L’Orient (Gautier)/Algérie

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Fasquelle (2p. 373-382).

ALGÉRIE

Ce n’est pas la peine de s’embarquer à Marseille, de traverser la Méditerranée, de débarquer à Stora et de faire vingt lieues dans les terres, sur une ancienne voie romaine, pour voir Constantine ; il s’agit tout bonnement d’aller passage Jouffroy, boulevard Montmartre ; c’est plus court, moins coûteux et tout aussi instructif.

Constantine est pour nous une vieille connaissance ; en 1845, nous y présentions une lettre de recommandation de Méry à M. Duclaux, chargé par le gouvernement d’exécuter le merveilleux plan que la mort l’a empêché de finir, et qui a été terminé avec un si fidèle bonheur par M. Abadie.

Un pareil guide était une bonne fortune pour un voyageur curieux comme nous, et nous usâmes avec toute l’indiscrétion possible de son inépuisable complaisance. Il connaissait la ville, non pas rue par rue, non pas maison par maison, mais pierre par pierre, pour l’avoir rebâtie tout entière en liége avec une exactitude à donner le vertige ; son travail ressemblait, pour la désespérante minutie, à ces prodigieuses besognes imposées par de méchantes fées, où il faut séparer grain à grain des boisseaux de millet et de chènevis brouillés ensemble. Il aurait pu vous dire : à tel endroit, il y a une tuile brisée, un chapiteau fruste, une plaque de crépi tombée. Constantine était pour lui comme Notre-Dame pour Quasimodo. Jamais assimilation ne fut plus complète.

Le soir, après avoir battu en tous sens les mille ruelles de la cité arabe, nous mangions le couscoussou, apprêté par les belles mains de son hôtesse kabyle, et Duclaux nous reconduisait à notre logement, que nous eussions été incapables de retrouver dans ce labyrinthe opaque, qui n’en était pas un pour lui.

Nous avons rapporté, pour souvenir de cette courte liaison formée vite et dénouée pour toujours, comme presque toutes les liaisons de voyage, une aquarelle représentant cette charmante femme dans son costume de fête : dalmatique mi-partie de damas vert et de damas rouge, grandes manches de gaze fendues et laissant voir un bras d’une correction parfaite ; large ceinture de velours ornée de plaques de métal et de boules de filigranes glissant sur la taille, et retenue par la rondeur des hanches comme un ceste antique. Ce costume oriental, où les modes du moyen âge semblaient conservées, et qui aurait pu figurer dans le cortège de la Juive, à l’Opéra, contrastait avec la coiffure d’une manière piquante. De dessous une bandelette chargée de broderie d’or, de paillettes et de clinquant de couleur, s’échappaient en spirales deux longues anglaises lustrées et brillantes comme celles qui accompagnent dans les keepsakes et les livres de beauté gravés à Londres, les têtes romanesques d’Evelina, de Rosalinde et d’Ellen ; — c’était un sacrifice au goût européen où la poésie, chose rare, n’avait rien à regretter.

Duclany, l’hôtesse kabyle, Constantine, le Rummel avec ses arches naturelles et sa cascade, commençaient à s’estomper au fond de notre cervelle, dans ce brouillard épais qui n’est pas encore l’oubli, mais où le rêve commence à combler les lacunes de la réalité, lorsque, l’autre jour, nous entrâmes inopinément au Casino des Arts : cinq ans et cinq cents lieues furent franchis en une seconde, et nous nous trouvâmes sur le plateau de Mansourah, ayant Constantine à nos pieds. L’illusion était complète.

Par hasard il faisait beau ; une lumière vive et crue tombant d’aplomb éclairait la Ronda africaine sur l’immense bloc de rocher qui lui sert de piédestal ; les toits de tuile désordonnés sur lesquels les cigognes font leur nid et laissent tomber les serpents qu’elles enlèvent, l’ancienne caserne des janissaires aux longues fenêtres ogivales, les vieilles citernes romaines, la mosquée dont la tour penche autant que celle de Pise, sans avoir sa célébrité, le minaret blanchi à la chaux, en dehors de la porte par laquelle entra l’armée française et que la toile d’Horace Vernet a rendu populaire, le palais à demi démantelé du bey se déroulaient sous les yeux avec une telle justesse de proportion et de couleur, que l’idée d’une ville en miniature disparaissait. — Regardée avec une lorgnette, cette Constantine de bouchon n’offre aucune différence avec la Constantine de pierre.

Duclaux n’avait fait que la ville ; M. Abadie a merveilleusement complété son œuvre en reproduisant les terrains, les rochers, le gouffre du Rummel, tout ce qui constitue la position et la singularité de cette ville étrange, perchée sur un roc comme un nid de vautour, et que l’on ne peut aborder que par un isthme étroit.

Le Rummel, espèce de rivière-torrent, tantôt presque à sec, tantôt gonflé outre mesure comme presque tous les cours d’eau d’Afrique, alimenté par les pluies d’équinoxe ou les fontes de neige, s’est chargé de fortifier la ville, et il y a réussi mieux que Vauban et Cohorn. Ses infiltrations ont creusé dans le rocher une coupure de huit cents pieds de profondeur au fond de laquelle il roule ses eaux troubles et impétueuses, tantôt à ciel ouvert, tantôt sous des arches qu’il a évidées et dont l’arc immense effraie l’œil par sa hauteur. Après avoir embrassé presque circulairement la ville de son inexpugnable fossé naturel, il change brusquement de niveau et se précipite dans la plaine par une cascade dont les nappes et les rejaillissements semblent avoir été copiés d’après une des plus sauvages fantaisies de Salvator Rosa, tant le site est âprement pittoresque et férocement inculte.

Un pont qui, par son apparence, rappelle plutôt l’aqueduc de Ségovie et le pont du Gard que ce qu’on entend habituellement par ce mot, plonge jusqu’au fond du gouffre par trois superpositions d’arches extrêmement allongées. Il a nom Elcantara, nom arabe gardé aussi par un des deux ponts de Tolède, sur le Tage. Les fondations en sont romaines, peut-être même carthaginoises ; un bas-relief représentant un éléphant qui paraît adorer une figure de femme voilée, et qu’on discerne avec une forte lorgnette, y est enclavé ; le haut, refait plus modernement, a dû l’être, si l’on en croit le goût et la construction, par des ingénieurs espagnols appelés au service du Bey.

Ainsi donc, excepté du côté attaqué par le général Damrémont, la ville est entourée par un abîme à pic ; elle couronne une énorme muraille de rochers rougeâtres où le pied de la chèvre la plus hardie ne trouverait pas à mordre ; il est aisé d’imaginer quels accidents pittoresques une pareille situation peut produire, soit qu’on regarde Constantine d’en bas, soit que du haut de ses murs on plonge dans le gouffre, où tournent perpétuellement des vautours et des cigognes, ou qu’on domine ce grand horizon de montagnes mordorées et pulvérulentes de lumière qui s’étend à perte de vue.

Les anfractuosités, les stries, les effritements, les fissures, les rugosités, les mille accidents de ces grandes masses, leurs colorations diverses, ont été rendus par M. Abadie avec une conscience et un talent merveilleux. Au moyen de morceaux de liége spongieux, il a imité le grain de la roche pénétrée par la pluie ; d’autres morceaux, crevassés et noircis, ont reproduit le ton rembruni des lézardes ; avec d’autres, plus sains et plus blonds, il a su attraper aussi bien que Decamps ou Marilhat, cet aspect de pain grillé que la pierre prend au soleil dans les pays chauds. Toute cette ardeur est rafraîchie, çà et là, par quelques touffes vert-glauque de cactus étalant leurs palettes sur deux poignées de terre végétale.

Aucun détail ne manque : — voici le rocher le long duquel sont descendues les femmes du Bey, et la porte basse de la fontaine thermale romaine, la rigole qui côtoie le Rummel et conduit l’eau au moulin, — rigole que nous avons suivie pour pénétrer jusqu’à la seconde voûte en passant par des chemins d’acrobate. Voilà la pierre sur laquelle nous nous sommes assis pour dessiner un point de vue, la maison où nous sommes allé voir la danse des djinns, peinte depuis par Adolphe Leleux qui visita Constantine, enflammé par nos récits ; les énormes fûts de colonnes romaines qui ne tiennent à rien et ne paraissent pas avoir fait jamais partie d’aucun édifice, échantillons grandioses d’un rêve avorté, enfin tout Constantine en quelques mètres carrés. Quelle que soit la remarque que vous ayez faite en parcourant cette ville bizarre, vous la retrouverez reproduite ici.

Ce plan est d’autant plus précieux, que Constantine comme Alger doit bientôt disparaître sous l’envahissement du goût français. À cette époque, elle était encore intacte, sauf un hideux hôpital militaire très-proprement et très-parfaitement bâti, que tout artiste voudrait voir au fond du Rummel, et qui, de ce côté, déshonore la silhouette orientale de la ville ; elle n’existera bientôt plus qu’à l’état de souvenir. Heureusement, le peintre ou l’archéologue la retrouveront tout entière dans le miraculeux travail de MM. Duclaux et Abadie.