L’Or du Rhin

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L’Anneau du Nibelung

L’Or du Rhin
Giants and Freia.jpg

Livret français de Louis-Pilate de Brinn’Gaubast
et Edmond Barthélemy, 1894


Scène première. Au fond du Rhin[modifier]

WOGLINDE

Veya ! Vaga ! Vague, Ô la vague, la vague bercée, la vague berceuse ! Yagalaveya ! Vallala veyala yeya !

LA VOIX DE WELLGUNDE, venant d'en haut.

Woglinde, es-tu seule à veiller ?

WOGLINDE

Avec Wellgunde, je serais à deux.

WELLGUNDE, du haut du Fleuve, plonge en bas vers le roc.

Montre voir comme tu veilles.

(Elle cherche à attraper WOGLINDE.)

WOGUNDE, à la nage, lui échappe.

Ici je te nargue.

(Elles se lutinent, cherchent à se prendre, par jeu.)

LA VOIX DE FLOSSHILDE, venant d'en haut.

Heyala veya ! Turbulentes de sœurs !

WELLGUNDE

Nage, Flosshilde ! Woglinde échappe : à l'aide, pour saisir la fuyarde !

FLOSSHILDE plonge, et descend entre les deux joueuses.

Sur l'Or, qui dort, vous veillez mal ; faites meilleure garde autour du berceau du Dormeur, ou vous payerez cher, toutes deux, votre jeu !


(Avec de gais cris vifs, ses deux sœurs se poursuivent : Flosshilde cherche à saisir tantôt l'une, tantôt l'autre ; elles lui échappent et, finalement, se réunissent pour donner, à Flosshilde, la chasse : ainsi, comme des poissons, elles frétillent, vont d'un roc à l'antre, en folâ­trant, avec des rires.)

Cependant, surgi du gouffre par une ténébreuse crevasse, Alberich, gravissant l'un des rocs, a paru. Il fait halte, enveloppé encore d'obs­curité, et se plaît à contempler, muet, les ébats des Ondines.


ALBERICH

Hé, hé ! Nixes ! Que vous êtes mignonnes, enviable peuple ! Hors de la nuit du Nibelbeim, j'aurais plaisir à venir vers vous, si vous vous incliniez vers moi.

(Au son de voix d'ALBERICH, les Ondines cessent leur jeu.)

WOGUNDE

Heï ! qui est là-bas ?

WELLGUNDE

C'est noir et ça crie.

FLOSSHILDE

Voyons un peu qui nous espionne !

(Elles plongent, s'enfonçant davantage, et reconnaissent alors le Nibelung.)

WOGLINDE et WELLGUNDE

Pouah ! l'horreur !

FLOSSHILDE, remontant rapidement.

Veillez bien sur l'Or ! C'est contre un tel ennemi que le Père nous mit en garde.

(Les deux autres la suivent ; et toutes trois se réunissent, vivement, autour du roc central.)

ALBERICH

Vous, là-haut !

TOUTES TROIS

Que veux-tu, là, en bas?

ALBERICH

Pour me tenir en silence ici, dans ma surprise, est-ce que je trouble donc vos jeux ? Si vous plongiez vers lui, le Niblung aurait plaisir à faire des folies avec vous !

WELLGUNDE

C'est avec nous qu'il veut jouer ?

WOGLINDE

Raille-t-il ?

ALBERICH

Comme, dans l'eau miroitante, vous semblez claires et belles ! Comme volontiers mon bras étreindrait celle, des sveltes, qui voudrait me faire la grâce de descendre auprès de moi !

FLOSSHILDE

A présent je ris de ma peur : l'ennemi est amoureux.

(Elles rient.)

WELLGUNDE

L'affreux hibou lubrique !

WOGLINDE

Faisons sa connaissance ?

(Elle se laisse descendre et glisser jusque sur le sommet du roc au pied duquel est Alberich.)

ALBERICH

Celle-ci descend vers moi.

WOGLINDE

A ton tour, viens près de moi !

ALBERICH escalade, leste comme un kobold, quoique forcé de faire halte à différentes reprises, le roc, dont il atteint la cime.

Mica glaiseux, gluant et lisse ! Et comme je glisse ! Pour les mains, pour les pieds, nulle prise, nul équilibre, un sol qui fuit ! (Il éternue.) L'eau me chatouille jusqu'au fond du nez : maudit éternuement !

(Il se trouve, à présent, dons le voisinage de WOGLINDE.)

WOGLINDE, riant.

C'est avec des éternuements qu'approche mon magnifique amant !

ALBERICH

Sois à moi, délicate enfant !

(Il chercha à l'enlacer.)

WOGLINDE, se dégageant.

Si tu veux m'aimer, viens m'aimer ici !

(Elle s'est élancée sur un autre roc. Ses sœurs rient.)

ALBERICH , se grattent la tête.

Ο malheur: tu t'enfuis ? Reviens donc ! Tu montes là sans peine, toi : mais moi !...

WOGLINDE se laisse couler sur un troisième rocher, situé plus profondément.

Descends seulement au fond : là tu ne peux que m'attraper !

ALBERICH, sautant lestement.

Oui, là, en bas : certes, c'est bien mieux !

WOGLINDE remonte, d'un bond, sur un roc à l'écart.

Et maintenant, tout en haut !

(Toutes rient.)

ALBERICH Renchéri de poisson ! comment le prendre au bond ? Attends, perfide !

(Il s'apprête à grimper vivement à sa poursuite.)

WELLGUNDE, qui s'est placée sur un autre rocher, situé plus profondément.

Heya ! Mon doux ami ! n'entends-tu pas ma voix ?

ALBERICH, se retournant.

C'est toi qui m'appelles ?

WELLGUNDE

Mon conseil est bon : viens de mon coté, laisse là Woglinde.

ALBERICH saute avec prestesse sur le sol, et court à WELLGUNDE.

Tu es bien plus belle que cette sauvage-là, — cette moins brillante — et trop fort glissante. — Plonge seulement plus au fond, si tu veux m'être bonne ?

WELLGUNDE, descendant un peu plus.

À présent, suis-je à ta portée ?

ALBERICH

Pas assez ! Jette tes souples bras autour de moi, que je puisse te lutiner, toucher ta nuque, te caresser, me serrer étroitement contre toi, contre ta poitrine palpitante, avec tendresse, avec passion !

WELLGINDE

Es-tu si amoureux, si assoiffé de plaisir ? Voyons d'abord, mon cher, comment tu es tourné ? — Pouah ! velu ! Pouah ! bossu ! Le gnome noir ! L'affreux nain-du-soufre ! Cherche une amante à qui tu plaises !

ALBERICH cherche à la retenir de force.

Je ne te plais pas, soit ! mais je te tiens.

WELLGUNDE, d'un bond, s'élance sur le roc du milieu.

Tiens-moi bien, je pourrais t'échapper !

(Toutes les trois rient.)

ALBERICH, irrité, l'invectivant.

Fille perfide ! Froid poisson, qu'on ne sait par où saisir ! Si tu ne me trouves pas beau, charmant, plaisant, mignon, brillant, et si ma peau te dégoûte, eh bien ! va-t'en faire l'amour aux anguilles !

FLOSSHILDE

Qu'as-tu à gronder, Alfe ? Si vite découragé ? Tu n'as demandé qu'à deux ! La troisième, si tu lui parlais, si tu l'aimais, te réserve une douce consolation !

ALBERICH

O chant propice descend ici vers moi. — Que vous soyez plus d'une, quelle chance ! car, sur plusieurs, j'en séduirai bien une : tandis que si vous n'étiez qu'une ! — Dois-je te croire ? Alors viens, descends, coule-toi ici!

FLOSSHILDE descend vers ALBERICH.

Sœurs niaises ! êtes-vous assez folles de le trouver laid !

ALBERICH, s approchant vivement.

Elles le sont à mes yeux, niaises, et laides aussi, depuis que je t'ai vue, toi, la plus charmante.

FLOSSHILDE, câline.

Ο chante encore : si douce, si délicate, si magnifique, ta voix m'extasie les oreilles !

ALBERICH, la touchant familièrement.

Doux compliment : mon cœur tressaille, tremble et se trouble de plaisir.

FLOSSHILDE le repousse avec douceur.

Ton charme fait la joie de mes yeux ; ton doux sourire, la joie de mon âme! (Elle l'attire tendrement vers elle) Ο bien-aimé !

ALBERICH

Ο bien-aimée !

FLOSSHILDE

Puisses-tu m'aimer !

ALBERICH

Puisses-tu m'appartenir toujours !

FLOSSHILDE, le tient tout à fait embrassé.

Ton regard brûlant, ta barbe hirsute, ô puissé-je à jamais les voir, les contempler ! Ta rude tignasse, ses boucles héris­sées, puisse Flosshilde, à jamais, les envelopper de ses flots ! Ta figure de crapaud, le croassement de ta voix, ô puissé-je, surprise et muette, n'en plus voir, n'en plus ouïr d'autre !

(WOGLINDE et WELLGUNDE, en plongeant, se sont approchée par der­rière ; elles poussent, lorsqu'elles sont tout contre eux, un retentissant éclat de rire.)

ALBERICH, bondissant, surpris, des bras de FLOSSHILDE.

Est-ce de moi que vous riez, méchantes ?

FLOSSHILDE, s'arrachant brusquement à lui.

Comme de juste, au bout de la chanson.

(Elle remonte vite, avec ses sœurs,et mêle, aux leurs, ses éclats de rire).

ALBERICH, d'une voix déchirante.

Malheur ! hélas malheur ! Ο douleur ! Ο douleur ! La troi­sième, la plus chère, m'a-t-elle aussi joué ? — Filles sans pudeur ! Perfides ! Vile engeance de débauche ! Ne vivez-vous que d'imposture, clique de Nixes sans foi ?

LES TROIS FILLES-DU-RHIN

Vallala ! Lalaleya ! Laleï ! — Heya ! Heya ! Haha ! —Tu de­vrais avoir honte, Alfe ! Cesse de criailler, là au fond ! Ecoute ce que nous te répliquons ! Pourquoi, poltron, n'as-tu pas eu l'audace de garrotter celle que tu aimes ? Sans félonie, nous sommes fidèles à l'amoureux qui nous capture. — Attrape-nous seulement, et puis n'aie pas peur ! Nous aurons bien du mal à nous sauver, dans le Fleuve.

(Elle se mettent à nager séparément et ça et là, tantôt plus bas, tantôt plus haut, pour pousser ALBERICH à leur donner la chasse.)

ALBERICH

Quelle dévorante chaleur me brûle, circule à travers tous mes membres ! La rage et l'amour, puissamment, sauvagement, bouleversent mon être ! — Ah ! vous rirez ! vous mentirez ! j'ai soif de m'assouvir sur vous, il faut que l'une de vous m'appartienne !

(Il se met à les pourchasser en des efforts désespérés ; escalade, avec une terrible agilité, roc sur roc, bondit de l'un à l'autre, cherchant à saisir tantôt l'une et tantôt l'autre des Ondines, qui échappent, à chaque tentative, avec d'outrageants éclats de rire ; il trébuche, roule au fond du gouffre, se rue alors, précipitamment, pour remonter ; enfin, à bout de patience, bavant de rage, hors d'haleine, il s'arrête et montre, aux Ondines, son poing, convulsivement fermé.)

ALBERICH, à peine maître de soi.

Qu'en ce poing-là j'en tienne une !...

Il s'obstine en une rage muette, les regards braqués en haut, attirés soudain, fascinés, par un spectacle tout nouveau.

A travers le Fleuve descend et circule, de plus en plus claire, une lueur : au haut du roc central elle s'embrase, et flamboie, d'une splendeur d'or éblouissante, qui limpide, radieuse et magique, se propage à tra­vers les eaux.

WOGLINDE

Voyez, sœurs ! L'éveilleuse rit, dans les eaux profondes.

WELLGUNDE

Elle salue, à travers les collines des flots glauques, le joyeux Dormeur mystérieux.

FLOSSHILDE

Pour qu'il les rouvre, elle baise ses yeux ; admirez comme ils brillent, dans les splendeurs radieuses ! D'onde en onde, leurs regards d'étoiles glissent, éblouissants, par les vagues.

TOUTES TROIS, nageant ensemble, avec grâce, autour du rocher.


Heyayaheya ! — Heyayaheya ! — Vallalallalala leyayaheï ! — Or-du-Rhin ! Or-du-Rhin ! Qu'il est clair, ton rire de lu­mière ! qu'il est divin, ton rire de joie ! — Heyayaheï — Heyayaheya ! — Réveille-toi, bien-aimé, joyeusement réveille-toi ! C'est pour toi nos ébats, la grâce de nos ébats : le flot doré scintille, le Fleuve sacré flamboie ; tournoyons dans son lit, toutes aux délices du bain, glissons ! plongeons ! des danses ! des chants ! Or-du-Rhin ! Or-du-Rhin ! Heyayaheya ! — Vallalaleya yaheï !

ALBERICH, <doat?>, obstinément, les yeux restent fixés sur l'Or, comme fasciné par sa splendeur.

Qu'est-ce donc, fuyardes, qui brille et rayonne ainsi-là ?

LES TROIS JOUVENCELLES, tour à tour.

Pour n'avoir jamais ouï de lOr-du-Rhin, d'où sors-tu donc, âpre niais ? — Toi, ignorer l'Or, toi, un Alfe ? ignorer l'Or dont l'œil tour à tour veille, sommeille, astre des eaux pro­fondes, divine lumière des vagues ? — Vois quelles délices pour nous, quelles délices de glisser dans les prestiges de sa splendeur ! Viens, poltron, t'y baigner aussi, viens y nager comme nous, t'en griser avec nous !

(Elles rient.)

ALBERICH

L'Or n'est bon qu'à vous éclairer dans vos ébats et vos plongeons ? Voilà qui me serait indifférent !

WOGLINDE

Il ne dirait pas de mal de la parure de l'Or, s'il en savait toutes les merveilles !

WELLGUNDE

L'Or-du-Rhin ! c'est l'Héritage même du Monde qu'il conquer­rait, avec un pouvoir sans limites, à quiconque aurait su s'en forger un Anneau.

FLOSSHILDE

Voilà ce qu'a dit le Père, en nous recommandant de veiller, avec prudence, sur le Trésor limpide, pour que nul traître ne l'arrache au Fleuve : silence donc, indiscrètes bavardes !

WELLGUNDE

Très prudente sœur ! est-ce à propos que tu grondes ? Ignores-tu donc auquel, seul parmi tous les êtres, il est réservé de forger l'Or ?

WOGLINDE

Celui-là seul qui renonce au pouvoir de l'Amour, celui-là seul qui chasse la douceur de l'Amour, celui-là seul, Maître du charme, pourra faire, avec l'Or, l'Anneau.

WELLGUNDE

Nous sommes bien tranquilles, et sans crainte : car il suffit qu'un être vive pour qu'il veuille en même temps aimer ; pas un ne renoncerait à l'Amour.

WOGLINDE

Lui moins que tout autre, l'Alfe lascif : il périrait plutôt, d'amour !

FLOSSHILDE

Je ne le crains guère, après l'épreuve que j'en ai faite : l'ardeur de son amour m'aurait presque enflammée.

WELLGUNDE

Un brandon de soufre dans le flux des vagues : en sa colère d'amour il siffle bruyamment.

TOUTES TROIS, ensemble.

Vallalalleya ! Laheï ! Alfe charmant, ne riras-tu pas aussi ? Dans la splendeur de l'Or, comme tu brilles beau ! Viens, charmant, viens rire avec nous !

(Elles rient.)

ALBERICH, l'œil fixé sur l'Or, obstinément, n'a pas perdu, de leur babillage, un mot.

C'est l'Héritage du Monde que j'obtiendrais par toi ? Si je ne puis me conquérir l'Amour, ne pourrais-je habilement, du moins, me conquérir la joie-des-sens ? (Hout, d'un accent terrible :) Raillez, soit ! Le Nibelung va jouer, avec vous !

(Furieusement il bondit vers le rocher central, dont il escalade le sommet avec une effroyable précipitation. Les Ondines se séparent avec des cris aigus, et fuient, remontant de divers côtés.)

LES TROIS FILLES-DU-RHIN

Heya ! Heya ! Heyahaheï ! Sauvez-vous ! l'Alfe est enragé ! l'eau pétille et jaillit sous lui : c'est l'Amour qui l'a rendu fou!

(Elles s'esclaffent d'un rire frénétique.)

ALBERICH, au sommet du roc, en étendant la main vers l'Or.

Vous n'avez donc pas peur encore ? Faites l'amour désor­mais dans les ténèbres, humide engeance ! J'éteins votre lu­mière ; l'Or, je l'arrache au roc, pour en forger l'Anneau ven­geur : car, que le Fleuve m'entende, — ainsi, je maudis l'Amour !

(Avec une force terrible, il arrache l'Or au roc, et précipitamment se rue vers les profondeurs, où il disparaît avec lui. Le Fleuve, à l'instant même, s'emplit d'une épaisse nuit. Les Ondines plongent, en toute hâte, à la poursuite du ravisseur.)

LES FILLES-DU-RHIN, vociférant.

Arrêtez le voleur ! Sauvez l'Or ! A l'aide ! A l'aide ! Mal­heur ! Malheur !

(Le Fleuve paraît, en même tempe qu'elles, s'enfoncer vers les profon­deurs : on entend sonner, aux abîmes, les risées aiguës d'ALBERICH. Les rochers disparaissent dans l'obscurité dense ; toute la scène est, du haut en bas, remplie d'un noir ondoiement d'eaux, qui, durant un assez long temps, semblent, de plus en plus, baisser.)


Scène deuxième[modifier]

Peu à peu les vagues se changent en nuages, qui graduellement s'éclaircissent ; et lorsqu'ils se sont, à la fin, dissipés en une sorte de subtil brouillard, on aperçoit, voilé encore par les dernières ombres nocturnes, le

PLATEAU D'UNE HAUTE MONTAGNE

Le jour naissant éclaire, d'une splendeur grandissante, un Burg aux flamboyants créneaux, situé sur la crête d'un roc, au fond de la scène ; entre cette crête, d'une part, couronnée par le Burg, et le premier plan, d'autre part, vallée profonde, où coule le Rhin. — Vers le côté, sur un lit de fleurs, WOTAN, FRICKA, reposent et dorment.)

FRICKA s'éveille ; son regard tombe sur le Burg ; elle reste surprise et s'effraye :

Wotan ! cher époux ! réveille-toi !

WOTAN, en un songe, à voix basse.

Porte et portail protègent, pour moi, le bienheureux palais des joies : l'honneur de l'Homme, la puissance éternelle, s'élèvent à la gloire infinie !

FRICKA le secoue.

Debout, sors du doux leurre des rêves ! Réveille-toi, homme, et regarde !

WOTAN se réveille, et se soulève quelque peu ; le spectacle du Burg, sur l'heure, fascine ses yeux :

Il est achevé, l'œuvre éternel : sur la cime, la haute cime du mont, Burg-des-Dieux, palais magnifique, il resplendit, puissant, majestueux à voir, sublime, dominateur enfin, tel que l'avait conçu mon rêve, tel que l'évoquait mon Désir !

FRICKA

Ainsi, c'est une joie sans mélange que tu trouves dans ce qui m'épouvante ? Toi, le Burg te transporte ; moi, j'ai peur, pour Freya. Négligent ! souviens-toi du salaire stipulé. Le Burg est achevé, ton gage est caduc : ce qu'il t'en coûte, l'as-tu oublié ?

WOTAN

Je trouve justes les conditions de ceux qui m'ont construit un tel Burg ; par un pacte, j'ai réduit leur indomptable en­geance à m'élever l'auguste demeure ; la voilà debout — grâce à leur force : — quant au payement, tranquillise-toi.

FRICKA

Ο légèreté ! Rire criminel ! Joie égoïste ! Cœur sans amour ! Si j'avais connu votre pacte, j'aurais empêché cette duperie ; mais courageusement vous aviez, vous, des hommes, éloigné les femmes, pour pouvoir, sourds à toute pitié, sans être im­portunés par nous, vous concerter seuls avec les Géants. Voilà comme cyniques, sans rougir, tout fiers de votre vil trafic, vous avez osé leur offrir mon adorable sœur, Freya. — Mais rien ne vous est sacré, barbares, rien n'est sacré pour vous, les hommes, quand vous aspirez à l'empire !

WOTAN

Semblable aspiration, peut-être, était étrangère à Fricka, lorsque ses prières mêmes réclamèrent un palais ?

FRICKA

Il me faut bien, hélas, inquiète sur la fidélité douteuse de mon époux, songer aux moyens de l'attacher à moi, quand au loin quelque chose l'attire ; une pompeuse résidence, richement aménagée, pouvait t'enchainer d'un doux lien, capable de t'y retenir. Mais toi, dans une habitation, tu ne voyais qu'un rempart pour te défendre mieux, pour mieux asseoir ta force et ta domination ; c'est pour provoquer d'incessantes tempêtes qu'a surgi le Burg orgueilleux.

WOTAN, souriant.

Si tu désires, femme, m'y retenir, dis donc au Dieu, dès à présent, les moyens, en demeurant au Burg, de conquérir pour soi l'univers, hors du Burg. Le changement ! tout ce qui vit a l'amour du changement : je ne puis donc non plus m'y soustraire.

FRICKA

Homme sans amour ! le plus méchant des hommes ! C'est à ces vains hochets, puissance, domination, que tu sacrifies l'Amour, et le mérite d'une épouse indignement bernée par toi ?

WOTAN, grave.

Pour te conquérir comme épouse, j'ai laissé l'un de mes yeux en gage : quelle folie c'est à toi de récriminer maintenant ! J'honore les femmes, pourtant, plus même qu'il ne t'agrée ! Et Freya, l'excellente, je ne l'abandonnerai point : jamais, au fond, jamais je n'y pensai sérieusement.


FRICKA

Protège-la donc, c'est l'heure : sans défense, folle d'an­goisse, la voici qui accourt se réfugier ici !

FREYA, arrivant précipitamment.

Au secours, sœur ! Protège-moi, mon frère ! Du haut du roc, là-bas, Fasolt m'a menacée de venir me chercher.

WOTAN

Qu'il menace ! — N'as-tu point vu Loge ?

FRICKA

Oui, c'est de préférence au Rusé que, toujours, tu donnes ta confiance ! Il nous a déjà créé bien des maux, mais continuellement encore il t'ensorcelle.

WOTAN

Où le libre courage peut, tout seul, triompher, je ne solli­cite l'aide de personne ; mais l'adresse, la ruse, telles que Loge est rompu à les pratiquer, permettent seules de faire, à notre avantage, tourner la malice même et la ruse d'un ennemi. Loge s'est engagé, en me conseillant le pacte, à la délivrance de Freya : c'est sur lui que je compte.

FRICKA

Et il te laisse seul. — Et voici les Géants qui s'avancent à grands pas : qu'attend ton subtil auxiliaire ?

FREYA

Qu'attendent mes frères, pour me secourir, puisque mon beau-frère même abandonne l'impuissante ? A l'aide, Donner ! Par ici ! Par ici ! Sauve Freya, mon Froh !

FRICKA

Ils ont soin de se cacher, maintenant, tous ceux qui t'ont trahi dans cet infâme complot.


(Arrivent, armés d'énormes pieux, FASOLT et FAFNER, l'un et l'autre d une gigantesque stature.)


FASOLT

Tandis que tu dormais mollement, tous les deux, sans dormir, nous bâtissions ton Burg. Jamais las d'un labeur énorme, nous entassions les lourdes pierres ; donjon à pic, porte et portail, défendent ton palais, renfermé dans une for­teresse élancée. Clair, éclatant, le jour parait ; solide, de­bout, notre œuvre est là : entre, et paye-nous notre salaire !

WOTAN

Votre salaire, gens ? fixez-le : quelles sont, d'abord, vos prétentions ?

FASOLT

Nos prétentions ? tout est convenu : as-tu donc si mauvaise mémoire ? Freya, l'adorable ; Holda, l'amoureuse, nous l'emmenons, suivant notre pacte.

WOTAN

Êtes-vous fous, avec votre pacte ? Pensez à quelque autre salaire : sachez que Freya n'est pas à vendre.

FASOLT, après quelques instants de muette surprise indignée.

Que dis-tu, ha ! penserais-lu à trahir ta parole ? à trahir la parole donnée? Te fais-tu un jeu des Runes inscrites sur ta Lance même, des Runes du pacte stipulé ?

FAFNER, ricanant.

Brave frère, avec ta loyauté ! La vois-tu à présent, niais, la perfidie ?

FASOLT

Toi, Fils-de-la-Lumière, si prompt à t'engager, écoute, et prends bien garde à toi : sois fidèle aux pactes conclus ! Si tu es quelque chose, c'est en vertu des pactes : sur ces bases, la puissance est solidement assise. Plus sage que nous n'étions malins, tu as su nous réduire, nous libres, à nous lier par des traités : mais si tu ne sais pas, sincèrement, loyalement, et spontanément, rester toi-même fidèle aux pactes, je mau­dirai, moi, ta sagesse, et je dénoncerai tes traités ! — Qu'un sot Géant te donne cette leçon, puisque ta sagesse en a besoin!

WOTAN

Quelle malice est la tienne, d'avoir pris au sérieux des con­ventions conclues pour rire ! L'aimable déesse, toute lumière, toute grâce, de quoi, lourdauds, vous servirait son charme ?

FASOLT

Nous railles-tu ? Ha ! que mal à propos ! — Celle qui sur vous règne par la Beauté, lumière de votre auguste race, la Femme, avec toutes ses délices, vous la livrez en gage pour un Burg, un palais, le jour où vous êtes assez fous pour lan­guir vers des tours de pierre ! Nous, les patauds aux pattes calleuses, nous nons exténuons, nous suons sang et eau, à seule fin d'obtenir une femme dont la grâce et dont la dou­ceur habitent avec nous, pauvres gens : — et vous osez, après, dire nul un tel marché ?

FAFNER

Trêve de vains radotages ! Du salaire pour lui-même, en somme, de Freya pour Freya, nous n'avons guère que faire. S'il s'agit, avant tout, d'en dépouiller les Dieux, c'est à cause des Pommes-d'Or qui croissent dans son verger ; des Pommes, qu'elle seule sait faire mûrir ; des Pommes, dont l'éternel usage assure à leur séquelle une éternelle jeunesse ; la fleur en dépérirait vite, sitôt Freya perdue pour eux : faibles, dé­biles, vieillis, livides, ils languiraient : c'est pour cela — qu'il nous faut Freya !

WOTAN, à part.

Loge tarde trop longtemps !

FASOLT

Allons, réponds nettement !

WOTAN

Cherchez un autre prix !

FASOLT

Pas d'autre prix : Freya !

FAFNER

Toi, là, suis-nous, au loin !

(Ils marchent sur FREYA.)

FREYA, fuyant :

A l'aide ! A l'aide, contre les brutes !

(DONNER et FROH accourent.)

FROH

Avec moi, Freya ! — Loin d'elle, impudent ! C'est Froh qui protège sa Beauté.

DONNER, faisant face aux Géant.

Ai-je jamais, Fasolt et Fafner, éprouvé sur vous mon mar­teau ?

FAFNER

A quoi bon cette menace ?

FASOLT

De quoi viens-tu te mêler ? Nous n'avons provoqué personne : nous ne réclamons que ce qu'on nous doit.

DONNER, brandissant son marteau.

Plus d'une fois déjà, aux Géants, j'ai payé ce qui leur était dû ; jamais je ne suis resté l'obligé des larrons: approchez ! je vous le pèserai, votre salaire, et je ferai bon poids !

WOTAN, la Lance tendue entre les adversaires.

Holà, Brutal ! Rien par la force ! Le bois de ma Lance est garant des traités : nous n'avons que faire de ton mar­teau !

FREYA

Malheur ! Malheur ! Wotan m'abandonne !

FRICKA

Je ne comprends plus tes actes, impitoyable époux !

WOTAN se détourne, et voit venir Loge.

Enfin, Loge ! Et voilà comment tu t'es hâté d'aplanir la mauvaise affaire où tu nous avais engagés ?

LOGE est, ou fond de la scène, arrivé de la vallée.

Quoi ? dans quelle affaire, engagés ? S'agit-il de la conven­tion par laquelle toi-même, au conseil, tu t'es lié à ces Géants ? — C'est dans les profondeurs, c'est par les hauteurs, moi, que me pousse ma prédilection ; une demeure ! un chez-soi ! je ne me vois pas là-dedans. Pour Donner, Froh, à la bonne heure : s'ils veulent une femme, un toit leur est utile, à eux : et quant à toi, Wotan, c'était un fier manoir, une forteresse que tu voulais. — Eh bien, demeure, château, palais digne d'une cour, superbe Burg, tout est debout, soli­dement construit, tout est parfait ; Fafner, Fasolt, ont tenu parole ; j'ai sondé moi-même, pierre à pierre, les magnifiques murs, leur ouvrage : rien qui n'y soit à toute épreuve ! Je ne suis donc pas resté oisif, comme tel ou tet : et quiconque ose dire le contraire en a menti !

WOTAN

Ton astuce élude ma question : garde-toi bien de manquer à ta parole ! Moi, ton seul ami parmi tous les Dieux, c'est moi qui, malgré leur méfiance, t'accueillis dans leur assemblée. Parle donc, et conseille-moi bien ! Lorsque les constructeurs du Burg stipulèrent que Freya serait leur récompense, je n'y consentis, tu le sais, que sur la promesse, solennelle, de libérer ce gage sacré.

LOGE

C'est-à-dire que je promis de réfléchir, de chercher, avec toute ma sollicitude, quelque moyen de le libérer : quant à trouver un tel moyen s'il est impossible à trouver, ou bien s'il est impraticable, qui donc eût pu promettre cela ?

FRICKA, à Wotan.

Vois en quel fourbe infâme tu plaças ta confiance !

FROH

C'est Loge que tu t'appelles, — moi je t'appelle Men­songe !

DONNER

Maudite flamme, je te soufflerai !

LOGE

Imbéciles ! pour cacher leur opprobre, ils m'outragent.

(DONNER, et FROH, veulent se jeter sur lui.)

WOTAN les contient.

Laissez-moi en paix mon ami ! Vous ignorez, vous, l'art de Loge, le mérite, le poids de ses conseils : prisez-les mieux, faites-lui crédit : il payera tout, avec du temps.

FAFNER

Pas de temps ! pas de délai : payez de suite !

FASOLT

Le salaire se fait bien attendre.

WOTAN, à Loge.

Et maintenant écoute, entêté ! voyons si tu es à l'épreuve ! où es-tu allé ? qu'as-tu fait ?

LOGE

Toujours l'ingratitude est le salaire de Loge ! Dans l'orage, inquiet pour toi seul, j'ai fouillé l'univers entier, jusqu'en ses recoins, cherchant partout, autour de moi, une rançon qui suffit aux Géants, pour Freya. J'ai cherché vainement, vois-tu bien l Dans l'ensemble des mondes rien n'est, aux yeux des hommes, assez précieux pour compenser la perle de la volupté, la perte des délices et de l'amour de la Femme. (Tous se groupent en des attitude de surprise.) Dans les eaux, dans les airs, sur terre, partout où grouille la vie, où s'agite une substance, partout où des germes circulent, j'ai cherché, j'ai interrogé : « S'il est pour l'homme un bien souverain, préférable aux délices, à l'amour de la Femme, dites-le moi, révélez-le moi ! » Mais partout où la vie circule, on a ri de moi : dans les eaux, dans les airs, sur terre, tout aspire à l'Amour, tous aspirent à la Femme. — Un seul être a maudit l'Amour, pour de l'Or rouge : c'est Nacht-Alberich, le Nibelung ; il courtisait les Filles-du-Rhin, qui m'ont crié leur peine avec des gémissements : elles le repoussèrent, et, par vengeance, il leur déroba l'Or-du-Rhin, l'Or qui lui parait, désormais, un trésor plus précieux, plus sublime que l'Amour. Sur leur jouet, volé aux prolondeurs du gouffre, sur leur jouet splendide les Ondines pleurent, Wotan ! C'est toi qu'elles supplient de faire justice, pour leur restituer leur Or, à tout jamais. — J'ai promis d'appuyer leurs plaintes : Loge tient parole !

WOTAN

Tu délires, si tu n'es un traître ! tu connais ma propre détresse, et tu veux que j'aille aider autrui ?

FASOLT, qui a attentivement écouté, à FAFNER.

J'ai du dépit à voir l'Alfe posséder l'Or : ce Nibelung, déjà, nous fit bien du mal ; mais il a toujours eu l'adresse de se dérober à nos représailles.

FAFNER

Si l'Or lui donne de la puissance, c'est quelque nouveau mauvais tour que prépare contre nous sa haine. — Toi, là, Loge ! parle sans mentir : quelle si grande valeur a donc l'Or, qu'il tient lieu, au Nibelung, de tout ?

LOGE

L'Or, dans les profondeurs des eaux, n'est qu'un jouet, pour la joie des enfants rieuses : mais qu'on en forge un cercle, une bague, c'est la plus haute puissance qu'il donne, c'est l'univers livré à l'homme.

WOTAN

De l'Or-du-Rhin, j'ai ouï parler : son rouge éclat cacherait des Runes-de-Proie ; pouvoir, richesses, voilà, sans mesure, ce que procurerait certain Anneau.

FRICKA

Sans doute pourrait-on faire encore, du jouet d'or, des bijoux éclatants, belle parure pour des femmes?

LOGE

A porter avec grâce l'éblouissante parure, la femme pour­rait fixer, sans doute, la fidélité d'un époux ? Aux gnomes d'en forger la splendeur, sans relâche, asservis par l'Anneau.

FRICKA

Et sans doute, aussi, mon époux peut-il s'approprier cet Or ?

WOTAN

Posséder l'Anneau, certes, me semble avantageux. — Mais par quel moyen, Loge, dis-moi ? comment pourrais-je, moi, forger l'Or ?

LOGE

Des Runes-magiques, que nul ne sait, peuvent seules réduire l'Or en Anneau : seul doit y réussir, sans peine, qui renonce au bonheur de l'Amour, (WOTAN, découragé, se détourne.) Tu peux t'épargner cette douleur ; aussi bien, tu viendrais trop tard : Alberich n'a point perdu de temps ; il s'est, sans hésiter, rendu Maître du charme : il a réussi, l'Anneau est forgé.

DONNER

Le gnome nous asservira tous, si l'Anneau ne lui est arraché.

WOTAN

Il faut que je l'aie !

FROH

C'est très facile : il n'y a plus à maudire l'Amour.

LOGE

Facile ? dérisoirement facile, sans malice, un vrai jeu d'en­fant !

WOTAN

Comment donc ? dis vite ?

LOGE

Par le vol ! Ce qu'un voleur a soustrait, tu le soustrais au voleur : fut-il jamais un bien plus aisément acquis ? — Mais Alberich est sur ses gardes, il se défendra par la ruse ; procède avec prudence, avec subtilité, si tu fais justice du larron, pour rendre aux Filles-du-Rhin leur jouet rouge, leur Or, — puisque telle est, d'ailleurs, la prière qu'elles t'adressent.

WOTAN

Les Filles-du-Rhin ? Le beau conseil à me donner !

FRICKA

Qu'on ne me parle point de cette engeance des eaux : elles n'ont déjà noyé que trop d'hommes, séduits par leurs caresses d'amour.

(WOTAN reste debout, muet, en proie à une lutte intérieure ; les autres Dieux, fixant sur lui leurs regards, attendent en silence. — Cependant FAFNER, a l'écart, s'est concerté avec FASOLT.)

FAFNER

Crois-moi, plus que Freya l'Or qui brille est utile : c'est l'éternelle Jeunesse également qu'il s'assure, quiconque lui fait violence grâce aux prestiges de l'Or, (ils se reprochent des Dieux.) Ecoute, Wotan, c'est notre dernier mot : que Froya se rassure et vous reste ; j'ai découvert, pour sa rançon, une rétribution plus légère : à nous, grossiers Géants, l'Or du Nibelung suffit, l'Or rouge.

WOTAN

Êtes-vous fous ? ce que je ne possède point, impudents, puis-je vous en faire don ?

FAFNER

Ce fut une très rude tâche de construire ton Burg, là : c'en est une très simple, pour toi, d'employer contre le Nibelung cette adresse, unie à la force, et faute de quoi, toujours, sont demeurés inutiles tous les efforts de notre haine.

WOTAN

Moi, pour votre compte, m'attaquer à l'Alfe ? Moi, pour votre compte, prendre votre ennemi ? Niais que vous êtes ! votre extravagante impudence abuse, aussi, de ma gratitude !

FASOLT, soudain, saute sur FREYA, et l'entraîne à l'écart arec l'aide de FAFNER.

Ici, femme ! en notre pouvoir ! Tu vas nous suivre en guise de gage, jusqu'à ce qu'on nous paye ta rançon.

(FREYA pousse un grand cri : tous les DIEUX sont au comble de la consternation.)

FAFNER

Certes, il faut l'arracher d'ici ! Jusqu'à ce soir, prenez-y garde, elle ne sera pour nous qu'un gage : nous reviendrons alors ; mais si, à ce moment, l'Or-du-Rhin, l'Or brillant, l'Or rouge n'est point ici...

FASOLT

En ce cas plus de sursis ! plus de délai : perdue pour vous, Freya, pour toujours, nous suivra.

FREYA

Sœur ! Mes frères ! Au secours ! sauvez-moi !

(Elle est enlevée par les Géants, qui précipitamment s'éloignent. Les Dieux, avec consternation, écoutent se perdre au loin ses clameurs de détresse).

FROH

Vite, à leur poursuite !

DONNER

Que tout s'écroule donc !

(Du regard, ils interrogent WOTAN.)

LOGE, suivant des yeux les Géants.

De toutes leurs lourdes jambes, ils fuient vers la vallée ; les voilà qui franchissent le Rhin, pataugeant à travers le gué ; sur leur échine de brutes, Freya n'est guère à l'aise ! — Ha ha ! comme les lourdauds s'en donnent de barboter ! Déjà, dans la vallée, les voilà qui s'ébranlent : ils atteindront bien Rie­senheim sans s'être reposés une fois ! (il se tourne du côté des dieux.) A quoi songe Wotan, d'un air si farouche ? — Comment vont les Dieux bienheureux ?

(Un brouillard livide envahit la scène, qu'il assombrit progressivement ; les DIEUX y prennent une apparence de plus en plus blême et vieillotte : debout, pleins d'inquiétude, tous regardent WOTAN, pensif, les yeux fixés au sol.)

LOGE

Un brouillard m'abuse-t-il ? Suis-je le jouet d'un songe ? Tremblants et blêmes, soudain, comme vous vous êtes fanés ! Vos joues, l'éclat qui s'en éteint ! Vos yeux, leurs regards qui clignotent ? — Toi, mais ris donc, mon Froh, c'est encore l'heure de rire ! — Comment, Donner ? ta main laisse tomber ton marteau ? — Et Fricka, qu'est-ce qui lui arrive ? Elle n'a donc pas plaisir à voir, grisonnant ainsi tout d'un coup, Wotan devenir presque un vieillard ?

FRICKA

Malheur ! Malheur ! que se passe-t-il ?

DONNER

Ma main faiblit.

FROH

Mon cœur défaille.

LOGE

A présent, j'ai trouvé ! Ce qui vous manque, le voici : les fruits de Freya, — dont, aujourd'hui, vous n'avez pas encore goûté. Vous étiez vigoureux et jeunes, lorsque vous les man­giez chaque jour. Mais la jardinière est en gage ; sur les branches, le fruit meurt et sèche : bientôt il en tombera, pourri. — Pour moi, la chose importe moins ; pour moi, Freya fut toujours chiche, fort avare de ses précieux fruits : car, en fait d'authenticité, je suis une fois moins pur, n'est-ce pas ? que vous autres, les Magnifiques ! En revanche tout dépendait, pour vous, des fruits de jouvence : voyez donc à la préserver ! sans les Pommes, vieux et gris, décrépits et mo­roses, risée du monde, les Dieux mourront.

FRICKA

Wolan, fatal, funeste époux ! Vois à quelles avanies, à quelle ignominie, ta légèreté nous a livrés !

WOTAN, brusquement, comme prenant une détermination soudaine.

En route, Loge ! descends avec moi ! Partons pour Nibelheim : je veux conquérir l'Or.

LOGE

Ainsi, les Filles-du-Rhin peuvent avoir bon espoir ? tu veux exaucer leur prière ?

WOTAN, avec violence.

Tais-toi, bavard ! Freya, la bonne Freya, c'est trouver sa rançon qu'il faut.

LOGE

Tu l'ordonnes, je te conduirai donc avec plaisir : descen­dons-nous à pic, droit par le Rhin ?

WOTAN

Pas par le Rhin !

LOGE

Soit ! par la Faille-du-Soufre alors : là ; glisse-toi là-dedans après moi !

(il prend les devants et disparaît, latéralement, dans une crevasse : une vapeur de soufre en sort aussitôt.)

WOTAN

Vous autres, jusqu'au soir, attendez-nous ici : je pars à la conquête de l'Or, rançon de la Jeunesse perdue !

(Il descend, à la suite de LOGE, dans la crevasse : une nouvelle vapeur en jaillit, se développe, couvre toute la scène, rapidement, d'un épais nuage. Déjà les personnages restés sont invisibles.)

DONNER

Heureux voyage, Wotan !

FROH

Bonne chance ! Heureux succès !

FRICKA

Oh ! reviens vite vers ta femme inquiète !

La vapeur sulfureuse s'assombrit, de plus en plus, en une nuée tout à fait noire, qui se dirige de bas en haut ; cette nuée se transforme alors, se solidifie en une suite de ténébreuses crevasses de pierre ; le mouvement d'ascension se prolonge, suggère cette illusion que la scène s'enfonce aux entrailles de la terre, de plus en plus profondément.


Scène troisième[modifier]

Enfin commence à poindre de divers côtés, au loin, une lueur d'un rouge sombre : on distingue, à perte de vue, un immense

GOUFFRE SOUTERRAIN,

où d'étroit orifices, des puits, semblent, de toutes parts, déboucher.


(ALBERICH tire de ce coté, par les oreilles, hors d'une galerie latérale, MIME, qui pousse des gémissements aigus.)


ALBERICH

Héhé ! Héhé ! Ici ! par ici ! Gnome sournois ! tu seras pincé ferme, je m'en charge, si tu ne m'ajustes pas sur l'heure, parfaitement, conforme à mes ordres, le chef-d'œuvre !

MIME, hurlant.

Ohe ! Ohe ! Aou ! Aou ! Lâche-moi, seulement ! Il est prêt, conforme à tes ordres, articulé, à force de soins, de peines, de sueurs : ôte seulement tes ongles de mon oreille !

ALBERICH, le lâchant.

Pourquoi ces retards, alors ? Que ne le montres-tu point ?

MIME

Pauvre de moi ! c'est que j'avais peur qu'il n'y manquât encore des choses.

ALBERICH

Des choses ? quelles choses ?

MIME, embarrassé :

Par ci... par là...

ALBERICH

Quoi, par ci par là ? Montre-le tel quel ! (Il veut de nouveau lui sauter aux oreilles : d'effroi, MIME laisse tomber un maillis métallique, qu'il cachait en ses mains crispées. ALBERICH se rue, ramasse le maillis, et l'examine minutieasement.) Voyez le fourbe ! tout est forgé, prêt, parfait, conforme à mes ordres ! L'imbécile voulait donc ruser, m'en imposer ? garder pour soi le chef-d'œuvre que mon industrie lui apprit l'art de fabriquer ? T'y ai-je pris, là, voleur stupide ? (il se met sur la tête le maillis, en guise de « Tarnheim »). Le heaume est à ma tète : savoir si le charme opère ? — « Ténèbres et brouillard, plus personne aussitôt » — (il s'évanouit ; à sa place on voit une colonne de brouillard.) Me vois-tu, frère?

MIME, ébahi, regardant autour de toi.

Où es-tu ? non, je ne te vois pas.

LA VOIX D'ALBERICH

C'est bien : sens-moi donc, infâme drôle ! Tiens, pour tes désirs de vol ! Tiens !

(MIME crie, se tord, sous les coups d'un fouet, qu'on entend frapper sans l'apercevoir.)

LA VOIX D'ALBERICH, ricanant :

Merci pour ton œuvre, imbécile ! Elle fait son office à merveille. — Hoho ! Hoho ! les Nibelungen, courbez-vous sous Alberich, tous ! Partout, partout il sera présent, désormais, pour vous surveiller ; plus de repos pour vous, plus de répit pour vous ; c'est pour lui que vous peinerez, et vous ne le verrez point ; quand vous ne le verrez point, tremblez qu'il ne survienne : vous êtes, à jamais, ses esclaves ! Hoho ! hoho ! l'entendez-vous ? il approche, le Maitre-des-Nibelungen !

(La colonne de brouillard s'évanouit au fond : on entend, de plus en plus loin, gronder la fureur D'ALBERICH ; du fond des gouffres lui ré­pondent des hurlements, des plaintes, des cris, qui s'assourdissent bientôt pour se perdre, à la fin, dans un lointain toujours plus vague. — De douleur, MIME s'est affaissé : ses soupirs, ses lamentations sont entendus de WOTAN et LOGE, qui se laissent glisser du haut d'une crevasse supérieure.)

LOGE

C'est Nibelheim, nous y voici : au travers du brouillard livide, quelle palpitation d'étincelles !

WOTAN

On gémit haut ici : qu'est-ce qui git sur la roche ?

LOGE se penche vers MIME.

Quelle merveille pleures-tu là ?

MIME

Ohe ! Ohe ! Aou ! Aou !

LOGE

Haha ! Toi, Mime ! l'alerte gnome ! qu'as-tu donc à te dé­battre ainsi ?

MIME Laisse-moi la paix !

LOGE

Je le veux bien, certes ! et mieux encore, écoute : je veux t'assister, Mime !

MIME, te redresant un peu.

M'assisler ? qui peut rien pour moi ? Il faut que j'obéisse à mon propre frère, qui s'est fait un esclave de moi.

LOGE

Un esclave ? de toi, Mime ? d'où lui vint cette puissance ?

MIME

Grâce à sa malveillante adresse, Alberich, avec l'Or-du-Rhin, s'est fait une Bague : stupides, nous nous courbons sous sa vertu magique ; c'est par là qu'il s'est asservi notre noir trou­peau de Nibelungen. Jadis, pour nos épouses nous forgions, sans souci, tel bijou, telle parure exquise, quelque joli jouet pour la joie des Nibelungen : travailler nous était une fête. A pré­sent, l'infâme nous oblige à nous glisser dans les crevasses, à nous exténuer pour lui, toujours pour lui ! Guidée par l'An­neau d'Or, son avarice devine où sont enfouies de nouvelles richesses ; et, sur l'heure, il nous faut chercher, fouiller, creuser, fondre sa proie, forger la fonte, sans repos, sans répit, sans trêve, pour grossir le Trésor da Maître.

LOGE

C'est ta paresse, probablement, qu'a voulu punir sa fureur ?

MIME

Pauvre de moi, hélas ! il m'a contraint au pire : il m'avait fait fondre et souder les mailles d'un heaume, un vrai chef-d'œuvre, avec des instructions précises pour en articuler chaque pièce. J'eus bien la perspicacité de remarquer quelle vertu, quelle puissance propres acquérait l'œuvre, à mesure que le métal prenait forme : aussi voulais-je garder le heaume, me soustraire, à l'aide de son charme, à la tyrannie d'Alberich, et peut-être, oui, peut-être, à mon tour, torturer le bourreau lui-même, le mettre en mon pouvoir, lui arracher l'Anneau ; bref, de même que je suis à présent son esclave, faire de l'arrogant mon esclave, à moi, libre !

LOGE

Si perspicace, pourquoi n'as-tu pas réussi ?

MIME

Hélas ! moi qui fabriquai l'œuvre, je ne sus point deviner le véritable charme, le charme auquel elle obéit ! Quel secret renfermait le heaume, celui qui me l'arracha, cette œuvre, après me l'avoir fait entreprendre, vient, — mais malheureusement trop tard ! — de me renseigner : sous mes yeux mêmes, il disparut ; mais son bras, invisible, en frappa tout autant sur la peau calleuse de l'aveugle. Telle est la jolie récompense, — imbécile ! — que je me suis forgée !

(il se frictionne le dos en hurlant. Les DIEUX rient.)

LOGE, à WOTAN

Conviens-en, la capture ne sera guère commode.

WOTAN

Mais l'ennemi succombera, grâce à tes artifices.

MIME, frappé par le rire des DIEUX, les considère plus attentivement.

Au fait, avec toutes vos questions, étrangers, qui pouvez-vous être ?

LOGE

Des amis pour toi : de sa détresse, nous voulons délivrer le peuple des Nibelungen.

(On entend se rapprocher le brouhaha des grondements et des châtiments d'Alberich.)

MIME

Soyez sur vos gardes l Alberich approche.

WOTAN

C'est lui que nous attendons ici.

(il s'assied, tranquille, sur une pierre ; LOGE, à côté de lui, s'y adosse. — Décoiffé do Tarnhelm, qui pend à sa ceinture, ALBERICH paraît ; il pousse devant soi, à coups de fouet, hors du puits situé le plus profon­dément, toute une foule de NIBELUNGEN : ces derniers sont chargés de bijoux ou de lingots d'or ou d'argent ; ils accumulent le tout en un tas, un Trésor, sous les invectives, les outrages ininterrompus D'ALBERICH.)

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ALBERICH

Par ici ! — Là ! — Héhé ! Hoho ! Foule fainéante, en tas, le Trésor ! Toi, là, en haut ! Veux-tu marcher ? Tourbe infâme, à bas l'Or forgé ! Dois-je vous aider ? Tout de ce côté ! (Il aperçoit, tout à coup, WOTAN et LOGE.) Hé ! qui est là ? Qui a pé­nétré jusqu'ici ? — Mime ! approche, misérable drôle ! Aurais-tu jacassé avec ces deux rôdeurs ? Fainéant ! veux-tu bien, tout de suite, aller travailler et forger ? (Il pousse MIME dans la foule des NIBELUNGEN, à coups de fouet.) Hé ! au travail ! Tous hors d'ici ! En bas, vivement ! Tirez-moi l'Or des nouvelles mines ! Et fouillez sur l'heure ! sinon, le fouet ! C'est Mime qui me répond de votre zèle, sous peine de sentir le branle de mon bras : que je suis présent partout, là où nul ne s'en doute, il le sait assez, j'imagine ! — Allez-vous rester là ? Partirez-vous bientôt ? (Il retire son Anneau, le baise, et l'étend d'un air menaçant.) Troupeau d'esclaves ! obéissez au Maître de l'Anneau, et tremblez !

(Avec des hurlements, des cris aigus, les NIBELUNGEN (et MIME parmi eux) se dispersent, et se glissent de toutes parts, en bas, dans les puits et les mines.)

ALBERICH, marchant sur WOTAN et LOGE, avec colère.

Vous, que cherchez-vous ici ?

WOTAN

A croire les contes qu'on nous faisait sur le ténébreux Nibelheim, Alberich y réaliserait de puissants miracles : c'est pour en assouvir notre curiosité que nous sommes venus, en visiteurs.

ALBERICH

C'est la haine et l'envie, sans doute, qui vous amènent à Nibelheim : d'aussi téméraires visiteurs, croyez-moi, je les connais fort bien.

LOGE

Si tu me connais tant, Alfe sans raison, qui suis-je, dis-moi, que tu clabaudes de la sorte ? Quand tu gisais, blotti, dans un trou froid, qui, avant que t'eût jamais ri Loge, t'a donné la lumière, la chaleur de la flamme ? Ton art de forgeron, à quoi te servirait-il, si je n'avais allumé ta forge ? Je suis ton cousin, et je fus ton ami : ta gratitude est donc, je trouve, bien maladroite !

ALBERICH

C'est pour les Alfes-de-Lumière que Loge, le rusé, Loge, le fourbe, réserve à présent ses sourires : traître ! si tu es leur ami comme tu fus, jadis, mon ami, haha ! tant mieux pour moi ! je n'ai rien à craindre d'eux.

LOGE

Et voilà bien pourquoi tu peux, j'imagine, te fier à moi ?

ALBERICH

Je ne me fie qu'à ton manque de foi ! Pas à ta foi ! — Aussi bien, je peux vous braver tous.

LOGE

Ton pouvoir te donne bien du cœur : ta force a furieusement grandi !

ALBERICH

Le Trésor, accumulé là par mon peuple, est-ce que tu l'as vu ?

LOGE

D'aussi digne d'envie, je n'en connais pas un seul.

ALBERICH

C'est, quant à présent, un pauvre petit tas : mais l'avenir le verra grossir puissamment, surabondamment.

WOTAN

Mais à quoi peut bien t'être utile un tel Trésor, puisque Nibelheim est sans joie, et qu'il n'existe rien, ici, a troquer contre des richesses ?

ALBERICH

C'est à les produire, ces richesses, et à les garder, ces richesses, que me sert la nuit du Nibelheim ; mais avec le Trésor, quand l'abîme sera comble, alors, je compte faire des merveilles, et m'approprier le monde entier.

WOTAN

Comment t'y prendras-tu, mon cher ?

ALBERICH

Vous, les Dieux, qui vivez là-haut, frôlés par les caresses des brises, ivres de joie, pâmés d'amour ! avec ma poigne d'Or, je vous subjuguerai tous ! De même que j'ai maudit l'Amour, tout ce qui vit devra maudire l'Amour : capti­vés, fascinés par l'Or, vous aurez le délire de l'Or. Bercez-vous sur les cimes, dans les murmures des brises, race d'éternels voluptueux : mais prenez-garde à l'Alfe-Noir que vous méprisez ! prenez garde ! — Car vous, les mâles, ma toute-puissance vous asservira, tout d'abord ; et vos femelles, dont la beauté dédaigna mes supplications, servi­ront, à défaut d'Amour, au Plaisir, aux luxures du gnome ! — Hahahaha ! vous m'entendez ? prenez garde à mon noir trou­peau, prenez bien garde, si, du fond des gouffres muets, l'Or du Nibelung s'élève à la lumière du Jour !

WOTAN, bondissant.

Péris, gnome scélérat !

ALBERICH

Quoi ? qu'est-ce qu'il dit ?

LOGE, s'est interposé.

Sois donc de sang-froid ! (à Alberich) Qui donc ne serait saisi d'étonnement, s'il comprend l'œuvre d'Alberich ? Qu'à ton admirable habileté viennent à réussir les projets par toi fondés sur le Trésor, il me faudra bien te proclamer le Plus-Puissant parmi les êtres : car la Lune même, les Astres même, jusqu'au resplendissant Soleil, que pourraient-ils faire d'autre, alors, que d'être dociles à tes ordres ? — Il importe pourtant avant tout, suivant moi, que les amasseurs du Trésor, le troupeau des Nibelungen, t'obéissent sans envie ni haine. Tu possèdes, grâce à ta hardiesse, l'Anneau qui fait trembler ton peuple : mais si quelque voleur profitait de ton sommeil pour t'arracher l'Anneau par ruse, de quelle manière alors, avec toute ta sagesse, te garantirais-tu toi-même ?

ALBERICH

Loge s'estime le plus fin des êtres ; à son avis, tout autre est toujours bête : si je pouvais avoir besoin de lui pour un conseil, pour un service, qu'il se ferait payer plus que cher, le voleur ! il en serait bien aise ! — Le heaume qui cache et qui déguise, je me le suis inventé moi-même ; j'ai forcé Mime, le plus habile des forgerons, à me le forger ; le heaume peut instantanément : ou, suivant mon caprice, me métamorphoser, ou dissimuler ma présence ; invisible à quiconque me cher­che, je n'en suis pas moins présent partout. Aussi suis-je en sécurité, gardé que je suis même contre toi, ami rare ! ami dévoué !

LOGE

Certes, j'ai vu bien des choses, et d'extraordinaires : mais pareil miracle, jamais. Cette œuvre unique, je n'y puis croire ; si elle pouvait se réaliser, ton pouvoir serait éternel.

ALBERICH

Me juges-tu donc menteur et fanfaron, comme Loge ?

LOGE

Tant que je n'aurai pas eu des preuves, gnome, je révo­querai ta parole en doute.

ALBERICH

L'imbécile, sûr de son esprit, se gonfle jusqu'à en crever : c'est bien ! que l'envie te torture ! Précise : sous quelle forme veux-tu que je t'apparaisse, à l'instant même ?

LOGE

Sous celle que tu voudras, pourvu que, de stupeur, j'en reste muet !

ALBERICH, plaçant, sur sa tête, le heaume.

« Dragon gigantesque, déroule tes anneaux ! »

(Aussitôt il s'évanouit : à sa place un reptile géant, monstrueux, se déploie sur le sol ; il se dresse, menaçant, de sa gueule béante, WOTAN et LOGE.)

LOGE feint d'être saisi d'effroi.

Ohe ! Ohe ! dragon terrible ! ne me dévore pas ! laisse à Loge la vie !

WOTAN rit.

Bien, Alberich ! A la bonne heure ! Ce dragon géant, sur ma foi, pour un nain, c'est grandir bien vite !

(Le reptile disparaît ; à sa place, on revoit ALBERICH sous sa figure ordinaire.)

ALBERICH

Héhé ! Vous, les malins, me croyez-vous, à présent ?

LOGE

Mon tremblement te répond assez. Tu t'es bien vite changé en un reptile énorme : j'ai vu le prodige, j'y crois sans peine. Mais, de même que tu t'es grandi, pourrais-tu te rendre tout petit ? Ce serait le plus sûr moyen, je crois, de te dérober à tout danger ; mais cela me semble trop difficile !

ALBERICH

Trop difficile pour toi, parce que tu es trop bête ! Quelle petitesse dois-je me donner ?

LOGE

Telle que ta puisses tenir dans les plus étroites fentes, où le crapaud blottit son effroi.

ALBERICH

Bah ! rien de plus aisé ! Vois plutôt ! (Il met le Tarnhelm en position :) « Tors et gris, crapaud, rampe ! »

(Il disparaît : les DIEUX aperçoivent, sur la roche, un crapaud rampant de leur coté.)

LOGE, à WOTAN.

Là ! le crapaud ! saute dessus ! vivement !

(WOTAN met le pied sur le crapaud : LOGE lui saisit la tête et s'empare du Tarnhelm.)

ALBERICH, instantanément, redevient visible sous sa figure ordinaire, se débattant sous le pied de WOTAN :

Ohe ! Malédiction ! Captif !

LOGE

Tiens-le ferme, jusqu'à ce que je l'aie lié.

(D'une corde de liber, dont il s'était muni, il attache ALBERICH par les bras et les jambes ; puis tous deux saisissent le captif, qui s'épuise en furieux efforts pour se défendre, et l'emportent vers la crevasse par laquelle ils ont descendu.)

LOGE

En haut ! Vite ! Là, il est à nous !

(ils disparaissent dans la crevasse.)


Scène quatrième[modifier]

Comme précédemment, mais en sens inverse, la scène se transforme, jusqu'à ce qu'apparaisse de nouveau le

PLATEAU D'UNE HAUTE MONTAGNE

ainsi que dans la Scène Deuxième : seulement il est encore voilé du pâle brouillard qui, après l'enlèvement de FREYA, l'a enveloppé. Surgissent de la crevasse WOTAN et LOGE, amenant ALBERICH garrotté.

LOGE

Ici, cousin, fais comme chez toi ! Vois, mon très cher, le monde s'étendre sous tes pieds, ce monde, que, sans rien faire, tu veux t'approprier : voyons, quel petit coin, dis-moi, m'y réserves-tu pour étable ?

ALBERICH

Misérable ! Infâme ! Valet ! Traître ! Desserre ces liens et laisse-moi libre, ou tu payeras cher tes outrages !

WOTAN

Tu voyais déjà, dans tes rêves, tout ce qui vit, tout ce qui vibre, le Monde, en ta puissance : et te voici captif, impuis­sant, solidement garrotté, hagard, devant moi ; tu ne peux pas le nier. Tu veux te libérer ? soit : il faut payer rançon.

ALBERICH

Niais que je fus ! fou chimérique ! M'être aussi bêtement laissé prendre à leurs impostures de voleurs ! Qu'une effrayante vengeance venge ma crédulité !

LOGE

Si tu veux te venger, libère-toi d'abord : nul homme libre, à l'homme garrotté, ne rendra compte de ses outrages. Donc, si tu veux te venger : d'abord, sans tarder, songe à ta rançon !

ALBERICH, brusquement.

Hé bien, parlez : qu'exigez-vous ?

WOTAN

Le Trésor et ton Or clair.

ALBERICH

Cupide canaille d'escrocs ! (A part :) Pourvu que je garde l'Anneau, seulement, peu m'importe, en somme, le Trésor : par l'Anneau, n'en aurai-je pas vite, à volonté, un autre, incessamment nourri ? Ceci serait une leçon faite pour me rendre sage : je ne la paye pas trop d'un hochet.

WOTAN

Abandonnes-tu le Trésor ?

ALBERICH

Déliez-moi la main, j'ordonnerai qu'on l'apporte, (LOGE lui délivre la main droite, ALBERICH touche l'Anneeu, des lèvres, et marmotte l'ordre.) Allons, je viens d'appeler ici les Nibelungen : je les entends, dociles au Maître, apporter au jour le Trésor enfoui dans les profondeurs. Délivrez-moi de ces liens odieux !

WOTAN Pas avant que tout soit acquitté.

(Surgissent de la faille les NIBELUNGEN, chargés des bijoux du Trésor.)

ALBERICH

Indigne ignominie ! ainsi garrotté, moi, à la vue de ces lâches esclaves ! — Apportez ! là ! comme je l'ordonne ! En tas, le Trésor, déposez tout ! Êtes-vous paralysés ? voulez-vous que je vous aide ? — Que nul ne lève les yeux ! — Vive­ment, là ! Vite ! Maintenant, déguerpissez d'ici : au travail, pour le Maître ! aux mines ! Malheur à vous, si je vous trouve à flaner ! Sachez que je suis sur vos talons !

(Lorsqu'ils ont entassé le Trésor, les NIBELUNGEN, de nouveau, se glissent, craintivement, par la faille.)

ALBERICH

J'ai payé : laissez-moi partir ! Et, de grâce, rendez-moi le heaume, que Loge tient là !

LOGE, jetant le Tarnhelm sur le Trésor.

Le butin fait partie de l'amende.

ALBERICH

Voleur maudit ! — Mais soit, patience ! Qui m'a forgé l'ancien, peut en forger un autre : je détiens encore la puis­sance à laquelle Mime est asservi. N'importe, il est dur de laisser, à l'ennemi rusé, cette arme de ruse ! — Eh bien donc ! Alberich vous a tout laissé, tout : détachez ses liens, misérables !

LOGE, à WOTAN.

Es-tu satisfait ? Dois-je le détacher ?

WOTAN

Un Anneau d'Or brille à ton doigt : entends-tu, Alfe ? il fait partie, tel est mon avis, du Trésor.

ALBERICH, épouvanté.

L'Anneau ?

WOTAN

Pour ta rançon, il faut le laisser.

ALBERICH

La vie, — mais point l'Anneau ! jamais !

WOTAN

C'est l'Anneau que je désire : je n'ai que faire de ta vie !

ALBERICH

Si je rachète mon corps et ma vie, par là même je rachète l'Anneau ! Car mes mains et ma tête, mes oreilles et mes yeux, ne peuvent pas être plus à moi, ne peuvent pas être plus moi-même que l'est ce rouge Anneau d'Or ci !

WOTAN

À toi l'Anneau? dis-tu : à toi ? Délires-tu, Alfe sans pudeur ? sois franc, réponds : à qui l'avais-tu soustrait, l'Or, dont tu fis cet Anneau brillant ? Etait-ce à toi, ce que ta malice volait aux profondeurs des eaux ? Va donc demander aux Filles-du-Rhin si elles t'auraient donné leur Or, s'il est à toi, l'Or volé dont est fait l'Anneau ?

ALBERICH

Misérable défaite ! Ecœurante perfidie ! Voleur ! C'est toi qui oses, à moi, reprocher un crime dont tu profites ? Comme tu l'eusses volontiers volé toi-même au Rhin, son Or, s'il eût été aussi facile de le forger, que de le lui soustraire ! Hypocrite ! quel heureux hasard ce serait, pour ta prospérité, que, dans l'horreur de sa détresse, sous l'empire de la honte, sous l'empire de la rage, le Nibelung, à ton bénéfice, eût trouvé l'effroyable charme ! Mais l'épouvantable Anathème, l'exécrable Malédiction d'un malheureux au désespoir, doit-elle, grâce au joyau suprême, contribuer à ton triomphe ? Si j'ai maudit l'Amour, fut-ce pour grandir ta force ? Prends garde à toi, Dieu tout-puissant ! Si j'avais commis un crime, moi, je n'en devais compte à personne, qu'à moi : mais si tu oses, toi, l'Eternel, sans pudeur, m'arracher l'Anneau, c'est sur tout ce qui fut dans le passé, tout ce qui existe dans le présent, c'est sur tout ce qui sera dans l'avenir que retombera ton propre forfait !

WOTAN

Assez de phrases ! L'Anneau ! Ton verbiage ne prouvera pas tes droits sur lui.

(Avec une force irrésistible, il arrache, au doigt d'ALBERICH, l'Anneau.)

ALBERICH, avec un cri horrible.

Malheur ! Perdu ! Anéanti ! Le plus malheureux des esclaves !

WOTAN s'est mis au doigt l'Anneau, qu'il contemple avec complaisance.

Ainsi, je m'élève au rang suprême : le plus omnipotent des Maîtres !

LOGE

Dois-je le détacher ?

WOTAN

Détache-le !

LOGE détache les liens d'ALBERICH.

Glisse-toi donc chez toi ! va-t-en : tu es libre !

ALBERICH, se redressant avec un rire farouche.

Suis-je libre désormais ? bien libre ? — A vous donc, ce premier salut de ma liberté ! — Malédiction sur cet Anneau, qu'une Malédiction m'a conquis ! Si l'Or m'en a valu puis­sance, une toute-puissance illimitée, que cette vertu magique perde quiconque le porte ! Que toute joie disparaisse pour l'être à qui sourira sa splendeur ! Qu'une déchirante angoisse assassine qui l'aura! Qu'une dévorante envie ronge qui­conque ne l'a pas ! Qu'il enflamme l'avarice de tous, sans utilité pour personne ! Que, toujours fatal à son Maître, il le guide vers ses égorgeurs ! Qu'il paralyse le lâche par l'horreur de la mort ! Qu'il fasse de la vie même une continuelle mort ! Que le Maître de l'Anneau soit le vaiet de l'Anneau — jusqu'au jour où l'objet du vol reviendrait en mes mains, à moi ! — Voilà comment, du fond de son horrible détresse, le Nibelung bénit son Trésor ! — Garde-le, soit, garde-le bien : car tu n'échapperas pas à ma Malédiction !

(il disparaît rapidement dans la faille.)

LOGE

As-tu prêté l'oreille à son salut d'amour ?

WOTAN, perdu dans la contemplation de l'Anneau.

Laissons-lui le plaisir de baver !

(Le voile de brouillard s'éclaire graduellement à l'avant-scène.)

LOGE, regardant vers la droite.

Fasolt, et Fafner, viennent là-bas ; ils ramènent Freya.

(Arrivent, du côté opposé, FRICKA, DONNER et FROH.)

FROH

Vous voici de retour.

DONNER

Bienvenue à toi, frère !

FRICKA, anxieuse, court à WOTAN.

M'apportes-tu d'heureuses nouvelles ?

LOGE, montrant le Trésor.

La ruse et la force ont vaincu : voici de quoi délivrer Freya.

DONNER

Elle approche avec les Géants, la Bien-Aimée.

FROH

Elle approche : oh ! qu'elles sont exquises, les bouffées de brise, qu'elles parfument suavement les sens, les bouffées de brise qui la précèdent ! Quelle vie pour nous, quelle affreuse vie s'il fallait la perdre à jamais, elle qui nous prodigue, l'insoucieuse, les bienfaits de l'éternelle Jeunesse !

(L'avant-scène s'est désassombrie ; il semble que les DIEUX, à travers la clarté, recouvrent leur fraîcheur première : le voile de brouillard, néanmoins, demeure suspendu sur l'arrière-plan, de telle sorte que le Burg, au loin, demeure invisible.)

(Arrivent FASOLT et FAFNER ; FREYA, qu'ils ramènent, est entre eux.

FRICKA court joyeusement vers elle, pour l'embrasser.

Sœur bien-aimée ! Douce sœur, douce Joie ! m'es-tu recon­quise ?

FASOLT, la repoussant.

Halte-là ! C'est à nous encore qu'elle appartient : n'y touchez point ! — Dans le haut Riesenheim, nous nous sommes reposés : nous nous sommes conduits loyalement, dignement envers notre otage ; si fort que je le regrette, je la ramène ici : comptez aux deux frères sa rançon.

WOTAN

La rançon est prête : l'Or est là : qu'on vous en fasse honnête mesure.