L’Orient (Gautier)/Égypte. — V. La place de l’Esbekieh

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Fasquelle (2p. 191-209).

V

LA PLACE DE L’ESBEKIEH

Au bout de quelques minutes, la voiture s’arrêta devant le perron de l’hôtel Sheppeard, espèce de terrasse recouverte d’une verandah et garnie de chaises et de canapés de l’usine Tronchon, pour la commodité des voyageurs désirant prendre le frais. Le maître, ou plutôt le directeur de l’hôtel, M. Gross, nous accueillit avec empressement, et nous fit donner une belle chambre, très-haute de plafond, meublée de deux lits enveloppés de moustiquaires et dont la fenêtre donnait sur la place de l’Esbekieh.

Nous ne nous attendions pas à trouver devant nous le tableau de Marilhat, sans cadre et seulement grandi par les proportions de la réalité. Les récits des touristes revenus d’Égypte depuis peu nous avaient appris que la place de l’Esbekieh ne présentait plus le même aspect qu’autrefois, alors que les eaux du Nil en faisaient un lac au temps des crues et qu’elle conservait encore son pur cachet arabe.

On en a fait un grand square à l’européenne, divisé par de larges voies en compartiments réguliers, bordées de légères palissades de roseaux ou de nervures de palmiers, qu’on espère vendre pour y bâtir des maisons à peu près comme dans le parc Monceaux, tout en réservant une partie du terrain pour la promenade ; mais il n’y a heureusement jusqu’à ce jour nulle apparence de bâtisse, et, sans vouloir de mal à cette spéculation, il serait à désirer pour l’agrément du Caire que les choses restassent dans le même état.

Des arbres énormes, — mimosas et sycomores, — parmi lesquels nous reconnûmes sans peine ceux qui avaient posé pour Marilhat, agrandis encore par le temps écoulé, garnissent le milieu de la place avec leurs dômes de feuillage, d’un vert si intense qu’il paraît presque noir. Sur la gauche s’élevait, comme dans le tableau, une rangée de maisons où l’on distinguait, parmi quelques bâtisses neuves, d’anciennes habitations arabes plus ou moins modernisées ; un grand nombre de moucharabiehs avaient disparu ; il en restait cependant assez pour conserver à ce côté de la place le caractère oriental. Nous devons avouer que sur une des premières maisons de la file, peinte de ce bleu qu’en France on appelle bleu-perruquier, se lisaient en grandes lettres ces mots : Maison de l’ancienne cave populaire.

Au-dessus des arbres, de l’autre côté de la place, dépassant la ligne des toits, on apercevait quatre ou cinq minarets élevant leurs tourelles, aux assises alternativement blanches et rouges, sur un ciel d’un azur léger qui ne ressemblait nullement, nous devons en convenir, au ciel d’indigo de Marilhat ; mais nous étions au mois d’octobre, et en été le ciel d’Égypte peut avoir des teintes plus chargées de cobalt et d’outremer.

Sur la droite, les escarpements du Mokattam, teintés d’un gris rosâtre, montraient leurs flancs décharnés et dépourvus de toute apparence de végétation.

Les arbres du square nous masquaient les constructions nouvelles, les théâtres du Cirque, de l’Opéra-Italien et de la Comédie-Française, et de cette façon notre rêve n’était pas trop dérangé.

Notre état de blessé demandait quelques ménagements et deux ou trois jours de repos absolu : ce n’était pas trop. Pour peu qu’on ait le sentiment du voyage, on se fera aisément une idée du désir que nous avions de nous lancer à travers ce dédale de rues pittoresques, où fourmillait une foule bigarrée ; mais il ne fallait pas y songer pour le moment. Nous pensâmes que le Caire viendrait à nous si nous ne pouvions aller à lui, plus complaisant que la montagne envers le prophète : et, en effet, le Caire eut cette politesse.

Pendant que nos compagnons, plus heureux, se répandaient par la ville, nous nous installâmes dans la verandah, armé de notre lorgnon et de notre jumelle. C’était le meilleur poste d’observation qu’on pût choisir, et, même sans regarder sur la place, le toit de la marquise abritait bien des types curieux. Il y avait là des drogmans, la plupart Grecs ou cophtes, coiffés du fez, en petite veste soutachée et en larges pantalons ; des cawas, richement costumés à l’orientale, le sabre courbe sur la cuisse et le kandjar à la ceinture, tenant à la main une canne à pommeau d’argent ; des domestiques indigènes en turban blanc et en robe bleue ou rose ; des petits nègres, les jambes et les bras nus, vêtus de courtes tuniques rayées de couleurs vives ; des marchands offrant des couffiehs, des gandouras et des étoffes d’Orient fabriquées à Lyon ; des photographes faisant voir des vues d’Égypte et du Caire, ou des reproductions de types nationaux ; sans compter les voyageurs eux-mêmes qui, venus de toutes les parties du monde, méritaient bien un peu d’attention.

En face de l’hôtel, sur l’autre côté de la chaussée, se tenaient sous l’ombre des mimosas les calèches mises à la disposition des invités par l’hospitalité grandiose du khédive ; un inspecteur borgne, un bout de turban roulé autour de la tête et revêtu d’un long cafetan bleu, les faisait avancer et transmettait aux cochers les ordres des voyageurs. Là aussi stationnait le bataillon des âniers, avec leurs bêtes à longues oreilles. On dit qu’on ne compte pas moins de quatre-vingt mille ânes au Caire. Nous écrivons ânes et non pas âmes ; il ne faut pas équivoquer là-dessus comme le médecin Roudibilis dans Rabelais ; les âmes sont beaucoup plus nombreuses, la ville ayant trois cent mille habitants. Mais ce chiffre de baudets ne paraît pas exagéré. Il y en a sur toutes les places, à tous les coins des hôtels, autour de toutes les mosquées, et, dans les endroits les plus déserts, il sort subitement de derrière un pan de mur un ânier et son bourriquet pour se mettre à votre disposition.

Ces ânes sont fort gentils, très-vifs et d’humeur gaie. Ils n’ont pas cette mine piteuse et cet air de résignation mélancolique des ânes de nos pays, mal nourris, roués de coups et méprisés. On sent qu’ils s’estiment autant que les autres bêtes et ne sont pas en butte toute la journée à des sarcasmes ineptes. Ils savent peut-être par tradition qu’Homère a comparé Ajax à un âne, similitude qui n’est ridicule qu’en Occident, et ils se souviennent aussi qu’un de leurs ancêtres a porté Myriam, la vierge mère d’Issa, sous le sycomore de Matarieh. Leur pelage varie du brun-noir au blanc, en passant par toutes les variétés de fauve et de gris ; quelques-uns ont des étoiles et des balzanes blanches. Les plus jolis sont rasés avec une coquetterie ingénieuse, de façon à leur dessiner, autour des jarrets et des jambes, des ramages qui leur donnent l’air d’avoir des bas à jour : on leur peint même, lorsque leur robe est blanche, le bout de la queue et la crinière avec du henné. Ces recherches, vous le comprenez, ne s’appliquent qu’aux bêtes de race, aux sommités de la gent asinique, et non au vulgum pecus.

Le harnais consiste en une têtière ornée de tresses, de fanfreluches de soie ou de laine, parfois de grains de corail ou de plaquettes en cuivre, et en une selle de maroquin, ordinairement rouge, très-renflée au pommeau pour prévenir les chutes et n’ayant pas de troussequin : cette selle pose sur un panneau de tapis ou d’étoffe rayée, et se maintient par une large courroie qui passe diagonalement sous la queue de l’animal, en façon de croupière. Une sangle fixe le panneau, et deux étriers assez courts ballottent sur les flancs de la bête. Ce harnachement est plus ou moins riche, selon la fortune de l’ânier et la qualité des gens qu’il conduit ; mais nous ne parlons ici que des ânes de louage. Personne au Caire ne rougit d’employer cette monture : les vieillards, les hommes faits, les dignitaires et les bourgeois. Les femmes y chevauchent à califourchon, mode d’équitation qui ne compromet en rien leur pudeur, vu l’abondance de plis de leurs larges caleçons qui leur recouvrent presque entièrement les pieds ; elles ont souvent devant elle, posé sur l’arçon, un petit enfant demi-nu, qu’elles maintiennent en équilibre d’une main, tandis que de l’autre elles secouent la bride sur le col de l’animal. Ce sont en général des femmes aisées qui se permettent ce luxe, car les pauvres femmes fellahs n’ont d’autre moyen de locomotion que leurs petits pieds, auxquels la poussière met des brodequins gris. Ces beautés, — on peut les supposer telles, puisqu’elles sont masquées plus hermétiquement que des femmes du monde au bal de l’Opéra, — portent par-dessus leurs vêtements un habbarah, espèce de sac en taffetas noir, sous lequel l’air s’engouffre, et qui se gonfle le plus disgracieusement du monde pour peu que le train de la monture s’accélère.

En Orient, un cavalier, qu’il soit à cheval ou sur un âne, suppose toujours deux ou trois piétons : l’un qui court devant, une baguette à la main pour écarter la foule, l’autre qui tient la bête par la bride, le troisième qui la tient par la queue ou tout au moins lui pose la main sur la croupe ; il y en a quelquefois un quatrième qui voltige sur le côté pour émoustiller l’animal avec une houssine. À chaque minute, la Patrouille turque de De Camps, ce tableau étrange qui fit tant d’effet à l’exposition de 1831, passait devant nous, emporté dans un tourbillon de poussière, et nous faisait sourire ; mais personne ne paraissait sentir le comique de cette situation ; un gros homme vêtu de blanc, le ventre sanglé d’une large ceinture, juché sur un petit âne et suivi à pied de trois ou quatre pauvres diables, hâves et basanés, à mine famélique, qui, par excès de zèle et dans l’espoir d’un bacchich, semblaient porter la monture et le cavalier.

On nous pardonnera ces détails, un peu longs, sur les ânes et leurs conducteurs ; mais ils tiennent une si grande place dans la vie au Caire, qu’il faut bien leur donner l’importance qu’ils ont réellement.

Pendant que nous regardions défiler ce panorama, un jeune garçon de douze à quatorze ans s’approcha du perron de l’hôtel. Son costume consistait en une calotte de feutre et une espèce de tunique déguenillée à manches larges, qu’il repoussait vers son épaule avec un geste qui ne manquait pas de grâce. Il avait l’air intelligent et fin plus que son âge ne le comportait, et ses mouvements avaient cette aisance et cette précision des gens habitués à travailler en public. À son côté pendait une sorte de gibecière en cuir. Un petit camarade, plus jeune que lui, menait en laisse deux singes de l’espèce cynocéphale. Les singes, sur l’ordre de leur maître, se mirent à tourner en rond comme dans un manège, à marcher sur les mains de devant, à faire la culbute et le saut périlleux en avant et en arrière, à contrefaire le mort, à passer une baguette derrière leur col en y appuyant leurs deux pattes, position que les Arabes prennent quelquefois en se servant de leurs longs fusils pour bâton, et autres exercices simiesques obtenus non sans quelques rébellions et grincements de dents. Jusque-là rien de particulier : les saltimbanques et les dresseurs d’animaux de nos pays apprennent à leurs bêtes des tours plus difficiles.

La seconde partie de la représentation fut plus intéressante : le jeune garçon, à ses talents d’escamoteur et de montreur de singes, joignait celui de charmeur de serpents. C’était un psylle, de ceux-là qui prétendent se jouer des reptiles les plus venimeux, avoir la puissance de les faire sortir de leurs trous au son de la flûte de derviche, et de s’en faire obéir au moindre signe. Ce sont eux qu’on fait venir dans les maisons où l’on croit qu’il y a un serpent caché ; ils ne manquent jamais de le trouver, et les sceptiques prétendent même que, s’il n’y en a pas, ils en apportent, pour que leur science ne puisse jamais paraître en défaut. Mais tous les fellahs croient fermement à la puissance d’incantation des psylles, et bien des personnages d’un ordre plus élevé partagent cette foi, établie depuis la plus haute antiquité en Égypte.

Ce jeune garçon tira de son sac de cuir une vipère de l’espèce najah, dont, sans doute, les crochets avaient été enlevés ; il la tenait délicatement par les deux doigts derrière la tête, et la jeta d’un mouvement brusque sur le trottoir. Le cercle de curieux qui enfermait l’opérateur s’élargit subitement, et les singes, devenus inquiets, s’éloignèrent autant que le leur permettait la longueur de la corde attachée à la ceinture de leurs reins. La bête resta un moment immobile et comme étourdie, puis, réchauffée peu à peu par les rayons du soleil et la température de la dalle sur laquelle se déroulaient ses anneaux inertes, elle commença à se mouvoir lentement, à s’étendre, à redresser la tête et à regarder autour d’elle d’un air irrité, faisant vibrer sa langue fourchue entre ses lèvres plates, puis son cou se gonfla, et deux poches volumineuses se dilatèrent près de la tête. Elle se lova et rappela tout à fait, par son attitude et le renflement de ses bajoues, l’uræus sacré qui figure si souvent sur les corniches des temples, les parois des pylônes et le pschent des dieux et des pharaons. Cela fait un assez singulier effet de voir vivant et s’agitant devant soi un reptile qu’on avait été tenté de prendre jusque-là pour un symbole hiéroglyphique. Les anciens sculpteurs égyptiens avaient admirablement saisi le caractère de l’animal, et leurs représentations d’uræus pourraient servir de modèle aux gravures d’un livre d’histoire naturelle.

Le psylle, quand il vit son sujet bien réveillé, le reprit par le col, lui appuya le pouce sur la tête, et la vipère najah se roidit comme ces serpents que le froid a durcis et qui se briseraient comme verre plutôt que de plier ; mais le jeune garçon lui souffla et lui cracha dans la gueule, et le serpent reprit son élasticité onduleuse.

Il enroula la vipère à ses bras, à son col, la fit glisser dans sa poitrine et ressortir par sa manche, exercices qui n’ont rien de dangereux si la bête, comme cela est plus que probable, est privée de ses crochets, mais qui ne nous en inspiraient pas moins une terreur involontaire.

Le serpent en lui-même n’est pas laid, les écailles qui le recouvrent sont imbriquées d’une façon symétrique et les couleurs dont elles sont nuancées sont souvent pures et brillantes. Si la beauté vient de la ligne courbe, comme le prétend Hogarth, rien ne serait plus gracieux que le reptile, dont la démarche est une suite d’ondulations et de sinuosités harmonieuses. Sa tête triangulaire, animée d’yeux vifs, n’a rien de hideux en soi.

D’où vient qu’à l’aspect du serpent le frisson prend souvent aux plus braves, et que tel qui affronterait un lion, fuirait peut-être au sifflement d’une vipère ? Le vert, le bleu et le jaune métallique, qui vernissent ce corps tortueux et flexible rappellent, comme pour inspirer la méfiance, les couleurs des poisons. La force du serpent, cet animal fragile dont le plus léger coup de baguette briserait l’épine dorsale, réside en effet dans le poison, l’arme du traître et du lâche qui, lui aussi, se glisse en rampant dans l’ombre vers sa victime. Ce n’est qu’une piqûre d’épingle : à peine une goutte de sang, une tache bleuâtre à la peau, et vous êtes mort. L’antique malédiction pèse toujours sur le serpent, dont la femme doit écraser la tête, d’après la promesse de l’Écriture. Tous les animaux ressentent cette horreur. Comme nous l’avons dit, les singes, dès le commencement de la séance, étaient entrés dans une singulière agitation à laquelle avait succédé un abattement bien contraire à la pétulance habituelle de ces animaux. Ils nous rappelaient la prostration touchante et comique des singes de l’Hippodrome lorsque, dans la coulisse, on les revêtait de leurs habits pour être lancés sur la courbe du centrifugal railway. C’était le même désespoir. Les singes du Caire connaissaient sans doute le sort qui les attendait et l’exercice qui allait suivre.

En effet, leur maître secoua leur torpeur en agitant la corde retenue à leurs reins, les rapprocha de lui par deux ou trois brusques saccades, et, prenant son serpent par la queue, le balança sur leurs têtes ; alors les pauvres singes, affolés de terreur, se mirent à tourner en rond, glapissant d’une façon lamentable, faisant des culbutes extravagantes, levant au ciel leurs petites mains noires comme pour protester contre la tyrannie de l’homme, s’arrachant le poil de la tête et se coupant presque le ventre pour briser leur chaîne.

Cependant l’uræus irrité gonflait formidablement sa gorge, ondulait avec fureur, et ressemblait, dans la main du psylle, au fouet de l’Euménide antique ; les pauvres singes, innocents Orestes, auraient pu s’écrier s’ils avaient connu Racine :

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ?

L’exercice se termina par un galop infernal : le psylle trépignait, la vipère stridait et faisait des zigzags pareils à ceux de l’éclair, et les pauvres singes, fous d’épouvante et d’horreur, se livraient à une ronde insensée, ne pouvant fuir que circulairement. Ils grinçaient, sautaient, gesticulaient avec tous les signes du désespoir. Enfin, le maître, fatigué sans doute, lâcha le serpent, qui regagna de lui-même le sac jeté à terre, son repaire habituel, et les singes, à peine remis « d’une alarme si chaude », les yeux battus, le museau pâli, recommencèrent à se gratter l’oreille, à brocher des babines, à montrer les dents et à retirer de leurs bajoues quelque noyau de datte pour le croquer.

Les sensations, si vives chez les singes, sont passagères et promptement oubliées ; les cynocéphales ne paraissaient plus songer à la vipère najah.

Dans tous les pays du monde, les exercices de bateleurs se terminent par la collecte, et le psylle fit le tour de l’assistance en criant : Bacchich ! bacchich ! Grâce à la présence des Européens, la recette fut abondante, et il remporta plus de pièces blanches qu’il n’empochait habituellement de sous.

L’approche du soir ramenait les voyageurs vers l’hôtel, et les calèches les déposaient devant le perron avec un joyeux tumulte. Les conversations s’établissaient, chacun racontait ce qu’il avait vu d’étrange et de pittoresque, lorsqu’un bruit singulier, inexplicable, toujours grossissant, se fit entendre et domina le bruit des entretiens ; cela ressemblait au glas d’une cloche, au roulement d’un tambour, au tintamarre de ferrailles sur un chariot. Le son s’enflait, diminuait, éclatait de nouveau avec un fracas horrible. On eut dit les abois d’une gueule de bronze, les hululations d’un chien infernal hurlant après le disque livide d’Hécate.

C’était tout simplement un gong chinois qu’un fellah, domestique de l’hôtel, frappait avec un tampon pour rappeler aux invités du khédive et aux voyageurs que le dîner était servi.