L’Orient (Gautier)/Égypte. — VI. Ce qu’on voit de l’hôtel Sheppeard

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Fasquelle (2p. 209-228).

VI

CE QU’ON VOIT DE L’HÔTEL SHEPPEARD

Quelque bien achalandé que soit l’hôtel Sheppeard, nous doutons qu’il ait jamais vu s’asseoir autour des tables de son immense salle à manger un pareil nombre de convives.

Le dîner fut très-gai et largement arrosé de vins de Bordeaux, de Champagne et du Rhin, sans compter les bières anglaises des meilleures marques. Le service était fait par une nuée de domestiques polyglottes en habit noir, cravate blanche et gants blancs, correctement frisés, et qui n’auraient pas été déplacés à l’hôtel du Louvre. La chère ressemblait à celle des grands établissements de ce genre, et rien ne nous avertissait que l’on était au Caire. Ceux qui avaient espéré mander de la « couleur locale » durent se résigner à une excellente cuisine française légèrement anglaisée, comme cela est naturel dans une maison dont la clientèle ordinaire est presque toute britannique. Aucun mets arabe ne fut apporté par un esclave au teint basané, en turban blanc et en robe rose. Pas même une de ces fameuses tartes au poivre, si appétissantes dans les Mille et une Nuits ; mais nous ne le regrettâmes pas trop, la couleur locale étant en mainte occasion plus agréable aux yeux qu’au palais.

Les voyageurs étaient groupés à table selon leurs affinités électives ou professionnelles : il y avait le coin des peintres, le coin des savants, le coin des gens de lettres et des reporters, le coin des gens du monde et des amateurs ; mais cela sans délimitation rigoureuse. On se faisait des visites d’un clan à un autre, et au café, que les uns prirent à la turque et les autres à l’européenne, la conversation et le cigare confondirent tous les rangs et tous les pays ; on vit des docteurs allemands parler d’esthétique à des artistes français, et de graves mathématiciens écouter en souriant les racontars des journalistes.

Il y avait peu de femmes parmi les convives, et elles s’étaient retirées, à l’anglaise, vers la fin du dîner, pour laisser aux hommes la liberté de boire, de fumer et de causer les coudes sur la nappe. Bientôt la salle se dépeupla, et les invités du khédive se répandirent dans les rues du Caire ou firent un tour de promenade sur la place de l’Esbekieh.

Nous reprîmes notre poste sous la vérandah.

La nuit ressemblait plutôt à un jour bleu, dont le soleil aurait été la lune, qu’à ce qu’on entend par nuit dans les pays occidentaux.

L’astre cher à l’Islam versait sa lumière sur les masses noires des mimosas, qu’éclairaient en dessous des files de candélabres alimentés par le gaz, sablait les chemins d’une poussière d’argent, et découpait avec une netteté parfaite les ombres des voitures, des piétons et des ânes, trottant encore plus vite par la fraîcheur.

Des sons d’instruments, cornets à pistons, violons et guitares, des portements de voix, des fusées de roulades plus perceptibles que dans le jour, au milieu du silence relatif de la nuit, nous arrivaient des cafés chantants qui avoisinent la maison de la Cave populaire, avec les bouffées intermittentes de la brise. Sans doute nous eussions mieux aimé une musique arabe, aux tonalités bizarres et caractéristiques, accompagnée parle rhythme sourd des tarboukas, et lançant de temps à autre un de ces cris aigus, semblables aux ole des chansons espagnoles ; mais il faut bien se résigner à ces petits désappointements. Malgré les regrets des poëtes et des artistes, la civilisation impose ses modes, ses formes, ses usages, et ce que nous appellerions volontiers sa barbarie mécanique aux barbaries pittoresques, et le café chantant est un progrès sur les improvisateurs et les musiciens arabes ; c’est l’opinion des philistins, mais ce n’est pas la nôtre. Après tout, ces vagues lambeaux de musique n’étaient pas désagréables, car, ainsi que le dit Lorenzo à Jessica dans le Marchand de Venise, « le calme, le silence et la nuit conviennent aux accents de la suave harmonie. »

Pendant que nous faisions ces réflexions, la soirée s’avançait, les promeneurs devenaient plus rares, les invités du khédive rentraient seuls ou par groupes, et nous sentions l’atmosphère humide nous envelopper comme une draperie mouillée. Cette fraîcheur nocturne, lorsqu’on s’y expose dans l’immobilité, cause souvent des ophthalmies, bien vite dangereuses, et le mot de Henri Rivière que nous avons déjà cité : « L’œil se vide sans douleur, » nous revint en mémoire. Nous remontâmes donc à notre chambre, et nous nous installâmes, pour achever la nuit, dans un de ces fauteuils de bois, imités des fauteuils en bambou de la Chine, qui s’étendent sous les pieds et forment une chaise longue, car l’appareil de notre fracture aurait pu être dérangé par la position horizontale qu’exige le lit et les mouvements involontaires du sommeil. Les heures noires furent bientôt envolées, et un rayon de jour bleuâtre, se glissant à travers les carreaux, éteignit la lueur rouge de la bougie, que nous avions laissée brûler, selon notre habitude.

Notre première idée fut de courir à la fenêtre, et nous fûmes tout surpris de voir que cette citation de Shakespeare : « Le matin grisâtre descendait la colline les pieds dans la rosée, » s’appliquait beaucoup mieux à l’aube du Caire que la phrase classique d’Homère : « L’aurore aux doigts de rose ouvrait les portes de l’Orient. »

Rien ne ressemblait plus à un ciel de Normandie que ce ciel d’Égypte vu à cette heure. De larges bandes de nuages gris s’étendaient au-dessus de la place, et une brume, semblable à des flots de fumée chassés par le vent, rampait sur l’horizon. Sans l’attestation formelle des minarets et des palmiers, on aurait eu de la peine à se croire en Afrique.

Sur ce fond de ciel automnal, planaient, en décrivant de grands cercles, des éperviers, des milans et des gypaëtes poussant des piaulements aigus ; passaient en rabattant leur essor près de terre, par crainte des oiseaux de proie, des essaims de pigeons, et volaient des corneilles grises d’une espèce particulière ; tandis que, sous les arbres et dans les allées, sautillaient en pépiant des moineaux pareils à ceux d’Europe.

Les villes d’Orient s’éveillent de bon matin, et l’activité, qui s’assoupit vers le milieu du jour, commence dès l’aurore pour profiter de la fraîcheur.

Les femmes fellahs passaient dans cette longue robe bleue, leur unique vêtement, qui joue autour de leurs formes sveltes comme une draperie antique. Cette robe est fendue sur la poitrine, et laisse entrevoir, lorsque la fellah est jeune ou n’a pas eu d’enfants, des contours d’une pureté sculpturale qui rappellent la gorge aiguë des sphinx.

La pudeur musulmane ne s’inquiète pas autant du corps que la pudeur européenne ; elle se réserve pour le visage, et ne s’alarme pas beaucoup de ces légères trahisons de la draperie, que corrige, de temps à autre, une main négligente.

Le reste du costume consiste en un voile de même couleur, enveloppant la tête et retombant sur les épaules.

Pour cacher leurs traits, surtout lorsque passe un infidèle aux regards curieux, les fellahs ramènent un pan de ce voile sur le bas de leur figure et le retiennent avec leurs dents ; mais à cette heure matinale, lorsqu’il y a encore peu d’Européens dans les rues, elles ne prennent pas beaucoup de précautions. Les fellahs cophtes, qui sont chrétiennes, ne se voilent même pas du tout, et nous pouvions contempler à notre aise, du haut de notre observatoire, ces têtes aux longs yeux, aux pommettes légèrement saillantes, aux joues rondes, à la bouche épanouie par un sourire indéfinissable, au menton rayé de quelques légers tatouages bleuâtres, où persiste le type égyptien primitif, et qui ressemblent à s’y méprendre aux têtes de femmes sculptées qui ferment les vases canopes. Rien de plus élégant que les attaches de leur col et le galbe de leur poitrine, projetée en avant par l’habitude qu’elles ont de tenir des fardeaux en équilibre sur leurs têtes.

Toutes ces fellahs, jeunes ou vieilles, vierges ou matrones, grasses ou maigres, portaient quelque chose : celle-ci tenait avec une grâce antique, sur la paume de sa main renversée, un vase allongé en façon de buire, et cette pose découvrait jusqu’au coude, où s’amassaient les plis de l’étoffe bleue, un bras fin et rond, couleur de bronze clair, cerclé au poignet de quelques bracelets d’argent ou de cuivre : celle-là portait, semblable à une canéphore du Parthénon, une jarre de terre ou de cuivre jaune placée sur la tête, en travers lorsqu’elle était vide, et debout si elle était remplie d’eau. Parfois elle l’étayait de la main, et son bras, mis à nu jusqu’à l’épaule par ce mouvement, s’agrafait à l’urne comme une anse du dessin le plus pur.

D’autres avaient un enfant à califourchon sur l’épaule, en traînaient un second par la main, et souvent en portaient un troisième dans le ventre, ce qui ne les empêchait pas d’être aussi chargées d’un paquet sur le crâne.

Quelques-unes, plus scrupuleuses, ne se contentent pas du milayeh — c’est ainsi qu’on appelle la grande écharpe bleue qui sert de voile, et dont les bouts retombent en arrière jusqu’aux pieds : — elles s’appliquent sur la figure, en ne laissant à découvert que les yeux agrandis et accentués par le k’hol, une pièce de treillis carrée, composée de petites tresses de soie noire entre-croisées et réunies au moyen de plaquettes d’argent, que soutient un bout de roseau entouré de fils d’or et s’appuyant sur le nez. Cela ressemble à la barbe de satin d’un masque. Nous en vîmes, ce matin-là, passer plusieurs qui appartenaient à une classe plus aisée des fellahs.

À mesure que l’heure avançait, défilaient devant nous des personnages annonçant par leurs vêtements une meilleure position sociale. Dans tous les pays du monde, les pauvres sont plus matineux que les riches, et ce sont eux, au Caire comme à Paris, qui apparaissent les premiers dans la rue.

Aux fellahs succédaient par intervalle des femmes, ou, comme dirait M. Joseph Prudhomme en son style fleuri, des « dames », enveloppées du disgracieux habbarah en taffetas noir et masquées d’un morceau d’étoffe blanche se prolongeant sur la poitrine comme une étole. Suivies d’une négresse vêtue de blanc, elles marchaient presque toujours deux à deux, épouses sans doute ou concubines du même maître. Parfois, comme lorsqu’on veut faire descendre le sang des mains, elles relevaient et secouaient leurs bras chargés de cercles d’or et d’argent. Ce mouvement repoussait les bords de la mante, dont l’écartement permettait de voir leurs pantalons de satin jaune, larges comme des jupes, et l’étroite brassière de velours soutaché rapprochant les globes de la gorge sous une transparente chemisette de gaze. La plupart de ces « dames » jouissaient de cet embonpoint si cher aux Orientaux, et ressemblaient à des pleines lunes. L’opulence de leurs charmes formait un piquant contraste avec la svelte maigreur des jeunes filles fellahs.

Les porteurs d’eau chargés au Caire de l’arrosement public se promenaient d’un pas lent et régulier, ayant sur les reins des outres en peau de bouc rappelant celles que pourfendit le bon chevalier de la Manche, mais qui, tailladées par son invincible estoc, n’eussent pas répandu de vin. Une des pattes de la bête, garnie d’un ajutage de bois, servait de robinet et dispersait en fine pluie l’eau du Nil sur la poussière de la route.

Des employés en costume du Nizam, redingote noire boutonnant droit, fez amarante écimé en képi et orné d’une longue houppe de soie noire, se dirigeaient à cheval vers leurs ministères respectifs, précédés et suivis de leurs domestiques, et montrant cet air ennuyé qu’ont dans tous les pays du monde les employés se rendant à leur bureau et les enfants allant à l’école.

Plus pressés sans doute d’arriver, des officiers dont la soubreveste rouge, taillée sur un modèle européen, gardait encore par la fantaisie et la richesse des ornements des traces du vieux goût oriental, passaient au galop sur des chevaux de sang magnifiquement harnachés. Au coin de leur housse de velours incarnat se recourbait le croissant avec une, deux ou trois étoiles, selon le grade du cavalier.

Poussant en arabe un cri guttural dont la traduction familière est : « Gare à tes pattes ! » apparaissaient, le courbach à la main, deux de ces saïs ou coureurs qui précèdent les voitures de maître pour leur ouvrir un passage dans la foule obstruant les rues étroites de la ville. On ne saurait rien imaginer de plus élégant et de plus gracieux que ces jeunes pages de quinze ou seize ans, choisis parmi les types caractéristiques des races d’hommes dont le Caire offre la réunion. Le costume des saïs est charmant : il se compose d’un gilet de velours richement brodé d’or ou de galons de soie dessinant des arabesques, d’une large ceinture bien serrée sur une taille de guêpe, de caleçons blancs comme ceux des zeibecks, d’une petite calotte posée sur le haut de la tête, et d’une chemise de gaze dont les longues manches, fendues jusqu’à l’épaule, flottent en arrière soutenues par le vent et semblent mettre des ailes d’ange au dos de ces rapides coureurs. Ils ont les jambes et les pieds nus, et portent quelquefois au-dessus de la cheville une mince ligature, sans doute pour éviter les crampes. Les Basques dératés, qui sautaient, en s’appuyant sur leur grande canne à pommeau d’argent, devant les carrosses du dix-septième et du dix-huitième siècle, n’auraient été que des tortues auprès de ces saïs si lestes, si bien découplés, aux larges poumons, aux jambes fines et nerveuses, qui devancent aisément les chevaux, à quelque allure que le cocher les mette, et souvent s’arrêtent pour les attendre. Derrière les saïs venait, à quelque distance, une calèche élégante de fabrique anglaise ou viennoise, avec un Arnaute en fustanelle pour cocher, contenant un haut fonctionnaire d’un embonpoint majestueux, ayant devant lui son secrétaire, grec ou arménien, à mine intelligente et maigre, comme il convient à un subalterne. Ou bien encore un coupé mystérieux, avec des roues relevées de filets d’or, accompagné de nègres à cheval, au buste court, aux longues jambes, aux joues parfaitement glabres, où l’on entrevoyait dans l’interstice du voile, ou bourko, des yeux de diamant noir, et à travers l’entre-bâillement de l’habbara, des éclairs d’or et de pierreries, des miroitements de soie jaune, rosée ou blanche. C’étaient les femmes de quelque harem de grand seigneur, pacha ou bey, allant faire des emplettes ou rendre visite à des amies : car le beau sexe est loin d’être prisonnier sous le régime de l’Islam, comme on se l’imagine en Occident.

Cette procession, on n’a pas besoin de le dire, était entremêlée d’Anglais, d’Italiens, de Français, d’Allemands, de Grecs et de ce qu’on appelle là-bas des Francs et des Levantins, habillés plus ou moins à l’européenne, en avance ou en retard sur la mode, et parfois semblant avoir emprunté leur garde-robe à Robert-Macaire et à Bertrand. Ces types, curieux peut-être à étudier dans un autre moment, ne nous intéressaient pas alors, et nous préférions examiner, à mesure qu’ils se présentaient devant nous, ces échantillons caractéristiques des races d’Afrique, dont Maxime Du Camp donne un croquis si vif et si exact, rehaussé de touches d’aquarelle, pour qu’au dessin se joigne la couleur, dans son beau livre intitulé le Nil : « Les Turcs, gênés dans de laides redingotes et d’étroits pantalons ; les fellahs, nus sous une simple blouse de cotonnade bleue ; les Bédouins de la Libye, enveloppés de couvertures grises, les pieds entourés de linges attachés avec des cordes ; les Abadiehs, portant pour tout vêtement de larges caleçons blancs, et dont les cheveux, graissés de suif, sont traversés par des aiguillons de porc-épic ; des Arnautes avec leurs fustanelles, leurs vestes rouges, leurs armes passées à la ceinture et leur longue moustache retroussée ; les Arabes du Sinaï couverts de haillons, et ne quittant jamais leur cartouchière ornée de verroteries ; des nègres du Sennaar, dont le visage, noir comme la nuit, a une régularité caucasienne ; des Mâghrebins, drapés de leurs burnous ; des Abyssins, coiffés du turban bleu ; des Nubiens, habillés d’une loque ; des habitants de l’Hedjaz, marchant gravement les pieds chaussés de sandales, la tête garantie par une coufieh jaune, les épaules couvertes d’une traînante robe rouge ; des Hatrabis, dont l’Europe ne se préoccupe pas, et sur qui repose peut-être aujourd’hui le sort religieux de l’Orient ; des juifs sordides et changeurs de monnaies, et quelquefois un Santon tout nu qui s’avance en récitant sa profession de foi. »

Ce jour-là, — notre conscience de voyageur nous oblige à l’avouer, — nous ne vîmes pas le Santon tout nu, mais nous ne perdîmes rien pour attendre.

Ce qui frappe l’étranger, ce qui le transporte le plus loin de sa ville et de sa banlieue, ce qui lui prouve que, malgré la civilisation envahissante, il est bien véritablement dans l’Orient rêvé, c’est le chameau, cet animal étrange, qui semble survivre aux créations disparues. Quand il s’avance vers nous avec son dos gibbeux, ses jambes déhanchées, dont les articulations sont marquées de callosités difformes, ses larges pieds faits pour s’épanouir dans le sable, ses flancs maigres, où floconnent quelques touffes de laine bourrue, son long col rappelant celui de l’autruche, sa tête à la lèvre pendante, aux narines coupées obliquement, dont le grand œil mélancolique, bordé de cils blanchâtres, exprime la douceur, la tristesse et la résignation, nous pensons involontairement à la jeunesse du monde, aux temps bibliques, aux patriarches, à Jacob et à ses tentes, aux puits où se rencontraient les jeunes hommes et les jeunes filles, à la vie primitive du désert, et nous sommes toujours surpris de le voir passer en frôlant des habits noirs, et balancer sa tête au-dessus des petits chapeaux à la mode de Paris, dont il est parfois tenté de brouter les fleurs.

Notre goût fut, ce matin-là, largement satisfait. Le défilé fut complet, depuis le mahari blanc, porteur de dépêches, conduit par un Arabe juché sur une haute selle, une jambe repliée sous lui et l’autre pendante, jusqu’au misérable chameau de charge, presque aplati entre de lourdes dalles de pierre attachées sur ses flancs avec des réseaux de cordelettes en fibres de palmier. Nous en vîmes de toutes les sortes : de bruns, de fauves, de café au lait, de vieux, de jeunes, de gras, de maigres, portant des bottes de cannes à sucre, des poutres, des planches, de la paille hachée, des balles de coton, des sacs de blé, des meubles, des coussins, des carcasses de divans, des cages, des ustensiles de cuisine, des gargoulettes, des vases en cuivre et tout ce qu’on peut charger sur un pauvre animal, même des petits enfants, dont les têtes rondes et joyeuses dépassaient les bords du panier dans lequel ils étaient suspendus.

Le chameau va naturellement l’amble, c’est-à-dire qu’il avance le pied de devant et le pied de derrière du même côté au lieu d’entre-croiser ses pas comme le cheval. Cette allure donne à sa démarche une solennité singulière, à laquelle ajoute encore le balancement rhythmé de son col. En apparence, la marche du chameau est lente, mais ses pas sont longs, et il fait en réalité beaucoup de chemin. Mais en voilà assez pour une fois sur le chameau ; il se peut que le lecteur ne partage pas notre sympathie à l’endroit de cet animal bossu et cagneux, et d’ailleurs nous aurons plus d’une occasion de revenir sur son compte.

Les chars attelés de bœufs du Soudan, à pelage argenté et à loupe noire, ou de buffles couleur d’ardoises, aux cornes renversées en arrière, nous intéressent aussi beaucoup par leur caractère et leur étrangeté. Dans son tableau de la Moisson en Égypte, qu’on croirait copié d’après les bas-reliefs d’un tombeau de la vingt-huitième dynastie, Gérôme a rendu admirablement la sauvage poésie et les formes sculpturales de ces animaux.

Mais depuis que nous regardons, le soleil, dissipant les brumes et les nuages, est déjà haut monté sur l’horizon, notre lorgnette est fatiguée, et si nos yeux ont eu leur pâture, notre estomac réclame aussi la sienne. Allons rejoindre nos compagnons à la table du déjeuner. Ils nous raconteront ce que nous n’avons pu voir.