, se sont réciproquement emprunté leurs armements et leur tactique, et, de nos jours, le Japon s’est militarisé, avec le succès qu’on sait, à l’instar de l’Europe.
  40. Il y a progrès de l’une à l’autre, c’est-à-dire amoindrissement de la symétrie. Les services échangés peuvent être égaux, mais ils sont toujours dissemblables, tandis que les préjudices échangés sont à peu près semblables autant qu’égaux.
  41. Ce qu’il sont pu, par leur seule autorité personnelle, pour adoucir les guerres internationales, pour pacifier les rapports internationaux, montre ce qu’ils pourraient, à fortiori, pour amortir le choc des partis et des classes.
  42. À propos de coopération, je ne puis passer sous silence les idées de M. Gide sur l’avenir des sociétés coopératives de production. On verra alors, dit-il, le capital servant d’instrument au travail, tandis que, sous le régime actuel, ou plutôt passé déjà, on voit le travail servir d’instrument au capital. Vraie ou non, l’assertion implique une inversion remarquable. Entre les deux termes de cette opposition s’interpose comme état zéro une étape que nous traversons maintenant : à savoir, le capital et le travail se servant mutuellement et également d’instrument l’un à l’autre. La participation aux bénéfices représenterait ce stade. Ainsi, salariat^ participation aux bénéfices^ coopération : ce serait là une triade économique en train de se développer dialectiquement. M. Gide ajoute que l’évolution économique correspond en ceci à révolution politique : monarchie absolue ^ régime constitutionnel^ république. Cette dernière triade ne constitue une opposition qu’en ce sens : le monarque absolu possède tout le commandement, et le peuple ne peut qu’obéir ; en république, tout le gouvernement appartient au peuple, et il n’y a plus de roi ; dans le régime constitutionnel, le roi et le peuple se partagent le pouvoir. Ainsi comprise, cette opposition rentre dans la catégorie des oppositions inûnilistes que nous connaissons. En effet, du néant de pouvoir, le peuple passe à l’infinité des pouvoirs, et l’entre-deux est la limitation de ses pouvoirs. Or, nous savons que, dans les oppositions intimistes, le terme qui représente la réalité, toujours finie, c’est le terme moyen. Entre o et infini, c’est w qui signifie le réel, il s’ensuivrait donc ?) que le régime constitutionnel, malgré son caractère de transition apparente, serait susceptible, en oscillant, d’une durée prolongée, et exprimerait le gouvernement positif. Mais peut-être bien cela prouverait-il surtout qu’il faut se méfier de l’attrait de l’opposition et de ses faciles jongleries.
  43. Et il est à remarquer que ces œavres processionnelles, en toute civilisation qui se développe, succèdent aux œuvres tragiques, dont elles semblent Taboutissement. Le moyen âge, pendant la gestation sanglante de la civilisation qu’il cherchait à dégager, a aimé et produit en abondance les Chansons de geste, les récits de grands coups d’épée. Mais, quand il est parvenu à réaliser son idéal de courtoisie et de bourgeoisie, complétées l’une par l’autre, fondues en une originale harmonie, son inspiration et son goût poétiques se transforment en un sens singulièrement adouci et pacifié. Alors, quoique assurément la réalité reste dramatique et anxieuse, ce sont les longues œuvres à déroulement didactique ou panoramique, reflet naïf de l’irréversible historique, qui ont le plus grand succès ]: en cela, le Roman de la Rose ressemble à la Divine Comédie^ malgré leurs différences si profondes. — Est-ce que notre roman contemporain n’évolue pas un peu dans un sens analogue, ayant déjà passé des romans de cape et d’épée aux romans descriptif^ on psychologiques ?