L’Oracle des nouveaux philosophes

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L’Oracle des nouveaux philosophes
Abbé Guyon

À propos de l’Encyclopédie
1759


Il est un temps de se taire, il en est un de parler. Le premier n’est plus ; nous sommes dans le second, et il ne peut être marqué à des signes plus clairs, et à des devoirs plus pressants.

La révélation et la divinité du Christianisme ont été mille fois démontrées depuis dix-sept siècles qu’il règne sur la terre. Nous ne pouvons plus révoquer en doute la nécessité qu’il y a de s’y soumettre. Nous l’avons reçu comme un présent du Ciel ; c’est le plus précieux de tous nos biens ; on veut nous le ravir, et le faire disparaître ; on l’attaque jusque dans ses fondements ; on le travestit en culte illusoire, insensé, superstitieux contraire à Dieu et à la Nature ; les progrés de la séduction s’étendent de jour en jour. Peut-on demeurer dans l’inaction, si l’on est convaincu ?

Et comment se dissimuler la guerre qu’on lui déclare, quand on voit les hostilités que ses ennemis font éclater de toutes parts pour consommer sa ruine ?

Ici on traite de fables les Livres sacrés où sont déposés les titres de notre croyance et de notre espoir. Là, une voix impie, blasphémant contre le Créateur, blâme hautement la sagesse avec laquelle il a créé l’Univers, et selon laquelle il en régle tous les événements.

Un déluge de nouveaux Celses et de Juliens ose contester à Jésus-Christ la Divinité de sa personne, les Oracles qui l’ont annoncé, la réalité de ses Miracles, la sainteté de sa Doctrine et l’obligation de la reconnoître.

Ils vous soutiendront que Dieu n’a jamais parlé autrement qu’à la raison de chaque particulier ; qu’elle seule mérite d’être écoutée, comme l’organe de la vérité pure ; que sa lumière est suffisante, ses inspirations toujours légitimes, ses décisions infaillibles et ses droits sans limites.

Vous en trouverez un grand nombre qui, pour éteindre toute religion et ouvrir une libre carrière au débordement de tous les vices par la promesse de l’impunité, nient la spiritualité et l’immortalité de l’Ame. Elle n’est, selon eux, qu’une matière organisée, une faculté sensitive, égale dans l’homme et dans la bête, qui perd ses fonctions et son être dés que la machine humaine vient à se dissoudre. Ecoutez-les, et ils vous diront que la Matière est susceptible de pensée ; que nos idées, nos jugements et notre mémoire ne sont que ses configurations et ses agitations particulières ; qu’il est cruel de combattre ce sentiment par les armes de la religion ; et que ce n’est ici qu’une question purement philosophique.

D’autres renversent tous les principes de la morale, le droit des gens, la sûreté publique, la subordination légitime, tout l’ordre qui doit régner dans l’Univers, et qui en fait la paix et la beauté. Si on les en croit, les hommes ayant été des milliers d’années dans l’état des bêtes et des sauvages, sans aucun usage des vêtements, de la parole et de la société, imaginèrent enfin des lois purement arbitraires et locales, qui n’obligent que ceux qui veulent bien s’y soumettre. La loi naturelle n’est qu’une chimère ; le vice et la vertu ne sont que des préjugés inventés par la faiblesse et par la superstition, et dont on nous a follement remplis dès l’enfance. L’homicide, l’injustice, la fraude, le vol, l’adultère n’ont rien de mauvais par eux-mêmes. L’humanité, la bonne foi, l’équité, la droiture, la tempérance ne sont que des vertus idéales et d’institution humaine. La conscience ne prescrit et ne défend rien. L’intérêt particulier, réel ou imaginaire, le plaisir physique, est la seule règle qui doive nous conduire et gouverner le monde moral. Les Souverains, de quelque manière qu’ils pensent, sont seuls arbitres du bien et du mal, du juste et de l’injuste.

Consultez les partisans de la Religion naturelle, et ils vous répondront que l’homme ne doit à Dieu aucune sorte d’hommages extérieurs, et qu’ils défient hardiment tous les théologiens de prouver le contraire. Parmi tant de cultes divers qui lui sont rendus volontairement à la Chine, dans l’Inde, à Constantinople, en Afrique, en Amérique, à Londres ou à Rome, tout est égal, la différence ne consiste que dans nos préjugés. Nos parents se sont payés et satisfaits dans la procréation, les enfants ne leur doivent ni respect, ni soumission, ni reconnaissance ; la nature les en affranchit par l’exemple des bêtes, etc., etc., etc.

Voilà quelques articles du Symbole des nouveaux Philosophes. De la tribune fastueuse où ils se sont élevés en imagination, ils annoncent qu’eux seuls sont les Dépositaires de la Raison, de la Science et de la Vertu. De peur qu’on ne l’ignore, tous leurs écrits ne respirent que la vapeur de l’encens et des louanges dont ils s’honorent mutuellement et par revanche. Afin qu’on ne s’y trompe pas, ils ont grand soin de se nomme. L’enseignement n’ appartient plus à d’autres ; et ils se sont attribué le privilège exclusif de se contredire, de se combattre et d’extravaguer. Tout mortel assez téméraire pour s’opposer à la publication de leur doctrine est un imbécile, un homme sans génie, sans vertu, un visionnaire, un persécuteur, un fanatique.

Ne regardez pas ce tableau comme l’imagination d’un peintre ou d’un pocte qui travaille sur ses idées ; l’original est dans les livres de nos beaux esprits. Les sujets de notre douleur ne sont que trop réels et trop publics. Nous en serions même effrayés, si l’histoire de la Religion ne nous apprenait que dans tous les âges, elle eut des adversaires à combattre. La multitude et les caractères de ceux qui l’attaquent aujourd’hui retracent sous mes yeux ce qu’elle eut à souffrir dans le peuple hébreu, seul adorateur du vrai Dieu, obligé de se défendre contre l’Egyptien, le Cananéen, l’Ethéen, le Phéréséen, le Jebuséen, l’Amorrhéen, le Gabaonite l’Ammonite, le Madianite, le Philistin, l’Assyrien, le Babylonien et les Rois de Syrie (symboles de nos agresseurs) qui, tous, en vouloient à sa Religion renversoient ses autels, les profanoient, s’efforçoient de le séduire et de l’engager à abjurer le culte de ses péres. Je repasse dans ma mémoire cette foule d’innombrables ennemis, dont l’Eglise n’a cessé d’être assaillie par tout l’Univers dès les jours de sa naissance ; et je les vois tous renversés par Celui qui habite dans les Cieux et qui confond leurs efforts.

Tels que leurs prédécesseurs, ceux de notre siècle ne doivent pas attendre un sort différent. Leurs tentatives sont les mêmes. Que dis-je ? Elles sont infiniment plus grandes à tous égards. Jamais les sectes anciennes n’embrassèrent chacune en particulier, ni toutes ensemble, tant d’objets que nos prétendus Philosophes.