L’Orient (Gautier)/Aïssaouas

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Fasquelle (2p. 383-387).

AÏSSAOUAS

Nous sommes allé l’autre soir au Théâtre-International, enclavé dans le jardin de l’Exposition universelle, pour voir ce qu’on appelle la Smala, c’est-à-dire une troupe de musiciens, de danseuses et d’aïssaouas venant d’Alger. Ces représentations exotiques nous plaisent beaucoup, bien que souvent elles semblent ridicules au public ; car, si le Français veut du nouveau, « n’en fût-il plus au monde », c’est à la condition que ce nouveau sera toujours la même chose. Le mot de Montesquieu : « Peut-on bien être Persan ? » est toujours vrai, et pourtant la facilité des voyages, le nombre des étrangers qui affluent à Paris, devraient commencer à faire comprendre que l’univers ne finit pas à la banlieue.

Quand la toile se lève, on aperçoit une sorte de décor oriental avec palmiers, bananiers, kiosques, portières rayées en travers, auquel nous eussions préféré une de ces cours ou patios arabes, avec leurs colonnettes de marbre, leurs arcades en cœur, et leurs deux étages de galeries semblables à des cloîtres dont les chambres d’habitation seraient les cellules, ayant pour plafond le ciel nocturne sur lequel se détachent comme de blancs spectres ou de pâles statues les femmes voilées debout au rebord des terrasses. C’est là qu’ont lieu les m’bitas, les conjurations de djinns et les séances d’aïssaouas. Les musiciens sont accroupis au fond de la cour. Les spectateurs se rangent sur les trois autres côtés. Les danseuses occupent le milieu du patio, et à terre sont posées, pour les éclairer, des veilleuses nageant dans l’huile, qui représentent à peu près la rampe de nos théâtres. Cette disposition est fort pittoresque, et l’on aurait dû la reproduire, puisqu’on voulait faire de la couleur locale. Tel qu’il est, le spectacle garde une assez haute saveur africaine et vaut la peine qu’on l’aille voir.

Le premier intermède de danse était accompagné de trois grosses caisses et de trois hautbois jouant en mode mineur une cantilène d’une mélancolie nostalgique, soutenue par un de ces rhythmes implacables qui finissent par s’emparer de vous et vous donner le vertige. On dirait une âme plaintive que la fatalité force à marcher d’un pas toujours égal vers une fin inconnue, mais qu’on pressent douloureuse. Bientôt une danseuse se leva de cet air accablé qu’ont les danseuses orientales, comme une morte qu’éveillerait une incantation magique, et par d’imperceptibles déplacements de pieds s’approcha de l’avant-scène ; une de ses compagnes se joignit à elle, et elles commencèrent, en s’animant peu à peu sous la pression de la mesure, ces torsions de hanches, ces ondulations de torse, ces balancements de bras agitant des mouchoirs de soie rayés d’or et cette pantomime langoureusement voluptueuse qui forment le fond de la danse des almées. Lever la jambe pour une pirouette ou un jeté-battu serait, aux yeux de ces danseuses, le comble de l’indécence. À la fin, toute la troupe se mit de la partie, et nous remarquâmes parmi les autres une danseuse d’une beauté farouche et barbare, vêtue de haïks blancs et coiffée d’une sorte de chachia cerclée de cordelettes. Ses sourcils noirs rejoints avec du surmeh à la racine du nez, sa bouche rouge comme un piment au milieu de sa face pâle, lui donnaient une physionomie à la fois terrible et charmante ; mais l’attraction principale de la soirée était la séance des aïssaouas ou disciples d’Aïssa, à qui leur maître a légué le singulier privilége de dévorer impunément tout ce qu’on leur présente.

Nous les avions vus autrefois dans un douair aux environs de Blidah, et ce sabbat nocturne nous a laissé des souvenirs encore tout frissonnants. Les aïssaouas de l’Exposition universelle, après s’être excités par la musique, la vapeur des parfums et ce balancement de bête fauve qui agite comme une crinière leur immense chevelure, ont mordu des feuilles de cactus, mâché des charbons ardents, léché des pelles rouges, avalé du verre pilé qu’on entendait craquer sous leurs mâchoires, se sont traversé la langue et les joues avec des lardoires, on fait sauter leurs yeux hors des paupières, ont marché sur le fil d’un yatagan en acier de Damas ; un d’eux, cerclé dans le nœud coulant d’une corde tirée par sept ou huit hommes, semblait coupé en deux ; ce qui ne les a pas empêchés, leurs exercices achevés, de venir nous saluer dans notre loge à la manière orientale et de recevoir leur bacchich. Des affreuses tortures auxquelles ils venaient de se soumettre, il ne restait aucune marque. Qu’un plus savant que nous explique le prodige, nous y renonçons pour notre part.


FIN.