L’Organisation du Travail (Le Play)/6

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Alfred Mame et fils (p. 309-492).

CHAPITRE VI

LES DIFFICULTÉS ET LES SOLUTIONS


§ 50

LA RÉFORME EST SURTOUT RETARDÉE PAR LES FAUSSES NOTIONS DU BIEN ET DU MAL.

En présence d’un état de trouble et d’antagonisme qui s’aggrave sans cesse depuis deux siècles (§ 17), beaucoup d’hommes se méprennent sur la nature et la force des obstacles qui regardent la réforme. Les uns, croyant voir dans la société une corruption irrémédiable, tombent dans le découragement ; les autres, faisant surtout remonter à ceux qui gouvernent l’origine de cette corruption, cherchent le remède dans des révolutions nouvelles. Toutefois ces impressions, plus ou moins justifiées pour le passé, ne s’appliquent guère à notre temps. Sous l’ancien régime en décadence, le vice des gouvernants et la coalition des privilégiés ont, il est vrai, fait obstacle à la réforme ; mais, depuis la révolution, la France a eu dix occasions de l’accomplir librement. Dans toutes ces occasions, l’échec est surtout venu, non de la corruption, mais de l’erreur[1] ; et les plus dangereuses formes de l’erreur ont toujours été propagées, avec d’excellentes intentions, par des honnêtes gens[2]. En 1848, par exemple, des hommes de bien ont surgi de toutes parts, et se sont entendus pour rendre à la société ses bases éternelles, tandis qu’ils se sont divisés dès qu’il s’est agi de compléter l’édifice. La réforme sera impossible tant que nos classes éclairées ne seront pas d’accord sur les principes essentiels, comme l’ont été, depuis 1815, les peuples prospères, notamment les Anglais, les Prussiens et les Russes. Elle surgira spontanément quand la distinction du bien et du mal (Ch. ier) sera rétablie dans les esprits, conformément aux enseignements de l’histoire (§§ 12 à 17) et à l’opinion présente des Autorités sociales (§ 5).

Les gens de bien, capables de se dévouer à la réforme, abondent à tous les degrés de la hiérarchie agricole et manufacturière. Beaucoup de maîtres ont conservé les sentiments du patronage ; des millions d’ouvriers possèdent encore les vertus qui rendraient facile, sous une direction bienveillante, le retour à la possession du foyer et aux autres pratiques de la Coutume (§ 19). Malheureusement la majorité des deux classes, pénétrée de l’esprit d’antagonisme, se persuade qu’il y a contradiction entre les deux intérêts en présence. Cette opinion s’accrédite surtout chez les ouvriers ; et ceux-ci tendent de plus en plus à se constituer en une caste hostile, non-seulement aux patrons, mais encore à tout ordre social. Cependant la fausseté de cette opinion est démontrée par la prospérité de tous les établissements fidèles à la Coutume. Ainsi, par exemple, ceux-ci n’ont jamais souffert des crises commerciales provoquées par la concurrence internationale. L’atelier où l’affection règne entre le patron et l’ouvrier, de même que le peuple où toutes les classes sont unies, jouit d’une stabilité à toute épreuve, dans les événements de force majeure qui tendent à troubler le bien-être des familles et la prospérité des nations. Les désordres provoqués maintenant par les sentiments haineux des ouvriers sont moins une cause première qu’une conséquence du mal : ils prendraient fin peu à peu, si l’expérience et la raison s’unissaient pour rétablir la notion du vrai parmi les classes dirigeantes et la Coutume dans les ateliers.

Plus j’étudie la France, et plus je m’assure que nos plus dures épreuves ne proviennent pas de l’égoïsme des méchants. Les principales sources du mal sont l’erreur et l’orgueil des gens de bien qui désirent, sans arrière-pensée personnelle, la prospérité du pays. Nous ne saurions trop nous pénétrer de cette vérité, car c’est une de celles qui peuvent le mieux nous préserver de l’illusion ou du découragement.

§ 51

LE RETARD DE LA RÉFORME PROVIENT DE SIX DIFFICULTÉS PRINCIPALES.

L’ancien régime en décadence et les révolutions de notre temps ont profondément ébranlé l’ensemble de la société en égarant les esprits, en troublant les intérêts, en suscitant de dangereuses passions. Ils ont désorganisé la plupart des ateliers en provoquant l’abandon des pratiques essentielles à la Coutume (§ 19). Enfin ils ont affaibli l’influence des classes de la société et des professions qui, à l’époque précédente de réforme (§ 16), avaient le plus contribué à ramener le règne du bien.

Cependant la France n’est pas tombée aussi bas que d’autres peuples entraînés sur la même pente, et elle est même loin d’avoir atteint les derniers degrés du mal. L’ordre matériel et intellectuel n’est point aussi sérieusement affecté que l’ordre moral : il pourrait même être considéré comme intact si de grandes catastrophes ne venaient périodiquement révéler le vice de la situation. Ces avertissements salutaires porteront à la fin leurs fruits. L’activité intellectuelle, qui se dépense souvent en pure perte, s’emploiera tôt ou tard à rechercher les obstacles qui, depuis quatre-vingts ans, reculent sans cesse l’établissement d’un ordre stable. Déjà même on voit se produire, parmi les classes adonnées aux arts libéraux, des hommes éminents disposés à remettre en honneur, par leurs discours et leurs écrits, les saines traditions conservées dans les meilleurs ateliers de travail (§§ 19 à 25). Dès à présent, on a quelque chance d’être écouté en signalant six difficultés principales qui obscurcissent la vérité, et nous laissent indécis entre le bien et le mal. À ce sujet, je vais insister sur les considérations auxquelles j’ai souvent renvoyé le lecteur dans les précédents chapitres : puis j’en déduirai quelques conclusions pratiques sur les moyens de procéder, sans révolutions nouvelles, à l’œuvre de la réforme.

§ 52

1re DIFFICULTÉ : L’ESPRIT DE RÉVOLUTION ET LE MÉPRIS DES COUTUMES NATIONALES.

L’esprit de révolution, lentement inculqué à notre race dans les circonstances que j’ai rappelées (§ 17), a complété en peu de temps l’œuvre de destruction commencée par l’ancien régime en décadence. Il a privé la France des forces qu’elle trouvait autrefois, aux bonnes comme aux mauvaises époques, dans l’organisation du gouvernement local, dans les habitudes de la vie privée, dans l’obéissance aux coutumes et dans le respect des autorités instituées par Dieu et par les sociétés humaines.

La révolution a guéri peu de maux, et elle en a fait naître beaucoup. Elle nous a ramenés, par la violence et l’instabilité, aux habitudes de la plus mauvaise époque (§ 13). Sans doute, beaucoup d’autres nations ont souffert de la mobilité des institutions ; mais ce n’est qu’en France, et seulement depuis 1789, qu’un homme, dans le cours d’une vie ordinaire, a pu voir changer dix fois le principe et le personnel de la souveraineté. Par une conséquence naturelle, aucune autre époque de notre histoire n’a donné lieu à tant de désordres. Chaque catastrophe a créé des passions et des intérêts auxquels beaucoup d’hommes subordonnent tout, même la vérité. Les âmes généreuses et les esprits droits s’imprègnent, à la longue, des erreurs établies dans le milieu où ils sont nés ; les âmes perverses et les esprits faux prennent sans cesse l’initiative de l’erreur, en haine des partis rivaux. Dans les luttes de notre temps, on ne voit plus, comme dans nos anciennes discordes, deux principes ou deux intérêts en présence. Nos dissensions actuelles se rattachent à une multitude de causes insaisissables ; et elles dégénèrent, chaque fois qu’elles se prolongent, en une inextricable confusion. Les opinions dominantes sont toutes contradictoires : elles ne s’accordent habituellement que sur un point, la nécessité d’une révolution nouvelle[3].

L’esprit de révolution a également pris de grands développements dans la vie privée. Il n’a pas désorganisé seulement, comme je l’ai expliqué (Ch. III), la plupart des ateliers de travail. Stimulé et soutenu par deux institutions de la Terreur (E et F), il sape sans relâche dans leurs fondements la religion, la propriété et la famille. Le droit des enfants à l’héritage détruit, comme chez les peuples sauvages, les égards dus aux vieux parents (A) ; et, en suscitant d’innombrables procès entre les cohéritiers, il rompt dans toutes les classes les liens de parenté (D).

La révolution, en détruisant l’esprit d’obéissance à la Coutume, a porté une atteinte funeste à la constitution du pays. Les citoyens ont un grand intérêt à instituer eux-mêmes, par la pratique de chaque jour, en ce qui touche la propriété, la famille et le gouvernement local, les règles qui conviennent le mieux à leur race, à leur temps, à leur région. Ils sont d’ailleurs fort enclins à respecter des institutions qui se modifient insensiblement, selon les besoins de chaque époque, et qui, dans leur ensemble, résument la sagesse des temps passés[4]. Par ces deux motifs, les coutumes réalisent sûrement, dans les constitutions sociales, l’alliance de l’autorité et de la liberté. Nos anciens légistes, lorsqu’ils ont formulé les coutumes, en ont faussé l’esprit ; nos révolutionnaires, en les détruisant, ont enlevé aux populations un moyen aussi simple qu’efficace pour réagir contre le mal et accomplir les réformés. Et si l’on examinait de près les détails de notre constitution sociale, on trouverait que l’amour de l’humanité (§ 18, n. 13), le patriotisme, l’urbanité, la bonhomie et l’ensemble des bonnes traditions transmises, depuis des siècles, au foyer domestique, sans aucune intervention des légistes, forment les plus précieuses institutions de notre race.

C’est surtout en ce qui concerne la notion de l’autorité que nos révolutions égarent les esprits ; c’est sur ce point spécialement qu’elles établissent, entre la France et les peuples prospères, un contraste chaque jour plus marqué. Chez les nations que les deux mondes prennent maintenant pour modèles, toutes les institutions tendent à graver dans les cœurs le respect de Dieu, du père et de la femme. Ces influences agissent depuis la naissance sur chaque individu ; et elles le portent successivement à respecter la mère qui développe les premières facultés, le maître qui divulgue la science, le prêtre qui enseigne la pratique de la morale, le patron qui dirige les travaux de l’atelier, enfin le magistrat qui est élevé par sa richesse, ses talents et sa vertu, aux honneurs et aux devoirs du gouvernement local. Ces pouvoirs privés et locaux, tant qu’ils restent à la hauteur de leur mission, tirent leur force de l’obéissance et du dévouement de leurs subordonnés : ils comprennent donc le devoir de témoigner, en toute occasion, la même déférence aux hommes qui gouvernent l’État. C’est ainsi qu’une société, en obéissant à Dieu, développe de proche en proche l’obéissance envers tous les pouvoirs, depuis le père jusqu’au souverain. Si l’on se reporte à cet enchaînement de causes et d’effets, on comprend que la France, en se révoltant contre Dieu et en détruisant les influences les plus légitimes, a dû inculquer aux esprits cette haine de l’autorité qui est aujourd’hui un de ses caractères apparents, et qui ne saurait se concilier avec aucun ordre social.

§ 53

2me DIFFICULTÉ : L’AMOINDRISSEMENT DES AUTORITÉS SOCIALES.

L’époque féodale, qui eut pour couronnement l’admirable organisation agricole et manufacturière du XIIIe siècle (§ 14), s’était également assimilé les autres éléments de bien-être, de stabilité et d’harmonie qui, jusqu’à ce jour, conservent à l’Europe sa supériorité. La féodalité avait établi notamment deux institutions nécessaires à tous les peuples prospères et libres. Elle avait constitué, jusque dans les moindres subdivisions du territoire, des Autorités sociales (§5) qui faisaient régner, dans les ateliers de travail, les six pratiques de la Coutume (§ 15). Elle avait attribué à ces mêmes Autorités le soin du gouvernement local[5] : grâce à leur ascendant, elle avait affermi en chaque lieu la paix publique ; et, en général, elle n’avait point à réclamer du souverain le secours d’une force armée. Les nations qui jouissent de la plus grande somme de prospérité et de liberté sont celles qui ont eu le bon sens de conserver dans chaque localité ces modestes et salutaires influences. Malheureusement, depuis deux siècles, les tyrannies royales et populaires de notre pays se sont appliquées sans relâche à les amoindrir, quand elles n’ont pu les détruire complètement.

Cette désorganisation de notre société eut pour origine le système de centralisation excessive, inauguré en Espagne, au XVIe siècle, par Philippe II, imité par les derniers Valois (§ 16) aggravé par Louis xiv et ses successeurs, développé jusqu’au ridicule et à l’absurde par le gouvernement de la Terreur[6], enfin adouci, mais conservé par tous les gouvernements postérieurs à la révolution. Ce système se reconnaît partout à deux traits principaux. Il annule, autant que possible, les autorités naturelles fondées sur l’affection et le respect des populations. Il institue à leur place des autorités factices (§ 54), étrangères par leurs habitudes, et souvent même par leur langage, aux intérêts et aux sentiments des localités. Ce régime de gouvernement local a, en France, son plus dangereux modèle. Il y va à l’encontre des règles tracées, chez les peuples prospères, par l’expérience et la raison. Il refuse la tutelle morale du pays aux hommes qui, grâce à la salutaire influence du travail, pratiquent le mieux la vertu. Il confère cette tutelle à ceux qui, ayant pour fonction spéciale le gouvernement des peuples, ont été de tous temps les plus accessibles à la corruption[7]. Au surplus, la révolution ne s’est pas bornée à détruire, dans le gouvernement local, l’influence des Autorités sociales : enchérissant encore sur l’ancien régime, elle les a privées de la liberté testamentaire ; et elle leur a ainsi refusé l’ascendant social qui s’attache à la transmission intégrale du foyer et de l’atelier des ancêtres.

Les gouvernements qui ont commis la faute de détruire les petites autonomies locales espéraient, en général, accroître d’autant leur propre autorité ; mais l’événement n’a jamais répondu à leur attente. Les Autorités sociales, lorsqu’elles sont préposées au gouvernement local, se servent de leur ascendant personnel pour maintenir dans l’obéissance la population et pour grandir, dans l’opinion de celle-ci, le souverain au nom duquel elles ont constamment à exercer certaines contraintes. Au contraire, les autorités factices qui ont charge du gouvernement local, dans les régimes de centralisation exagérée, n’apportent par elles-mêmes aucun concours à la conservation de la paix publique, et elles ne peuvent que compromettre le souverain dont elles émanent. Les Autorités sociales osent blâmer parfois le souverain ; mais elles le défendent toujours aux temps d’épreuve. Les autorités factices sont dans la situation opposée : elles ne peuvent ni critiquer le gouvernement quand il est fort, ni le soutenir quand il est affaibli. Ces vérités ont été mises en complète lumière par la-révolution de 1789 : les seuls pouvoirs locaux qui se montrèrent alors fidèles à la royauté furent ceux qui avaient réussi à défendre, contre des empiétements insensés, un reste d’autonomie. Elles ont été de plus en plus confirmées par nos dernières révolutions : dans l’organisation qu’ils ont donnée aux pouvoirs locaux, nos derniers gouvernements, dès qu’ils ont été renversés à Paris, ont été abolis de fait sur tout le territoire.

Il existe encore en France beaucoup d’Autorités sociales qui répondent à la définition que j’ai donnée au chapitre Ier (§ 5). Ces Autorités maintiennent leurs ateliers de travail au degré de perfection que constatent nos expositions universelles (Q) : plus qu’aucune autre classe de la société elles confèrent à notre pays la richesse matérielle, c’est-à-dire le seul avantage qui, de notre temps, excite une sympathie générale. Elles possèdent l’affection et le respect de leurs collaborateurs, et elles font régner parmi eux le bien-être et l’harmonie. Elles sont donc en mesure d’assurer en toute éventualité, aux localités placées sous leur influence immédiate, les bienfaits de la paix publique, c’est-à-dire le symptôme le plus manifeste d’une vraie prospérité. Elles conservent la meilleure pratique sociale en ce qui touche, non-seulement le régime du travail, mais encore la religion, la propriété, la famille et tous les éléments constitutifs de la vie privée. Enfin, à ces divers points de vue, en France comme dans les pays étrangers, les Autorités sociales offrent cette unanimité d’opinions qui est partout le criterium de la vérité. C’est auprès d’elles que je me suis instruit pendant un quart de siècle[8], et que j’ai puisé la confiance qui me porte à réagir contre l’erreur au milieu de laquelle nous vivons. C’est aussi en étudiant leurs paroles et leurs actions que j’ai compris comment l’ancien régime et la révolution avaient fait fausse route. Nous continuerons à nous égarer si nous persistons à leur refuser, dans le gouvernement local, l’influence qui leur est conservée en Angleterre, dans les États scandinaves et allemands, dans les petits cantons de la Suisse et dans les provinces basques.

Ces funestes pratiques de gouvernement, après avoir ruiné successivement l’ancien régime en décadence et la révolution, désorganisent plus que jamais notre société. Nos Autorités sociales sont de moins en moins portées à rechercher, dans la vie publique, la part d’influence que la constitution ne refuse formellement à aucun citoyen[9]. En effet, stimulés par l’aiguillon de la concurrence, ces hommes éminents doivent améliorer sans relâche leurs méthodes de travail par une action journalière sur les hommes et les choses. Jouissant de la fortune fondée sur le travail, satisfaits de la considération qui s’attache au gouvernement de leur domaine rural ou de leur manufacture, ils ne sont guère enclins à négliger ces intérêts pour remplir dans la capitale les fonctions, si enviées, auxquelles rien ne les a préparés. En l’absence des petites autonomies locales qui sont, chez les peuples libres, la pépinière des gouvernants (§ 68), ils n’ont point l’occasion d’acquérir l’art de parler et d’écrire, art si difficile, qui prime de plus en plus dans l’opinion les autres aptitudes nécessaires à l’homme d’État. Quant à ceux qui auraient été attirés vers la presse et les réunions publiques par une inclination spéciale, ils en ont été généralement détournés par les entraves qui ont régné jusqu’à ces derniers temps. Dans ces conditions, les Autorités sociales n’attirent guère sur elles l’attention du public. Elles n’ont ni les passions qui plaisent aux partis politiques, ni la souplesse qui donne accès auprès des gouvernants. Elles se trouvent donc exclues de la plupart des fonctions où leur influence pourrait s’exercer ; et elles s’en éloignent elles-mêmes à mesure que les charges onéreuses de nos anciennes constitutions sont remplacées par des prébendes lucratives. Depuis que les mœurs dites démocratiques (§ 60) se développent, ces Autorités sont moins que jamais disposées à affronter les rigueurs croissantes du suffrage populaire et l’âpre concurrence de ceux qui le briguent.

En résumé, la corruption des gouvernants et le désordre des révolutions amoindrissent sans relâche depuis deux siècles le nombre et l’influence des Autorités sociales. Ainsi se détruisent les forces qui, dans les bonnes constitutions sociales, conjurent l’invasion du mal ou ramènent les hommes au bien. La réforme que nous attendons en vain depuis 1789 serait depuis longtemps accomplie, si les gouvernements issus de la révolution, rompant avec les traditions du régime antérieur, avaient laissé dans l’État à ces autorités naturelles le rôle qu’ils ont trop souvent accordé aux légistes et aux fonctionnaires.

§ 54

3me DIFFICULTÉ : L’INTERVENTION EXAGÉRÉE DES LÉGISTES ET DES FONCTIONNAIRES.

Les légistes et les fonctionnaires ont un rôle important dans une bonne constitution sociale. Ils ont rendu de grands services à notre pays lorsqu’ils sont restés dans les limites naturelles de leurs professions. Malheureusement ils en sont souvent sortis, en France plus qu’ailleurs, en s’écartant des anciennes traditions et de la pratique actuelle des peuples prospères et libres. Ils ont beaucoup aidé à l’invasion du mal ; et, de nos jours encore, ils combattent plus qu’ils ne servent la cause de la réforme. Les abus que je signale se sont produits dans le passé, et ils agissent encore à divers degrés sous trois formes principales.

Le premier abus, dans l’ordre des temps, a été l’amoindrissement systématique des libertés privées et locales du moyen âge. En tête des libertés naturelles, nos ancêtres de cette époque plaçaient, comme tous les peuples libres le font encore aujourd’hui, le droit qu’ont les citoyens de régler eux-mêmes les intérêts spéciaux des individus, des familles, des paroisses, des communes urbaines et des départements ruraux, c’est-à-dire ceux qui ne touchent en rien aux intérêts généraux de la province et de l’État. Ce droit, librement exercé pendant la grande époque d’organisation de l’Europe chrétienne (§ 14), donna naissance à des coutumes locales qui exerçaient sur les populations une autorité morale bien supérieure à celle des lois écrites de notre temps. Ces coutumes, en effet, sont créées par les individus, les familles et les autonomies locales. Elles se modifient spontanément dès que les besoins changent ; et, en conséquence, elles ne donnent point lieu aux froissements de toute sorte qu’engendrent les lois d’intérêt privé appliquées à un grand empire. Elles sont à la fois une évidente manifestation des libertés privées et des infaillibles moyens d’ordre public. Les légistes, malgré la résistance des populations, mais avec l’appui des souverains, commencèrent à codifier les coutumes de la grande époque de prospérité (§ 14) ; ils accomplirent la majeure partie de leur œuvre durant l’époque de décadence qui eut pour conclusion la chute des derniers Valois (§ 16) ; ils la complétèrent à peu près entièrement pendant la révolution et le consulat ; et ils s’efforcent de la continuer en détruisant les moindres restes d’autonomie locale. Ce but sera définitivement atteint si le Code rural, réclamé, par une regrettable méprise, dans l’intérêt de l’agriculture, est un jour promulgué avec l’extension que désirent quelques-uns[10]. En formulant les coutumes, les légistes leur ont enlevé leur qualité principale, la mobilité ; ils se sont attribué les fonctions du législateur en en pouillant les citoyens ; ils ont empiété sur les libertés civiles les plus nécessaires et détruit les meilleurs germes de la liberté politique. Privé, par ces empiétements, du droit de gouverner la famille et la paroisse, le citoyen a bientôt perdu les aptitudes que développe l’exercice de ce droit ; à plus forte raison est-il devenu incapable de gouverner la province et l’État. C’est à ce triste résultat qu’aboutit surtout l’œuvre des légistes : plus cette œuvre avance, moins les citoyens sont aptes à accomplir la réforme par leur libre initiative. Cette impuissance augmente, en même temps que la nécessité des réformes se fait sentir plus vivement : elle a pour effet de développer sans cesse l’esprit de révolution.

Le second abus a pour origine principale l’époque de corruption des derniers Valois (§ 15). Il est né de la préoccupation qui depuis lors a porté la plupart des souverains à étendre outre mesure leur autorité, et qui les a amenés, en fait, aux catastrophes de l’ère actuelle. Il a grandi avec la fatale politique qui a détruit les libertés provinciales et locales, qui a spolié par la violence ou la ruse les petites nations et annexé leurs territoires aux grands États, qui surtout a fait afficher par les rois la prétention irréalisable d’assurer, jusque dans les localités et même dans la vie privée, le bonheur de tous leurs sujets. Il s’est manifesté, en France plus encore que dans les autres pays, par la multiplication des fonctionnaires et par l’accroissement des impôts. Au début de cette entreprise, à une époque où l’art de pressurer les peuples n’avait pas atteint la perfection qui lui a été donnée de nos jours, les derniers Valois résolurent le problème en organisant, dans un but fiscal, la création et la vente des charges publiques. Ce système financier reposait sur deux combinaisons : d’une part, il obligeait les citoyens à subir dans leurs rapports privés, par exemple dans les ventes de denrées, des contrôles ruineux pour les intéressés et inutiles à l’ordre social ; de l’autre, il conférait au trésor, par les ventes de ces droits de contrôle, des recettes d’autant plus élevées que les citoyens étaient plus gênés, et soumis à des taxes plus fortes, au profit des nouveaux fonctionnaires. Rien n’a plus contribué à développer en France la haine des gouvernants ; car ceux-ci, pour conserver cette source de recettes, étaient obligés de tolérer une foule d’exactions commises par les officiers de justice et de finances qui furent un des fléaux de l’ancien régime en décadence. La révolution abolit ces charges par la banqueroute ; et, pour remplacer ce genre d’impôt, elle employa un procédé plus condamnable encore, la confiscation. L’empire, en organisant un bon régime financier, eut vraiment la gloire de supprimer définitivement cette sorte d’abus. Malheureusement, il crut devoir rétablir à titre gratuit des officiers publics chargés en partie de coopérer, moyennant un tarif officiel, au partage forcé et à la destruction des familles-souches. Dans le système impérial (K), ces familles devaient être remplacées par de nouvelles familles stables, fondées sur les majorats ; et la fonction des officiers ministériels ne devait avoir qu’une importance momentanée. Ce projet d’organisation sociale ne s’est point réalisé. Les majorats ont été abolis par les vicissitudes de nos révolutions ; le partage forcé a été imposé à toutes les familles ; et, en conséquence, les profits des charges privilégiées n’ont pas cessé de croître. Ces profits acquièrent chaque année des proportions considérables, grâce à la liquidation de cent mille héritages et à la conduite de vingt mille procès (D). Là se trouve la principale difficulté de l’une des trois réformes essentielles (§§ 35 et 46). Les gouvernants ont, en équité, sinon en droit strict, la tutelle du commerce des charges fondées sur le régime de contrainte qu’ils ont institué. Ils ne peuvent dégrever les citoyens par la liberté testamentaire, sans réduire beaucoup le produit des charges ministérielles : ils se heurtent donc aux mêmes obstacles qu’ont eu à vaincre, sous l’ancien régime, ceux qui ont tenté de réformer cet abus toujours renaissant[11].

Le troisième abus est l’extension incessante de la bureaucratie, c’est-à-dire la multiplication des agents non responsables rétribués par le trésor public. J’ai décrit ailleurs[12] l’origine, les développements successifs et les caractères actuels de l’institution ; j’ai également indiqué les maux qui en dérivent et les remèdes qu’il faut y apporter. En ce qui touche le régime du travail, le principal inconvénient est de confier aux fonctionnaires une foule d’attributions qui, chez les peuples libres, sont plus utilement remplies par les citoyens eux-mêmes, dans le cours de leurs rapports privés. À cette catégorie d’attributions appartiennent, par exemple, les subventions, les encouragements et les interventions de toute sorte, tendant à améliorer l’agriculture et les autres arts usuels de chaque localité. Ces services, confiés à des agents qui ne profitent pas du résultat, offrent en général un mauvais emploi de l’impôt : ils sont toujours entravés par des obstacles qui s’évanouiraient sous la direction d’hommes plus intéressés au succès.

Ici toutefois je dois prévenir un malentendu que pourrait faire naître cet exposé sommaire. La réforme nécessaire à la France n’aurait nullement pour conséquence d’amoindrir la situation actuelle des magistrats et des fonctionnaires. Loin de là, elle leur conférerait la légitime influence qui leur est acquise chez les peuples libres, et elle les débarrasserait d’attributions ou de privilèges qui les compromettent aujourd’hui. Ainsi, par exemple, en abrogeant définitivement, dans notre jurisprudence, une regrettable disposition de la constitution de l’an VIII[13], elle effacerait chez les fonctionnaires le caractère bureaucratique qui les abaisse[14] ; elle leur rendrait la haute situation que le principe de la responsabilité leur conserve, en Angleterre, à tous les degrés de la hiérarchie administrative. La réforme, en augmentant l’importance et le salaire des nouvelles fonctions, diminuerait beaucoup le nombre des magistrats et des fonctionnaires ; mais elle respecterait tous les droits acquis. Les peuples qui combattent sans cesse la corruption par la réforme attribuent des compensations et conservent tout au moins l’intégrité du salaire à ceux qui ne trouvent pas immédiatement, dans la nouvelle organisation, des avantages égaux à ceux dont ils jouissaient. J’ai insisté ailleurs[15] sur ce principe fondamental ; et je me suis souvent assuré qu’il n’est pas moins conforme à la raison et à l’expérience qu’à l’intérêt public et à l’équité. Les réformes vraiment fécondes ne sont jamais dirigées contre une classe de personnes : elles donnent satisfaction à tous les intérêts ; elles élèvent à la fois la condition des citoyens dans la vie privée, et celle des fonctionnaires dans la vie publique.

§ 55

4me DIFFICULTÉ : L’INFLUENCE ANORMALE DES HOMMES QUI FONT PROFESSION DE PARLER OU D’ÉCRIRE.

Les aptitudes éminentes qui confèrent la supériorité dans les lettres, les sciences et les autres arts libéraux[16], ne se concilient guère avec les qualités nécessaires au succès dans l’exploitation des arts usuels[17]. L’homme doué de cette supériorité n’aime point à fixer son esprit sur les occupations vulgaires qu’imposent la direction des hommes et la discussion des intérêts. L’art de parler et d’écrire, qui joue un si grand rôle dans les réformes de notre temps, est particulièrement difficile à acquérir : il ne reçoit tout son développement que par de profondes méditations et par le travail soutenu d’une longue vie. Lors donc que les institutions n’encouragent pas expressément la réunion des deux genres d’aptitudes, il y a presque incompatibilité entre le talent de l’orateur ou de l’écrivain et celui de l’homme capable de diriger les grandes entreprises ou de gouverner les États ; il y a également contraste de caractère entre ceux qui enseignent l’utilité de la réforme et ceux qui réussissent à l’accomplir.

Aux époques de révolution, où la coutume perd son empire, où la société cesse d’aller de soi, où tout est contesté, jusqu’aux rapports traditionnels de la vie privée, les orateurs et les lettrés exercent généralement une fâcheuse influence. Ils ne se bornent plus, comme aux époques d’ordre et de prospérité, à conserver dans les âmes les éternelles notions du vrai : ils sortent de ce domaine pour pénétrer dans les questions qui agitent les esprits ; et alors ils deviennent souvent les auxiliaires de l’erreur. N’ayant jamais été mêlés aux intérêts usuels qui sont en lutte, ils n’ont point un criterium sûr pour les apprécier. Condamnés au doute, et avides de succès, ils sont plus enclins à se faire l’écho des passions du moment qu’à réagir contre l’opinion égarée. Ceux qui, depuis 1789, ont le plus dominé les esprits pendant nos crises politiques et sociales, ont dû leurs succès éphémères au charme de la forme beaucoup plus qu’à la compétence sur le fond. Les orateurs qui ont fait prévaloir avec éclat, dans nos assemblées, les principes d’où sont sorties les souffrances actuelles de notre pays, donnaient dans des aberrations qu’eussent évitées les moindres Autorités sociales (§ 5). Ainsi, ils montrèrent souvent une grossière ignorance au sujet des pratiques sur lesquelles ont reposé, de tous temps, la paix et la prospérité des ateliers de travail (G).

À la vérité, l’erreur n’a plus, de nos jours, ces caractères apparents qui nous choquent quand nous lisons les discours et les écrits des célébrités révolutionnaires. La discussion incessante des intérêts publics a propagé certaines connaissances générales qui manquaient complètement au début de notre ère de discordes. Mais l’enseignement des orateurs et des écrivains politiques est loin d’avoir acquis chez nous la fécondité qu’il offre dans les pays vraiment libres. Là, en effet, les petites autonomies locales sont exclusivement gouvernées par les Autorités sociales et par ceux qui montrent quelque supériorité dans la direction des ateliers de travail. C’est parmi ces derniers que surgissent spontanément, sur tous les points du territoire, les hommes qui, par les bons exemples de leur vie, puis par l’autorité de leurs paroles ou de leurs écrits, seront plus tard appelés à diriger les affaires de l’État. En France, il en est tout autrement. La suppression des libertés locales, commencée par l’ancien régime en décadence, achevée par la révolution infiltrée en quelque sorte dans les mœurs publiques par tous les gouvernements postérieurs, a détruit la vraie pépinière des hommes d’État. Ceux-ci ne se recrutent guère que parmi les notabilités des lettres et des autres professions libérales, c’est-à-dire parmi des hommes que leur éducation même a éloignés des grands travaux de la vie privée (§ 67) et du gouvernement local (§ 68), ou, en d’autres termes, des intérêts principaux du pays.

L’époque pénible que nous traversons offre donc un singulier contraste, qui suffirait seul pour expliquer nos échecs incessants en matière de réformes. Tandis que les hommes qui pratiquent la vérité gardent le silence (§ 53), ceux qui parlent ou écrivent le plus ne s’emploient guère qu’à propager l’erreur !

§ 56

5me DIFFICULTÉ : LA CORRUPTION DU LANGAGE ET L’ABUS DE QUATRE MOTS.

La corruption du langage marche souvent de front avec la corruption des mœurs. Cette coïncidence est frappante de notre temps. Nos jeunes étudiants, abandonnés aux désordres de la vie parisienne, sans le frein de cette surveillance paternelle qui ne manque à aucune autre université européenne, adoptent volontiers le langage dont se servent les classes dégradées pour cacher leurs méfaits. Certaines femmes du monde cèdent à ce même entraînement : elles commencent, dit-on, à employer l’argot des courtisanes, après en avoir adopté le costume.

De leur côté, beaucoup d’hommes de la classe dirigeante corrompent maintenant notre langue sous l’influence des débats électoraux qui, depuis longtemps, produisent un effet analogue sur la langue anglaise. Ce désordre s’accroît rapidement, et il oppose déjà de sérieux obstacles à la réforme. Cette difficulté se lie à une des nécessités impérieuses de notre temps : au système représentatif, qu’adoptent maintenant les peuples de l’Occident pour échapper aux maux que la perte des libertés locales avait fait naître sous l’ancien régime en décadence (§ 17).

L’action funeste exercée par les souverains absolus, avec l’aide des légistes, a détruit sans relâche les éléments naturels de représentation créés par le moyen âge dans les campagnes et dans les villes (§ 14). Depuis deux siècles, en particulier, cette œuvre de destruction a été continuée, avec l’aide des fonctionnaires, par la révolution, encore plus que par la monarchie (§ 53). Dans les conditions actuelles, les populations n’ont plus de représentants désignés par la tradition ; elles ne disposent guère non plus d’hommes recommandés à leurs suffrages par une existence consacrée au bien public. D’un autre côté, l’antagonisme social créé par l’abandon de la Coutume (§§ 26 à 32) met en présence des électeurs animés d’intérêts et de sentiments fort divers. En attendant la restauration de l’harmonie par la Coutume, puis celle de la hiérarchie naturelle dans la vie privée (§ 67) et le gouvernement local (§ 68), le retour au régime représentatif engendre nécessairement une difficulté momentanée. Les populations en sont réduites à juger le mérite de leurs représentants non sur des actes, mais sur des paroles : elles doivent accorder leurs suffrages non aux services locaux et aux existences exemplaires, mais aux déclarations de principes et aux discours éloquents. Dans cette situation de la société, le candidat habile est donc celui qui satisfait le plus d’opinions et soulève le moins d’antipathies. Au milieu de l’antagonisme actuel, cet art consiste à faire accepter, par le charme de la forme, les déclarations où la pensée reste le plus indécise.

La corruption que je signale est précisément cette dissimulation de la pensée par un langage captieux : c’est celle qui constituait l’infériorité de la langue de Chesterfield sur celle de Voltaire. Malheureusement, comme le prouvent les élections faites en 1869[18] dans nos grandes villes, nos concitoyens réussissent, dans ce genre de décadence, à regagner le temps perdu. Ils commencent même à devancer leurs émules au moyen de méthodes nouvelles que ceux-ci, dans une société moins désorganisée, n’ont point jugées nécessaires.

Les opinions offrent, en effet, parmi nous des contradictions qui ne sont point encore connues des Anglais, et qui ne pourraient être masquées par aucune forme correcte de langage, même devant les esprits les moins attentifs. Ainsi, par exemple, aucune formule composée de mots définis ne saurait satisfaire à la fois et ceux qui croient en Dieu, et ceux qui considèrent cette croyance comme le principe de toute dégradation[19]. Mais ce qui ne peut être obtenu par aucun arrangement de mots définis devient facile avec des mots vagues qui comportent, selon la disposition d’esprit de ceux qui les lisent ou les entendent, des sens absolument opposés. Beaucoup de mots se prêtent aujourd’hui à ces manœuvres ; et il en est quatre surtout qui, dans le débordement actuel de l’erreur, sont devenus particulièrement propres à dissimuler la pensée[20]. Tel prétendant qui soulèverait de nombreuses oppositions en faisant une profession de foi dans la langue de Descartes, s’assurera de grandes majorités s’il se borne à déclarer qu’il est le candidat de la liberté, du progrès, de l’égalité et de la démocratie.

Cette phraséologie est repoussée par les peuples jouissant des biens qu’expriment ces mots pris dans leur meilleure acception. Elle est un vrai danger pour les peuples privés de ces mêmes biens. Elle endort, en quelque sorte, les esprits dans l’erreur, et elle retarde indéfiniment la réforme. Elle assure à certaines coalitions de partis des succès éphémères ; mais, lorsque arrive le moment des explications, elle soulève des récriminations et des haines qui fournissent de nouveaux éléments à l’antagonisme social. Les considérations exposées ci-après au sujet de ces quatre mots[21] démontreront qu’on n’en devrait faire à l’avenir qu’un usage très-réservé.

§ 57

L’ABUS DU MOT LIBERTÉ.

Les peuples libres et prospères assurent à chaque individu, dans la vie privée comme dans la vie publique, toute l’indépendance dont il peut jouir, même à son détriment, pourvu qu’il ne porte atteinte ni à l’indépendance des autres individus, ni aux intérêts généraux de la société. On peut appliquer convenablement à un tel régime le mot liberté, et j’ai souvent employé cette expression dans ce sens pour me conformer à l’usage (§ 8). Mais, quand on va au fond des choses, quand on considère les entraves qu’impose à chacun le respect des devoirs sociaux, on trouve que la liberté, ainsi définie, n’a jamais laissé que des limites fort restreintes au domaine de l’indépendance individuelle. Lors donc que, sans définir le mot liberté, on l’emploie pour caractériser un nouveau système social, sans mentionner ces entraves nécessaires, on fait miroiter aux yeux des populations les charmes d’une indépendance sans limites, et l’on propage une idée aussi fausse que dangereuse. La plupart des hommes montrent, en effet, pour le mal une inclination persistante : alors même qu’ils ne s’attaquent point à autrui, ils se nuisent à eux-mêmes ; et ils se détruisent promptement s’ils ne sont pas contenus par une loi morale qui s’impose plus sévèrement aux consciences à mesure qu’elles deviennent plus libres. Mais ceux qui recherchent la fausse liberté en secouant le joug de la loi morale, sont bientôt frappés de décadence. On ne conserve la prospérité qu’en restant soumis à ce joug. À vrai dire, le plus parfait état de liberté n’est qu’un régime de contrainte morale.

Des considérations analogues s’appliquent à la famille et aux groupes sociaux qui s’interposent entre l’individu et l’État. Pour ces diverses subdivisions de la société, la liberté a des limites étroites, qui s’élargissent toutefois dans les institutions à mesure que la contrainte morale prend plus d’empire sur les mœurs. Quant à la dose d’autonomie qui, dans les meilleures constitutions sociales, appartient à chaque groupe, c’est un fait d’expérience qui est révélé par la pratique des peuples les plus libres et les plus prospères, et qui nous montre partout la limite à côté de la liberté.

On commet donc une profonde erreur lorsqu’on signale la liberté comme la source de tout bien, comme un principe supérieur à tous les autres et même à la loi morale. On suscite, en réalité, chez les peuples la guerre des intérêts et la confusion des idées. On provoque une décadence générale en pervertissant les classes peu éclairées, c’est-à-dire en leur donnant lieu de croire qu’elles peuvent s’abandonner sans scrupule à toutes les impulsions qui ne sont point formellement punies par la loi.

On voit dans certaines réunions de Paris de tristes exemples de cette aberration, depuis que des lois récentes ont rendu la liberté à la presse et à la parole (J).

On a souvent dit que les désordres produits par ces déclarations imprudentes et par l’exagération de la liberté avaient pour correctif nécessaire et pour remède infaillible l’autorité des gouvernants. Suivant cette théorie, il existerait dans le gouvernement des sociétés deux principes en présence : le principe de liberté donnerait quelquefois aux peuples des satisfactions fort désirables ; mais le principe d’autorité serait le vrai fondement de la prospérité publique : l’autorité serait à la fois l’origine du bien et le remède au mal produit par l’abus du principe opposé. Mais cette sorte d’erreur est encore plus dangereuse que celle qui signale la liberté comme la source de tout bien : elle est d’ailleurs réfutée par les trois dernières époques de notre histoire (§§ 15 à 17).

On peut, à la rigueur, justifier cette confiance dans l’autorité en se reportant à la réforme de certaines races complètement dégradées. Les sauvages qui, de nos jours, ont perdu les plus indispensables notions de la loi morale, ne peuvent sortir de leur abaissement qu’en se soumettant au gouvernement absolu des missionnaires qui leur apportent les préceptes du Décalogue. On a pu voir depuis un siècle, dans la région équatoriale, des exemples remarquables d’une telle régénération accomplie par le principe d’autorité. Mais rien de semblable ne s’est produit chez les Européens de l’Occident, sous l’influence du christianisme, interprété par des clercs dignes de leur mission. Le bien a été surtout propagé par les chefs de famille, les corporations privées et les pouvoirs locaux ; et le mal est venu de l’autorité des souverains (§ 15) plus habituellement que des libertés du peuple. Si, depuis 1789, la nation n’a pas accompli la réforme en reprenant plusieurs fois possession d’elle-même, c’est que les nouveaux gouvernants ont conservé les institutions vicieuses de l’ancien régime en décadence, au lieu de revenir à la saine tradition conservée dans les ateliers par les Autorités sociales.

Ainsi la liberté et moins encore l’autorité ne sauraient être signalées comme les vraies sources de la prospérité d’un peuple chrétien. Ce ne sont point deux principes fondamentaux, mais bien deux éléments[22], également nécessaires, du mécanisme social. Quant à la force qui imprime à ce mécanisme une activité bienfaisante, c’est la loi morale. Or, depuis le XIVe siècle, peu de souverains ont aidé à la conservation des bonnes mœurs ; tandis que des familles innombrables ont toujours fait preuve de vertus exemplaires, même aux époques d’excessive corruption[23]. La famille chrétienne, aidée par le prêtre, est par excellence l’agent de la loi morale. C’est là que, par une faveur insigne de la Providence, se conserve l’esprit de dévouement, lorsqu’il s’est éteint dans les autres groupes sociaux. C’est au foyer paternel que se régénèrent sans cesse chez l’enfant les vertus du citoyen, celles qui le rendent capable d’obéir ou de commander, ou, en d’autres termes, celles qui fécondent à la fois la liberté et l’autorité.

La meilleure constitution sociale a toujours été celle où le foyer, étant le plus libre, résiste efficacement à la corruption du dehors ; où le père, maître de ses actions, mais soumis à Dieu, a le pouvoir de dresser ses enfants à la pratique de la vertu.

Le fondateur du consulat et du premier empire, pénétré de ces principes par les impressions de son enfance (K, 1), avait d’abord tenté de les faire prévaloir en réagissant contre le régime créé par la Terreur (E). Il opina d’abord dans le même sens que Portalis (L, 6) et les autres légistes sortis de nos régions rurales à familles-souches (§ 46). Malheureusement il céda aux fausses impressions qui lui furent données par les légistes élevés dans les villes ou les campagnes à familles instables (§ 46). Il s’arrêta au système qui se résumait dans un double régime de contrainte (K, 2), savoir : le droit d’aînesse, qui annule l’ascendant du père sur l’héritier ; le partage forcé, qui étend l’esprit de rébellion à tous les enfants, et qui soumet la transmission du foyer et de l’atelier à la lourde domination des officiers publics. Telle fut l’origine d’une foule de maux de notre temps. C’est depuis lors que s’éteignent rapidement dans notre race les sentiments qui créent la prospérité des peuples, parce qu’ils fécondent à la fois, dans les cœurs, l’autorité et la liberté !

§ 58

L’ABUS DU MOT PROGRÈS.

Il se présente à première vue quelques motifs pour employer le mot progrès dans un sens général et absolu : c’est pour désigner les améliorations matérielles accumulées, dans le régime du travail, pendant les époques qui offrent une certaine continuité et qui ne sont point brusquement interrompues par quelque grand cataclysme social. L’invention qui crée un produit, celle qui diminue le travail de la production en soumettant à l’homme les forces de la nature, et, en général, les perfectionnements du même genre que chaque jour voit éclore, sont, en effet, les évidents symptômes d’une tendance continuelle vers le mieux. Ces perfectionnements ne sauraient être délaissés, dès qu’une fois on en a constaté les avantages ; et, lorsqu’on les considère isolément, ils semblent justifier la prétendue loi du progrès. Mais il en est autrement lorsque l’on tient compte, en outre, de l’état moral des sociétés[24]. Les mêmes instincts qui portent à respecter les lois du monde matériel conseillent, pour la plupart, d’enfreindre celles du monde moral. D’ailleurs la diminution des fatigues du travail, l’accroissement des jouissances et les autres avantages qui se rattachent au bien-être physique tendent, pour la plupart, à affaiblir les forces qui font régner la vertu. Ces changements, que le cours naturel des choses amène dans l’existence d’un peuple civilisé, rappellent ceux que l’histoire nous signale chez certains peuples transportés des rudes contrées du Nord sous les fertiles climats du Midi. Les mâles vertus qu’entretenaient les privations et les luttes constantes contre la nature, ont été bientôt remplacées par la corruption et la mollesse, filles de l’abondance et de l’oisiveté. Les améliorations qui se montrent de toutes parts dans les villes et les campagnes de l’Occident sont loin de s’étendre au cœur ou à l’esprit de leurs habitants ; souvent même les avantages en sont balancés par un accroissement de la misère. Le mot progrès matériel exprimerait fort imparfaitement le mouvement plein de contrastes auquel nous assistons : le mot progrès, que nous entendons chaque jour proclamer seul, donne une idée positivement fausse et dangereuse.

Dans la pensée de ceux qui invoquent sans cesse le progrès, ce mot fait allusion à un ordre de choses chimériques qui n’a aucun rapport avec la réalité. Il se réfère à une force occulte, à un aveugle destin, qui grandirait les nations, comme la circulation du sang anime le corps humain. L’amélioration se produirait sans relâche en vertu de cette force ; et les peuples en tireraient profit, sans être tenus de s’imposer les durs sacrifices qu’exige la pratique du travail et de la vertu. Ce fatalisme du bien n’est pas moins dangereux que l’idée d’un destin créant indifféremment le bien et le mal. La fausseté de cette conception est d’ailleurs démontrée par l’état actuel de nations qui, après avoir brillé au premier rang, ont successivement perdu, avec l’ordre moral, toutes leurs éminentes aptitudes. Cette erreur, alors même qu’elle n’est pas dans la pensée de ceux qui abusent du mot progrès, se présente naturellement à l’esprit des classes peu éclairées qui l’entendent répéter sans cesse. Elle est d’ailleurs séduisante : ceux, en effet, qui font le mal, sans perdre tout sentiment du bien, sont heureux de se persuader qu’en s’abandonnant à leurs passions ils ne compromettent pas les destinées de leur race.

Le faux dogme du progrès a une contrepartie : celle qui proclame la décadence fatale et irrémédiable des nations, après une courte époque de prospérité. Cette autre forme de l’erreur est fort répandue chez nous, et elle porte au découragement beaucoup d’hommes réfléchis. Mais en général le faux dogme de la décadence fatale des nations reste dans le secret de la pensée : car les hommes d’État, imbus de cette triste doctrine, n’ont guère intérêt à l’invoquer auprès de leurs clientèles. J’ai cru pouvoir me borner à donner ci-dessus (§ 10) le précis de la réfutation que j’en ai faite dans un autre ouvrage[25].

§ 59

L’ABUS DU MOT ÉGALITÉ.

Le mot égalité, employé avec les restrictions indiquées par la raison et l’expérience, exprime convenablement un des grands principes dont les sociétés humaines devraient toujours s’inspirer ; mais ce mot, pris avec un sens absolu, n’est pas plus vrai que les deux précédents. Si, en analysant une bonne constitution sociale, il fallait nécessairement résumer par un seul mot le trait dominant de chaque détail, on serait ramené à l’idée d’égalité moins souvent qu’aux idées inverses. Cependant il en est de l’égalité d’une part et de l’inégalité ou de la hiérarchie de l’autre, comme de la liberté ou de la contrainte, comme du progrès et de la décadence. Ce ne sont point des principes absolus : ce sont des faits essentiels à toute société. L’égalité et la hiérarchie ont pris des formes très-variées, selon les temps, les lieux et les races. Cette variété se retrouve même aujourd’hui à un haut degré chez les divers peuples européens. Toutefois les deux faits conservent chacun une grande place dans la constitution sociale des nations prospères, et ils concourent également au bien-être, à la stabilité et à l’harmonie, s’ils sont fécondés par les pratiques de la coutume et par les préceptes du Décalogue.

Dans l’ordre naturel, l’inégalité se montre partout. Elle caractérise en quelque sorte les principaux éléments de la vie physique. Elle apparaît avec évidence dans les trois termes de l’unité sociale, le père, la mère et l’enfant. Elle se révèle en outre dans les familles fécondes par l’extrême diversité d’aptitudes qui règne entre les enfants issus des mêmes parents[26]. Les régions habitables, avec leurs variétés infinies, modifient d’ailleurs profondément la constitution physique de l’homme, et créent à la longue entre les races des inégalités considérables. Mais, d’un autre côté, dans toutes ces races, l’homme, la femme et l’enfant ont la même aptitude naturelle à comprendre et à pratiquer la loi morale, qui est aussi immuable et aussi simple que les lois physiques sont variables et compliquées. Cette commune aptitude est une des plus utiles manifestations de l’égalité dans l’espèce humaine.

Dans l’ordre social, l’homme ne se distingue réellement de la brute et ne s’élève à la prospérité qu’en cultivant soigneusement la loi morale. Chez les peuples prospères, cette culture nécessaire est, autant que possible, donnée à tous les hommes : elle ne supprime pas l’effet des inégalités physiques et intellectuelles ; mais elle réussit du moins à l’atténuer. Chez ces mêmes peuples, d’ailleurs, la loi morale s’accorde avec la loi religieuse et la loi civile pour proclamer l’égalité de tous les hommes devant Dieu, devant la justice et devant l’impôt.

Mais, en même temps, les peuples prospères maintiennent fermement l’inégalité dans tous les cas où celle-ci sauvegarde l’ordre moral, les justes aspirations de la conscience et les autres intérêts généraux de la société. Au nombre des inégalités nécessaires ils placent en première ligne : dans la vie privée, l’ascendant du prêtre et du père de famille, la suprématie du maître chargé de l’enseignement de la jeunesse et le patronage des chefs d’atelier ; dans la vie publique, une forte hiérarchie fondée sur la richesse, le talent et la vertu. L’intervention du jury dans tous les procès est l’institution la plus propre à démontrer aux peuples la nécessité d’un classement social. Tel niveleur, qui proclame en politique une égalité absolue, serait fort inquiet si tous les citoyens étaient appelés indistinctement à décider une action judiciaire d’où dépendent sa fortune, sa vie et son honneur.

En voyant chez nous tant d’hommes afficher une doctrine contraire à la pratique universelle, j’ai d’abord été tenté de croire qu’à cet égard la France se distingue des autres nations par une inclination qui lui est propre. Mais de longues recherches[27] n’ont point justifié cette prévision. J’ai même constaté que mes concitoyens sont beaucoup plus portés que tout autre peuple européen vers les habitudes d’inégalité[28], et même vers celles qui sont le moins justifiées par l’expérience et la raison. Au nombre des entraînements condamnés par les plus sages préceptes de l’égalité, nos émules remarquent surtout avec étonnement : la pratique générale de l’usurpation des titres de noblesse, et l’engouement ridicule que montrent les nouveaux enrichis pour les titres ainsi usurpés[29] ; les ardentes convoitises manifestées sans relâche devant ceux qui interviennent dans la distribution des ordres de chevalerie, français ou étrangers[30] ; la répugnance pour les corporations libres qui, chez nos émules, réunissent tous les esprits adonnés à la culture des arts libéraux, et l’estime excessive accordée aux académies fermées[31] ; la disposition invétérée à instituer des catégories de places, pour les diverses classes de la société, dans les réunions publiques et jusque dans le temple du Seigneur[32] ; la variété infinie des formules de civilité dans le nouveau style épistolaire ; la prépondérance abusive et les priviléges attribués aux fonctionnaires publics[33] ; enfin cet insatiable besoin de privilége qui ramène incessamment, malgré les déclarations pompeuses de nos législateurs, les charges vénales d’officiers ministériels, et les innombrables, variétés de monopoles commerciaux ou professionnels[34].

Ces institutions et ces mœurs ne sont pas les derniers vestiges d’un ancien ordre de choses qui tendrait à s’éteindre dans notre prétendu régime d’égalité. Elles sont, au contraire, le résultat d’une impulsion, relativement nouvelle, imprimée à notre race, d’abord par l’ancien régime en décadence, puis par les révolutions de l’ère actuelle. Cet état de choses est, à beaucoup d’égards, le contre-pied de nos vieilles traditions nationales : il est notoire, par exemple, qu’on voit disparaître chaque jour les admirables sentiments qui unissaient autrefois le riche au pauvre et le maître au serviteur[35].

Ces propensions invétérées vers l’inégalité ne sauraient être modifiées, comme l’espèrent quelques-uns, par l’action prolongée d’un régime dit démocratique (§ 60), qui substituerait par la contrainte, aux classes dirigeantes actuelles, de nouvelles individualités sorties des derniers rangs de la société. Chacun sait, en effet, que ceux qui commencent à s’élever traitent leurs égaux de la veille avec une dureté toujours rare chez les personnes placées, dès leur naissance, dans une situation élevée. Ce vice des parvenus est vivement senti de ceux qui sont restés aux derniers rangs ; il contribue plus qu’on ne croit à maintenir l’harmonie entre les pauvres et ceux qui ont joui, dès leur naissance, des avantages de la richesse. En constatant ces dispositions naturelles du cœur humain, on comprend que la réforme sociale ne se trouvera pas dans les institutions qui violent la liberté pour détruire les inégalités établies par la nature ou créées par le travail des aïeux.

Ainsi la proclamation incessante du prétendu principe de l’égalité ne s’accorde pas plus avec la raison et l’expérience qu’avec l’état actuel de nos mœurs. Les efforts qui se font de loin en loin pour introduire dans nos institutions des applications utiles de ce principe s’inspirent de l’esprit de parti et de l’antagonisme social plus communément que d’une généreuse répugnance contre le monopole, le privilège et les autres inégalités injustifiables ; et lorsque ces sortes de réformes ne sont pas commandées par la passion politique, elles sont indéfiniment différées par l’erreur ou le préjugé[36]. De cette contradiction entre la doctrine et la pratique naît, au sein des classes supérieures[37], un état général d’hypocrisie et d’irritation. Cette disposition des esprits engendre naturellement, dans les ateliers de travail, l’oubli de la Coutume ; elle provoque l’abandon des bons rapports qui, dans une organisation régulière, doivent exister entre les classes extrêmes de la société. Lorsque la hiérarchie sociale est fondée par la tradition sur la vertu, le talent, la richesse, et sur le souvenir des services rendus, les classes dirigeantes ont intérêt à justifier la prééminence qui leur est acquise : elles se préoccupent de conserver l’affection et de favoriser les succès de leurs clients. Lorsque, au contraire, elle est sans cesse contestée par la haine ou l’envie, les chefs de la société sont disposés à étouffer tous les mérites naissants qui pourraient dans l’avenir leur faire concurrence. Les mœurs protestent d’ailleurs avec exagération contre l’impulsion imprimée par les niveleurs. Le luxe qui désole aujourd’hui notre société semble être, pour beaucoup de familles, un moyen de démontrer l’inégalité qui existe réellement entre les diverses conditions. Froissés de voir les pauvres refuser certaines marques traditionnelles de déférence, les riches se livrent à des dépenses extravagantes pour constater leur supériorité.

La fausse notion de l’égalité porte plus directement les classes inférieures (n. 12) à l’antagonisme social. Elle suscite des ambitions qui ne peuvent être satisfaites que pour les individualités pourvues de facultés exceptionnelles. Quant à la masse, qui sent son impuissance, elle est fatalement conduite à résoudre le faux problème de l’égalité par l’abaissement forcé et, par suite, par le découragement des supériorités sociales. Sous le gouvernement des majorités, exagéré au delà des bornes tracées par l’expérience et la raison, la doctrine de l’égalité absolue amènerait bientôt une décadence que les peuples de l’antiquité n’ont pu subir sous le régime de l’esclavage. Elle tendrait, en effet, à constituer une race où les hommes éminents, soumis aux caprices de masses imprévoyantes et dégradées, n’auraient aucun intérêt à s’imposer les efforts du travail, du talent et de la vertu.

§ 60

L’ABUS DU MOT DÉMOCRATIE.

C’est seulement de nos jours que le mot démocratie est devenu usuel en Europe. Il exprime habituellement un nouvel ordre de choses qui, en attribuant aux classes inférieures (§ 59, n. 12) l’exercice de la souveraineté, développerait la prospérité des nations. Ce néologisme n’est justifié ni par l’expérience ni par la raison, et, en troublant les esprits, il donne lieu déjà à de graves difficultés. Comme les trois mots précédents, le mot démocratie a des sens fort divers dans l’esprit de ceux qui l’emploient : de là deux inconvénients principaux qui ont également pour effet de retarder la réforme.

Ce mot plaît tout d’abord à ceux qui voient dans l’égalité un principe absolu (§ 59), et qui voudraient que ce principe fût sanctionné par un système de gouvernement. Selon leur fausse doctrine, tous les hommes auraient un droit égal à gouverner la société. Les individualités les moins recommandables devraient, en vertu de leur supériorité numérique, dominer les hommes éminents qui ne forment partout qu’une minorité. Le nivellement des conditions s’opérerait alors par la répartition et l’emploi de l’impôt. L’incapacité et le vice ne profiteraient plus seulement de l’assistance que leur donne toute société chrétienne, ils jouiraient légalement de tous les avantages sociaux créés par le talent et la vertu. Une telle conception est à la fois chimérique et injuste. La première application qui en serait faite provoquerait de toutes parts l’émigration des hommes d’élite : elle décapiterait en quelque sorte la nation soumise à ce régime, et elle la ferait tomber au dernier degré de l’abaissement. Il importe donc que les Européens cessent d’encourager, par l’emploi d’un mot vague et inutile, des erreurs aussi dangereuses.

D’un autre côté, le mot démocratie égare une foule de gens de bien qui voudraient, dans l’avenir, soustraire la nation aux maux que lui infligea l’ancienne hiérarchie en décadence. Ils veulent que les classes vouées aux travaux productifs exercent sur les gouvernants et les classes dirigeantes des contrôles qui furent interdits à cette triste époque. À ce point de vue, ils ont été conduits à désirer les gouvernements dits démocratiques qui, selon les assertions réitérées d’une littérature contemporaine, auraient créé la gloire de l’ancienne Grèce et la prospérité présente des États-Unis. Cette impulsion a été imprimée aux esprits par deux hommes éminents : au XVIIIe siècle, par Montesquieu ; sous le gouvernement de 1830, par M. A. de Tocqueville. Mais il est facile de montrer qu’elle ne s’accorde point avec les faits exposés par ces grands écrivains.

Les traits cités par Montesquieu, à l’appui de sa définition de la démocratie[38], sont tous empruntés à l’ancienne Grèce ; mais rien n’indique que, dans sa pensée, ce régime fût applicable à un grand État européen. Cette réserve est justifiée par les descriptions que nous ont laissées les auteurs anciens touchant l’état social des Grecs, et par les résumés que Montesquieu en a lui-même tracés.

À toutes les époques de son histoire, l’ancienne Grèce a eu pour caractère distinctif la prédominance absolue de la vie urbaine. Chaque autonomie locale a toujours présenté ce caractère, soit qu’elle fût placée dans un état de dépendance ou de domination devant les autres autonomies, soit qu’elle leur fût unie par le lien fédéral. Les régions de la Grèce qui ont brillé dans l’histoire se composaient de petits territoires ayant, à vrai dire, l’aspect de grandes banlieues sillonnées de routes convergeant vers une ville placée au centre ou touchant au rivage. La classe dirigeante de chaque territoire résidait tout entière à la ville. Elle vivait des produits livrés par les cultures de la banlieue ou du loyer des maisons habitées par les classes moyennes[39]. Elle avait quatre occupations principales : l’exercice gratuit[40] des magistratures et des charges publiques de la cité ; le service des armées de terre et de mer ; la chasse des bêtes fauves[41] sur les parties du territoire qui, n’étant pas contiguës à la cité, restaient en grande partie à l’état de friches ou de forêts ; enfin la culture des sciences, des lettres et des arts. La classe moyenne, réunie comme la précédente à la ville, s’adonnait aux entreprises maritimes[42], aux commerces locaux, à l’industrie manufacturière, à la direction des domaines ruraux de la classe dirigeante[43] ou des métiers nécessaires à la vie urbaine. En général, les personnes de cette classe étaient peu estimées. À Sparte, la loi leur refusait la qualité de citoyen. À Athènes, il en était autrement : le commerce y était un moyen usuel d’arriver à la richesse ; celle-ci, d’après les lois de Solon, était la base du classement social. Toutefois, dans la pratique, les mœurs réagissaient contre la loi : l’estime due, en principe, aux arts usuels n’était guère accordée, en fait, aux hommes peu scrupuleux qui les exerçaient[44]. Le contraste qui existait, sous ce rapport, entre l’opinion publique et la philosophie apparaît souvent chez les écrivains du temps, et parfois même dans les écrits d’un même auteur[45]. Enfin la classe inférieure, comprenant la majeure partie de la population[46], attachée aux deux classes précédentes par les liens d’une domesticité forcée, fournissait le personnel du service intérieur des maisons et la main-d’œuvre nécessaire à l’agriculture, aux industries urbaines et à la navigation. Les individus de cette classe se rattachaient exclusivement à la personnalité du maître, et ils n’avaient aucun rang dans la société.

Sous un tel régime, la ville était l’État. Le peuple se composait du personnel des professions libérales, plus ou moins complété par les chefs de métier. On s’explique donc aisément qu’aux bonnes époques ce peuple, assemblé sur la place publique, choisît judicieusement[47], parmi les notabilités qui vivaient sous ses yeux, Les hommes capables de gouverner l’État, de rendre la justice, de conserver la paix publique et de commander les armées.

Mais lorsqu’on rend au mot peuple le sens adopté de nos jours, le gouvernement des anciens Grecs se réduisait réellement, selon la définition même de Montesquieu, à une aristocratie plus exclusive que toutes celles qui ont existé en Europe depuis des siècles. Les législateurs qu’improvisa la révolution de 1789 commirent donc une grave méprise lorsque, demandant un idéal à leurs souvenirs littéraires, ils crurent trouver chez les anciens Grecs les types de la liberté et de l’égalité. En cherchant leurs modèles à vingt-deux siècles en arrière, au lieu d’imiter les meilleures constitutions de leur temps, ils s’écartèrent complètement du but qu’ils prétendaient atteindre. Le régime électoral, d’où sortirent les États généraux de 1789, bien que vicié par cinq siècles de corruption (§§ 15 à 17), était lui-même plus conforme que ceux de l’ancienne Grèce aux pratiques d’un bon gouvernement populaire. D’un autre côté, en conférant à tous les individus répartis dans les nombreuses villes et les vastes campagnes d’un grand empire[48] un large droit d’intervention dans les affaires de l’État, nos législateurs révolutionnaires ont créé un régime qui n’a point de précédents, et qui eût été unanimement repoussé par la Grèce elle-même comme incompatible avec tout ordre social.

Selon l’opinion de beaucoup d’hommes éclairés, l’ordre social quia fait, jusqu’à ce jour, la grandeur des Européens serait ruiné dans son principe par la corruption des mœurs et l’état arriéré des institutions. La supériorité se manifesterait de plus en plus chez les Américains des États-Unis. Les succès de ce peuple seraient dus à l’abolition des anciennes hiérarchies européennes et à la participation de chaque citoyen à la souveraine puissance ; en d’autres termes, ils correspondraient à l’avénement de la première démocratie qui réponde réellement à la définition de Montesquieu. M. A. de Tocqueville s’est trouvé plus que tout autre écrivain dans des conditions favorables pour propager cette doctrine. Lié à l’ancien ordre européen par sa naissance, par ses relations et par la délicatesse de ses sentiments, il eut tout d’abord pour lecteurs confiants ceux mêmes dont cette doctrine froissait le plus les idées. Il ne leur parut pas suspect de partialité en proclamant les deux erreurs sur lesquelles repose son système, savoir : l’infériorité des classes dirigeantes de l’Europe, et la supériorité des classes populaires des États-Unis. D’un autre côté, l’auteur ne se montrait pas engoué de la démocratie américaine, et il la critiquait même sévèrement. Les honnêtes gens, qui se rattachaient au passé ou qui restaient indécis entre le bien et le mal (§ 17), prirent peu à peu confiance en sa prédiction ; et depuis lors ils croient à l’avènement fatal du régime américain, signalé comme le type de l’égalité et de la démocratie[49].

Cependant M. de Tocqueville n’a nullement établi ces deux points de départ de ses travaux ; et il n’a pas justifié davantage la conclusion qu’il en a tirée. Les nations prospères de l’Europe, et la France elle-même, possèdent encore des Autorités sociales (§ 5) vraiment dignes de diriger les populations. Les unes, sorties de types anciens, se sont spontanément modifiées selon le besoin des temps ; les autres sont nées et ont grandi avec les nouveaux ateliers de travail (§§ 29 et 30). Ces autorités ont conquis dans les États modernes une importance qui a été hautement signalée par le jury international de 1867 (Q). Elles ont toutes les qualités nécessaires pour accomplir la réforme et ramener l’Europe à ses hautes destinées (§§ 33 à 37). D’un autre côté, il est complètement inexact d’attribuer aux classes inférieures des États-Unis la prospérité que M. de Tocqueville a observée en 1832. Les allégations faites en ce sens par l’auteur sont réfutées, et par les faits cités dans son ouvrage même, et par les faits plus récents que je vais rappeler. Au surplus, l’histoire entière des États-Unis proteste contre les assertions qui nous présentent journellement comme une panacée le mécanisme actuel de la démocratie américaine.

Depuis l’arrivée des premiers émigrants (1607) jusqu’à la proclamation de la constitution des États-Unis (1787), les colonies anglaises de l’Amérique du Nord ont prospéré par la pratique des mêmes institutions qui, aux mêmes époques, réussissaient le mieux en Europe. Chaque colonie, exempte de tout lien direct avec les colonies voisines, formait une province autonome de la monarchie anglaise, un État presque indépendant, sous la suzeraineté du roi d’Angleterre assisté de son conseil. Au milieu d’institutions assez diverses, six traits principaux peuvent être signalés dans la constitution ancienne des treize colonies[50] qui se confédérèrent pour la conquête de leur indépendance, et constituèrent ensuite l’Union : ces traits se rapportent surtout à la religion, à la famille, au gouvernement local, à l’autonomie coloniale, à la hiérarchie sociale et au souverain.

La liberté religieuse se conciliait plus qu’ailleurs avec les fermes croyances[51] ; dans deux colonies elle s’était solidement fondée sur un sentiment vrai de tolérance[52] ; nulle part cependant elle ne se montra plus féconde qu’elle ne le fut alors en certaines localités de l’Europe[53]. La liberté des individus et des familles reposait, comme dans tous les établissements de la race anglo-saxonne, sur les vieilles coutumes du moyen âge : en Amérique, comme ailleurs, elle avait dans la liberté testamentaire sa principale garantie. Les libertés du gouvernement local procuraient aux individus et aux familles le complet développement de leurs facultés : avec les mêmes fondements, elles offraient la même variété de formes qui fut détruite en France aux mêmes époques, mais qui subsiste avec tous ses bienfaits en Angleterre[54], ainsi que dans les provinces basques[55], suisses, allemandes et scandinaves. L’autonomie provinciale dont chaque colonie jouissait au sein de la monarchie anglaise, était comparable à celle que les provinces basques ont conservée par leur courage et leur persévérance, sous la monarchie espagnole. Dans les sept colonies où l’autorité royale se faisait le plus sentir[56], les trois pouvoirs de nos gouvernements européens (§ 69) étaient représentés. Un gouverneur présidait, avec le droit de veto, à la promulgation des lois, à l’administration de la justice, à la défense du sol et au maintien de la paix publique. Un conseil de notables, choisi par le roi dans la classe dirigeante de la colonie, assistait et contrôlait le gouverneur, remplissait à la fois les fonctions d’un conseil privé et d’un sénat. Enfin une chambre de représentants, élue selon des coutumes propres à chaque localité, faisait, de concert avec le conseil, les lois nécessaires à la colonie. Des hiérarchies locales s’étaient fortement constituées selon les mœurs des populations, et elles offraient des nuances encore plus tranchées que celles qui subsistent de nos jours en Europe. Au midi, de grands propriétaires résidents, servis par des esclaves de la race noire, constituaient une classe dirigeante plus exclusive que les démocraties de l’ancienne Grèce ou la noblesse de la Russie actuelle. Au nord étaient établis, tantôt de grands propriétaires assistés de tenanciers ou de serviteurs libres, tantôt de petits propriétaires cultivant leurs domaines avec le concours de leurs enfants. Partout les familles, supportant le poids de l’impôt direct, s’étaient spontanément réunies en communes presque souveraines, réglant elles-mêmes leurs intérêts, comme le font encore toutes les communes de l’Europe (§ 68), sauf celles de la France. Les coutumes locales, empreintes du génie britannique, attribuaient l’influence à certaines familles où se conservaient le mieux le talent et la vertu. Ces traditions elles-mêmes étaient créées par les coutumes ab intestat de l’Angleterre[57], qui liaient la transmission intégrale du domaine paternel à la pratique de certains devoirs privés et publics. Enfin, le roi formait le couronnement de l’édifice social : le respect accordé à son nom ennoblissait l’autorité qui dérivait de lui aux degrés supérieurs de la hiérarchie ; mais, en dehors de la nomination du gouverneur et du conseil, l’autorité royale ne se manifestait directement que dans l’appel des décisions rendues par les hautes cours de justice.

La constitution des États-Unis, rédigée en 1787, mise en vigueur en avril 1789[58], eut pour objet de combler la lacune que la rupture avec la métropole avait produite dans le gouvernement des colonies. À cet effet, elle dut pourvoir à deux objets principaux : fonder le pouvoir fédéral pour créer directement, entre les treize colonies devenues des États indépendants, l’union qui régnait précédemment d’une manière indirecte, sous la suzeraineté du roi ; instituer dans chaque État des pouvoirs équivalents à ceux du gouverneur, du conseil, des magistrats et des hauts fonctionnaires qui émanaient précédemment de l’autorité royale. Les législateurs américains n’allèrent point au delà de ce qui était indispensable pour constituer l’Union : ils laissèrent intact dans chaque État l’édifice social, avec ses autonomies locales, ses hiérarchies sociales, ses coutumes religieuses, civiles et politiques. Le peuple, assemblé sur la place publique, continua à diriger ses propres affaires, à gouverner sa commune ; mais il n’eut pas plus que par le passé à gouverner l’État ou l’Union. Ainsi, dans l’ère nouvelle, l’Amérique a d’abord conservé ses institutions, ses mœurs et même le personnel du gouvernement local ; elle a toujours eu à défricher des territoires sans limites ; elle n’a jamais eu à redouter les guerres continentales qui affaiblissent l’Europe, comme elles affaiblirent la Grèce ancienne ; enfin, elle continue à recevoir un immense courant d’émigration alimenté, en proportions croissantes, par les races les plus fécondes et les plus énergiques de l’Europe. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si, pendant le premier tiers de ce siècle, les États-Unis ont vu croître leur prospérité en conservant le pouvoir aux grands hommes qui, après avoir gouverné leur pays sous la suzeraineté du roi, l’avaient émancipé par la force des armes[59].

Mais cette prospérité fut altérée dans sa source à mesure que la mort enlevait les fondateurs de l’indépendance. Elle est visiblement compromise aujourd’hui par une décadence morale dont M. de Tocqueville signalait déjà, vers 1832, les premiers symptômes, et dont les voyages plus récents, ainsi que les faits contemporains, constatent les progrès rapides. Cette décadence est peu sensible encore dans les districts ruraux qui sont restés fidèles à l’ancienne tradition ; elle a déjà acquis des proportions redoutables dans les grandes villes qui se développent partout et dans les régions contiguës. Parmi lés traits de corruption qui contrastent avec l’ancien ordre de choses, les voyageurs remarquent avec étonnement : l’affaiblissement des pratiques du christianisme, marchant de front avec les envahissements du scepticisme, de l’illuminisme et même de la polygamie ; l’instabilité de la propriété et du foyer domestique ; l’indépendance coupable des enfants devant les chefs de famille, et sa conséquence habituelle, la stérilité des mariages[60] ; l’accroissement rapide des divorces ; la perte de l’honneur commercial et la multiplication des banqueroutes ; l’oppression des races de couleur ; la vénalité des gouvernants élus par le suffrage direct des citoyens[61] ; l’impuissance de ces mêmes gouvernants à réprimer, chez beaucoup de fonctionnaires, les désordres les plus scandaleux[62] ; les prétentions choquantes à l’égard des étrangers, et les entreprises des flibustiers. Ces désordres ont eu pour contre-coup le développement de l’antagonisme entre les classes extrêmes de la société, les partis politiques et les États de l’Union ; ils ont détruit presque partout les hiérarchies locales fondées sur la richesse, le talent et la vertu[63] ; enfin ils ont eu pour conclusion, pendant ces dernières années, une des guerres civiles les plus acharnées et les plus ruineuses dont l’histoire ait gardé le souvenir.

Ces diverses formes de corruption sont venues surtout de trois causes : de l’orgueil, qui rend les masses aussi accessibles que les rois à la flatterie des postulants et aux entraînements du pouvoir[64] ; de la vénalité électorale, qui ne fausse pas moins les institutions chez les pauvres que chez les riches ; enfin des exagérations de l’égalité[65] qui sont l’écueil de la démocratie, comme les privilèges sont l’écueil des autres gouvernements. Ces causes ont peu de prise sur les populations composées de familles-souches rurales, vouées à une existence modeste et pénétrées du respect de Dieu[66] ; elles agissent avec une influence irrésistible sur les pauvres accumulés dans les grandes villes, au contact de tous les excès de la richesse. Ce dernier cas est déjà fréquent en Amérique, et il y entraîne des désordres qui sont relativement rares dans les États européens. Il est digne de remarque que les mœurs de la race anglo-saxonne ont décliné sous la démocratie américaine, dans le temps même où, sous la monarchie anglaise, elles éprouvaient une amélioration considérable (§§ 30 et 31).

Nos orateurs et nos écrivains commettent donc une grande méprise lorsqu’ils nous recommandent, sous le nom de démocratie, un système de gouvernement qui n’a jamais existé en Grèce, et qui compromet aujourd’hui les destinées de l’Amérique du Nord. Ce régime a, au contraire, de fortes racines dans les pays basques, les cantons suisses, la Norwége et autres petits États, dont la France dédaignerait les mœurs simples et l’attitude modeste. Nos lettrés provoquent de nouveaux mécomptes en excitant la nation à recommencer des tentatives qui n’ont produit, jusqu’à présent, qu’un antagonisme acharné. Ils ne peuvent amener que confusion et amoindrissement en offrant cet idéal à un peuple porté à l’inégalité par la constitution de son territoire (§ 9) et le génie de ses habitants, avide d’influence et de renommée, soumis à une capitale qui est devenue à la fois un grand réservoir de richesse, le centre de toute la vie publique et l’école de la corruption.

§ 61

6me DIFFICULTÉ : L’IMPORTANCE EXAGÉRÉE ATTRIBUÉE AUX FORMES DU GOUVERNEMENT.

Depuis longtemps, les hommes attribuent volontiers leurs maux au destin ou à toute autre cause plus puissante que leur volonté. Les Français donnent souvent dans ce travers : ils rejettent la responsabilité sur le gouvernement, même lorsque le mal est la conséquence directe de leurs propres vices. De leur côté, nos gouvernants ont tout fait, depuis deux siècles, pour encourager cette aberration. Sous la monarchie absolue, comme dans l’ère des révolutions, ils ont affiché hautement la rétention chimérique de prendre en charge, même dans la vie privée, le bonheur des citoyens. Parfois même on les a vus se faire un mérite de l’abondance créée par le travail des individus ou par les libéralités de la nature : donner prétexte, par conséquent, aux récriminations de ceux qui, en d’autres temps, souffrent de la disette. Les citoyens se garderont plus aisément des reproches injustes si les pouvoirs publics renoncent aux empiétements abusifs ; mais ils reculeront indéfiniment l’époque des réformes s’ils n’acceptent pas franchement les responsabilités qu’aucun régime ne saurait annuler. Les gens de bien sortiront de leur inaction, et ils n’apporteront plus aux révolutions un appui indirect, lorsqu’ils s’assureront enfin que leur prospérité n’aura pas pour cause unique une meilleure forme de gouvernement.

Ces sentiments de responsabilité personnelle conviennent à toutes les nations ; mais ils sont particulièrement nécessaires à celles qui prétendent pratiquer le bien sous un régime de liberté (§ 8). Si, depuis quatre-vingts ans, nous échouons dans tous les essais de réforme, c’est que nous persistons à résoudre le problème social en changeant les formes du gouvernement, sans renoncer à nos discordes, à nos vices et à nos erreurs. Si l’on compare les préoccupations de notre époque à celles qui régnaient il y a un demi-siècle, on constatera aisément que la France n’a pas fait un pas dans la voie des vraies réformes[67].

Cependant mes concitoyens ne renonceront pas aisément à leur préoccupation dominante : ils ne se dévoueront pas aux réformes de la vie privée si on ne leur prouve qu’elles entraîneront, comme conséquence directe, les réformes de la vie publique. Malgré la spécialité du sujet traité dans cet ouvrage, je me trouve donc conduit à indiquer les rapports intimes qui existent entre la meilleure organisation du foyer et de l’atelier et celle des pouvoirs publics. À cet effet, je rappellerai d’abord la méthode à l’aide de laquelle les gens de bien parviendront à s’entendre sur les principes d’une bonne constitution sociale. L’importance exagérée attribuée, chez nous, aux formes du gouvernement réclame absolument cette entente préalable : car, au milieu d’un antagonisme dérivant d’un long oubli de la tradition, d’erreurs invétérées et d’idées préconçues, nous ne consentirons point à nous unir pour résoudre les six difficultés que je viens de signaler. Nous tenterons encore de régir la nation par des mouvements de bascule opérés au moyen de textes contradictoires. Nous dépenserons ainsi en agitations stériles et en discussions scolastiques l’activité qui succède périodiquement à de longues époques de torpeur. Nous reviendrons sans cesse à la prétention chimérique de réformer les idées et les mœurs, non par un retour spontané à la Coutume et au Décalogue (§ 4), mais par les prescriptions d’une nouvelle constitution écrite[68]. On fera nommer successivement nos magistrats par le souverain ou par le peuple : mais on ne s’inquiétera guère d’alléger, pour le public, le poids de leur autorité ; on ne songera point surtout à créer des races d’hommes qui puissent utilement l’exercer. Plus funestes encore que la loi écrite, nos erreurs nous retiendront dans le cercle vicieux où nous tournons depuis quatre-vingts ans[69].


§ 62

LA SOLUTION DES SIX DIFFICULTÉS PAR L’IMITATION DES PEUPLES MODÈLES, ET PAR LE RETOUR À LA COUTUME DES TEMPS DE PROSPÉRITÉ.

L’état de malaise où se trouve notre pays et les difficultés que je viens de décrire ne sont point des faits nouveaux dans l’histoire, et le remède est connu depuis longtemps. Tout peuple qui, en pareil cas, a voulu se soustraire à une décadence complète n’a pu employer que deux moyens : imiter les meilleures pratiques des étrangers ; reprendre, parmi ses propres pratiques des temps de prospérité, celles qui restent en harmonie avec les nécessités du temps présent.

L’imitation des modèles a été pratiquée sans relâche par tous les peuples qui ont su se maintenir forts et prospères. Elle constituait chez les Romains[70] un principe de gouvernement. Elle était chez les Grecs d’un usage encore plus habituel ; elle fut même enseignée par Socrate avec une précision à laquelle les modernes ne sauraient rien ajouter[71]. La réforme par l’imitation a été également appliquée au gouvernement de la France, sous l’ancien régime social, par les souverains les plus perspicaces[72]. En ce moment enfin, nos gouvernants la mettent à profit avec une activité fiévreuse, pour regagner l’avance qu’ils avaient laissé prendre aux peuples rivaux, en ce qui touche la fabrication des armes de guerre.

L’imitation appliquée au choix des armes s’est toujours imposée aux peuples comme une nécessité évidente. Il ne serait pas moins nécessaire aujourd’hui d’étendre ce même procédé à la réforme du travail, au perfectionnement des mœurs et à l’amélioration du système de gouvernement. Malheureusement mes concitoyens ne sont guère portés à se servir de ce moyen de salut[73]. Ils ignorent pour la plupart les institutions et les mœurs des peuples étrangers ; et cependant ils se plaisent souvent à les louer sans mesure ou à les dénigrer. Croyant faire acte de patriotisme, ils revendiquent la supériorité que l’Europe acclama autrefois en notre pays (§ 16), mais qu’elle lui refuse maintenant. Ces prétendus patriotes se croient en droit de blâmer les partisans de la méthode d’imitation. Mais en prenant cette attitude ils imitent eux-mêmes les Chinois, qui, cédant à l’orgueil et à l’ignorance, se persuadent que le reste du monde est plongé dans la barbarie.

Le second moyen de résoudre les difficultés de notre temps est également indiqué par l’expérience et la raison, après une révolution qui a détruit par la violence des abus scandaleux, en même temps que des traditions bienfaisantes. Il est évidemment nécessaire de reprendre celles de ces traditions qui s’accordent à la fois avec les éternels principes de l’ordre social, et avec l’ensemble des pratiques consacrées par les bonnes coutumes du temps actuel. Mais ce second moyen de salut a été successivement discrédité chez nous par les historiens et les légistes de la monarchie absolue, par les écrivains du XVIIIe siècle[74], puis par les déclamations révolutionnaires[75] que reproduisent les écrivains de notre temps. Sous ces influences, l’esprit public s’est perverti ; et, selon l’assertion d’un de nos modernes historiens, les convictions en matière d’histoire devraient être renouvelées à fond (§ 10, n. 2). Les Français tiennent maintenant en profond mépris les institutions et les mœurs de l’ancien régime social. La vieille France leur est aussi antipathique que la vieille Angleterre (old England) est chère à tout Anglais. Égarés par des assertions fausses et banales, ils se persuadent que la grandeur de la nation date seulement de 1789 : et ceux mêmes qui souffrent le plus du malaise présent, contestent qu’on puisse faire aucun emprunt utile au passé.

Ne voulant rien fonder, ni sur les bonnes traditions de leurs aïeux, ni sur les meilleurs exemples de leurs émules, les Français se trouvent forcément amenés à une dangereuse conclusion. Ils croient avoir la mission de créer de toutes pièces une nouvelle organisation sociale, et ils sont particulièrement poussés dans cette voie par l’abus du mot progrès (§ 58). Sous cette inspiration sont nés, depuis 1830, les systèmes chimériques qui agitent stérilement tant d’esprits. À une époque où des inventions utiles transforment rapidement l’ordre matériel, on se persuade volontiers que des succès analogues peuvent être obtenus dans l’ordre moral, et par suite dans le gouvernement des sociétés. En cela on s’abuse singulièrement ; car il y a contraste plutôt que similitude entre les deux genres de phénomènes. Comme je l’ai indiqué ailleurs[76], la science des faits matériels est sans bornes : elle est toujours mise à profit avec empressement ; et, lorsqu’elle fait défaut, elle est souvent devancée par la pratique[77]. La science des faits moraux est, au contraire, d’une simplicité extrême : elle se réduit, à vrai dire, au Décalogue interprété par la pratique de Jésus-Christ. Il en est de même de l’art de gouverner qui, selon l’enseignement de la Nouvelle-Angleterre (§ 8, n. 9), se résume, à vrai dire, en une règle unique : imposer aux peuples la pratique des dix commandements et l’autorité de la coutume. Or, après dix-huit siècles de christianisme, les peuples les plus moraux restent encore, en ce qui touche cette pratique, à une distance infinie de leur divin modèle. Ceux qui sont tombés dans la corruption s’égarent donc étrangement lorsque, au lieu d’imiter les peuples les plus prospères, ils prétendent inventer des principes et des procédés de gouvernement supérieurs à ceux dont ces peuples se contentent.

Ces deux erreurs aggravent beaucoup les six difficultés (§§ 51 à 61) qui s’opposent à la réforme. Les Français resteront indécis entre le bien et le mal tant qu’ils ignoreront la méthode ou la tiendront en mépris : ils ne commenceront à se réformer que lorsqu’ils s’inspireront du principe d’imitation et tomberont d’accord sur le choix des modèles.

§ 63

LA RECHERCHE DES MODÈLES PAR L’OBSERVATION COMPARÉE DES PEUPLES.

Les modèles à imiter ont été indiqués de tous temps par l’observation comparée des divers peuples. Ils se trouvent dans les localités qui démontrent, par la prospérité (§ 7) dont elles jouissent, la supériorité de leurs mœurs et de leurs institutions. Ces modèles sont inégalement répartis en Europe (§ 9). La recherche en est fort avancée, et elle fournirait déjà d’utiles matériaux à l’œuvre de la réforme.

En 1855, j’ai publié les descriptions méthodiques des meilleures organisations sociales que j’avais observées, avec le concours de mes amis, en Europe et dans les régions contiguës de l’Asie. Ces descriptions sont présentées dans des cadres uniformes qui les rendent comparables, nonobstant la diversité extrême des localités et des races auxquelles elles se rapportent. L’ouvrage dont elles font partie a pour titre les Ouvriers européens. Il a reçu en 1856, de l’Académie des sciences, le prix fondé par M. de Monthyon (O).

Depuis 1856, la Société d’économie sociale, reconnue en 1869 comme établissement d’utilité publique, a étendu au monde entier, conformément au vœu de l’Académie des sciences, le plan d’étude des Ouvriers européens. À l’aide de deux séries de publications, cette société a fait connaître une multitude de faits relatifs aux mœurs et aux institutions qu’il faut, soit réformer, soit imiter (P).

En 1864, conformément aux invitations réitérées de personnes qui sont en situation de réformer l’État, j’ai coordonné l’ensemble de ces observations. J’ai publié, sous le titre de la Réforme sociale, un ouvrage où j’ai indiqué les réformes que réclame l’état actuel de la France. Trois éditions de cet ouvrage ont donné à ce plan de réforme quelque notoriété. Indépendamment de ces travaux dus à l’initiative individuelle, deux enquêtes ayant un caractère public sont venues compléter les résultats ainsi obtenus et conférer à ces derniers une certaine authenticité.

En 1858, une commission composée de M. Rouher, de M. Schneider et de moi a été chargée de signaler les ateliers de travail qui, en France, offrent les meilleures conditions de bien-être et d’harmonie à tous les intéressés : une enquête à ce sujet fut menée à bonne fin en deux mois, et elle permit alors de résoudre nettement une importante question sociale. Enfin, en 1867, sur la proposition de la Commission impériale de l’Exposition, approuvée par un décret de l’Empereur, la même enquête a été renouvelée chez toutes les nations représentées à ce grand concours. Les établissements classés au premier rang par le jury international ont reçu des mains de l’Empereur, le 1er juillet 1867, les plus hautes récompenses qui eussent été décernées jusqu’à ce jour dans les expositions universelles (Q).

Les institutions publiques et privées se touchent par une foule de points. D’ailleurs, comme je l’ai indiqué ci-dessus (§ 61), la question des procédés de gouvernement viendra toujours, en France, compliquer la réforme du travail et des institutions privées. Il sera donc nécessaire que l’étude comparée de ces procédés complète celles qui ont fait l’objet des enquêtes indiquées ci-dessus. Ayant exposé ailleurs le résultat de mes propres recherches[78], je me borne à rappeler ici les localités qui m’ont paru offrir le meilleur accord entre la vie privée et la vie publique.

Ces localités ont toutes certains caractères communs. Partout la prospérité provient des hommes soumis à Dieu : elle a ses principales sources chez le père dévoué à sa famille et chez le patron aimé de ses ouvriers ; elle devient complète quand le magistrat et le prêtre ont au même degré l’esprit de devoir et l’amour du peuple. Mais ce dernier cas est relativement rare. Aux diverses époques de l’histoire (§§ 13 et 15), comme dans l’ère actuelle (§ 17), on a vu souvent les classes dirigeantes et les gouvernants tarir, par leurs vices et leur égoïsme, les sources du bien qui tend à jaillir du foyer domestique et de l’atelier de travail. D’un autre côté, les foyers et les ateliers ne sont pas toujours eux-mêmes exempts de mal. En s’accumulant en certains lieux, et en formant des villes pour les besoins du commerce ou les jouissances du luxe, ils sont exposés, par leur contiguïté même, à une foule de conflits. Si le progrès de l’ordre moral ne correspond pas au développement des influences corruptrices émanant du rapprochement des familles et de l’accroissement des richesses, ces conflits se multiplient. L’ordre social devient bientôt impossible, à moins que les gouvernants n’aient le pouvoir de maintenir par la force la paix publique. Ainsi, les familles dites civilisées se trouvent toujours placées entre deux écueils également dangereux : se ruiner par leurs discordes, si les gouvernants n’ont pas le pouvoir d’imposer le respect de la paix ; être ruinées par les gouvernants, si ceux-ci manquent à leur mission ou abusent de leur autorité. Les peuples modèles évitent ces écueils par des procédés dont l’efficacité varie singulièrement, selon les conditions naturelles et les institutions sociales au milieu desquelles sont placés les ateliers et les familles.

§ 64

LES CONDITIONS NATURELLES QUI RENDENT FACILES AUX PEUPLES
LE RESPECT DE DIEU ET LA PAIX PUBLIQUE.

Les nomades chasseurs ou pasteurs, constitués par familles ou peuplades isolées au milieu d’espaces incultes, ne veulent point se plier aux travaux de l’agriculture, et ils envoient les essaims sortis de leurs races fécondes servir les peuples sédentaires qui manquent de bras, ou conquérir ceux qui tombent dans la corruption. En cela, au surplus, les sédentaires ne diffèrent point essentiellement des nomades : comme ces derniers, ils ne prospèrent qu’en gardant la fécondité ; mais ils conjurent, par une émigration régulière dirigée vers les parties incultes des deux mondes[79], les dangers d’une agglomération exagérée.

Les localités où les nomades ont donné les plus beaux exemples, dès les premiers âges de l’histoire, sont les steppes[80] qui traversent toute l’Asie, depuis les rivages du grand Océan boréal jusqu’à ceux de la Méditerranée et de la mer Rouge. Plusieurs de ces steppes, grâce à la fertilité de leurs pâturages, nourrissent de nombreux troupeaux et créent l’abondance sans exiger de l’homme un dur travail. D’un autre côté, l’éloignement des grandes voies commerciales y conjure l’accumulation des richesses et le développement des vices qui en émanent (§ 9). Dans les hiérarchies fondées en ces régions sur des traditions patriarcales ou féodales, la corruption ne saurait non plus venir des gouvernants, puisque chaque famille, quel que soit son rang, ne peut subsister qu’en restant isolée dans le pâturage nécessaire à la nourriture de ses troupeaux. La religion naturelle s’imprime en quelque sorte dans les âmes d’élite, pendant les méditations de la vie pastorale, à la vue des grands spectacles de la nature[81] ; elle se conserve dans chaque famille, par le ministère d’un de ses membres[82], sans le concours d’un clergé[83]. Sous ce régime le chef de famille gouverne, sans l’intervention d’aucun autre pouvoir, ses enfants et ses serviteurs. Tous les hommes adultes de cette communauté, rompus dès l’enfance au maniement des armes et à l’exercice du cheval, pourvoient aisément à leur propre sécurité. Pour assurer plus complétement la police locale, plusieurs familles voisines se concertent au besoin. La justice et la force se trouvent ainsi répandues, avec les familles mêmes, sur la surface entière de la steppe. Dans ces conditions, la paix publique se conserve spontanément, sans qu’il soit nécessaire de recourir à l’autorité du souverain ou du chef de tribu qui le représente. Les meilleurs types de cette organisation sociale se trouvent au midi de l’Altaï, loin de tout contact avec les civilisés sédentaires : dans ces conditions, ils ont conservé la plupart des coutumes que la Bible signale dans la vie d’Abraham, d’Isaac et de Jacob[84].

§ 65

LES INSTITUTIONS RELIGIEUSES QUI CONSERVENT LE MIEUX LE RESPECT DE DIEU.

Les peuples sédentaires ne possèdent point les avantages naturels qui rendent facile aux nomades la conservation des bonnes mœurs. Toutefois ils veulent, comme ces derniers, résister à la corruption ; et ils prétendent, en outre, s’élever au-dessus d’eux dans l’ordre intellectuel aussi bien que dans l’ordre moral. Dans ce but, ils ont toujours organisé un culte public, sous la direction d’un clergé. Dans la civilisation européenne, l’observation comparée nous montre les peuples soumis à Dieu, sous des régimes fort différents. Ces régimes forment les traits dominants de la constitution de ces peuples, et ils correspondent à des diversités profondes dans les institutions et dans les mœurs.

Dans l’État romain et en Russie, la religion est le point de départ des institutions. L’Église et l’État se sont confondus, avec des circonstances fort différentes, dans la personne du souverain : à Rome, le pontife a été doté par la reconnaissance des peuples d’une souveraineté temporelle ; à Moscou, le souverain temporel s’est attribué le pontificat. Dans les deux États, le prêtre, comme le fonctionnaire civil, concourt au gouvernement de la nation. Aux mauvaises époques, la corruption règne parmi les deux catégories de gouvernants : mais les croyances, plus fermes qu’éclairées, se maintiennent au sein des populations, sous un régime de contrainte qui conserve la tradition, punit le scepticisme et repousse les dissidents.

En Turquie, toutes les institutions dérivent également de la loi divine. Celle-ci réside dans un livre, le Koran, non dans une Église. Le ministre du culte n’est que le lecteur du livre saint. Dieu est, à vrai dire, la seule autorité religieuse. Le conseil des Ulémas n’est qu’un corps de docteurs, ayant mission d’interpréter la loi. Le souverain a le devoir de faire observer la loi ainsi interprétée ; et c’est à ce titre qu’il exerce le pouvoir absolu. Dans l’esprit de l’ancienne constitution des Turcs, la foi est la qualité distinctive du citoyen. Tous ceux qui croient sont égaux devant Dieu, et sur la terre le souverain n’est que le chef des croyants. La foi reste très-ferme chez tous ceux qui ne sont point corrompus par l’exercice du pouvoir ou par le contact des étrangers. Quatre causes principales ont jusqu’à ce jour assuré ce bienfait aux peuples de l’Islam : le Koran donne aux esprits les plus simples une notion nette sur les devoirs journaliers envers Dieu, sur l’importance de la vie future et sur la vanité des biens de ce monde ; la corruption habituelle des races mêlées aux musulmans accroît la confiance de ceux-ci dans la supériorité de leur doctrine ; en balance de ses graves inconvénients, l’institution de la polygamie a épargné aux populations la vue des scandales donnés, depuis quatre siècles, en Occident (§§ 15 et 17) par les cours et les classes riches ; en ne lisant qu’un seul livre, les musulmans se sont condamnés à une ignorance fâcheuse, mais ils n’ont été atteints ni par le scepticisme social ou scientifique (§ 39), ni par les autres idées fausses de l’Occident (§ 31).

Les trois provinces basques[85] et six cantons allemands de la Suisse[86] ont conservé dans toute leur pureté le groupement des familles en petites autonomies et l’institution religieuse du moyen âge. L’Église catholique est intimement associée à l’État : elle le domine même moralement par sa doctrine et par sa hiérarchie ecclésiastique relevant de la papauté. Les deux puissances vivent, en fait, dans un complet accord. Les pouvoirs civils interdisent l’établissement de tout autre culte. Les mœurs sont en harmonie avec les institutions : elles condamnent avec une égale sévérité et le scepticisme et les dissidences religieuses, comme un attentat contre la nationalité. Les mêmes causes ont maintenu ce régime dans les neuf autonomies indiquées ci-dessus. Les populations sont formées de familles-souches qui concilient le bien-être et la fécondité, à l’aide d’un régime régulier d’émigration. Elles cultivent de leurs propres mains, en qualité de propriétaires, plus rarement comme tenanciers, de petits domaines agglomérés, avec habitation centrale (§ 46), épars dans les vallées. Comme les nomades, elles exploitent, en outre, en communauté les pâturages de leurs montagnes. Éloignées des grandes voies commerciales, elles n’ont pu bâtir des villes populeuses ni accumuler des richesses considérables, et elles ont conservé les bonnes mœurs avec les habitudes de travail et de frugalité. Les clercs, recrutés au sein des familles les plus honorées, donnent l’exemple d’une saine pratique en même temps que l’enseignement de la doctrine. Les gouvernants de profession, réduits au rôle le plus simple, ne sauraient guère exercer une influence fâcheuse. Les chefs de famille, unis par la religion, par la pratique de la Coutume et par le patriotisme, s’entendent pour exercer eux-mêmes, dans une paix complète, la plupart des devoirs du gouvernement, sans recourir aux fonctionnaires ni aux légistes. Quoique relevant de la monarchie espagnole, les Basques sont, en fait, aussi indépendants que les Suisses relevant du gouvernement fédéral. Comme ces derniers, ils doivent l’autonomie dont ils jouissent à la conservation de leurs croyances religieuses, à l’amour de leurs coutumes, et au courage indomptable avec lequel ils ont toujours défendu leurs libertés locales contre les empiétements du dehors.

Les conditions naturelles et les organisations sociales des provinces basques et des cantons suisses se retrouvent encore çà et là dans quelques localités de moindre étendue ; partout ailleurs, dans l’Occident, elles se sont profondément modifiées depuis le XIIIe siècle. L’agriculture, en se substituant à la culture pastorale, a augmenté les contacts entre les familles et affaibli le régime patriarcal (§ 6) ; les agglomérations manufacturières et commerciales se sont multipliées au milieu des campagnes ; les villes se sont agrandies outre mesure, sous l’influence des gouvernants détachés de leurs anciens établissements ruraux (§ 14). Les clercs se sont souvent corrompus et ont cessé de soutenir l’ordre moral. Les souverains, violant la coutume, ont détruit les autonomies provinciales et locales, et ils ont ruiné l’ancienne société en substituant l’action des légistes et des fonctionnaires à celle des Autorités sociales et des pères de famille. En France particulièrement, la corruption des clercs et des gouvernants a désorganisé les anciennes institutions religieuses, d’abord par les schismes et la guerre civile (§ 15), puis par le scepticisme (§17). La paix publique s’est perdue chez nous à mesure que ce désordre envahissait les esprits : elle ne s’est maintenue que chez les peuples qui ont conservé leurs croyances. Sous ce rapport, l’Angleterre, les États allemands, les États-Unis et l’Amérique britannique se placent au premier rang. Cette supériorité se lie à une organisation religieuse qui se résume dans les traits suivants. Le culte dominant n’est plus imposé par la contrainte, et plusieurs cultes rivaux sont exercés concurremment en toute liberté. Les catholiques, en particulier, lorsqu’ils se trouvent dans ces conditions, sont pénétrés de croyances aussi fermes et plus éclairées que celles du moyen âge ; et ils restent animés, au plus haut degré, de l’esprit de prosélytisme. Seulement, ils sentent le besoin de donner à ce zèle une nouvelle direction. Ils se préoccupent moins de combattre les infidèles, ou de discuter certaines nuances de la doctrine ; ils ont surtout à réfuter la prétendue science qui nie Dieu, la morale et la raison (§ 39). Au milieu de ce débordement d’erreur, ils ont pour alliés naturels toutes les communions chrétiennes. Les divers groupes de croyants d’un même peuple se trouvent ainsi, devant le scepticisme qui les menace, dans la situation où les diverses nations chrétiennes du moyen âge se trouvaient devant l’Islam. Depuis quatre siècles, les grands États de l’Occident n’ont pu conserver la prospérité que sous le régime de liberté religieuse : car c’est seulement sous ce régime que les gouvernants et les clercs ont pu résister aux dangereuses épreuves de la puissance et de la richesse. Cependant la nécessité de ce régime n’est pas encore reconnue par tous les croyants. En France surtout, certains catholiques continuent à réclamer, pour les institutions religieuses, le régime de contrainte qui a généralement prévalu, depuis deux siècles, dans les institutions civiles (§ 41). Mais cette erreur est de plus en plus réfutée par deux faits qui, dès à présent, me paraissent être sans réplique : l’impuissance du régime de contrainte à conserver les croyances dans cet état des sociétés ; l’aptitude des croyants, sous le régime de liberté, à repousser l’invasion du scepticisme social et scientifique (§ 39).

En résumé, dans toutes les organisations sociales comprises entre les formes les plus parfaites de la vie nomade et les formes les plus compliquées de la vie sédentaire, les peuples ne prospèrent qu’avec le respect de Dieu. Mais, tout en s’appuyant sur les mêmes principes, les institutions religieuses varient selon la condition des sociétés. Les pasteurs nomades, moins accessibles que les autres peuples à la corruption, pratiquent exclusivement le culte domestique, complété par la méditation solitaire et les pèlerinages aux lieux saints. Les petites nations sédentaires, quand elles n’ont pas les moyens de s’enrichir ou de dominer leurs voisins, conservent aisément des mœurs simples et frugales ; elles peuvent alors maintenir leurs croyances à l’aide d’une religion d’État réunissant ou séparant le pontificat et la souveraineté, mais excluant toujours les dissidents. Enfin les grandes nations, quand elles sont devenues riches et puissantes, quand elles ont développé la culture des arts libéraux, s’abandonnent facilement à la corruption et à l’orgueil : dès lors elles ne conservent leur prospérité que par la liberté religieuse et par le prosélytisme de tous les croyants unis contre les sceptiques.

§ 66

LES INSTITUTIONS CIVILES QUI CONSERVENT LE MIEUX LA PAIX PUBLIQUE.

Il en est de la paix publique comme du respect de Dieu : elle ne se conserve pas chez les agriculteurs sédentaires aussi naturellement que chez les pasteurs nomades. Pour les divers types de sédentaires, la difficulté augmente avec l’agglomération des familles, l’accroissement des villes et l’agrandissement des nations. Cette difficulté devient presque insurmontable quand la corruption se développe au milieu des richesses, parmi les clercs orthodoxes protégés par le bras séculier contre la concurrence des dissidents. Enfin la guerre civile devient imminente lorsque les gouvernants, cédant eux-mêmes à la corruption et à l’orgueil, empiètent à la fois, à l’extérieur sur l’indépendance des peuples voisins, à l’intérieur sur l’autonomie des provinces, des localités rurales ou urbaines et des foyers domestiques.

Telles sont les causes qui ont amené en France tant de révolutions et de vicissitudes (§§ 15 et 17). Mais, au milieu de cette diversité de systèmes sociaux, tous nos gouvernements ont continué l’œuvre des Valois en ce qui touche les libertés civiles et les autonomies locales. Ils ont tout détruit avec un aveuglement qui est pour les autres peuples un sujet d’étonnement et de blâme. En faisant peser exclusivement sur le souverain et ses fonctionnaires la responsabilité de la paix publique, la France a créé un régime sans précédents ; mais elle n’a, en fait, organisé que le retour périodique des révolutions et des guerres civiles.

Les peuples qui ont conservé les bienfaits de la paix intérieure ont suivi la voie opposée : ils n’ont point augmenté les attributions des gouvernants, et ils se sont également gardés de les diminuer outre mesure. Ils ont réformé leur constitution en modifiant, selon les services rendus, le personnel de la hiérarchie sociale. L’aptitude à défendre le sol n’a plus été le caractère unique de la prééminence : aux hommes capables de mettre en action la force publique ils ont associé ceux qui excellent à diriger les domaines ruraux et les autres ateliers de travail. Ce changement ne s’est point opéré par une révolution, ni même par une intervention de la loi écrite : il s’est introduit peu à peu dans la Coutume, à mesure que se produisaient les nouveaux besoins et les nouvelles influences. Ce changement a coïncidé avec le développement des intérêts sociaux dans l’État et la province, comme dans le gouvernement local et la vie privée ; mais il n’a point laissé envahir ces deux dernières subdivisions de l’activité sociale par les gouvernants préposés aux deux premières. Tous ces intérêts ont été agrandis ; mais ils restent groupés par la nature des choses, comme ils l’ont été de tout temps. L’indépendance de la vie privée et l’autonomie du gouvernement local n’ont rien perdu de leurs vieilles traditions : elles sont aujourd’hui, comme aux autres époques de l’histoire, un caractère distinctif des peuples qui jouissent de la paix publique.

§ 67

LES MODÈLES DE LA VIE PRIVÉE DANS LA FAMILLE, L’ATELIER, LA PAROISSE ET LA CORPORATION.

L’indépendance devant les pouvoirs publics féconde singulièrement la vie privée, et ce bienfait se manifeste surtout dans la famille. Le père, secondé par le haut ministère de sa femme et la collaboration de son héritier-associé (§ 6), gouverne souverainement son foyer et son atelier ; il se livre en toute liberté aux entreprises qui ne blessent ni la liberté des autres familles, ni les intérêts généraux de la société. Chez les peuples prospères, la famille constitue la vraie unité sociale ; car elle se suffit à elle-même, et elle offre tous les éléments essentiels aux nationalités les plus puissantes. Mieux que tout autre groupe social, elle voit dans le respect de Dieu la source de toute prospérité. Elle a pour principe la liberté testamentaire (§ 44), pour chefs naturels les deux époux, pour capitale le foyer domestique, pour territoire le domaine aggloméré (§ 46), et pour constitution la famille-souche (§ 6). Une famille-souche d’agriculteurs, survivant seule à un grand cataclysme, régénèrerait bientôt des nations prospères ; car, tout en se perpétuant elle-même, elle enverrait dans toutes les directions, comme le fit autrefois une famille patriarcale d’agriculteurs[87], des essaims d’hommes craignant Dieu, rompus au travail, sachant commander et obéir[88]. La possession du foyer domestique (§ 24) est le trait de la vie privée qui décèle le mieux l’existence des qualités morales nécessaires à tous les peuples. Sous plusieurs régimes excellents, les familles n’ont pas le droit de choisir leur souverain ; sous les meilleures organisations du travail, elles ne possèdent pas toujours l’atelier ; mais elles sont toutes propriétaires de leur foyer.

La plupart des ateliers de travail ont été dans le passé, et restent encore aujourd’hui une simple dépendance du foyer domestique. La paix s’y maintient aisément, comme dans la famille elle-même, pourvu que celle-ci se rattache à l’un ou à l’autre des deux régimes qui engendrent la stabilité (§ 6). Les paysans qui cultivent leurs petits domaines agglomérés (§ 46), et une multitude d’artisans propriétaires de leur foyer, de leur atelier et de quelques dépendances rurales, offrent dans toute l’Europe d’excellents modèles. Les grands ateliers ruraux dirigés par un patron, avec la collaboration de plusieurs familles, ont été un des principaux traits de l’organisation sociale, dès le début de la grande époque du moyen âge (§ 14). La bienfaisante Coutume que j’ai décrite (§§ 19 à 25) a pris naissance dans les domaines des grands propriétaires : elle s’est propagée chez leurs tenanciers de tout rang, et elle a fait régner le bien-être avec l’harmonie chez tous ceux qui ont eu le bon sens de la conserver. Elle a été adoptée par les grands ateliers qui se sont élevés, à partir du XVIIe siècle, pour la fabrication des produits manufacturés. Tant qu’elle a été respectée, la paix a régné dans la grande comme dans la petite industrie, et la vie privée a conservé toute son indépendance devant les pouvoirs publics. Il en a été autrement dans les localités où ces salutaires pratiques ont été abandonnées sous les influences que j’ai décrites (§§ 26 à 32). Les populations imprévoyantes ont été envahies par des maux que l’humanité n’avait pas subis jusque-là : la paix publique a été souvent troublée, et les gouvernants ont dû intervenir dans des régions de la vie privée qui leur avaient été toujours interdites. Les faits qui se produisent maintenant chez les peuples où cette intervention a été jugée nécessaire, semblent indiquer que le remède est, à certains égards, pire que le mal. Ici encore le vrai remède se trouvera, non dans des innovations dangereuses, mais dans le retour à la tradition et dans l’imitation des bons modèles (§§ 62 et 63).

La paroisse, considérée dans son organisation civile, participe à la fois de la vie privée et de la vie publique. Selon que l’État s’identifie à la religion ou s’en distingue, la paroisse occupe le premier échelon du gouvernement local ou le sommet de la vie privée. Partout d’ailleurs elle est un trait d’union entre les particuliers et les gouvernants. En Europe, comme dans une grande partie de l’Amérique du Nord, la paroisse s’est constituée sous l’ancien régime social (§ 8) ; et, alors même qu’elle n’est plus au point de vue légal qu’une institution privée, elle reste dans la pratique éminemment propre à remplir un service public. Ainsi les collecteurs privés qui, dans les pays libres, lèvent sur les immeubles des paroissiens la taxe d’église, sont partout en mesure de lever, sans supplément de frais, les taxes dues au département rural, à la cité, ou à la province (§ 68).

Sous tous les régimes, la paroisse a une destination principale : elle fournit à plusieurs familles d’une même localité le moyen de pratiquer le culte en commun. L’autorité préposée à cette première circonscription est le ministre, secondé parfois par un vicaire, toujours assisté par un conseil de pères de famille[89], comprenant des dignitaires élus ou désignés par la Coutume. Ce dernier cas est fréquent sous les régimes de liberté religieuse, où chaque paroisse doit subvenir directement aux frais de son culte. Les populations, désirant s’épargner la fatigue et la perte de temps imposées aux familles dans les trop grandes paroisses, encouragent par des dignités paroissiales la fondation de nouveaux temples : souvent même elles se concertent avec l’autorité ecclésiastique pour accorder au fondateur et à ses descendants le titre de patron, avec le droit de présenter les nouveaux ministres. Au milieu des formes propres aux divers cultes, on reconnaît la meilleure organisation paroissiale aux caractères suivants. Le ministre, jouissant d’une grande indépendance, respecte la dignité des pères de famille et les associe, autant que possible, à sa fonction. L’association du ministre et des laïques est indispensable pour inculquer, dès le premier âge, à l’enfant les croyances en même temps que la connaissance de la langue maternelle ; elle est surtout nécessaire pour conserver la pratique du Décalogue dans les rapports sociaux de chaque jour. Elle s’est conservée avec les caractères les plus féconds chez les catholiques du Canada et des États-Unis, qui ont été pendant longtemps opprimés par les pouvoirs publics ; elle a été souvent désorganisée, en Europe, par la corruption des clercs, le mauvais exemple des monarchies absolues et les aberrations des sceptiques. Mais l’union des efforts dans la paroisse, en présence du scepticisme scientifique, redevient pour les sociétés, comme aux temps de la primitive Église, une impérieuse condition de prospérité. Cette vérité reste inaperçue en France ; mais elle commence à être comprise des catholiques allemands[90], chez lesquels l’esprit d’initiative a été moins complétement étouffé, depuis deux siècles, par l’absolutisme monarchique, clérical ou révolutionnaire. La paroisse ainsi fortifiée par l’association des clercs et des laïques, se soumet, sous le rapport spirituel, aux autorités de son Église ; mais, subvenant seule aux frais de son culte, elle est complétement libre en ce qui touche le temporel. Elle se maintient d’ailleurs soigneusement dans la tradition et dans la paix ; et, tant que ce devoir est rempli, elle reste, en fait, indépendante de toute contrainte religieuse ou civile.


Diverses institutions se joignent à ces trois premiers éléments de la vie privée, à mesure que la civilisation se perfectionne ou se complique. Parmi les établissements les plus usuels figurent : les écoles primaires et secondaires consacrées à l’enseignement de la jeunesse ; les cours publics institués pour l’enseignement de tous les degrés, donné à tous les âges ; les institutions ayant pour objet la culture des arts libéraux, le perfectionnement des arts usuels, l’amélioration des mœurs et l’assistance de ceux qui ne peuvent compter sur l’appui d’une famille. Chez les peuples modèles, ces établissements étendent, pour la plupart, leur action à des territoires plus grands que la paroisse ; mais, dans ce cas même, ils se rattachent exclusivement à la vie privée. Ceux qui peuvent se soutenir à l’aide des redevances de la clientèle sont créés par des entrepreneurs particuliers ou par les intéressés eux-mêmes réunis en associations libres ; les autres sont confiés à des corporations autorisées par le souverain à posséder des biens à perpétuité, dans un but indiqué par la charte d’institution. Ces corporations doivent leur origine aux dons et legs des individus et des familles ; elles sont dirigées à titre gratuit, selon la volonté des fondateurs, par des patrons ou des fidéi-commissaires appartenant à la localité. Ces derniers ne réclament jamais aucun secours du trésor public ; et, en fait, ils jouissent d’une indépendance complète tant qu’ils restent fidèles à leur charte, légalement amendée selon le besoin des temps.

Les peuples modèles interdisent aux gouvernants la direction de ces établissements, aussi bien que l’immixtion dans les intérêts de la paroisse, de l’atelier et de la famille. Ils tiennent en méfiance les écoles professionnelles[91] qui délivrent des diplômes d’aptitude sous la direction d’officiers publics, et qui acheminent directement vers les fonctions publiques une jeunesse inexpérimentée. En revanche, ces mêmes peuples condamnent sévèrement toute intervention des corporations perpétuelles dans les affaires du gouvernement. Dans la vie privée, comme dans la vie publique, chaque autorité ne concourt sûrement au bien général qu’en restant dans le domaine qui lui est propre (§ 68).

Selon la pratique universelle des peuples libres et prospères, les gouvernants exercent le contrôle des corporations perpétuelles ; et c’est précisément pour remplir ce devoir qu’ils restent étrangers à la direction. Celle-ci appartient toujours aux particuliers. L’aptitude à conduire la famille et l’atelier est le meilleur titre au suffrage des contribuables ou des patrons, qui choisissent les dignitaires de leur corporation. Ces petits groupes sociaux sont la véritable école du gouvernement local ; et celui-ci, à son tour, est la pépinière où se forment les notabilités qui prennent part à la direction de la province et de l’État[92].

§ 68

LES MODÈLES DU GOUVERNEMENT LOCAL, DANS LE DÉPARTEMENT RURAL ET LA COMMUNE URBAINE.

Les familles agricoles ne sont point portées, comme les familles pastorales, à rester isolées. Après avoir pourvu aux moyens de conserver le respect de Dieu (§ 67), elles se concertent et s’associent pour assurer la paix publique. Dans les défrichements qui s’exécutent de nos jours sur un grand nombre de points des deux mondes, ces associations naissent partout des mêmes besoins. Elles s’étendent et se coordonnent à mesure que les familles se multiplient, et elles varient à l’infini, selon les circonstances. Cependant, au milieu de cette diversité extrême, les particuliers tendent partout à grouper leurs intérêts communs les plus immédiats dans deux circonscriptions principales. Les agriculteurs, ainsi que les exploitants de mines et de forêts, disséminés sur la surface d’un grand territoire, créent le département rural ; les autres classes de producteurs, accumulés en certains lieux éminemment favorables au commerce, créent la commune urbaine.


Le département[93] est institué en vue d’un objet principal : assurer aux populations rurales la paix publique fondée sur la justice et, au besoin, sur la force. Dans une bonne organisation agricole (§ 46), les familles rurales intéressées à atteindre ce but sont clair-semées dans les campagnes. D’un autre côté, les services de la justice et de la force, pour être à la hauteur de leur mission, exigent des ressources considérables en argent et en personnel. Le département rural doit donc, par la nature des choses, former une circonscription étendue.

L’institution judiciaire qui répond aux besoins journaliers des familles est la justice correctionnelle, qui réprime les offenses commises contre les personnes, la propriété privée et l’ordre public, à l’exception des crimes passibles de la peine de mort ou d’une longue servitude pénale. Cette justice est confiée aux magistrats choisis par le souverain parmi les propriétaires résidants[94], offrant aux populations les garanties d’honorabilité exigées par l’opinion publique. Lorsque cette classe de citoyens est nombreuse dans les campagnes, les magistrats exercent gratuitement[95] leur fonction sans supporter une trop lourde charge, et ils répriment efficacement le mal jusque dans les moindres paroisses. Ce régime comprend trois juridictions. Dans la première, chaque magistrat juge en permanence, en son domicile, les moindres délits. Dans la seconde, correspondant à des unions de paroisses, plusieurs magistrats, siégeant fréquemment, jugent les offenses plus graves ou l’appel des décisions rendues par un seul magistrat. Dans la troisième enfin, plusieurs magistrats, tenant au chef-lieu du département un petit nombre de sessions annuelles, jugent les plus graves offenses et les appels formés contre les décisions de la seconde juridiction.

La justice des assises punit les crimes entraînant la peine de mort ou une longue servitude pénale. Elle est exercée deux fois par an, au chef-lieu du département, par deux juges des hautes cours de justice de la province (§ 69). Pendant chaque session d’assises, les juges se transportent successivement dans plusieurs départements de la province, suivant un ordre fixé par la coutume ou par la décision des autorités judiciaires.

Enfin, la justice civile du département est limitée aux contestations pour dettes et dommages d’une médiocre importance. Elle est exercée par un juge qui parcourt fréquemment les unions de paroisses où des causes sont instruites. Dans les procès où l’intérêt en litige est plus considérable, les deux parties peuvent, d’un commun accord, réduire les frais ou accélérer la solution en déférant l’affaire au juge départemental, avec ou sans appel aux cours provinciales. Les contestations d’une minime importance, celles surtout qui se rapportent aux intérêts spéciaux de certains commerces, sont jugées par des magistratures locales annexées aux principaux centres de population.

L’application du jury au jugement des causes civiles et criminelles est à la fois une des coutumes les plus fécondes de l’ancien régime européen, et un des moyens de conjurer les plus graves difficultés de notre temps. Cette institution assure aux peuples libres plusieurs avantages essentiels. Elle réduit dans une proportion considérable le nombre des juges de profession[96] : elle permet, par conséquent, de les mieux choisir et de tenir ainsi le corps entier à la hauteur de sa fonction. Elle décharge ces juges d’une responsabilité compromettante, et elle rehausse d’autant le respect dû à leur caractère. Mais le principal avantage du jury est l’enseignement pratique donné aux peuples qui glissent sur la pente de la fausse égalité (§ 59). Elle leur démontre journellement la légitimité d’une hiérarchie sociale fondée sur la richesse unie au talent et à la vertu. Les mêmes hommes, qui voient un principe absolu dans l’application du suffrage universel à la direction des affaires publiques, aperçoivent distinctement les inconvénients de ce même principe appliqué au jugement des procès civils et criminels. Les partisans exagérés de l’égalité en matière politique sont rarement disposés à pousser la logique d’un faux système au point de soumettre les décisions concernant leurs intérêts, leur honneur et leur vie au verdict de la plupart des citoyens qui les entourent. Enfin, sous les régimes de liberté, où la connaissance des mécanismes de l’impôt est devenue familière, chacun apprécie hautement les avantages d’une institution qui réduit aux plus strictes limites les frais de la justice.

Les deux catégories d’offenses contre la paix publique sont, autant que possible, prévenues et réprimées, sous la direction des magistrats, par une police composée d’agents qui ne sont point armés, mais qui ont le droit de requérir l’assistance de tous les citoyens. La force qui vient en aide aux magistrats est une milice, réserve de l’armée. Cette milice se rassemble de loin en loin pour l’apprentissage des armes : les officiers sont choisis parmi les propriétaires résidants ; ils offrent, comme les magistrats, par leur caractère, toute garantie aux populations. Un haut fonctionnaire choisi par le souverain parmi les magistrats du département dirige l’administration de la justice, et intervient dans la nomination des agents qui assistent les magistrats et les juges. Un second haut fonctionnaire, également choisi parmi les magistrats, commande la milice : il y fait les nominations qui ne sont point réservées aux autorités provinciales (§ 69) ou au souverain.

Les magistrats et leur chef dirigent naturellement certains services qui complètent les deux précédents : tels sont la construction et l’entretien des prisons, des bâtiments où se rend la justice, où se conservent les archives départementales et le matériel de la milice. Ils évitent, au contraire, d’intervenir dans les services qui peuvent être, à la rigueur, accomplis par les familles, par les associations formées dans un but d’utilité publique[97], par les paroisses et les unions de paroisses : c’est ainsi, par exemple, que, dans la majeure partie de l’Angleterre, les magistrats ne donnent qu’un concours indirect à la construction et à l’entretien des routes[98]. Cependant, parla force même des choses, les départements sont tenus de remédier à certains maux qui se développent par l’agglomération et la corruption des peuples sédentaires : c’est ainsi qu’ils pourvoient de plus en plus aux soins qu’exigent les aliénés. Ceux-ci, en effet, sont au sein des familles une source d’embarras ou d’abus ; et ils réclament, de la part des pouvoirs publics, une surveillance qui ne peut être exercée que dans des établissements spéciaux, sous la surveillance et le contrôle des magistrats.

L’existence du département, comme celle de la paroisse, repose sur une organisation financière d’une simplicité extrême, qui est une des garanties des peuples libres : ce régime est fondé sur l’évaluation exacte du revenu que pourrait donner la location des immeubles de la circonscription. Le principal soin du conseil paroissial et des magistrats préposés au service financier est d’assurer à chaque contribuable une exacte évaluation de ce revenu. Les deux autorités qui fixent le budget de la paroisse et du département font savoir annuellement aux contribuables qu’ils doivent payer, pour chaque sorte de dépense, tant de centimes et tant de millimes par franc de revenu. Sous un tel régime, chaque famille contrôle efficacement le gouvernement local ; car elle peut comparer, pour les moindres détails, les charges que chaque service lui impose avec les avantages que ce même service lui assure. Les finances locales des peuples libres sont aussi claires et aussi simples que celles des États trop centralisés sont obscures et compliquées. Ces qualités résident dans la perception autant que dans l’assiette des taxes ; et, comme je l’ai indiqué ci-dessus (§ 67), le conseil paroissial vient, sous ce rapport, en aide aux autorités des circonscriptions supérieures.

Ces détails d’organisation départementale concernent spécialement les campagnes où les domaines ruraux sont agglomérés autour d’une habitation centrale (§ 46), où par conséquent les familles sont uniformément disséminées sur la surface entière du pays. Ils se modifient, par la force des choses, dans les localités où se forment de grandes agglomérations urbaines. Ce cas se présente notamment quand les classes dirigeantes méprisent et abandonnent les résidences rurales, quand les entreprises commerciales ou manufacturières se multiplient, et surtout quand le département possède des ports maritimes exploitant le commerce du monde entier. Les villes tendent alors à dominer les campagnes, ainsi qu’il arriva chez les Grecs et les Romains de l’antiquité, ou chez les Italiens du moyen âge ; et si les institutions ne prêtent point leur appui aux bonnes mœurs, la corruption, puis la décadence deviennent inévitables. La prospérité se maintient, en effet, sans trop de difficulté dans une province, malgré la richesse et la puissance des grandes villes, si les classes dirigeantes, fidèles à leurs résidences rurales, conservent dans les campagnes leur légitime influence. De leur côté, les grandes villes jouissent d’une autonomie complète : elles règlent en toute liberté cette multitude d’intérêts communs qui n’existent point dans les campagnes, et qui naissent de la contiguïté des habitations. Certaines villes acquièrent, par leur population et leur richesse, une importance comparable à celle des départements auxquels elles confinent ; elles sont représentées, autant que ces derniers, dans les conseils de la province ou de l’État ; et, comme les départements, elles sont le siège d’assises spéciales tenues par les juges des hautes cours provinciales. Mais cette autonomie se renferme rigoureusement dans un îlot[99], constitué par la coutume ou par la loi, avec les territoires de la ville et de sa banlieue, et elle n’empiète jamais légalement sur les départements ruraux contigus. Les villes moins considérables ont également une existence séparée et des droits en rapport avec leur importance ou leur spécialité[100]. Quant aux petites villes liées par la Coutume à la vie des campagnes, elles font partie intégrante du département rural : elles sont habituellement le siège des associations d’utilité publique, des foires et marchés, des sessions tenues par le juge civil ou les magistrats. Une admirable législation[101] autorise, dans ces petites villes, la majorité des habitants à pourvoir aux convenances de la salubrité et de la voirie, notamment aux services des distributions d’eau, de l’éclairage, des égouts, des abattoirs, des marchés, des établissements insalubres et incommodes. Cette législation soumet les intéressés à un régime de contrainte et au paiement de certaines taxes ; mais elle laisse toute liberté aux territoires qui n’ont point adhéré à l’établissement de ces communautés exceptionnelles. Il est absolument interdit à ces communautés, comme aux communes urbaines proprement dites, de recourir à un des plus déplorables procédés financiers du moyen âge, et de gêner la circulation par le genre d’impôt qui, après avoir été supprimé en France, en 1791, y fut rétabli, en 1798, sous le nom d’octroi. Dans les agglomérations urbaines, comme dans les campagnes, le service financier est assuré par la taxe sur les immeubles. On y joint naturellement les produits de certains services communaux. Parmi ces produits figurent souvent les redevances payées pour les fournitures d’eau et de gaz pour l’usage des marchés et des ports.

Certaines campagnes, alors même qu’elles sont nettement séparées des grandes villes, se composent de populations agglomérées qui se sont constituées sous diverses influences. Au premier rang de celles-ci figurent : la haute estime accordée aux villes par les premiers législateurs de la race[102] ; l’admiration conçue, par une race nomade ou rurale, pour les villes d’un peuple voisin[103] ; l’obligation où se trouvent encore certains agriculteurs de se grouper en villages pour échapper à un brigandage intérieur[104] ou aux incursions de l’ennemi sur un pays frontière[105] ; enfin la déplorable coutume des domaines morcelés avec habitations groupées en villages (§ 46), qui, au milieu d’une sécurité complète, conserve sans espoir d’amélioration l’antique assolement triennal et la vaine pâture[106]. Dans les campagnes ainsi constituées, l’agriculture est grevée de longs transports et mal pourvue d’engrais. Les familles, trop agglomérées, tendent, plus que sous le régime des habitations disséminées, à se corrompre et à adopter les habitudes de communauté. Elles oublient alors facilement que le premier motif qui oblige les familles à s’associer est le devoir d’adorer Dieu. Dans les institutions, comme dans les mœurs, la vie communale tend à étouffer la vie paroissiale[107].

La France, en instituant après la révolution de 1789 un nouveau gouvernement local, s’est complétement éloignée des modèles dont je signale ici les traits principaux. Elle a rompu à la fois avec la tradition de ses époques de prospérité et avec la coutume des peuples les plus prospères. Elle a démembré ses provinces, au mépris des droits réservés par les actes d’union[108] ; et elle a ainsi brisé les formes qui, sous l’ancien régime en décadence, conservaient aux localités un reste d’autonomie. Elle a achevé l’œuvre de destruction en jetant dans le même moule communal deux éléments absolument dissemblables : les grandes cités, assez riches et assez éclairées pour constituer des États ; les paroisses rurales, qui ne peuvent fonder que sur des unions les bases de leur vie locale. Enfin, la France révolutionnaire a fait entrer au même titre ces êtres si différents dans l’unité départementale, et elle s’est flattée de créer un ensemble harmonieux en les dominant tous à l’aide des fonctionnaires délégués par le pouvoir central. Mais ce régime sans précédents n’a jamais répondu à l’attente de ses fondateurs ; car il ne s’est concilié ni avec l’ordre public ni avec l’équité. Dans les temps de trouble, les grandes villes ont secoué toute autorité[109], et elles ont opprimé les campagnes, mises dans l’impossibilité de sauvegarder leur liberté par leur union. Même dans les temps de calme, les campagnes ont perdu toute indépendance devant la prépondérance naturelle des villes, et les usurpations factices de l’État.

Je ne sais si la réforme de ce triste état de choses, tant de fois réclamée par l’Empereur[110], s’accomplira sous son règne. Les fonctionnaires, intéressés à proclamer l’incapacité irrémédiable des localités à se gouverner elles-mêmes, ont eu jusqu’à présent, en ces matières, une influence irrésistible, et il en sera de même aussi longtemps que nous n’aurons pas trouvé le milieu à garder entre la soumission passive et la révolte. Tant que ces mœurs subsisteront, les hommes dévoués à la réforme n’auront guère qu’un moyen de préparer un meilleur avenir : insister sur le profond contraste qui existe, touchant le gouvernement local et ses résultats, entre les pays étrangers et la France.

Nos principaux émules trouvent dans leur régime plusieurs avantages précieux. Les particuliers, même dans les résidences les plus isolées, voient réprimer et punir sans délai les moindres offenses contre les personnes et les propriétés. Les diverses autorités de la hiérarchie départementale gouvernent en toute souveraineté les intérêts des campagnes, nettement séparés de ceux des villes. Les autorités rurales ou urbaines montrent d’ailleurs, dans l’exercice de leurs fonctions, la vive sollicitude et la prudente réserve qui se développent à la fois, chez les gouvernants, avec la réalité du pouvoir et la responsabilité qui en dérive. Elles n’ont garde, par conséquent, de compromettre cette responsabilité en sortant du domaine que leur assigne la Coutume ou la loi : sous ce rapport, aucune d’elles ne porte ombrage ni à la province ni à l’État.

En France règne l’ordre de choses opposé. Les délits de maraudage sont devenus la plaie permanente de la propriété rurale et l’école de l’immoralité : ils ne sauraient être réprimés ; car les inconvénients d’une justice trop lointaine l’emportent sur les avantages de la réparation[111]. Aucune autorité locale ne peut améliorer la maison commune ou le chemin qui y conduit sans une tutelle de l’État qui est à la fois onéreuse et décourageante. Les citoyens indépendants recherchent de moins en moins ces fonctions. Ceux qui les exercent tendent, au contraire, à exagérer leurs pouvoirs. Ils sont encouragés dans ces empiétements par une législation qui les protège contre les réclamations du public (§ 54, n. 4). Ils sont même contraints d’entrer dans cette voie par la loi de leur institution. En même temps qu’elle leur interdit de régler librement leurs propres affaires, cette loi leur enjoint, en effet, d’intervenir par une multitude d’avis dans les affaires relevant des autres pouvoirs.

Cette dernière pratique n’est pas seulement contraire à l’expérience des peuples prospères : elle est condamnée par la raison et par les dispositions naturelles du cœur humain. Il est peu judicieux de demander avis sur la gestion d’un domaine étranger à des hommes jugés incapables de gérer leur domaine propre. D’un autre côté, l’homme capable de remplir un tel devoir s’épargnera, en général, les fatigues d’un travail qui ne lui impose aucune responsabilité et ne lui assure aucun honneur.

Ce vice de notre constitution ne saurait être trop signalé à une époque où l’on en remanie les textes pour la onzième fois (§ 8, n. 12 à 14). Si, par égard pour la bureaucratie, on persiste à priver les pouvoirs locaux d’une activité nécessaire, on pourrait du moins préluder à la réforme en les dispensant de remplir des devoirs inutiles ou compromettants.

§ 69

LES MODÈLES DU GOUVERNEMENT CENTRAL,
DANS LA PROVINCE ET L’ÉTAT.

La province a toujours un caractère mixte : elle est placée entre l’État et le gouvernement local, comme la paroisse entre le gouvernement local et la vie privée. Les départements ruraux et les communes urbaines ne sauraient réunir séparément les ressources financières et les talents nécessaires à l’organisation de certains services, tels que la haute justice, la force armée et le haut enseignement ; et, en conséquence, ils s’associent pour y pourvoir en commun. Toutefois cette association ne saurait embrasser tous les territoires d’un grand État : elle ne doit point placer les gouvernants de la province trop loin des localités ; elle ne réunit d’ailleurs utilement que les populations entre lesquelles la contiguïté, les productions naturelles, les travaux usuels, la race, le langage et l’histoire établissent, en dehors des institutions proprement dites, certains motifs de rapprochement. En donnant satisfaction à ces intérêts, la province se présente comme le couronnement du gouvernement local. D’un autre côté, la province est, sous deux rapports principaux, l’auxiliaire du gouvernement central. Elle exerce les contrôles qui, sans empiéter sur les droits des corporations privées et sur les libertés du gouvernement local, en conjurent les abus. Elle intervient dans les actes commandés par les intérêts généraux de l’État. En résumé, la province, étudiée auprès des meilleurs modèles de notre temps, est le siège nécessaire de trois groupes d’institutions qui ne sauraient être organisées dans des circonscriptions moins étendues, savoir : les cours suprêmes, le corps d’armée et les universités. Elle réclame d’ailleurs naturellement une quatrième institution, le gouvernement provincial proprement dit.

Les cours suprêmes sont l’institution la plus essentielle à la province. Elles remplissent le mieux leur fonction quand elles sont au nombre de trois. Elles rendent la justice conformément aux lois générales de l’État et aux lois spéciales[112] de la circonscription. Indépendamment de leurs devoirs professionnels, elles pourvoient à un grand intérêt social : elles sauvegardent la légitime autonomie de la province en conciliant, par leur jurisprudence, le texte de ces lois avec les coutumes locales et les besoins nouveaux qui se révèlent. Elles sont égales en rang, constituées de la même manière, également formées d’un très-petit nombre de juges[113]. Elles interviennent au même titre dans le jugement des causes civiles et criminelles ; et chacune remplit devant les deux autres le rôle d’une cour d’appel. Elles fournissent les juges qui président les assises des départements et des grandes villes (§ 68). Elles jugent directement les causes civiles, avec le concours du jury, et, en appel, certaines causes confiées aux juges du département (§ 68). Également placées en ce qui touche l’organisation générale de la justice, les trois cours se distinguent en se partageant diverses catégories de causes spéciales qu’il est utile de centraliser. Telles sont les causes relatives aux brevets d’invention ; telles sont surtout, chez les peuples libres, celles qui se rattachent aux testaments et aux fidéicommis.

Le corps d’armée, comprenant tous les éléments nécessaires aux grandes opérations de guerre, est devenu aujourd’hui, par les causes que j’indiquerai plus loin, la véritable unité militaire. La Prusse, perfectionnant les mesures prises par d’autres peuples, a depuis longtemps subordonné la division de ses huit corps d’armée aux huit circonscriptions provinciales[114]. Les motifs de cette organisation sont frappants, et ils viennent d’être d’ailleurs justifiés par le succès. Les chiffres de population qui donnent une ampleur suffisante à la vie provinciale sont également ceux qui suffisent au recrutement d’un bon corps d’armée. En temps de paix, les charges du trésor public et celles des particuliers sont réduites à leurs moindres limites : car les officiers et les soldats peuvent concilier de fréquents séjours au foyer domestique avec l’apprentissage, donné à peu de distance, aux chefs-lieux du bataillon ou du régiment, et avec la participation aux manœuvres des camps d’instruction. Lorsque la guerre éclate, le corps entier se réunit, dans des conditions connues de chacun, avec la moindre dépense de temps et d’argent. Les corps d’armée provinciaux offrent en outre de grands avantages dans l’ordre politique et moral : à nos époques d’antagonisme social, de révolutions subites et d’annexions forcées, les populations sont fort heureuses d’être placées sous la garde de leurs enfants.

Les Universités complètent les écoles primaires et secondaires par le haut enseignement des lettres et des sciences. Elles sont, à plusieurs égards, le couronnement nécessaire des institutions locales : elles aident les familles à développer, sans déplacements onéreux et sous une surveillance immédiate, certaines aptitudes éminentes des jeunes gens (§ 23) ; elles étendent ainsi leur influence sur toute la région où elles sont établies, et elles élèvent en quelque sorte le niveau intellectuel de chaque foyer. Elles conservent à cette région son individualité légitime en s’y adonnant spécialement à l’observation directe de la nature et à l’histoire de la race[115], et par là elles fournissent à la science générale ses plus précieux matériaux. L’union intime des Universités et de la province résulte donc de la nature même des choses : elle s’est spontanément fondée chez tous les peuples, dès que ceux-ci ont pu s’adonner à la culture des sciences et des lettres. Elle a élevé très-haut la renommée des Arabes d’Asie, d’Afrique et d’Espagne ; elle conserve depuis le moyen âge la supériorité aux Européens de l’Occident. Du XIe au XIIIe siècle, les établissements scientifiques et littéraires se créèrent de toutes parts, avec les communes urbaines (§ 14). Peu à peu, dans chaque région, certains établissements conquirent la renommée et se concilièrent la confiance des familles. Partout cette prépondérance se constitua sous un régime de complète liberté, grâce à la sollicitude des Autorités sociales (§ 5), à la supériorité des maîtres indigènes, au dévouement des maîtres étrangers appelés à grands frais[116], aux dons et legs conférés par la sympathie des familles riches de la province ou par la reconnaissance des élèves parvenus à de hautes situations, enfin au souverain qui consacrait par une charte le succès des grands établissements et leur imprimait le caractère d’une institution publique. Mais ces chartes de l’ancien régime européen, respectées jusqu’à ce jour par les peuples prospères, excluaient le monopole : elles organisaient la concurrence au sein de chaque Université ; elles établissaient dans chaque région au moins deux universités rivales[117], et elles assuraient ainsi, sans aucune intervention des pouvoirs publics, le perfectionnement des méthodes d’enseignement et le contrôle des doctrines. Souvent aussi l’émulation salutaire des universités laïques était fortifiée par l’intervention des corporations religieuses[118]. La révolution française en détruisant nos libres universités provinciales, le premier empire en créant le monopole d’une Université de l’État, ont rompu à la fois avec la tradition nationale et avec la coutume de tous les peuples civilisés. Dans un temps où les principes fondamentaux sont ébranlés, où les doctrines les plus insensées réclament le droit de se produire, le régime actuel soulève contre la paix publique des dangers qu’aucune sagesse humaine ne saurait conjurer. Malgré d’admirables efforts individuels, il a déjà provoqué une décadence dans la culture des sciences et des lettres. Ce fait peut être encore masqué par des déclarations officielles et par un patriotisme peu judicieux ; mais il apparaît avec évidence pour peu que l’on compare la situation actuelle avec celle qui existait, il y a un siècle, quand l’académie de Berlin se fondait sous la direction de savants français. L’atteinte portée à notre nationalité est déjà profonde : on n’y remédiera que par le retour à la liberté ; à ce seul point de vue, la restauration de la vie provinciale et de la liberté testamentaire (§ 45) serait encore une impérieuse nécessité de la réforme[119].

Le gouvernement provincial est confié à un haut fonctionnaire choisi par le souverain. Le gouverneur, quand il remplit sa mission, met le plus possible à la portée des populations les bienfaits qui émanent de la souveraineté. Il établit en outre des liens permanents entre le pouvoir exécutif, les pouvoirs locaux et les individualités éminentes de la province ; et il concilie ainsi le jeu régulier des libertés locales ou privées avec la conservation de la paix publique. À ces divers points de vue, le gouvernement provincial est l’intermédiaire obligé pour les grâces accordées par le souverain. Il se concerte avec les présidents des cours suprêmes et avec le commandant du corps d’armée. Il exerce un haut patronage sur les autorités universitaires : il assure aux professeurs, devant les pouvoirs publics, une indépendance comparable à celle des juges ; il les maintient dans le devoir en veillant à l’exécution des chartes d’institution, et, au besoin, en provoquant la concurrence d’établissements nouveaux. Il donne son appui aux services que l’État exerce dans la province, notamment à ceux qui lèvent l’impôt sur la production ou la consommation des spiritueux et des narcotiques. Il seconde les pouvoirs locaux en ce qui concerne la police, la salubrité, les aliénés, les prisons, les enregistrements relatifs aux naissances, aux mariages et aux décès. Il les contrôle en même temps, et il veille surtout à l’exécution des coutumes, des lois et des chartes qui se rapportent à l’assiette des taxes locales ou à la gestion des biens en mainmorte. La province n’a guère de services qui lui soient propres : au premier rang de ceux-ci on doit citer la culture dès forêts et l’aménagement des eaux pluviales dans les hautes montagnes qui ne peuvent se rattacher utilement à la propriété individuelle[120]. Sous un tel régime le budget de la province est peu compliqué. L’État pourvoit à la subvention du gouverneur, à la dotation des juges des cours suprêmes et aux dépenses du corps d’armée. Le département et les villes subviennent par leurs taxes à toutes leurs dépenses propres. Les universités et les autres corporations disposent du revenu de leurs biens et de certaines redevances payées par le public. La province, à l’exemple de l’État, repousse absolument l’usage des fonds communs dont la distribution est une source malsaine d’influence : elle pourvoit, à l’aide d’une faible taxe, à ses dépenses propres, quand elle n’y peut suffire avec le revenu des forêts ou des eaux.

L’État n’a pas, comme l’atelier de famille, la paroisse, le département rural, la commune urbaine et la province, une étendue fixée par la nature des choses. Les grands États comprennent plusieurs provinces[121], parfois même la majeure partie d’un continent[122]. Les petits États se réduisent à une province[123], à un département[124], à une ville[125], à une union de paroisses rurales[126]. L’État-province, ou même l’État département, surtout quand il confiné à un rivage maritime[127], peut associer les variétés de territoires, de productions et de travaux qui correspondent aux principales aptitudes des sociétés ; et il peut, en conséquence, constituer une nationalité complète. Ces petits États ne sauraient guère imprimer à l’humanité la puissante impulsion qui émane des grands États dont toutes les forces sont dirigées vers le bien ; mais, en revanche, ils ne donnent jamais, comme ces derniers, le spectacle de la corruption déchaînée et de l’injustice triomphante. Les continents modèles sont ceux où un petit nombre de grands États ont été séparés l’un de l’autre par une multitude de petites nations indépendantes. Cette organisation régnait en Europe après la paix de Munster (1648) ; elle subsistait encore en partie après la paix de Paris (1815) ; elle a été fortement altérée depuis quelques années, au mépris du droit des gens et des traditions les plus anciennes. L’Europe perdrait bientôt sa prépondérance si cette désorganisation devait s’achever, pendant que le régime des petits États continuerait à se développer dans l’Amérique du Nord, à la faveur des confédérations (§ 70).

L’État a les mêmes devoirs généraux que les subdivisions dont il se compose : comme celles-ci, il doit surtout conserver la paix publique en la fondant sur le respect de Dieu. Mais les moyens d’action ne sont plus uniformes aujourd’hui, comme ils le furent au moyen âge : ils varient selon les conditions dans lesquelles l’État est placé. Depuis la corruption du XVIe siècle (§ 15), le régime de contrainte n’a pu concilier la foi et la paix que dans les petits États à mœurs simples et frugales[128]. Les grands États, d’abord riches et puissants, qui ont conservé ce régime, sont tombés dans la décadence[129] ; ceux qui n’ont établi la liberté religieuse que pour donner dans le scepticisme ont eu le même sort. Ceux, au contraire, qui se sont attachés à la nouvelle liberté, tout en restant fidèles à l’ancienne croyance, ont vu croître leur prospérité ; et ils ont obtenu ce succès en s’aidant de deux régimes différents. Sous le premier régime, l’État continue à placer une religion officielle au premier rang de ses institutions. Sous le second, il ne se rattache légalement à aucun culte officiel ; mais les gouvernants et les Autorités sociales (§ 5) se concertent pour donner le bon exemple et respecter les coutumes qui conservent aux localités les bienfaits de leur culte (§ 8). Les quatre États de l’Amérique du Nord (§ 70, n. 6), récemment confédérés sous la suzeraineté de l’Angleterre, offrent maintenant à l’Europe, pour la religion comme pour le gouvernement, d’excellents modèles à imiter. Sans recourir au principe des religions d’État, ils réussissent de plus en plus, grâce à l’énergie des initiatives individuelles et des associations libres, à fortifier les croyances et à grouper par circonscriptions distinctes les fidèles de chaque communion. Dans le haut Canada, les épiscopaux anglicans de race anglo-saxonne ont spontanément renoncé aux priviléges traditionnels que leur attribuait l’organisation religieuse de la métropole, importée dans le pays par droit de conquête (1763). Néanmoins leur culte prospère plus que jamais ; et leurs ministres restent dotés, par les souscriptions des fidèles, comme ils l’étaient précédemment, par l’impôt prélevé à titre de dîme sur les contribuables de toute croyance. Dans le bas Canada, les catholiques de race française continuent à jouir de ce même régime de liberté dont ils ont donné l’exemple à ceux qui furent leurs conquérants et parfois leurs oppresseurs. Grâce au prosélytisme vigilant qui leur a été successivement inculqué par la persécution et par la liberté, ils ont victorieusement défendu leur ancien territoire contre la colonisation des protestants. Les mêmes sentiments prévalent de plus en plus dans les régions colonisées par les presbytériens. Ainsi, dans la confédération entière (§ 70), les croyants jouissent des satisfactions que donne l’unité de foi, sans être privés de l’émulation qu’assure le voisinage des autres cultes, sans être tentés d’ailleurs de suivre les exemples d’un autre âge et de persécuter leurs rivaux.

Les devoirs spéciaux de l’État sont ceux qui ne sauraient être convenablement accomplis ni par le gouvernement local ni par les particuliers[130]. Ils ont surtout pour objet l’organisation de la souveraineté et des services qui en transmettent l’action aux diverses parties du corps social. Les institutions qui pourvoient à ce double besoin varient selon l’étendue des territoires. Chez les très-petites nations, les ressources locales ne comportent point l’existence d’un souverain, d’une armée, ni même d’une haute cour de justice : on confère dans ce cas la suzeraineté à deux nations voisines qui, en se contrôlant mutuellement, font régner la paix chez leur protégée[131]. Au moyen âge, les Européens ont utilement appliqué ce système ; et ils n’ont point amélioré leurs rapports mutuels en l’abolissant presque partout, avec d’autres coutumes qui faisaient régner l’union et la paix. Alors, en effet, toutes les nations de l’Occident, jouissant des mêmes institutions religieuses, avaient établi dans leurs institutions civiles une complète uniformité[132]. À cet état de choses l’antagonisme social, suscité par les schismes et les guerres religieuses, a substitué momentanément une diversité extrême. Depuis le XVIe siècle, beaucoup de rois ont usurpé le pouvoir absolu, sous prétexte d’assurer aux peuples les bienfaits de la paix religieuse ou de l’unité de foi. Ils ont provoqué beaucoup d’innovations qui répondaient à leurs passions individuelles plutôt qu’aux intérêts généraux des peuples. Mais peu à peu les monarques absolus se sont discrédités par leur égoïsme et leurs excès. À mesure que la liberté individuelle et les autonomies locales se restaurent, l’uniformité surgit spontanément de l’identité des intérêts ; elle se rétablit progressivement, avec de nouvelles formes, dans les mœurs et les institutions. Déjà certains peuples modèles ont prouvé par leur exemple que les croyances peuvent se conserver très-fermes sous le régime de la liberté religieuse (§ 65) ; que les libertés locales du moyen âge sont plus aptes que la centralisation du Bas-Empire à assurer la paix publique (§§ 66 à 68) ; enfin que les classes dirigeantes vouées à la défense du sol peuvent être utilement complétées par une hiérarchie nouvelle fondée sur les travaux de la paix. Ces exemples n’ont point encore ramené tous les Européens aux libertés détruites depuis le XVIe siècle par les usurpations de la monarchie ; mais ils produisent sous nos yeux une marche presque universelle vers le régime représentatif, c’est-à-dire vers le gouvernement qui concilie le mieux toutes les bonnes tendances des peuples européens. À ce sujet, il serait peu utile d’insister sur des considérations familières au lecteur ; je me bornerai donc à signaler, en peu de mots, les traits essentiels au gouvernement central des peuples qui, de nos jours, se distinguent le plus par leurs succès[133].

La souveraineté réside, en principe, dans la nation entière. En fait, elle est déléguée à trois groupes d’autorités correspondant à tous les grands intérêts sociaux, savoir : à une dynastie, au sein de laquelle le souverain est désigné selon le droit de primogéniture ; à deux assemblées, un sénat et une chambre de représentants. Le sénat se renouvelle, en partie par l’hérédité, en partie par les choix du pouvoir exécutif[134] ; la chambre des représentants est élue, pour un petit nombre d’années, par les suffrages du peuple. Le corps des électeurs comprend tous les citoyens donnant une preuve suffisante de l’intérêt permanent et, par suite, de l’attachement qu’ils portent à la prospérité générale de la communauté[135] ; il est subdivisé entre les localités, de manière à représenter le mieux possible les justes exigences des départements ruraux et des communes urbaines (§ 68).

La nation, exempte des haines que font naître les luttes relatives au principe ou au personnel de la souveraineté, concentre son attention sur les réformes qui peuvent conserver le bien ou repousser l’invasion du mal. Sous ce rapport, elle se divise en deux partis qui s’inspirent de l’une des deux inclinations opposées de l’esprit humain. Le premier parti conserve avec prédilection les traditions du bien, alors même qu’elles sont entachées de quelques abus. Le second se dévoue de préférence à la recherche du mieux. Les conservateurs et les novateurs s’accordent, en ce qui touche les principes essentiels aux sociétés, sur la distinction du bien et du mal (Ch. 1er) ; ils professent également que le règne du bien doit se fonder, non sur la violence, mais sur le concours pacifique de l’opinion ; et ils ne diffèrent, en général, que sur le choix ou l’opportunité des moyens. L’émulation salutaire qui anime les orateurs, les écrivains et les hommes d’action du vrai régime représentatif dérive uniquement de ces différences d’appréciation. Elle attribue alternativement la suprématie à l’un des partis, dès que la corruption, l’indolence ou l’esprit de vertige qui résulte fatalement de l’exercice du pouvoir ont frappé l’autre parti d’un discrédit momentané. Les sentiments et les intérêts qui animent et parfois égarent la nation, se manifestent habituellement dans la chambre des représentants, et ils impriment aux affaires une direction, tantôt irrésistible, tantôt tempérée par les deux autres pouvoirs. Selon les événements qui surviennent ou les questions qui s’agitent, chacune des deux chambres représente plus ou moins l’esprit de tradition ou de nouveauté ; mais l’une et l’autre sont toujours ramenées par l’opinion publique à l’unité d’action. Quand l’opinion est unanime, le souverain sanctionne plutôt qu’il ne dirige la marche du gouvernement. Quand elle est douteuse, c’est-à-dire quand les conservateurs et les novateurs se neutralisent mutuellement, le souverain, s’il a conquis par ses talents une influence personnelle, prend réellement la conduite des affaires. Sous ce régime, la prospérité peut se maintenir alors même que le souverain est incapable ou vicieux ; mais, quels que soient les talents et les vertus de ce dernier, la décadence est imminente si la masse du corps électoral se laisse envahir par la corruption.

Le pouvoir législatif est constitué par l’accord du souverain et des deux chambres. Aux époques d’ordre moral et de prospérité, il n’a guère qu’à constater le jeu régulier des mœurs et des institutions, sous la bienfaisante influence de la coutume ; et alors la fonction essentielle du Parlement se réduit à contrôler la conduite des gouvernants, à déterminer la composition de l’armée et à fixer la quotité des divers impôts. Aux époques de décadence, quand le corps électoral conserve la notion du bien, le Parlement a, au contraire, pour principale fonction de réagir, à l’aide de la loi écrite, contre les déviations de la Coutume, l’aberration des particuliers et la corruption des gouvernants[136].

Le pouvoir exécutif émane, en principe, du souverain ; et, comme je viens de l’expliquer, il pourrait être effectivement placé sous sa direction dans les cas où l’opinion publique serait frappée d’impuissance. Quelle que soit la pensée dirigeante, ce pouvoir est exercé, pour la délibération, par un conseil privé ; pour l’exécution proprement dite, par de grands dignitaires, des ministres et des comités. Le conseil privé comprend toutes les notabilités qui, sous les régimes antérieurs et dans les diverses spécialités, ont fait preuve de grandes aptitudes en gouvernant l’État, les provinces ou les colonies. Il ne s’assemble en corps que dans les circonstances solennelles, notamment à l’occasion de l’avénement, du mariage, d’une incapacité fortuite ou de la mort du souverain. Dans la pratique usuelle, il se réunit par petites fractions composées des personnes qui, selon l’appréciation de la pensée dirigeante, peuvent donner un avis utile. Quant aux personnes chargées de l’expédition des affaires, elles s’assemblent plus fréquemment et donnent l’impulsion à six principaux services.

Le service de la justice plane sur l’action de l’État, comme sur celle des provinces et des localités. Placé, en grande partie, sous la direction d’un grand dignitaire, il pourvoit aux affaires contentieuses de l’État, et en général à celles qui, par la nature des choses, échappent à la juridiction des cours locales et provinciales. Il intervient auprès du souverain en ce qui touche certains appels, les recours en grâce et la nomination des juges et des magistrats. Ce grand dignitaire préside le sénat ; prend part, en outre, à une, foule d’actes d’administration publique dont on veut relever le caractère en y apposant le sceau de l’État.

Le service financier occupe le premier rang dans la hiérarchie administrative : car il fournit les ressources nécessaires à tous les autres services. Il est complètement soumis à l’inspiration de l’homme d’État qui, résumant avec le plus d’autorité la pensée du gouvernement[137], remplit le rôle de premier ministre. Il est dirigé, sous la haute impulsion de ce dernier, par un ministre spécial et par des hauts fonctionnaires dont quelques-uns, inamovibles en fait, possèdent l’ascendant propre aux magistrats[138]. Il centralise énergiquement toutes les recettes ; il contrôle, ordonnance et paie les dépenses de tous les services. À cet égard, la France s’écarte encore complètement de la pratique des peuples prospères. Elle présente donc, dans les trois principales régions de l’administration publique, trois vices essentiels : dans le gouvernement local, la centralisation abusive de l’État (§ 68) ; dans la province, l’absence des institutions les plus nécessaires ; dans le gouvernement central, un éparpillement de pouvoirs qui est incompatible avec le bon ordre des finances.

Le service ayant pour objet la force publique s’approche d’autant plus de la perfection qu’il est plus simple et moins coûteux. Il offre ces caractères chez les peuples où règne l’harmonie sociale, où les citoyens sont pénétrés de l’esprit de justice, où d’ailleurs on n’a point à redouter les entreprises injustes des nations voisines. Ces peuples modèles assurent la paix intérieure au moyen d’une police locale dont les agents, soutenus par l’opinion unanime des familles, n’ont pour armes qu’un emblème inoffensif de l’autorité publique[139]. Ils pourvoient à certaines éventualités exceptionnelles au moyen d’une milice locale ; mais les magistrats tiennent à honneur de ne la faire intervenir que dans les cas où leur autorité ne serait pas suffisamment protégée, par les citoyens non armés, contre les entreprises des perturbateurs.

Les peuples qui ne sont point à l’abri de toute chance d’agression, et qui, pour se défendre, entretiennent une armée permanente, s’appliquent à en atténuer autant que possible les inconvénients et les charges. Les armées de terre et de mer sont des institutions exceptionnelles, et elles ne conservent une existence légale qu’à la condition d’être sanctionnées annuellement par le pouvoir législatif[140]. La permanence n’existe, à vrai dire, que pour une faible partie de l’armée adonnée à certaines armes qui exigent un exercice soutenu. Le complément de l’armée est la milice locale ou la réserve, qui peut être également mise en ligne ou embarquée sans délai. Elle se compose d’hommes mariés, dont la condition varie singulièrement avec la constitution politique ou agricole du pays. Dans la région orientale (§ 9), ils ont surtout le caractère du soldat. Ainsi en Suède ils exploitent de petits domaines ruraux qui leur sont fournis, en guise de solde, par l’État[141]. Sur le bas Danube et en Russie, ils constituent des colonies militaires établies sur des territoires domaniaux : ces colonies sont formées, soit de soldats célibataires, nourris par des familles rurales qui acquittent ainsi la rente de leurs domaines[142] ; soit de soldats mariés qui cultivent avec leurs familles un territoire, à la charge de fournir à l’État une force déterminée[143]. Dans la région centrale, les soldats de la réserve ont surtout le caractère du citoyen. Ils jouissent dans leurs foyers des avantages de la vie civile, sauf l’obligation de prendre part périodiquement aux exercices des camps d’instruction[144]. Dans les contrées où ce régime est traditionnel, l’armée a un caractère essentiellement départemental et provincial : les officiers constituent dans leurs localités des hiérarchies influentes ; ils jouissent généralement de la considération attachée à la possession d’un domaine rural et à une renommée héréditaire : toujours prêts à verser leur sang pour la défense du sol, ils trouvent, comme les soldats, leurs plus grandes satisfactions dans la paix.

Malheureusement les grandes nations européennes n’organisent plus seulement leurs armées pour défendre leur territoire contre l’invasion de leurs voisins. Les notions fondamentales de la justice sont ouvertement violées, dans les rapports mutuels des États, sans que l’opinion s’indigne. Les principes éternels sont remplacés dans les cœurs par des règles vagues qui varient selon les passions du moment. Aux quatre commandements qui interdisent l’homicide, le faux témoignage, la convoitise et le vol du bien d’autrui, on substitue de prétendus aphorismes tirés, pour chaque circonstance, de la géographie, de l’ethnographie, de la philologie[145], ou de toute autre connaissance étrangère à la morale. Dans cette situation d’esprit, on transgresse sans pudeur le droit des gens,  c’est-à-dire les coutumes dans lesquelles les nations civilisées avaient résumé, en des temps meilleurs, l’application de la loi du Décalogue à leurs mutuels rapports. On se dispense notamment des formalités qui, dans les États bien constitués, précédaient les déclarations de guerre, donnaient à la lutte un caractère légal, et dégageaient les soldats de la responsabilité imposée par le cinquième commandement de Dieu[146]. Certains gouvernements, grands ou petits, affichent ouvertement la prétention de s’attribuer, par la force ou la ruse, les territoires de leurs voisins ; d’autres, moins ardents ou plus dissimulés, se tiennent prêts à profiter sans scrupule des occasions d’agrandissement qui pourront se présenter. Pour arriver à leurs fins, les gouvernants imbus de ces prétentions ne se contentent plus des petites armées permanentes qui se développèrent, du XVIe au XVIIIe siècle, avec les monarchies absolues : ils organisent leurs provinces en armées tellement mobiles qu’elles peuvent être jetées en quelques jours sur les territoires convoités[147]. Si l’on s’engage définitivement dans les voies récemment ouvertes, ces armées deviendront, entre les mains de ceux qui en disposent, ce que sont les moteurs dans les régions manufacturières : on les mettra en action dès que la découverte d’un nouveau procédé de destruction donnera au possesseur de l’invention une supériorité momentanée sur ses rivaux. Les prétendus progrès, dont quelques-uns s’enorgueillissent (§ 58), auront ramené les peuples civilisés aux mœurs de la barbarie. Déjà l’empire de la force domine tellement l’esprit de justice, que les grandes nations semblent perdre l’espoir de remédier au mal par des congrès : et la paix armée de notre époque est devenue aussi funeste aux peuples que l’étaient autrefois les guerres prolongées. Un tel état de choses ne saurait se perpétuer en Europe sans amener la décadence[148]. La suprématie resterait alors définitivement acquise aux régions du continent américain où, depuis la fin du dernier siècle, la force reste subordonnée à la justice. Si, comme des faits récents donnent lieu de le craindre (§ 60), les sages traditions de Washington devaient se perdre aux États-Unis, à mesure que se développent la richesse et la puissance, l’humanité ne resterait pas pour cela sans modèles. La véritable organisation de la force publique se retrouverait encore, au nord du même continent, dans la grande confédération qui vient de se créer sous la suzeraineté britannique (§ 70).

Le service de l’administration intérieure prend une complication extrême sous les régimes de contrainte (§ 8), où l’État se charge de faire le bonheur des citoyens dans le gouvernement local et même dans la vie privée. Alors on voit se former des départements ministériels qui se donnent la mission de perfectionner les méthodes de l’agriculture, de l’industrie et du commerce, de creuser les ports, de créer et d’entretenir les voies de communication, d’encourager les arts libéraux, et d’enseigner les connaissances humaines à toutes les classes de la société. Mais ces prétentions ne sont nullement justifiées par le résultat : elles détruisent, en effet, dans ces diverses branches d’activité, les initiatives privées, qui sont la principale garantie du bien-être et de l’indépendance des citoyens. Sous les régimes de liberté (§ 8), les peuples suivent le système opposé. Selon leur opinion, la liberté politique n’est solidement établie que si les particuliers interviennent avec succès dans le gouvernement central de l’État. Or l’expérience leur apprend que cette intervention serait vaine et dangereuse si les citoyens n’étaient pas en pleine possession des libertés civiles, c’est-à-dire s’ils n’étaient pas habitués à diriger de longue main, sans le concours de l’État, les affaires de leur famille, de leur atelier et de leur paroisse (§ 67), comme celles de leur localité (§ 68). Dans cette disposition des esprits, l’action de l’État sur les services de l’intérieur se réduit à des termes fort simples. Elle se borne à nommer les hauts fonctionnaires qui représentent le souverain dans les provinces, et les principaux agents qui sont plus spécialement chargés de maintenir la paix publique ; à organiser, dans le département rural et dans la commune urbaine, les contrôles qui protègent les citoyens contre l’abus des pouvoirs locaux ; enfin à instituer les postes, les télégraphes, les poids, mesures et monnaies, et les autres services utiles qui, par la nature même des choses, se rattachent au gouvernement central et ne sauraient être confiés aux particuliers, au gouvernement local ou aux provinces.

Le service des affaires étrangères devrait avoir pour objet de fonder la paix sur la justice et le droit des gens : il a rarement atteint ce but depuis le commencement des guerres de religion (§ 15) ; il reste évidemment impuissant, quand il n’est pas dangereux, à une époque où le régime des armées permanentes subordonne presque partout le droit à la force. La diplomatie, qui devrait être une des fonctions les plus honorées, perd de plus en plus son prestige ; et ce mot commence à être employé, dans le langage ordinaire, comme l’indication la plus expressive de la ruse. Les désordres que la perversité de certains gouvernants introduit dans ce service sont encore aggravés par l’organisation bureaucratique qui lui est maintenant donnée[149]. Tout service ainsi organisé tend, en effet, à exagérer son importance par des moyens factices ; et, en diplomatie, le moyen habituel consiste à créer des conflits. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si des hommes compétents inclinent à restreindre un service qui est devenu contraire au but de l’institution. Tant que l’esprit d’injustice planera ainsi sur l’Europe, les gouvernements ne seraient représentés au dehors que par de simples agents commerciaux. Les intérêts politiques, qui devraient être défendus aux époques critiques par les souverains amis de la paix, seraient confiés à un petit nombre de hauts fonctionnaires placés aux premiers rangs de l’État, ayant appris, par une longue observation des gouvernements européens, à connaître les vraies sources du mal actuel et en neutraliser les effets[150].

Le service colonial complète les services précédents chez les nations bien constituées. Une race établie sur un sol entièrement approprié à la culture[151] ne reste prospère qu’en gardant la fécondité et en organisant, par suite, un régime régulier d’émigration. La famille-souche (§ 6), après avoir assuré l’héritage du foyer et de l’atelier à l’enfant qui peut le plus tôt la seconder et lui donner des rejetons, emploie toute son épargne à fournir les meilleurs moyens d’établissement aux autres enfants. La plupart de ceux-ci, élevés sur un domaine rural, ne trouvent pas dans la métropole l’équivalent de la situation où ils sont nés, et ils vont chercher une meilleure fortune dans les régions incultes des deux mondes. Or une nation qui vise à de hautes destinées verrait avec regret que ses émigrants allassent se fondre dans la masse d’une nationalité rivale[152]. Sans entraver leur libre arbitre, elle les attire sur des territoires disponibles placés sous son protectorat, où ils peuvent propager leur race et lui assurer un jour l’indépendance, avec l’alliance de la mère patrie. Tel est l’objet du service colonial dont la France offrait autrefois, dans ses districts ruraux à familles-souches, en Normandie surtout, des modèles excellents (§ 70). L’Angleterre a conservé et amélioré ce que la France a détruit : elle reste féconde sur un sol surchargé de population, et elle envoie dans toutes les directions d’innombrables émigrants. Elle ne se distingue pas moins par la perfection du service qui seconde ce mouvement immense, et par la prospérité de tant de colonies qui s’accroissent avec une rapidité sans exemple.

§ 70

UNE GRANDE NATION MODÈLE DE NOTRE TEMPS.

Les petites nations et les gouvernements locaux (§ 68), qui réunissent la plupart des institutions et des mœurs que je viens de citer comme des modèles (§§ 65 à 69), ne sont pas rares de notre temps ; mais il en a toujours été autrement des grandes nations. Chaque fois que, suivant mon plan d’étude[153], j’ai pu m’instruire auprès des Autorités sociales (§ 5) signalées à la fois par l’opinion publique et par l’excellence de leur pratique, j’ai résumé mon enquête dans cette question : Quelles ont été dans le passé et quelles sont, de nos jours, les grandes nations modèles ? À cette question j’ai presque toujours reçu la même réponse : l’Espagne, sous le règne d’Isabelle et de Ferdinand (1479-1504) ; la France, sous Louis XIII (1629-1661)[154] ; l’Angleterre, depuis le règne de George III ; les États-Unis, depuis la présidence de Washington. J’ai souvent constaté, dans le cours de mes travaux, la supériorité de ces deux derniers modèles, et je ne me permettrais pas d’affirmer qu’elle est en voie de se perdre. Au milieu de la corruption qui se manifeste depuis dix ans en Angleterre[155], et surtout aux États-Unis (§ 60), nul ne saurait discerner encore s’il s’agit ici d’une décadence réelle ou seulement d’une de ces défaillances momentanées dont aucun peuple ne saurait se défendre. Cependant, alors même que le premier cas se réaliserait, l’humanité ne resterait pas sans modèles : elle les retrouverait dans la confédération britannique de l’Amérique du Nord.

Cette nation, composée à son début de quatre États, est déjà puissante[156] ; et, en raison de l’immensité de son territoire, elle peut compter sur de hautes destinées. Par un singulier concours de circonstances, elle réunit, dans sa constitution actuelle, ce qu’il y a de plus recommandable dans les traditions de l’ancienne France et dans les pratiques actuelles de l’Angleterre et des États-Unis. La confédération britannique groupe, en effet, la plupart des bons éléments propres aux meilleures constitutions européennes, et elle est exempte des maux qui les affaiblissent. Le souverain a réduit à ses extrêmes limites son immixtion personnelle[157] ; et, en raison de son éloignement, il ne saurait empiéter sur les droits de ses sujets. Le gouvernement central est sous la haute direction de trois autorités : un gouverneur général, délégué par le souverain ; un sénat à vie, nommé également par le souverain, et une chambre de représentants élus par les États-provinces. Ce gouvernement intervient en ce qui concerne : la justice fédérale et provinciale ; la défense du sol et la conservation de la paix publique ; les voies de communication communes aux États ; les postes, les poids, mesures et monnaies ; l’organisation du revenu fédéral, fondé sur les douanes et la taxe des spiritueux. Chacun des quatre États-provinces[158] est dirigé par un lieutenant gouverneur, assisté d’une législature ; et celle-ci est organisée selon les résolutions d’une assemblée constituante locale nommée à cet effet. Chaque État règle ainsi souverainement sa constitution : seulement il ne doit point empiéter sur la constitution fédérale, et il ne doit rien prescrire non plus touchant les religions. Chaque culte reste dans le domaine de la famille et de la paroisse (§ 67), sous la haute direction de ses propres autorités. Les gouvernements locaux de chaque État concentrent dans le département rural et la commune urbaine (§ 68) toutes les libertés qui n’entravent pas la légitime action des autorités préposées à l’État et à la Confédération. La vie privée repose sur la liberté testamentaire (§ 42) et la famille-souche (§ 6). La famille reste unie, stable et féconde. Elle ne demande sa prospérité qu’au travail et à la religion. Elle possède, outre la liberté religieuse, toutes les libertés de la vie privée, c’est-à-dire celles qui ne peuvent pas compromettre les intérêts publics. Enfin les ateliers de travail, les communautés et les corporations privées vivent dans une paix complète en respectant les prescriptions de la Coutume et du Décalogue. Grâce à ces institutions, les plus libres dont l’humanité ait joui jusqu’à ce jour ; grâce à la sévérité du climat, à l’absence des grandes richesses et à l’éloignement des principales voies commerciales, la foi religieuse et la paix publique se sont affermies mieux qu’elles ne l’ont jamais été sous les régimes de contrainte de l’antiquité et du moyen âge. Malgré leur multiplicité et leur enchevêtrement, toutes les croyances vivent en paix, parce que chaque citoyen a compris que le meilleur moyen de s’assurer les bienfaits de la liberté est de la défendre quand elle est attaquée chez les autres. Ces croyances acquièrent par l’émulation un haut degré de ferveur. Cependant le prosélytisme religieux se maintient dans de justes bornes : sous ce régime, en effet, l’opinion publique se fonde sur des faits plus que sur des paroles ; et elle admet que le premier titre d’un culte à la confiance des familles est la valeur morale qu’il donne aux croyants.

Parmi les quatre États-provinces de la confédération, le bas Canada (l’État de Québec) est celui qui, par son passé comme par l’organisation présente de la famille, de la religion et de la propriété, offre les meilleurs symptômes d’une haute destinée. Établis dès 1534 dans le bassin du Saint-Laurent, les émigrants des familles-souches de la Normandie s’y affermirent, malgré les calamités déchaînées sur eux par les désordres de la métropole (§ 15), par l’antagonisme local des races européennes ou indigènes et par les rigueurs du climat. Mais après des combats héroïques ils durent subir le honteux abandon du gouvernement de Louis XV, et se soumettre à la domination anglaise. Persécutés d’abord par les jalousies de race et par l’intolérance religieuse des nouveaux gouvernants, ils profitèrent à la fin des libertés que la monarchie britannique accorda peu à peu à toutes ses colonies, et depuis lors ils ont vu croître rapidement leur prospérité. Le nombre des Franco-Canadiens, réduit à 65,000 à l’époque de la perte du Canada, en 1763, s’est élevé, en 1868, à 1,200,000. On a calculé que, en dehors d’une faible immigration, la population a constamment doublé pendant chaque période de vingt-cinq ans, par le seul effet de la fécondité des anciens colons et de leurs descendants. L’évêque catholique de Québec, qui en 1763 suffisait au gouvernement religieux des vastes territoires compris entre les bassins du Saint-Laurent et du Mississipi, ne peut aujourd’hui pourvoir qu’avec le concours de sept autres évêques aux seuls besoins spirituels du bas Canada.

Aucun peuple n’a mieux mis en lumière, par sa propre histoire, les forces incomparables que l’humanité trouve dans le catholicisme quand celui-ci dispose de clercs pauvres et dévoués à leur mission. Dès l’origine, le clergé s’est mis à la tête de la colonie[159] : il a exploré le pays dans toutes les directions ; et, tout en préparant les succès, des colons, il a travaillé à l’amélioration morale des indigènes[160], autant que l’ont permis les rivalités des Européens. Les prêtres séculiers, secondés souvent par les jésuites, ont dirigé toutes les entreprises de défrichement : ils ont présidé à la création des villages en joignant à leur fonction principale celles du législateur, du juge, de l’architecte et du médecin. Au milieu des souffrances provenant de la guerre, des épidémies, des famines, des désordres atmosphériques, puis de l’abandon de la mère patrie, les clercs ont constamment soutenu les courages et conservé l’esprit national. Quand sont venus de meilleurs jours, sous la domination britannique, ce sont également les clercs qui ont lié indissolublement à la langue française l’enseignement de la religion, la culture des arts, des sciences et des lettres. Si les voyageurs français trouvent aujourd’hui hors d’Europe une province qui leur rappelle la patrie, ils doivent cette satisfaction au dévouement des clercs catholiques du Canada, et à la solide organisation des familles qui fournirent les premiers colons.

Le Canada offre maintenant aux Européens deux grands enseignements. Il montre comment les libertés du moyen âge ont fixé, dans une ancienne colonie de Français, des aptitudes et des vertus que les tyrannies de Louis XIV et de la révolution ont depuis longtemps détruites dans la métropole. Il prouve, en second lieu, que le catholicisme conserve sa puissance, quand les clercs gardent la simplicité des premiers siècles, quand ils sont exposés aux persécutions, et, tout au moins, quand ils n’ont pas le pouvoir d’opprimer les dissidents. Des passions subversives tendent aujourd’hui à expulser le chef des catholiques, malgré la volonté de son peuple, de l’asile qui lui est acquis depuis dix-huit siècles : si cette nouvelle injustice était commise, le souverain pontife trouverait au Canada, au milieu d’une race fidèle et paisible, la protection et le respect que l’Europe lui refuserait.

Enfin l’histoire du Canada met en lumière l’erreur des écrivains qui vouent le moyen âge au mépris, pour exalter sans cesse Louis XIV ou la révolution : car la vérité se résume avec évidence dans les faits suivants. La famille et la religion du moyen âge avaient fait sortir des vieilles souches de la France les deux rameaux du Canada et de la Louisiane. La corruption de Louis XIV et de son successeur a amené le honteux abandon du Canada ; et les désordres de la révolution ont imposé au consulat la vente lamentable de la Louisiane. Depuis lors, la France a conquis au dehors de vastes territoires déserts ou habités ; mais elle n’a pu fonder une seule colonie sur l’immigration de sa propre race. Cette impuissance avérée, au milieu de l’accroissement des richesses matérielles de la métropole, s’explique par la perte de la fécondité et par l’amoindrissement des forces morales de la population. Plus funeste que la corruption de la monarchie absolue, le partage forcé des héritages (§ 45) a détruit les familles-souches d’où sortaient nos anciens émigrants, et il a condamné notre race à la stérilité.

§ 71

LE RÉSUMÉ SUR LE PRINCIPE ET LA PRATIQUE DE LA RÉFORME.

Depuis deux siècles, la France a été successivement désorganisée par la corruption de l’ancien régime en décadence et par les violences de la révolution. Sous ces influences délétères, elle a perdu, à beaucoup d’égards, les notions élémentaires du bien et du mal. Les Français s’abusent presque toujours lorsqu’ils apprécient les faits de l’époque actuelle (§§ 1 à 9), ceux des temps anciens (§10), et surtout ceux de leur propre histoire (§§ 11 à 17). Nos historiens les plus éminents, frappés de la contradiction qui existe entre les documents authentiques du passé et nos présentes convictions, déclarent que celles-ci doivent être renouvelées à fond (§ 10). Cette même opinion est journellement exprimée à l’étranger par les écrivains qui ont conquis, en Europe, l’ascendant dont les écrivains français avaient joui depuis le XVIIe siècle jusqu’à la révolution (§ 16). Une foule de désordres physiques et moraux ont été la conséquence de ces erreurs ; et ils se manifestent surtout, dans les ateliers de travail, par l’antagonisme des patrons et des ouvriers. Ils ont créé un état général de malaise, sans amener les moyens de guérison. En effet, quand la paix publique règne, les gouvernants n’osent point affronter les opinions dominantes pour appliquer les vrais remèdes ; puis, quand la persistance du mal déconsidère les gouvernants et ramène une révolution, celle-ci désorganise momentanément la société, et rend stériles les vérités qui ne fructifient que dans la paix. Depuis quatre-vingts ans, la France reste dans ce cercle vicieux ; et cependant une foule de symptômes peuvent donner l’espoir d’une prochaine réforme (§ 18).

Le plus évident de ces symptômes est l’existence d’une multitude de localités où les ateliers et les familles ont conservé, ou même créé récemment tous les éléments du bien-être, de la stabilité et de l’harmonie (§§ 19 à 25). Ces localités sont nombreuses, même dans plusieurs régions de la France. Ces admirables exemples seraient bientôt connus, et la confiance en l’avenir serait promptement rétablie, si les classes dirigeantes, réagissant quelque peu contre les habitudes d’inattention et les idées préconçues, consentaient seulement à regarder les modèles qu’elles ont sous les yeux.

Dès que la notion du bien sera restaurée par l’observation comparée des meilleurs exemples, en France et à l’étranger, on ne tardera pas à apercevoir l’origine du mal qui nous a envahis (§§ 26 à 32). Peu à peu les hommes éclairés se mettront d’accord sur les moyens de revenir au bien (§§ 33 à 37). Alors aussi nos écrivains et nos orateurs, s’appuyant sur l’évidence, réfuteront avec succès les objections que des erreurs invétérées opposent depuis deux siècles à l’œuvre de la réforme (§§ 38 à 49). Grâce à cet emploi simultané de l’expérience et de la raison, la France, sans y être contrainte par de nouvelles catastrophes, triompherait enfin des six difficultés qui ont perpétué jusqu’à ce jour l’ère des révolutions (§§ 50 à 61).

Les Français qui, en 1789, entreprirent de réformer leur pays, étaient surtout frappés des désordres que produisait depuis un siècle la corruption du gouvernement central. Ils croyaient que la réforme devait surtout changer le personnel des gouvernants et le mécanisme de la souveraineté. Cette croyance s’est perpétuée jusqu’à nos jours : elle a provoqué nos dix révolutions, et elle n’est point étrangère aux agitations de l’époque actuelle[161]. Ces révolutions ont modifié des textes ; mais elles n’ont changé ni les idées ni les mœurs. Elles n’ont point restauré les autonomies privées et locales que l’ancien régime a détruites, et que tous les peuples prospères ont conservées. L’expérience a depuis longtemps prouvé que ces autonomies sont indispensables au succès de tous les gouvernements ; et c’est pourquoi nos rivaux trouvent la stabilité sous le régime de liberté, comme sous le régime de contrainte (§ 8), tandis que nous oscillons, depuis quatre-vingts ans, d’un régime à l’autre sans pouvoir nous fixer à rien.

Les trois premiers régimes de contrainte (§8, n. 12), qui se sont périodiquement reproduits dans l’ère actuelle de révolution (§17), ont échoué par des causes fort différentes de celles qui amenèrent, dans le passé, la chute des régimes analogues. Les gouvernants ne se sont point déconsidérés par indolence ou par sensualité. Loin de là, ils ont déployé une activité fiévreuse, parfois même un dévouement sincère, pour mettre en pratique une fausse notion du bien. Placés en présence de particuliers et de pouvoirs locaux réduits à l’impuissance par les empiétements de la monarchie absolue et de la Terreur, ils ont pu pousser jusqu’à leurs plus extrêmes limites les conséquences d’un faux système, au grand détriment des intérêts publics et privés. Les mêmes qualités qui, avec le respect du Décalogue, de la Coutume et des libertés privées ou locales, eussent rendu le pays prospère et stable, n’ont produit que décadence et instabilité sous l’empire du scepticisme, de la tendance excessive vers les innovations et des exagérations de l’autorité centrale.

Les quatre régimes de liberté (§ 8, n. 13), qui ont alterné avec les trois précédents, ont été entraînés vers d’autres écueils ; mais ils ont péri au fond par les mêmes causes. Si, grâce à la rivalité des ambitions qui se disputaient le pouvoir, ils n’ont pu persévérer aussi longtemps dans quelque forme spéciale de l’erreur, ils n’ont plus offert, pendant leur courte durée, la paix qui, sous les régimes antérieurs, résultait de l’unité d’action. Ces essais de liberté ont toujours offert deux vices principaux. Les électeurs, qui nommaient leurs représentants, n’ont pu porter à coup sûr leurs suffrages sur ces talents éprouvés qui ailleurs sont mis en relief par les bonnes pratiques de la vie privée et du gouvernement local : souvent ils ont été circonvenus par la corruption ou l’intrigue, et ils ont faussé par leurs choix l’action des pouvoirs publics[162]. À une époque où la Coutume n’a plus d’autorité, la discorde naît partout, dans l’ordre matériel comme dans l’ordre moral. L’antagonisme s’établit naturellement entre les hommes d’État qui prétendent gouverner tous les intérêts. Les innombrables motifs de concurrence, qui sont une force pour la vie privée, deviennent une cause de faiblesse en s’introduisant indûment dans la vie publique. La multiplicité des conflits due à la complication factice de l’État rend alors tout gouvernement impossible : car elle aggrave outre mesure la mésintelligence provoquée par le choc des ambitions.

Les mécomptes éprouvés depuis quatre-vingts ans démontrent que nous avons toujours fait fausse route en dirigeant tous nos efforts vers la réforme préalable du gouvernement central. Sans froisser absolument cette préoccupation dominante, il faut ouvrir à l’esprit français de nouvelles voies. Quel que soit le terme moyen adopté dans l’avenir pour concilier l’autorité du souverain et celle des représentants élus par la nation, il faut réagir, selon l’exemple des peuples modèles (§§ 62 à 70), contre les aberrations de l’ancien régime en décadence : il faut simplifier le rôle de l’État en restituant à la vie privée, puis au gouvernement local, leurs initiatives légitimes.

La réorganisation du travail, comme les autres réformes de la vie privée, peut se fonder sûrement sur les exemples fournis par l’observation comparée des divers peuples. Cet enseignement est surtout donné par les Autorités sociales (§ 5) qui ont conservé dans leur famille et leur atelier, parfois même dans la localité environnante, les meilleures traditions de notre race. Chaque citoyen, appelé par ses vertus, ses talents et ses richesses à gouverner un groupe social, établira peu à peu autour de lui le bien-être, la stabilité et l’harmonie, pourvu qu’il s’applique à imiter ces modèles. Malgré les obstacles suscités par des mœurs et des institutions vicieuses, tristes legs du passé, il pourra ainsi, à force d’intelligence et de dévouement, travailler à la prospérité du pays, tout en se créant une légitime influence. Cette partie de la réforme pourrait s’accomplir immédiatement, sans aucun recours à la loi ou aux gouvernants. Elle serait déjà avancée si les gens de bien, dont le zèle mal dirigé reste improductif, donnaient leur concours aux œuvres qui propagent la réforme en signalant les bons modèles (P).

Malheureusement, dans la situation faite à la France par deux siècles d’abus et de révolutions, ces initiatives individuelles n’ont point donné jusqu’à présent de grands résultats. Les écrivains, qui forment l’opinion publique, ne connaissent guère ce côté de la réforme. Ils visent, en général, à donner de nouvelles attributions aux autorités centrales, pour les mettre à même de créer de toutes pièces un meilleur ordre de choses. Mais en restant ainsi dans l’ornière du passé, on n’obtient d’autre résultat que de perpétuer l’ère des révolutions ; car on multiplie les abus sous les régimes de contrainte, et on augmente la discorde sous les régimes de liberté.

C’est à peine si l’opinion commence à réclamer le rétablissement des autonomies naturelles dans la vie privée et dans le gouvernement local[163]. Cependant cette réforme est indispensable en France, où des lois étrangères à l’intérêt public entravent les légitimes aspirations des pères de famille et des Autorités sociales, où l’harmonie ne se maintient dans les ateliers de travail que par des efforts exceptionnels d’intelligence et de dévouement.

Cette opinion naissante lutte déjà avec quelques succès contre les erreurs accréditées depuis deux siècles par toutes les classes dirigeantes, par celles de l’ancien régime comme par celles de l’ère actuelle de révolution. Mais il ne faut pas se dissimuler que ces erreurs conservent beaucoup d’empire sur les gouvernants et sur les particuliers. La génération actuelle ne verra l’avènement de l’ordre de choses entrevu en 1789, que si elle rétablit la vérité dans les esprits avant le retour d’une nouvelle catastrophe. Tel serait le vrai point de départ de la réforme. Telle est l’œuvre difficile qu’ont à accomplir les hommes de dévouement, par les seules forces de l’évidence et de la raison.

§ 72

LE RÔLE DES PARTICULIERS ET DES GOUVERNANTS, AU DÉBUT DE LA RÉFORME.

Le premier mouvement d’un Français qui aperçoit une nécessité sociale est d’inviter les gouvernants à y pourvoir. Mais cette tendance serait peu judicieuse à l’égard de la réforme qui restaurera dans nos mœurs la Coutume des ateliers et la loi du Décalogue, qui ramènera dans nos institutions les libertés essentielles à la vie privée et au gouvernement local.

Les fonctionnaires et les légistes, qui prennent en France une si grande part au gouvernement de l’État, sont généralement pénétrés des erreurs répandues dans la masse de la nation. Ils ne sont point amenés, comme les Autorités sociales, par la nature même de leurs travaux, à comprendre l’urgence de la réforme. Ceux qui, par exception, voient la vérité, ne pensent pas qu’il leur appartienne de froisser les préjugés populaires : ils se gardent donc, par esprit de conduite, de critiquer l’ordre de choses confié à leur tutelle.

Les événements contemporains justifient souvent cette prudente réserve. L’ère actuelle d’instabilité sociale a détruit beaucoup de sentiments qui unissaient autrefois les populations à leurs chefs. En conséquence, la nation s’habitue de plus en plus à subir sans résistance les révolutions qui changent brusquement les formes de la souveraineté ou la direction des intérêts publics. Mais il n’en est pas de même des réformes qui affectent plus directement les intérêts privés : ceux-ci réagissent avec violence contre les améliorations, lorsque l’opportunité n’en a pas été préalablement démontrée ; et ils s’unissent alors aux passions subversives pour troubler la paix publique. La réforme commerciale provoquée et accomplie, en 1861, par le gouvernement actuel, fournit à ce sujet un utile enseignement.

Après avoir continué pendant dix ans, en ce qui touche le système douanier et les échanges internationaux, le régime restrictif qui s’était progressivement aggravé depuis deux siècles, le gouvernement s’est décidé tout à coup à adopter le régime opposé. Il a créé de toutes pièces, par un décret, le nouvel ordre de choses ; et, pour en faire accepter tous les détails aux pouvoirs publics, il a dû faire de grands efforts avec le concours de ses fonctionnaires et de ses orateurs éminents. Cette réforme assurera vraisemblablement au pays des avantages matériels et moraux ; mais on peut se demander si on les aura obtenus par le procédé le plus efficace. Le gouvernement a directement blessé beaucoup d’intérêts, même parmi ses partisans. Il a, par suite, soulevé des rancunes qu’exploitent depuis lors les partis hostiles ; car, selon la tactique de certains opposants, un bienfait, s’il est l’œuvre de l’autorité, est signalé comme un fléau. D’un autre côté, l’intervention exclusive des gouvernants a fait perdre aux particuliers l’occasion d’acquérir les aptitudes et les robustes convictions que développe l’initiative des réformes utiles. De cette double circonstance il résulte que la réforme commerciale n’a point ses racines au sein de la nation ; et, si quelque revirement inattendu ramenait un jour vers le système prohibitif la sympathie des gouvernants, il se pourrait que nous restassions définitivement privés des avantages qui ont été si rapidement conquis.

L’initiative prématurée des gouvernants, en ce qui touche la réforme du travail, offrirait des inconvénients analogues. Le rétablissement des six pratiques essentielles dans les ateliers et de l’ordre moral au sein de la nation exige, entre autres innovations, le rappel de deux lois de contrainte datant de la Terreur (§§ 35 et 36). Or celles-ci sont plus soutenues que ne l’était l’ancienne loi douanière par les passions et les préjugés. Le gouvernement, s’il entreprenait de réformer lui-même le travail, comme il a réformé l’échange, aurait évidemment à encourir plus de rancunes, et à surmonter plus de résistances. Au contraire, en laissant aux particuliers et aux pouvoirs locaux le soin d’affronter d’abord l’opinion égarée, il obtiendra deux avantages : il s’épargnera des embarras, et il concourra efficacement à l’éducation politique des citoyens. L’attitude que doivent prendre les gouvernants, au début de la réforme, est la neutralité. Les fonctionnaires peuvent assurément propager leurs idées à titre individuel ; mais ils ne doivent plus faire usage du pouvoir qui leur est confié pour persécuter l’une des opinions qui sont en présence. La distinction à établir, en cette matière, entre l’homme privé et l’homme public importe beaucoup au règne de la vérité. Les Français, qui, au temps de Descartes, excitèrent par leur esprit de concorde l’admiration du monde civilisé (§ 16), sont retombés dans l’intolérance du XVIe siècle (§ 15) en se pénétrant de l’esprit de révolution. Cette disposition existe surtout chez les agents inférieurs de l’autorité publique ; et je pourrais citer de véritables persécutions exercées par ces agents sur des hommes dévoués à la propagation du bien. On ne saurait trop tempérer le faux zèle de ces fonctionnaires ; car il en est parmi eux qui déclarent factieux le promoteur d’une réforme jusqu’au jour où, sur l’ordre venu d’en haut, ils enjoignent à leurs administrés de la pratiquer.

Grâce au dur enseignement des révolutions, les particuliers concevront à la fin, pour les réformes, le dévouement qui, dans l’ère actuelle, a été si rare chez nous et si commun en Angleterre. Les ligues de la réforme se substitueront bientôt, il faut l’espérer, aux ligues de la révolution. Les gouvernants interviendront plus tard en temps opportun ; et dès lors toutes les forces du pays s’uniront pour réformer la loi et les mœurs[164].

La presse et la parole se trouvent ainsi appelées à jouer un rôle prépondérant au début de la réforme : elles doivent redevenir enfin ce qu’elles furent au XVIIe siècle, les auxiliaires de la vérité. La crise qui prit fin à cette époque rappelle, en effet, celle de notre temps. L’antagonisme social n’est pas moins dangereux pour les souverains de l’ère actuelle que l’antagonisme religieux ne le fut pour les derniers Valois. Les lois de contrainte troublaient alors les églises et les temples, comme elles désorganisent aujourd’hui les foyers domestiques et les ateliers de travail. La reconnaissance que les Français accordèrent à la dynastie qui restaura par la liberté la paix religieuse, se reproduira donc en faveur de la dynastie qui, par le même moyen, nous rendra la paix sociale.

Le souverain, plus encore que ses auxiliaires, doit se montrer réservé au début de la réforme ; mais il ne saurait toujours rester impassible devant la lutte du vrai et du faux. Aujourd’hui comme il y a trois siècles, son prestige est lié au retour des esprits vers le christianisme (M) et à l’avénement d’une ère nouvelle de prospérité. Après tant de révolutions, la dynastie s’affermira en attachant sa mémoire à deux réformes : à la restauration du Décalogue dans la conscience des citoyens ; au rétablissement de la Coutume dans l’organisation du travail.




    plupart des établissements, rappeler les hommes aux maximes anciennes, c’est ordinairement les ramener à la vertu. » (Montesquieu, Esprit des Loix, liv. V, chap. vii.)

    poursuivis pour des faits relatifs à leurs fonctions qu’en vertu d’une décision du conseil d’État. »

    employé des violences de langage que la France n’avait pas encore entendues, même aux plus mauvais jours de la révolution. Ce qui m’étonne le plus dans l’apparition de ce langage nouveau, ce n’est pas la passion des ignorants qui le créent, c’est l’insouciance des hommes éclairés qui ne le combattent pas.

    remplir la mission indiquée par Jefferson, si ce n’est dans les cas où fonctionnait le régime, semi-aristocratique, de l’élection à deux degrés (n. 24). Depuis lors, le mal s’est beaucoup aggravé. Jefferson, en exagérant malgré Washington les tendances démocratiques dans la constitution des États-Unis, n’avait pas prévu que l’accroissement de la richesse et le développement des agglomérations urbaines créeraient un jour en Amérique le danger que ces tendances lui paraissaient offrir en Europe.

    gouvernements à priver Paris et Lyon des libertés acquises à toutes les villes du monde, sous les régimes les plus divers. En présence des sentiments antisociaux qui se manifestent maintenant, le même régime de contrainte s’étendra fatalement à toutes les agglomérations urbaines, si la réforme ne vient pas nous arrêter sur cette pente dangereuse.

    coutumes qui, dans les pays prospères et libres, règlent les régimes électoraux. Ce principe règne en Amérique comme en Europe : il était pratiqué, sous la suzeraineté britannique, par les colonies qui sont devenues depuis 1789 les États-Unis. Il a été explicitement formulé, pendant la guerre de l’Indépendance, par la plupart de ces États. Ainsi la constitution écrite de l’État de Delaware porte textuellement : « Article 6. La jouissance par le peuple du droit de participer à la législation est le fondement de la liberté et de tout gouvernement libre. Tout homme libre donnant preuve suffisante d’un intérêt permanent, et de l’attachement qui en est la suite pour l’avantage général de la communauté, a droit de suffrage. » Dans les États dits démocratiques, où se détruisent les hiérarchies locales fondées sur le travail, le talent et la vertu, il est plus difficile de pratiquer ce principe que, dans les monarchies, de se conformer au devoir qui enjoint au souverain d’être le serviteur de ses sujets. Il est plus difficile surtout de remédier, même par des révolutions, à la corruption qui envahit le corps social. Ces États sont donc ceux qui, dans tous les temps et chez tous les peuples riches, ont été le plus promptement frappés d’une décadence irrémédiable. Malgré les admirables conditions de leur point de départ, les États-Unis donnent déjà contre les écueils où ont échoué les gouvernements de cette sorte, savoir : l’exclusion du talent et de la vertu, la corruption des suffrages au profit des riches peu scrupuleux (§§ 8 et 60).

  1. « À commencer par l’Évangile et à finir par le Contrat social, toutes les révolutions qui ont changé en bien ou en mal l’état de la société générale, n’ont eu d’autres causes que la manifestation de grandes vérités, ou la propagation de grandes erreurs. » (De Bonald, Théorie du pouvoir ; Paris, 1796, t. Ier, p. VII.)
  2. « Il n’y a rien de plus dangereux que les bons mauvais livres, c’est-à-dire les mauvais livres faits par d’excellents hommes aveuglés. » (Joseph de Maistre, Œuvres et Opuscules ; Paris, 1853, t. Ier, p. 302.)
  3. L’esprit de révolution n’existe pas seulement parmi les classes inférieures, qui ont perdu la sécurité avec les autres bienfaits de la Coutume. Il est entretenu au sein des classes supérieures par une foule de causes, notamment par la convoitise des hautes situations que multiplie notre centralisation exagérée.

    Je discourais un jour, dans un complet accord d’opinions, avec un homme qui sous le régime antérieur occupait un poste élevé. Mon interlocuteur se montrait modéré dans ses appréciations ; et il insistait particulièrement sur les maux qu’infligent au pays nos révolutions incessantes. Il croyait toutefois à la nécessité d’une prochaine révolution qui lui rendrait des avantages conquis par de longs services. Ce travers a pour contre-partie la disposition d’esprit de certains fonctionnaires qui, jouissant de la richesse et de l’influence, considèrent comme factieux tous ceux qui réclament des réformes.

  4. « Il y a beaucoup à gagner, en fait de mœurs, à garder les coutumes anciennes. Comme les peuples corrompus font rarement de grandes choses, qu’ils n’ont guère établi de sociétés, fondé de villes, donné de lois, et qu’au contraire ceux qui avaient des mœurs simples et austères ont fait la
  5. La Réforme sociale, t. III, p. 10, 64, 70, 89 et 125.
  6. Deuxième Rapport au conseil d’État sur les commerces du blé, de la farine et du pain, par M. F. Le Play, conseiller d’État, rapporteur, p. 40 et 41, p. 132 à 149.
  7. La Réforme sociale, t. II, p. 196.
  8. La Réforme sociale, t. Ier, p. 76.
  9. Le même fait se présente de plus en plus dans l’état social des États-Unis, (§ 60, n. 25.)
  10. C’est ce qui arriverait si le législateur prétendait régler par toute la France ce que chaque coutume locale a parfaitement réglé jusqu’à ce jour. Il serait, par exemple, regrettable que la loi, abrogeant les libertés locales créées par l’ancien régime et respectées par le Code civil (art. 971), fixât uniformément la distance minimum qui doit être maintenue entre les plantations d’un domaine et la limite du domaine voisin.
  11. La Réforme sociale, t. III, p. 307. — Quand l’époque des vraies réformes sera venue, lorsque, au lieu de changer sans cesse les formes de la souveraineté, nous porterons enfin notre attention sur la vie privée et le gouvernement local, nous constaterons bientôt que les désordres sociaux émanant de la création des offices ministériels ne sont pas moindres maintenant qu’ils l’étaient au temps de Sully. Je signale, par exemple, aux personnes qui se dévoueront à cette difficile réforme l’utilité d’une enquête sur les manœuvres frauduleuses qu’entraîne, en beaucoup de lieux, le commerce des immeubles ruraux. Ces manœuvres pèsent lourdement sur les petits propriétaires, pour lesquels la révolution a témoigné une sollicitude plus bruyante que réelle. Une telle enquête, entreprise avec le concours d’anciens officiers ministériels, révélerait des faits de corruption qui dégradent singulièrement le caractère national. Cette corruption s’étend de proche en proche, au-dessus du milieu qui en est la source. J’ai vu des personnes appartenant aux classes supérieures se livrer à des fraudes contrastant beaucoup avec les habitudes de loyauté qui prévalaient encore il y a quarante ans parmi les familles du même rang. J’ai vu dans ma jeunesse, mais je ne retrouve guère aujourd’hui, des hommes qui, ayant à vendre quelque objet, n’avaient qu’une préoccupation : c’était d’en signaler les défauts à l’acquéreur.
  12. La Réforme sociale, t. III, p. 303 à 351.
  13. Décret du 22 frimaire, an VIII, art. 75 : « Les agents du gouvernement autres que les ministres ne peuvent être
  14. Cette remarque s’applique, par exemple, à d’habiles fonctionnaires chargés de rédiger des documents utiles au public. Ces travaux sont publiés : en Angleterre, sous le nom de leur auteur ; en France, sous le nom d’un ministre qui ne les a pas lus.
  15. La Réforme sociale, t. III, p. 502 (note).
  16. La Réforme sociale, t. II, p. 10.
  17. Ibidem, t. II, p. 11.
  18. Ces élections n’ont pas seulement développé l’art de dissimuler la pensée dans le discours, elles ont également produit des modèles de cynique franchise. On y a nié tous les principes sociaux des peuples civilisés ; et à cette occasion on a
  19. La Réforme sociale, t. Ier, p. 152 (note).
  20. L’abus des mots n’est pas nouveau. Xénophon le signalait, il y a vingt-deux siècles, à Athènes, à une époque de corruption qui ressemblait beaucoup à la nôtre. Critiquant les sophistes, il dit : « Je leur reproche que, dans leurs écrits, ils sont à la recherche des mots, tandis que les pensées justes, qui pourraient former les jeunes gens à la vertu, brillent par leur absence. Ce ne sont pas les mots qui instruisent, mais les pensées justes. » (De la Chasse, chap. XIII.)
  21. À ces quatre mots, que je choisis pour limiter mon sujet, j’en pourrais joindre d’autres, dont je signale implicitement dans cet ouvrage le caractère vague et dangereux. Tels sont, par exemple, les mots civilisation, société moderne (§ 14), association (§ 20, n. 3), etc. Je m’assure chaque jour que l’esprit français, soutenu par la lucide littérature du grand siècle (§ 16), ne restera pas dans cette ornière. Ainsi, j’ai trouvé avec satisfaction, dans une lettre récente (du 19 novembre 1869), de Mgr Dupanloup, le passage suivant : « Le libéralisme, le progrès, la civilisation et les sociétés modernes…, mots vagues et indéfinis qui disent tout et ne disent rien. »
  22. « L’humanité… cherche, sans parvenir à le réaliser parfaitement ni pour longtemps, l’équilibre des éléments dont se compose le monde : autorité et liberté, droit et devoir, intérêt et conscience, État et Église. » (Mgr Darboy, lettre pastorale du 28 octobre 1869.)
  23. Une Famille au XVIe siècle, par M. C. de Ribbe. Une brochure in-18, 2e édition ; Paris, 1868. Cet ouvrage, dû aux recherches d’un savant dévoué à la réforme, met en lumière le contraste qui existait à cette époque entre la vertu des familles provinciales et la corruption de la cour (§ 15).
  24. La Réforme sociale, t. Ier, p. 17.
  25. La Réforme sociale, t. Ier, p. 23.
  26. La Réforme sociale, t. Ier, p. 28.
  27. La Réforme sociale, t. Ier, p. 63.
  28. Ibidem, t. II, p. 381.
  29. Ibidem, t. II, p. 382.
  30. Ibidem, t. II, p. 383.
  31. La Réforme sociale, t. II, p. 384.
  32. Ibidem, t. II, p. 385.
  33. Ibidem, t. II, p. 387.
  34. Ibidem, t. II, p. 388.
  35. La Réforme sociale, t. Ier, p. 48 ; t. II. p. 74.
  36. Il s’est présenté dans le cours des dernières années plusieurs occasions de vérifier l’exactitude de cette remarque. On accomplit aisément une réforme peu utile, si elle peut accroître la force agressive de l’esprit de révolution ; et tel a été le cas pour la liberté des coalitions (loi du 25 mai 1864), qui est plus conforme à une notion abstraite d’équité qu’au véritable intérêt des ouvriers. Au contraire, malgré des nécessités fort urgentes, on n’a pu restaurer encore, en ce qui touche les rapports des citoyens et des fonctionnaires, les plus légitimes aspirations de l’esprit d’égalité. (La Réforme sociale, t. II, p. 387.)
  37. Cette expression a le sens très-net adopté dans la Réforme sociale (R). Dans toute société il existe, au-dessous et au-dessus d’une masse intermédiaire plus ou moins nombreuse, deux classes distinctes : la classe inférieure, qui est obligée, par une nécessité impérieuse, de concentrer toute sa sollicitude sur ses propres intérêts ; la classe supérieure, qui se dévoue à l’intérêt public. À ce point de vue, beaucoup de riches qui ne pensent qu’à eux-mêmes sont fort inférieurs aux pauvres qui ne peuvent subvenir à leurs propres besoins. Mais les riches qui font leur devoir n’en sont que plus dignes du respect que leur refuse un coupable esprit de nivellement.
  38. « Lorsque, dans la république, le peuple en corps a la souveraine puissance, c’est une démocratie. Lorsque la souveraine puissance est entre les mains d’une partie du peuple, cela s’appelle une aristocratie. » (De l’Esprit des loix, liv. II, chap. ii.)
  39. Xénophon, Mémoires sur Socrate, liv. III, chap. XI.
  40. Les auteurs grecs signalent souvent les lourdes charges qu’impose le service de l’État aux personnes de la classe dirigeante. Voir, par exemple, la Vie de Dion Chrysostome (Vie des anciens orateurs grecs, t. II ; Paris, 1752) ; Xénophon, de l’Économie, chap. II.
  41. « Les chasseurs présentent toujours à la république des corps robustes et des ressources positives.» (Xénophon, de la Chasse, chap. xiii, conclusion.) Voir également, en ce qui touche le rôle de la chasse en Eubée, le discours de Dion Chrysostome sur la vie champêtre.
  42. Les Grecs de l’antiquité exploitaient, par exemple, le commerce du blé, comme leurs descendants le font encore aujourd’hui. « Ces marchands-là aiment singulièrement le blé : dès qu’ils entendent parler d’un pays où il abonde, ils y naviguent, traversant la mer Égée, le Pont-Euxin, la mer de Sicile. » (Xénophon, de l’Économie, chap. xx.)
  43. Xénophon, Mémoires sur Socrate, liv. II, chap. viii.
  44. Montesquieu, de l’Esprit des loix, liv. IV, chap. viii.
  45. Tel est le cas de Xénophon. Tantôt il recommande les arts usuels : De l’Économie, chap. v et xv ; Mémoires sur Socrate, liv. II, chap. vii et viii. Tantôt, au contraire, il approuve que les gouvernements en fassent peu de cas : De l’Économie, chap. iv.
  46. Chez les Spartiates, à une époque de prospérité, sur une population de 476 mille personnes, 36 mille personnes de condition libre constituaient les 9 mille familles qui, résidant à la ville, y possédaient en fait le pouvoir dirigeant ; 120 mille autres personnes libres étaient disséminées à la campagne sur 30 mille lots de terre ; enfin 320 mille personnes, dépendant de ces deux classes, exerçaient les fonctions et les professions serviles à la ville et à la campagne. (Plutarque, Vie de Lycurgue. — H. Wallon, Histoire de l’Esclavage, chap. viii.)
  47. Montesquieu, de l’Esprit des loix, liv. II, chap. ii.
  48. Montesquieu, parlant des institutions qui ont fait prospérer les anciens Grecs, déclare expressément qu’elles ne convenaient qu’à un petit État formé d’une ville. « Elles ne peuvent d’ailleurs avoir lieu que dans un petit État (comme étaient les villes de la Grèce), où l’on peut donner une éducation générale, et élever tout un peuple comme une famille. » (De l’Esprit des loix, liv. IV, chap. vii.)
  49. « Le développement graduel de l’égalité est un fait providentiel. Il en a les principaux caractères : il est universel, il est durable, il échappe chaque jour à la puissance « humaine ; tous les événements comme tous les hommes ont « servi à son développement. Serait-il sage de croire qu’un mouvement social qui vient de si loin puisse être suspendu par une génération ? Pense-t-on qu’après avoir détruit la féodalité et vaincu les rois, la démocratie reculera devant les « bourgeois et les riches ? S’arrêtera-t-elle maintenant qu’elle est devenue si forte et ses adversaires si faibles ? » (De la Démocratie en Amérique, t. Ier, Avertissement, p. II.) Les Anglais, qui, au xviie siècle, déclaraient leur pays voué à la persistante corruption des Tudors et des Stuarts, raisonnaient plus judicieusement que M. de Tocqueville déclarant en ces termes l’Europe fatalement condamnée à la démocratie. Cependant la prédiction a été démentie, en Angleterre, par la réforme de Georges iii. C’est de nos dévouements que dépend aujourd’hui le même succès.
  50. Ces colonies, énumérées suivant l’ordre de leur fondation, étaient : Virginie (1607), Massachusetts (1625), New-Hampshire (1629), Connecticut (1630), Maryland (1632), New-York (1634), Rhode-Island (1636), les deux Carolines (1662), New-Jersey (1664), Pensylvanie (1681), Delaware (1682), Géorgie (1732).
  51. A. de Tocqueville, de la Démocratie en Amérique, t. Ier, p.39.
  52. Ce sentiment fut particulièrement prononcé chez les Quakers de Pensylvanie, qui ne repoussaient que les Indiens restés dans le paganisme ; il existait surtout chez les catholiques du Maryland, qui ne repoussaient personne.
  53. La France, par exemple, fit de 1629 à 1661 une des plus fécondes applications de l’esprit de tolérance (§ 16).
  54. La Réforme sociale, t. III, p. 64 à 145.
  55. Bulletin de la Société d’économie sociale, t. II, p. 269.
  56. Pendant la guerre de l’indépendance, il existait parmi les colonies deux formes principales de gouvernement, savoir : le régime seigneurial et le régime des chartes. Sous le premier régime, le territoire à coloniser avait été concédé, avec la plupart des droits de souveraineté, à un grand propriétaire : tels étaient le gouvernement du Maryland, sous les descendants de lord Baltimore ; les gouvernements de la Pensylvanie et du Delaware, sous les descendants de Penn. Sous le second régime, le territoire avait été concédé à une corporation, en vertu d’une charte qui conférait également des droits de souveraineté : tel était le cas du Massachusetts, du Connecticut et de Rhode-Island. Ces derniers tenaient beaucoup à leur autonomie ; et Rhode-Island, en particulier, montra contre le principe de l’Union une répugnance extrême.
  57. La Réforme sociale, t. III, p. 37.
  58. Cependant la Caroline (du Nord) n’adhéra qu’en novembre 1789, et Rhode-Island qu’en mai 1790. Les 20 articles qui forment la constitution actuelle des États-Unis ont été rédigés à cinq époques différentes, savoir : 7 en 1787, 10 en 1789, 1 en 1794, 1 en 1803, 1 en 1865.
  59. L’illustre Madison, l’un des fondateurs de l’Union américaine, vivait encore à l’époque où M. de Tocqueville étudiait l’Amérique ; il ne mourut qu’en 1836.
  60. Parmi les scandaleux encouragements donnés à ce désordre, je signale particulièrement les réclames médicales de certains spéculateurs. Pour rendre son offre plus intelligible, le même médecin présente souvent, avec une savante variété, dans la même feuille, trois réclames contiguës. Voici, par exemple, une triple formule de ce genre que j’extrais textuellement, au milieu de dix-neuf autres, du journal le plus répandu. Seulement, voulant éviter de favoriser l’industrie de ce praticien, j’ai soin de supprimer son nom et son adresse. — « Dr M***, professor of diseases of women, 30 years practice, guarantees certain relief to ladies, from whatever cause, without pain or inconvenience. — A Blessing to ladies. A lady writes : « Portuguese female pills relieved me in one day, without inconvenience, like magic. Price 5 dollars. Dr M***. — A great and sure remedy for ladies. The Portuguese female pills always give immediate relief. Price 5 dollars. Beware of imitators, who copy my advertissements, to sell poisonous compounds. Dr M***. » — (New-York Herald, n° du 14 décembre 1867.)
  61. De meilleurs choix paraissent être faits par l’élection à deux degrés. Les présidents de l’Union, nommés par ce dernier moyen, ont été généralement à la hauteur de leur charge.
  62. M. Walker, publiciste des États-Unis et commissaire des banques de la Nouvelle-Angleterre, a cité récemment des faits de corruption qui sont devenus usuels en son pays et qui, jusqu’à ce jour, restent sans exemple dans notre Occident. Il signale, en particulier, le service de l’impôt sur les spiritueux, dont le produit, à raison de l’improbité des percepteurs, est réduit, pour une année, de 80 millions à 13 millions de dollars. (Journal des économistes, octobre 1869, p. 131.)
  63. « Tandis que les instincts naturels de la démocratie portent le peuple à écarter les hommes distingués du pouvoir, un instinct non moins fort porte ceux-ci à s’éloigner de la carrière politique, où il leur est si difficile de rester complètement eux-mêmes et de marcher sans s’avilir. » (A. de Tocqueville, de la Démocratie en Amérique, t. Ier, chap. XIII.) — L’énoncé de ce fait est contradictoire avec l’opinion du même auteur (note 12), touchant l’avènement fatal de la démocratie en Europe. Il est évident, en effet, que les peuples ne sauraient prospérer qu’en attribuant l’influence au talent et à la vertu. Les deux propositions se liaient dans l’esprit de M. de Tocqueville à deux convictions qu’il m’a plusieurs fois exprimées et que ses amis retrouvent encore dans leurs souvenirs. Ne connaissant point les arts usuels et les Autorités sociales (§ 5), croyant d’ailleurs à l’incapacité gouvernementale des anciennes classes dirigeantes, il considérait comme inévitable la décadence de l’Occident. Il croyait d’ailleurs que cette décadence ne pouvait guère être accélérée par l’importation du régime américain. Assurément les Européens doivent continuer le tribut de leur admiration aux éloquentes vérités qui abondent dans l’ouvrage de M. de Tocqueville ; mais ils ne sauraient trop se tenir en garde contre l’impression qu’il laisse dans l’esprit du lecteur : car un peuple qui a besoin de réformes doit, avant tout, garder confiance en son avenir. — T. Jefferson, le démocrate le plus ardent parmi les fondateurs de l’Union américaine, ne voyait dans la démocratie que le meilleur moyen de mettre au pouvoir les supériorités naturelles. Il croyait ce moyen efficace en son pays, mais inapplicable aux populations agglomérées de la France où il avait longtemps résidé. Il écrivait, de Paris, aux premiers temps de notre révolution : « Je considère l’aristocratie naturelle comme le don le plus précieux que nous fasse la nature, pour l’instruction de la société, pour la direction et le maniement de ses affaires. La meilleure forme de gouvernement est celle qui pourvoit avec efficacité à ce que les fonctions publiques soient exclusivement confiées à ces aristoï naturels. « Je crois que le meilleur remède est de laisser aux citoyens le soin de séparer par des élections libres, les aristoï des pseudo-aristoï… Les hommes de nos États peuvent avec sécurité se réserver à eux-mêmes un contrôle salutaire sur les affaires publiques, et un degré de liberté qui, dans les mains de la canaille des villes d’Europe, serait bientôt employé à la destruction des intérêts publics. » (Conseil, Mélanges politiques de Jefferson, t. II, p. 213-220.) — Or les faits observés en 1832 par M. de Tocqueville prouvent que le régime démocratique, en moins d’un demi-siècle, avait déjà corrompu les Américains au point de les rendre incapables de
  64. Kent, chancelier des États-Unis, justifie ainsi, dans ses Commentaires sur la constitution, la disposition qui réserve au pouvoir exécutif la nomination des juges : « Il est probable, en effet, que les hommes les plus propres à remplir ces places auraient trop de réserve dans les manières et trop de sévérité dans les principes, pour pouvoir jamais réunir la majorité des suffrages à une élection qui reposerait sur le vote universel. » (Kent’s Commentaries, vol. I, p. 272.)
  65. La constitution des États-Unis ne proclama point le principe de l’égalité ; et, en outre, les coutumes de chaque État demandaient aux électeurs des garanties positives d’attachement à l’ordre public. Mais l’abus de ce principe s’introduisit peu à peu dans les institutions et les mœurs. T. Jefferson, qui avait reçu de la France les idées de scepticisme et de nivellement, donna en ce sens la première impulsion à l’Amérique. Malgré la résistance de G. Washington, il fit abolir, par une loi de partage égal, l’ancienne coutume ab intestat de la Virginie. Cette loi, dominée partout par la liberté absolue des testaments, et çà et là par les substitutions à deux degrés, fut adoptée par les autres États. La Louisiane seule, en entrant dans l’Union, conserva pour la moitié des biens la pratique du partage forcé. Cette abolition d’un élément essentiel à la Coutume m’explique en partie la décadence morale que la race anglo-saxonne subit maintenant aux États-Unis, beaucoup plus que dans les autres parties du monde.
  66. M. A. de Tocqueville a excellemment démontré comment les croyances religieuses sont plus indispensables aux démocraties qu’aux autres gouvernements. (Voir § 39, n. 10.)
  67. À une époque où la chambre des députés retouchait, comme on le fait aujourd’hui, les principaux textes de la constitution, un grand penseur, membre de cette assemblée, écrivait : « Nous allons délibérer sur la liberté de la presse, le concordat, la loi du recrutement et l’instruction publique. Concevez-vous une nation qui se recommence ainsi, comme si elle sortait de ses forêts, et chez qui tant d’hommes, sans connaissances préalables, viennent disserter sur ces grands objets qui rempliraient tant de bibliothèques et ont occupé tant de grands esprits ? » (De Bonald, Lettre du 2 décembre 1817.)
  68. « L’homme ne peut pas plus donner une constitution à la société religieuse ou politique qu’il ne peut donner la pesanteur au corps, ou l’étendue à la matière. Bien loin de pouvoir constituer la société, l’homme, par son intervention, ne peut qu’empêcher que la société ne se constitue, ou, pour parler plus exactement, ne peut que retarder le succès des efforts qu’elle fait pour parvenir à sa constitution naturelle. » (De Bonald, Théorie du pouvoir, Paris, in-18, 1796, t. Ier, p. III.)
  69. En entendant, sous tous les régimes qui se succèdent, nos Autorités sociales (§ 5) gémir de l’impossibilité où elles se trouvent d’organiser selon leurs besoins leur famille et leur vie privée (C), je me suis souvent reporté à cette pensée : « Nous ne ressemblons pas mal à un homme en profonde léthargie qui, les yeux et les oreilles ouverts, verrait faire les apprêts de son enterrement, sans pouvoir bouger. » (De Bonald, Lettre du 30 mars 1819.)
  70. « Rome accrut beaucoup ses forces par son union avec les Sabins, peuples durs et belliqueux comme les Lacédémoniens, dont ils étaient descendus. Romulus prit leur bouclier, qui était large, au lieu du petit bouclier argien dont il s’était servi jusqu’alors. Et on doit remarquer que ce qui a le plus contribué à rendre les Romains les maîtres du monde, c’est qu’ayant combattu successivement contre tous les peuples, ils ont toujours renoncé à leurs usages sitôt qu’ils en ont trouvé de meilleurs. » (Montesquieu, Grandeur et Décadence des Romains, ch. 1er.)
  71. Xénophon résume ainsi, dans un dialogue entre Socrate et Périclès, les causes de la décadence d’Athènes et les moyens de réforme. « Alors Périclès : Je m’étonne, Socrate, que notre ville ait ainsi décliné. — Pour moi, je pense, reprit Socrate, que de même qu’on voit certains athlètes, qui l’emportent de beaucoup sur d’autres par la supériorité de leurs forces, s’abandonner à la nonchalance et descendre au-dessous de leurs adversaires, de même les Athéniens, se sentant supérieurs aux autres peuples, se sont négligés et ont dégénéré. — Et maintenant, que pourraient-ils faire pour recouvrer leur ancienne vertu ? — Alors Socrate : Il n’y a point ici de mystère ; il faut qu’ils reprennent les mœurs de leurs ancêtres, qu’ils n’y soient pas moins attachés qu’eux, et alors ils ne seront pas moins vaillants. Sinon, qu’ils imitent du moins les peuples qui commandent aujourd’hui, qu’ils adoptent leurs institutions, qu’ils s’y attachent de même, et ils cesseront de leur être inférieurs ; qu’ils aient plus d’émulation, ils les auront bientôt surpassés. » (Mémoires sur Socrate, liv. III, chap. v.)
  72. « Vous sçavez bien le désir que j’ay de donner ordre au fait de la justice et de la police du royaume, et pour ce faire il est besoin d’avoir la manière et les coutumes des autres pays. » (Lettre du 5 août 1479, de Louis XI au baron du Bouchage.)
  73. Je conseillais, il y a dix ans (Réforme sociale, t. III, p.23), de donner aux jeunes auditeurs sortant du conseil d’État la mission d’étudier sur place et de décrire méthodiquement les diverses constitutions sociales de l’Europe. Si ce conseil avait été suivi, nous jouirions de plusieurs avantages qui nous font défaut en ce moment : au milieu de l’agitation qui se reproduit en faveur d’un nouveau système de gouvernement, nous aurions des guides plus sûrs que la passion des opposants ou l’égoïsme des satisfaits ; nous aurions un corps de jeunes hommes animés d’énergiques convictions, et préparés à restaurer le règne du bien ; enfin, nous ne verrions pas ces mêmes hommes, rejetés dans la vie privée, s’égarer en fondant le succès d’une nouvelle carrière sur la propagation de principes qui ne sont pas suffisamment justifiés par l’expérience.
  74. La Réforme sociale, t. Ier, p. 38 et note.
  75. Ibidem, t. Ier, p. 34 et note ; t. Ier, p. 53 et note.
  76. La Réforme sociale, t. Ier, p. 15.
  77. Ibidem, t. Ier, p. 16.
  78. La Réforme sociale, chap. VII : le Gouvernement, t. III, p.1 à 513.
  79. La Réforme sociale, t. II, p. 161 et 454.
  80. J’ai observé personnellement, en 1837, en 1844 et en 1853, le nord-ouest de la steppe d’Asie, ainsi que le vaste appendice de cette région qui s’étend en Europe entre l’Oural et la mer Noire, par le pays des Bachkirs, des Kalmouks, des Cosaques du Don et des Tartares nogais. J’ai obtenu de mon ami M. Vlangaly, ministre plénipotentiaire de la Russie en Chine, de précieux détails observés par lui-même, sur les pasteurs de la steppe centrale, nommés par les Russes de l’Altaï Dvoedantzi, parce qu’ils paient deux tributs (à la Russie et à la Chine). Enfin l’ouvrage de M. l’abbé Huc offre l’exposé de faits observés chez les pasteurs de l’Est et du Midi. L’étude approfondie de la grande steppe d’Asie est celle qui importerait le plus aujourd’hui au progrès de la science sociale et de l’histoire naturelle. — Le lecteur pourra consulter, sur la constitution physique des steppes, la Description des terrains carbonifères du Donetz, par M. F. Le Play, 1 vol. in-8°, Paris, 1842 ; sur les mœurs des nomades, Voyage dans la Tartarie, par M. l’abbé Huc, 2 vol. in-8°, Paris, 1853.
  81. C’est au sein de l’une des races sorties de la steppe asiatique que le judaïsme et le christianisme ont été révélés. C’est également parmi ces races que se sont développés les divers systèmes religieux de l’ancien monde. Tous les voyageurs qui ont vécu dans cette région ont aperçu la connexion intime de la religion et de la vie pastorale.

    « Ces bons Mongols ont l’âme essentiellement religieuse ; la vie future les occupe sans cesse, les choses d’ici-bas ne sont rien à leurs yeux ; aussi vivent-ils dans ce monde comme n’y vivant pas. Ils ne cultivent pas la terre, ils ne bâtissent pas de maisons ; ils se regardent partout comme des étrangers qui ne font que passer ; et ce vif sentiment, dont ils sont profondément pénétrés, se traduit toujours par de longs voyages. » (L’abbé Huc, Voyage en Tartarie, t. Ier, p. 48.) — Pendant la croisade de saint Louis, la bonne renommée des pasteurs de l’Asie centrale parvint jusqu’aux Français. (Joinville, Histoire de saint Louis, XCIII.)

  82. « Cette armoire tient aussi lieu d’autel à une petite idole de Bouddha. Neuf vases en cuivre, de la grosseur et de la forme de nos petits verres à liqueur, sont symétriquement alignés devant Bouddha… quelques livres thibétains, enveloppés de soie jaune, complètent l’ornement de la petite pagode. Les membres de la famille dont la tête est rasée, et qui gardent le célibat, ont seuls le privilége de toucher ces livres de prières. » (L’abbé Huc, t. Ier, p. 61.)
  83. Cependant le culte domestique est complété par les pèlerinages. Les nomades de l’Ouest se rendent à la Mecque ; ceux du centre et de l’Est, aux monastères du Thibet ou du pays des Khalkhas.
  84. L’Église catholique, depuis sa fondation, rend hommage à l’admirable organisation de la famille chez les patriarches nomades. Toutes les formules de mariage s’y réfèrent. Dans la plus simple de ces formules, le prêtre qui maria les deux fiancés dit : « Que le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob vous unisse, et qu’il étende sur vous sa bénédiction. » (Voir l’ouvrage de dom Martène ayant pour titre : De antiquis Ecclesiœ Ritibus.)
  85. Biscaye, Alava et Guipuzcoa.
  86. Uri, Schwitz, Unterwald (le haut), Unterwald (le bas), Zug, Appenzell (Rhodes intérieures).
  87. Genèse, x,1 et 5.
  88. Sous les deux régimes de la famille stable (§ 6), chaque chef de famille, avant de diriger la communauté, a été lui-même longtemps dirigé par son père. Cet apprentissage de la vie, qui conserve la Coutume chez les peuples prospères, est une des origines de la liberté et de l’ordre public.
  89. Chez les protestants presbytériens, ce conseil intervient dans la direction du spirituel ; chez les catholiques romains, il est surtout chargé de l’administration du temporel. En Angleterre, où la paroisse appartient au gouvernement local, le conseil paroissial est chargé en outre, par la Coutume, de certains services civils (la Réforme sociale, t. III, p. 64) : il se nomme Vestry (la sacristie), mot qui rappelle sa principale fonction.
  90. « Les maux sociaux de notre temps font paraître plus que jamais nécessaire que tous les fidèles, s’unissant avec leurs pasteurs, participent à la vie de l’Église et déploient toute la plénitude de l’action chrétienne. Lorsque, dans une situation analogue, l’ancienne Église vainquit jadis le monde païen, le lien qui unissait la communauté était si étroit, si ferme, que dans l’élection de l’évêque on écoutait la voix du peuple. Le rétablissement de cette institution dépendra d’une entente amiable entre l’Église et l’État. Mais, dès à présent, une participation plus générale des laïques à la vie chrétienne et sociale de la paroisse nous semble très-désirable. » (Adresse à l’évêque de Trèves, déjà citée, § 41, n. 8.)
  91. La Réforme sociale, t. II, p. 351 à 360.
  92. Le congrès de la presse provinciale, tenu à Lyon du 8 au 11 septembre 1869, vient de montrer comment la France, désolée par l’antagonisme social, la bureaucratie et l’excès de la centralisation, pourra réorganiser pacifiquement la vie privée. Chaque délégué, réagissant autant que possible contre l’esprit de parti, s’est attaché loyalement à représenter l’opinion dominante des Autorités sociales qui forment la plus saine partie de sa clientèle. Le congrès a pu ainsi formuler plusieurs déclarations qui se compléteront dans un nouveau rapprochement des partis politiques, mais qui, dès à présent, recevront de nombreuses adhésions. Selon la pente habituelle de l’esprit français, ces déclarations réclament surtout le changement du mécanisme de la constitution (§ 61, n. 2) ; mais elles commencent à signaler également l’opportunité des changements à introduire dans les sentiments et les idées. Ainsi, par exemple, le congrès indique la nécessité de rendre à l’individu, à la famille, à l’école et aux associations privées, les attributions indûment usurpées par l’État. Il a compris que la réforme de la vie privée sera le point de départ des réformes de la vie publique.
  93. Ce mot, comme tous ceux qui sont employés dans les §§ 67 à 70, pour exprimer une circonscription ou une fonction, est pris avec l’acception spéciale indiquée dans le texte, et non avec le sens général ou particulier que lui donne notre langue usuelle. Ainsi, par exemple, il s’agit moins ici de la circonscription ainsi nommée en France, que de l’ordre de choses exprimé en Angleterre et aux États-Unis par le mot county. Une observation analogue s’applique, dans ces mêmes paragraphes, aux mots magistrat, commune, etc.
  94. La Réforme sociale, t. II, p. 71.
  95. Tel est, par exemple, le cas en Angleterre. (La Réforme sociale, t. III, p. 89.)
  96. Le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande, grâce au concours du jury et de ses magistrats locaux résidents, peut se contenter de 300 juges de profession. Avec ce personnel très-bien rétribué et relativement économique, nos voisins assurent aux moindres localités une sécurité que nous sommes loin d’obtenir en France, avec nos 9,400 juges, si peu rétribués et cependant si onéreux pour le budget.
  97. La Réforme sociale, t. II, p. 263 à 370.
  98. Les routes d’intérêt local sont construites et entretenues par les paroisses ; les ponts seuls sont à la charge du département. Les routes d’intérêt général sont adjugées, avec un droit de péage, à des entrepreneurs. Certains départements se concertent aujourd’hui avec les unions de paroisses pour multiplier les routes à parcours gratuit. (La Réforme sociale, t. III, p. 68 et 113.)
  99. Selon la Coutume d’Angleterre, les communes urbaines, qui ont dans la province une situation aussi indépendante que celle du département rural, sont comprises dans un cercle idéal tracé autour d’un point central défini par la loi, avec un rayon de 11 kilomètres. La surface de ce cercle est de 37,000 hectares. Les lois relatives aux intérêts locaux des populations agglomérées à côté de la cité de Londres se réfèrent habituellement à des cercles ayant pour centre l’église Saint-Paul.
  100. Voir, par exemple, l’excellente organisation des communes urbaines désignées en Angleterre sous le nom de Boroughs. (La Réforme sociale, t. III, p. 125 à 135.)
  101. La Réforme sociale, t. III, p. 135 à 145.
  102. Exemple, les anciens législateurs de la Grèce et de l’Italie.
  103. Les Gaulois, après leurs expéditions en Grèce et en Italie (§ 13).
  104. Aujourd’hui encore, dans plusieurs districts méridionaux de l’Espagne et de l’Italie, personne n’oserait créer une habitation en dehors des villages.
  105. La plupart des villages de la Lorraine ont été fondés sous cette influence. Il en a été de même pour beaucoup de bourgades des townships de la Nouvelle-Angleterre, créées par des colons qui redoutaient les attaques des Indiens.
  106. Les Ouvriers européens, p. 229, 241. — La Réforme sociale, t. II, p. 65.
  107. Les notabilités les plus sinistres de la Terreur, et celles qui ont le plus contribué à nous transmettre, en les aggravant, les mauvaises pratiques de tyrannie et de centralisation de l’ancien régime en décadence (§ 17), provenaient en général des villes et des régions à domaines morcelés. Pour mieux étudier cette triste organisation, j’ai acquis en Champagne une propriété dans le pays natal du conventionnel Danton. (Voir quelques traits de ce régime agricole dans les Ouvriers européens, p. 241.) La vraie pâture y repousse toute amélioration de la culture, et le christianisme y est oublié à ce point que le prêtre chargé de la direction spirituelle de quatre anciennes paroisses, n’exerce en fait qu’une sinécure. La réforme sociale de ces vastes plaines exigerait deux séries de mesures : restaurer, à l’aide de la loi morale, les vraies notions de la famille et de la propriété ; donner aux majorités, selon le mécanisme de certaines lois allemandes, la liberté de se soustraire à ce régime et de reconstituer des domaines agglomérés (46). Voir la Réforme sociale, t. II, p. 60 et 84.
  108. Les sentiments qui se manifestent sous nos yeux indiquent que la révolution, en adoptant cette mesure, n’a point atteint le but qui en fut le prétexte : elle n’a point resserré le lien national. Le gouvernement anglais a suivi, à l’égard de l’Écosse, le système opposé : malgré les insurrections de 1715 et de 1745, il a toujours respecté l’autonomie réservée par l’acte d’union de 1707 (la Réforme sociale, t. III, p. 156) ; et aujourd’hui, dans les questions internationales, l’Écosse est devenue plus britannique que l’Angleterre elle-même.
  109. Ces usurpations urbaines, conséquences d’un faux système, ont déjà conduit nos
  110. « Monsieur le Président du Conseil d’État, notre système de centralisation, malgré ses avantages, a eu le grave inconvénient d’amener un excès de réglementation. Nous avons déjà cherché, vous le savez, à y remédier ; néanmoins il reste encore beaucoup à faire. Autrefois, le contrôle incessant de « l’administration sur une foule de choses avait peut-être sa raison d’être, mais aujourd’hui ce n’est qu’une entrave. Comment comprendre, en effet, que telle affaire communale, par exemple, d’une importance secondaire et ne soulevant d’ailleurs aucune objection, exige une instruction de deux années au moins, grâce à l’intervention obligée de onze autorités différentes ? Dans certains cas, les entreprises industrielles éprouvent tout autant de retard. Plus je songe à cette situation, et plus je suis convaincu de l’urgence d’une réforme. Mais… » (Lettre de Napoléon iii, du 24 juin 1863.)
  111. Dans le cours de ses travaux agricoles, mon fils Albert Le Play a fait une étude journalière des maux qui résultent, en Limousin, du maraudage et du braconnage. Il en a donné un précis dans le journal la France, du 1er février 1869. Les journaux du Limousin ont reproduit ce travail et en ont constaté l’exactitude.
  112. La spécialité de législation, qui est une garantie nécessaire des libertés locales, résulte à la fois du respect des coutumes, de l’action de la jurisprudence et même de la diversité des lois écrites. Le parlement du Royaume-Uni rend souvent des lois spéciales à l’Angleterre, à l’Écosse ou à l’Irlande ; et il accuse ainsi davantage les autonomies réservées par les actes d’union de ces dernières provinces. La diversité des législations est encore plus marquée dans les huit provinces actuelles de la Prusse ; En respectant depuis 1815, sur la rive gauche du Rhin, le Code Napoléon, la Prusse a fait preuve d’un sens politique que la France n’a point montré en imposant récemment ce même Code à la Savoie et au comté de Nice, malgré le vœu des populations (H). Le passé et le présent enseignent que le système prussien est aussi favorable aux unions et même aux annexions que le système d’uniformité forcée de la révolution française leur est hostile. La monarchie française s’est constituée, en fait, sous le régime des autonomies provinciales que la Prusse a conservé, et que l’Autriche s’applique tardivement à reconstruire. La révolution, en brisant ce régime par la violence, au mépris des droits réservés par les actes d’union, a commis un acte à la fois inintelligent et injuste.
  113. Ce nombre est déterminé par la condition de suffire au service des cours d’assises. En Angleterre, chaque cour a 5 juges, y compris le président. Les 15 juges des trois cours suffisent pour rendre la justice aux 52 comtés anglais, qui offrent à peu près la même population qu’un pareil nombre de départements français. (La Réforme sociale, t. III, p. 89.)
  114. Un neuvième corps, celui de la garde royale, a une organisation spéciale et se recrute dans toutes les provinces. Ce corps donne lieu à des dépenses relativement élevées ; mais l’organisation provinciale des huit autres corps est si économique que l’armée de 1866, qui comptait un effectif de 200 000 hommes en temps de paix et put être alors portée à 600 000 hommes, ne coûtait annuellement que 145 millions de francs. Au début de mes excursions en Prusse, j’ai été fort étonné d’apprendre, par la lecture des poteaux indicateurs placés méthodiquement sur les moindres chemins, que les divisions provinciales (communes, cercles, régences), sont en correspondance complète avec les compagnies, les bataillons et les régiments de la landwehr.
  115. Ce sont les Universités qui ont jusqu’ici rassemblé les principaux éléments des musées historiques dont le plan est indiqué (§10, n. 7 à 9).
  116. Au moyen âge, cet apostolat scientifique et littéraire était singulièrement favorisé par l’unité du langage. Vers le milieu du XIIIe siècle, Albert le Grand, le maître de saint Thomas d’Aquin, professa successivement à Paris, à Pesth en Hongrie et à Cologne. Partout il était suivi par un groupe de disciples et d’auxiliaires dévoués.
  117. C’est sous cette influence que prospérèrent simultanément : en Angleterre, Cambridge et Oxford ; dans la basse Écosse, Édimbourg et Glasgow ; dans la haute Écosse, Saint-Andrews et Aberdeen ; dans le Languedoc, Toulouse et Montpellier ; en Saxe, Leipzig, Halle et Wittemberg, etc.
  118. En France, la concurrence opposée à nos 23 universités vint surtout des franciscains, des dominicains et des jésuites. Jusqu’à la révolution, la nécessité de ce régime fut hautement appréciée. Le cardinal de Richelieu l’a signalée dans les termes suivants : « Puisque la foiblesse de notre condition humaine requiert un contre-poids en toutes choses, il est plus raisonnable que les universitez et les jésuites enseignent à l’envi, afin que l’émulation aiguise leur vertu. » (Testament politique, I, II, 41.)
  119. C’est surtout pour le personnel de l’Université qu’il faut reproduire la remarque déjà faite pour les magistrats, les fonctionnaires et les officiers ministériels (§ 54). La réforme ne devrait pas nuire aux situations acquises : elle les améliorerait pour la plupart ; elle y retiendrait par conséquent les célébrités qui, chez nous, abandonnent la science pour les fonctions mieux rétribuées de l’administration ou de la politique. La science est mieux dotée par le testament (§ 46) sous le régime de liberté que par le budget sous le monopole de l’État. Dans la petite ville de Boston (États-Unis), les établissements de haut enseignement ont reçu récemment, dans un laps de temps de 15 années, une somme de 10, 200, 000 fr. (La Réforme sociale, t. II, p. 246.)
  120. La Réforme sociale, t. II, p. 95.
  121. Le Royaume-Uni, 3 provinces ; la Prusse avant 1866, 8 ; l’Autriche, 18 ; l’Espagne, 13. La France ancienne, à l’époque de la Révolution, comprenait 32 provinces.
  122. Par exemple, la Russie et les États-Unis.
  123. Les Pays-Bas, la Belgique, la Bavière, le Danemark, le Portugal.
  124. La Toscane, le grand-duché de Bade, la Servie.
  125. Les anciennes villes hanséatiques, la république de Saint-Marin.
  126. La république d’Andorre.
  127. La Toscane, les Pays-Bas, la Belgique et le Portugal.
  128. Notamment dans les trois provinces basques et les six petits cantons catholiques de la Suisse (§ 65).
  129. Cependant la Russie a conservé la prospérité sous ce régime, grâce à son admirable race de paysans et à la prédominance de la vie rurale ou pastorale. (La Réforme sociale, t. Ier, p. 118.)
  130. La Réforme sociale, t. III, p. 465.
  131. La république d’Andorre, relevant de la France et de l’Espagne ; les pasteurs nomades voisins de l’Altaï, relevant de la Russie et de la Chine.
  132. La Réforme sociale, t. III, p. 15.
  133. L’Angleterre figure, sous ce rapport, parmi les grandes nations modèles. Cette supériorité se reconnaît à un trait fort apparent : c’est la nation qui, depuis un siècle, a le mieux assuré le respect de Dieu et la paix publique, malgré les redoutables influences émanant de la puissance et de la richesse. Je prie le lecteur qui n’est point familier avec les détails de la constitution britannique, de consulter la description que j’en ai donnée (la Réforme sociale, t. III, p. 27 à 256). Je l’invite également à rapprocher de cette constitution d’un peuple riche et puissant celle de neuf petites nations, les trois provinces basques et les six petits cantons catholiques de la Suisse (§ 65). Grâce à la frugalité, ces États modèles conservent depuis nombre de siècles la foi et la paix. Malgré leur faiblesse numérique, ils ont défendu avec succès leur, indépendance contre les agressions injustes des grands États voisins.
  134. Lorsqu’il y a une religion d’État, les dignitaires ecclésiastiques font partie du sénat. Dans le Royaume-Uni, sur 457 membres, la chambre des pairs comprend 30 évêques de l’Église anglicane.
  135. Je me suis souvent assuré que tel est le principe des
  136. L’impuissance de la loi écrite à créer une constitution stable est parfaitement connue de tous les peuples qui restent prospères sous l’empire de la coutume. Cette vérité n’a été rappelée chez nous, depuis la révolution, que par un petit nombre d’Autorités sociales ou d’écrivains éminents (§ 61, n. 2). Elle reste généralement inconnue de ceux qui dirigent l’opinion publique. Pour opérer une réforme, on réclame, en général, le vote d’une loi de contrainte ou la création d’un nouveau ministère : dans cette voie, l’esprit d’innovation, n’étant pas contenu par la coutume, s’abandonne sans aucun frein aux écarts les plus dangereux. Beaucoup d’écrivains se gardent de ces exagérations ; mais ils égarent les esprits en mesurant chaque année la prospérité de l’État au nombre de lois que le Parlement a votées.
  137. En Angleterre, le ministre dirigeant s’appelle toujours le premier lord de la trésorerie. En France, sous l’ancien régime, la situation analogue a été parfois occupée par le contrôleur général des finances.
  138. En Angleterre, un de ces fonctionnaires, le comptroller general, reçoit une dotation de 50,000 fr., et il ne peut être révoqué que sur la demande expresse des deux chambres du Parlement. (La Réforme sociale, t. III, p. 203.)
  139. En Angleterre et en Écosse, en Biscaye, en Norwége, etc. (§ 2, n.1 et 2).
  140. En Angleterre, les soldats ne sont tenus d’obéir aux officiers que si le parlement a voté à l’avance la loi dite Mutiny-act. (La Réforme sociale, t. III, p. 214.)
  141. Ces soldats forment l’armée dite Indelta.
  142. En Russie, les colonies militaires des steppes du Midi.
  143. En Russie, les Cosaques du Don et de la ligne du Kouban.
  144. En Prusse, la landwehr du premier ban. L’efficacité et l’économie de ce régime résultent de ce que l’organisation de l’armée est essentiellement locale et provinciale. Chaque province a son armée complète, qui comprend l’armée permanente et sa réserve, c’est-à-dire les deux bans de la landwehr et la landsturm.
  145. C’est ainsi qu’on a créé de nos jours en se fondant sur l’analogie des langues, la dangereuse et injuste doctrine dite des nationalités. À ce nouveau point de vue, les petites nations, constituées depuis des siècles avec des langages italiens, allemands ou slaves, devraient perdre leur autonomie au profit du plus ambitieux de leurs voisins. À ce même point de vue, la Suisse, l’une des plus respectables nationalités de l’Europe, devrait disparaître et compléter, en se morcelant, les trois groupes du français, de l’allemand et de l’italien.
  146. Plusieurs communions religieuses pensent que la loi divine condamne formellement la profession de soldat et l’institution des armées permanentes. Parmi les chrétiens, la société des Amis (la Réforme sociale, t. Ier, p. 131) professe cette doctrine depuis le commencement du XVIIe siècle ; et elle a réussi, par l’énergie de ses convictions, à faire respecter ses scrupules, en ce qui touche le 2e et le 5e commandement, par les gouvernements de la race anglo-saxonne. Ainsi on lit dans la déclaration de l’État de Delaware (États-Unis) : « Article 10… Tout homme qui se fait un scrupule de conscience de porter des armes ne peut, dans aucun cas, y être contraint s’il paie un équivalent. » Les Amis appliquent à ce point de vue l’esprit de charité : ils mettent les membres pauvres de la société en mesure de concilier le scrupule religieux et le devoir civil. Pour eux, ce besoin de l’âme n’est pas moins impérieux que les besoins du corps. Ce respect des convictions religieuses chez la race la plus soumise aux vrais principes de l’égalité serait antipathique au scepticisme et à l’absolutisme inculqués aux Français par l’ancien régime en décadence et par la révolution. Cette comparaison est bien propre à signaler aux hommes réfléchis l’infériorité qu’imprime à notre race l’exagération de l’esprit d’égalité (§ 59), sous un régime où l’on se préoccupe peu de l’ordre moral.
  147. M. David Urquhart est l’homme qui, de notre temps, signale avec le plus de dévouement et d’autorité les maux que déchaîne sur l’Europe l’oubli du droit des gens. Je ne saurais trop recommander la lecture des écrits publiés à ce sujet sous sa direction. Ceux de mes concitoyens qui ne sont point familiers avec la langue anglaise prendront une idée de ses travaux en consultant : les articles français d’un recueil périodique publié à Londres, le Diplomatic Review ; Appel d’un protestant au Pape pour le rétablissement du droit public des nations ; une brochure in-8o ; Paris, chez Douniol, 1869.
  148. Cette situation implique le même besoin qui fit naître la monarchie féodale et qui l’illustra en France au XIIIe siècle. Le passage suivant peint admirablement la cause de l’ascendant extraordinaire de saint Louis. « Au sujet de ces étrangers que le roi avait réconciliés, aucuns de son conseil lui disaient qu’il ne faisait pas bien de ne pas les laisser guerroyer ; car s’il les laissait bien s’appauvrir, ils ne lui courraient pas sus aussitôt que s’ils étaient bien riches. Et à cela le roi répondait et disait qu’ils ne parlaient pas bien : car si les princes voisins voyaient que je les laissasse guerroyer, ils se pourraient aviser entre eux et dire : C’est par méchanceté que le roi nous laisse guerroyer. Alors il en adviendrait qu’à cause de la haine qu’ils auraient contre moi, ils me viendraient courir sus, et j’y pourrais bien perdre, sans compter que j’y gagnerais la haine de Dieu qui dit : Bénis soient tous les pacifiques. D’où il advint ainsi que les Bourguignons et les Lorrains, qu’il avait pacifié, l’aimaient et lui obéissaient tant que je les vis venir plaider pardevant le roi. » (Joinville, Histoire de saint Louis, CXXXVIII.) Les Français me semblent être encore aujourd’hui le peuple le plus enclin à comprendre cette généreuse doctrine (§ 18) ; mais les passions propagées par Louis XIV et la Terreur permettront-elles à nos souverains d’en prendre l’initiative ? M. D. Urquhart, quoique protestant, vient d’émettre l’espoir que cette haute mission de paix pourrait être remplie par le Pape et le concile de Rome (n. 36) : plaise à Dieu que les préoccupations actuelles des catholiques romains se concilient avec l’accomplissement de ce devoir envers l’humanité !
  149. La Réforme sociale, t. Ier, p. 317.
  150. Telle était la pratique qui fonda l’ascendant moral de saint Louis. « Après cette guerre, que le roi apaisa, survint une autre grande guerre entre le comte Thibaut de Bar et le comte Henri de Luxembourg. Pour apaiser cette guerre, le roi envoya Mgr Pierre, le chambellan, l’homme du monde qu’il croyait le plus ; et ce fut aux dépens (aux frais) du roi ; et le roi fit tant qu’ils furent réconciliés. » (Joinville, Histoire de saint Louis, CXXXVII. Henri IV, d’après les Mémoires de Bassompierre, employa aussi utilement la même méthode dans ses négociations avec les petits États allemands. La supériorité de l’ancienne méthode est singulièrement démontrée par les désordres du temps actuel. En présence d’une guerre imminente, un diplomate habile, choisi par un souverain ami de la paix, simplifierait toujours les questions. Dans toutes les circonstances, la diplomatie bureaucratique est portée, par son instinct, à les compliquer.
  151. Les Ouvriers européens, Tableau des diverses organisations sociales, p. 16-17.
  152. En France, les rares familles qui conservent la fécondité n’envoient point les émigrants aux colonies françaises : les Alsaciens émigrent aux États-Unis ; les Basques du Béarn, dans le bassin de la Plata.
  153. La Réforme sociale, t. 1er, p. 59.
  154. Voir le précis (§16).
  155. Cette corruption se révèle par la propagation de certaines habitudes que l’opinion eût sévèrement condamnées en 1836, à l’époque où je commençai mes études en Angleterre : la création des divertissements publics ayant un caractère scandaleux ; l’adoption du scepticisme par la jeunesse riche ; les attaques contre la religion faites au nom des sciences de raisonnement et d’observation. Dans l’ouvrage cité ci-dessus (§ 39, n. 4), plusieurs Anglais sont désignés parmi les chefs du scepticisme scientifique.
  156. Cette Confédération, dont le nom français officiel est le Canada (traduction de la loi du 23 mars 1867), est déjà aussi peuplée que l’était à son début l’Union américaine.
  157. Cette immixtion ne s’exerce d’ailleurs qu’en conseil privé, et elle a seulement pour objet : la nomination du gouverneur général et des membres à vie du sénat ; le droit de grâce et le veto pour les institutions qui, telles que l’esclavage, par exemple, seraient en contradiction formelle avec les principes fondamentaux de la monarchie.
  158. Ontario, Québec, Nouvelle-Écosse, Nouveau-Brunswick. La loi du 23 mars 1867 règle les conditions d’adjonction de cinq nouveaux territoires : Terre-Neuve, Île du Prince-Édouard, Colombie britannique, Terre de Rupert, Territoire du Nord-Ouest.
  159. La fondation de Montréal et la colonisation de son île ont été une admirable manifestation de l’esprit chrétien qui animait la France à la grande époque de Louis XIII (§ 16). L’œuvre fut commencée en 1640 par l’abbé Olier et M. de la Dauversière, avec le concours de la société de Notre-Dame de Montréal, dont le programme était : « travailler purement pour la gloire de Dieu et le salut des sauvages. » Elle fut continuée, à partir de 1663, par la compagnie du séminaire de Saint-Sulpice (fondée à Paris par l’abbé Olier). Cette même compagnie possède encore dans l’île des propriétés. Le gouvernement anglais les a attribuées en compensation des anciens droits seigneuriaux qui ont été, depuis 1763, abolis dans toute la monarchie britannique, moyennant des équivalents équitables. On ne saurait trop constater qu’une corporation de Paris a conservé, sous la domination anglaise, des propriétés qui auraient été confisquées par la révolution si le Canada eût conservé sa nationalité. (Voir la Vie de M. Olier ; Paris, 1841, 2 vol. in-8o. — Histoire de la Colonie française au Canada ; Villemarie de Montréal,1865, 3 vol. in-4o.)
  160. Les indigènes américains qui ont atteint, de nos jours, le plus haut degré de moralité sont sans contredit les races évangélisées, dans le bassin du Saint-Laurent, par le clergé franco-canadien. On peut aisément les observer, près des rives de ce fleuve, quand ils viennent périodiquement y remplir le devoir pascal. Les Anglo-Saxons ont toujours exclu les sauvages indigènes des territoires qu’ils ont colonisés. Les Français, à l’époque où ils créaient des colonies prospères, donnaient sous ce rapport des exemples qu’on ne retrouve guère chez les peuples qui excellent aujourd’hui dans l’art de coloniser. Mais le partage forcé, en détruisant dans la race française cette aptitude, a fait un tort irréparable à l’humanité (§§ 23 et 46).
  161. Écrit pendant les élections qui ont eu lieu en 1869 pour la nomination des députés au corps législatif. Cette remarque s’applique également aux luttes qu’engendre, à la fin de la même année, au moment où je mets sous presse, le nouveau régime établi par le sénatus-consulte du 6-8 septembre 1869.
  162. Les hommes n’exercent guère utilement l’autorité centrale quand ils n’y ont point été préparés par les grandes fonctions de la vie privée ou du gouvernement local. Ceux qui tombent du pouvoir conçoivent contre leurs rivaux de profondes rancunes ; car ils passent sans transition de la toute-puissance au néant. Sous ce rapport, la destruction des hiérarchies naturelles et la tendance croissante vers le nivellement des conditions ont toujours introduit l’agitation et le désordre dans nos essais du régime représentatif.
  163. Depuis que ces lignes ont été écrites, il s’est produit dans le parlement et dans la presse (§ 67, n. 5) de vives sympathies en faveur des libertés locales. Ce mouvement d’opinion sera plus fécond que ceux qui se sont déjà manifestés à quatre reprises (§8, n.13), s’il se rattache à des solutions justifiées par l’expérience, et s’il reste dans les bornes de la légalité et de la modération.
  164. Cette marche semblera lente à quelques-uns ; mais l’esprit va vite, en France, quand il n’est point entravé par la contrainte ou égaré par la licence. La distinction de l’Église et de l’État, dont je signalais l’urgence en 1864 (R), s’écartait alors beaucoup de la pensée des gouvernants. Et cependant, à la fin de 1869, l’Empereur confiait l’organisation du gouvernement à un homme d’État qui fait de cette même réforme, au système financier près, un point de départ de sa politique. (M. Émile Ollivier, Le 19 Janvier, 8e édit., p. 408.)