L’Orient (Gautier)/En Chine. Souvenirs de l’Exposition universelle de Londres

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Fasquelle (1p. 229-250).

EN CHINE

SOUVENIRS DE L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE LONDRES

Pour aller en Chine, l’on s’embarque à Hereford Suspension-Bridge, à deux pas de Trafalgar-place, sur un de ces légers pyroscaphes, omnibus aquatiques qui descendent et remontent perpétuellement la Tamise, à moins qu’on ne préfère prendre ce singulier chemin de fer de Blackwall qui passe sur le toit des maisons et vous fait plonger rapidement dans une foule d’intérieurs, et l’on arrive au dock de Sainte-Catherine, au-dessous de la Tour de Londres, en moins de temps qu’il n’en faudrait à Paris pour une petite course en fiacre.

À travers la forêt de mâts et d’esparres, vous voyez flotter une bannière bizarre au-dessus d’une enceinte de planches.

Cette enceinte de planches est la muraille de la Chine. Un pas de plus, et tous êtes dans l’empire du Milieu, vous barbare, vous sauvage d’Occident, sans qu’un mandarin vous oppose de fin de non-recevoir, ou qu’un tigre de guerre rayé d’orange et de noir essaye de vous faire reculer en vous présentant un bouclier portant à son centre, comme une Méduse, une tête de monstre fantastique.

La Chine était trop loin, on vous l’a apportée. La Chine s’est conduite avec vous comme le prophète avec la montagne : voyant que vous n’iriez pas vers elle, miracle tout aussi grand, elle est venue vers vous ; vous êtes tout à la fois dans le dock de Sainte-Catherine et dans le port de Canton ou de Macao.

En effet, ce n’est pas une illusion, vous venez de faire un pas de trois mille lieues, un pas à user et à désespérer les bottes du petit Poucet.

Une jonque est amarrée à ce quai en granit de Portland, et vous voyez la réalité de rêves que vous avez faits à la vapeur du thé, en regardant les tasses bleues, les coffres de laque incrustés de nacre, les potiches, les paravents, les éventails et les albums sur moelle de roseau, où ce peuple singulier trace des portraits que l’Européen sceptique s’obstine à prendre pour des chimères.

Cette jonque, ne l’avons-nous pas vue déjà, esquissée en traits d’azur sur le fond d’une assiette ou la panse d’un vase, voguer vers un pays impossible et vrai cependant, au milieu d’une eau rayée d’or où plongent les cormorans pêcheurs ? La porcelaine et les papiers de tenture n’ont pas menti.

C’est une sensation étrange de voir flotter à travers les agrès noirs et blancs des navires européens, sous le ciel de Londres barbouillé de brouillard et de suie, ces étendards éclatants historiés de dragons, et qui se sont déroulés aux brises des Antipodes ; l’imagination a de la peine à s’y accoutumer.

La jonque a une forme qui rappelle celle des galères du seizième et du dix-septième siècle, dessinées par Della Bella dans ses eaux-fortes ; la poupe et la proue, extrêmement relevées, ressemblent aux gaillards d’avant et d’arrière des anciens vaisseaux, à ces châteaux à plusieurs étages que sous Louis XIV encore Puget décorait de cariatides gigantesques.

Ce mode de construction, qui offre plus de prise au vent, est sans doute moins rationnel que la forme rectiligne adoptée par les navigateurs modernes, mais il est plus gracieux. Cette courbe plaît à l’œil ; elle s’harmonise d’ailleurs très-bien avec les formes typiques du pays : toits retroussés, souliers relevés en pointe.

Des boucliers peints de couleurs vives et faits de roseaux nattés, appendus le long du bordage, donnent à cette jonque un faux air de trirème antique ; mais derrière leurs disques on ne voit pas se dresser la pointe d’airain de la lance d’un guerrier d’Homère. À quoi servent ces boucliers ? Sont-ils là comme défense ou comme ornement ? Ils forment une espèce de bastingage qui pourrait au besoin arrêter la flèche d’un pirate malais. En tout cas, ces boucliers ont beaucoup de caractère.

Nous voici sur le pont. Les mâts sont au nombre de trois, et garnis de voiles composées de lames de bois agrafées à peu près comme celles des jalousies, et qu’on relève lorsqu’on veut prendre un riz ; les cordes et les agrès, extrêmement solides, sont en bambou. L’ancre et le gouvernail, qu’un mécanisme spécial fait plonger très-profondément, sont en bois de fer.

Sur le pont, une charmante pagode de trois ou quatre pieds de hauteur, et très-mignonnement travaillée, forme l’habitacle de la boussole, que les Chinois ont connue bien des siècles avant nous.

La cabine du cook est significativement peinte de tableaux représentant des scènes culinaires et une foule de marmitons drolatiques occupés à la confection des mets.

L’intérieur de la jonque n’est pas divisé en ponts comme nos vaisseaux, mais en compartiments qui ne communiquent pas entre eux et sont séparés par des cloisons solides. On y descend par des écoutilles, et ils appartiennent à des maîtres différents qui y serrent leurs marchandises et leurs vivres.

À la poupe, qui porte sur son couronnement un gigantesque oiseau chimérique de la forme et de la couleur la plus extravagante, se trouve, dans un cabinet de laque, la chapelle de Bouddha ou de Fo, où trois magots dorés représentent la trinité chinoise. Des papiers de couleur et des allumettes aromatiques brûlaient devant les petites idoles au sourire narquois, et témoignaient de la part de l’équipage une piété non attiédie par le contact incrédule des barbares. Quant aux dieux, leur sourcil circonflexe, leur sourire équivoque et leur gros ventre leur donnaient un air sarcastique et peu révérencieux pour leurs adorateurs. La foi ne manquait pas au dévot, mais la conviction semblait manquer au fétiche. Peut-être les religions finiront-elles par l’incrédulité des dieux.

Nous étions en train d’examiner ce sanctuaire portatif, miniature des idoles colossales que nous avions vues autrefois à la collection d’Hyde-Park’s-Corner, lorsqu’un tintamarre des plus singuliers vint nous faire tressaillir.

Les vibrations prolongées d’un gong, mêlées aux sons stridents d’une espèce de flûte et aux roulements précipités d’un tambour, causaient ce tapage, qui n’était autre chose qu’un concert. De temps en temps une voix jeune, nasillarde et plaintive chantait avec ce gloussement oriental, si bizarre pour nous, des syllabes aux intonations inconnues, mais que leur rhythme sensible annonçait être des vers.

Nous quittâmes aussitôt l’auvent recouvert en écailles d’huîtres transparentes, d’où nous regardions la chapelle de Bouddha, et nous descendîmes à l’étage inférieur de la cabine, transformé en chambre de musique, par un escalier à rampe de bambou, et nous nous trouvâmes en face des instruments et des exécutants, aussi curieux pour nous les uns que les autres.

Certes, un objet qui vient d’un pays aussi hermétiquement fermé que la Chine, costume, vase, bronze, offre toujours un vif intérêt ; car un peuple, quelque mystérieux qu’il soit, trahit toujours son secret dans son travail ou dans son art : mais qu’est-ce que cela, lorsqu’on voit l’indigène lui-même, un être humain d’une race séparée depuis des milliers d’années du reste de la création, race à la fois enfantine et décrépite, civilisée quand tout le monde était barbare, barbare quand tout le monde est civilisé ; stationnaire au milieu des siècles qui s’écoulent et des empires qui disparaissent ; aussi nombreuse à elle seule que toutes les nations qui peuplent le globe, et pourtant ignorée comme si elle n’existait pas ?

Rien ne nous intéresse comme de voir un individu authentique d’une race humaine que l’on rencontre rarement en Europe. Sous cette peau bronzée, cet angle facial d’une ouverture différente, ce crâne bossue de protubérances qui ne sont pas les nôtres, nous cherchons à deviner en quoi l’âme de ce frère inconnu, adorant d’autres dieux, exprimant d’autres idées avec une autre langue, ayant des croyances et des préjugés spéciaux, peut ressembler à notre âme ; nous cherchons avidement à deviner, au fond de ces yeux où le soleil d’un hémisphère opposé a laissé sa lumière, la pensée dans laquelle nous pourrions communier et sympathiser.

Ils étaient là quatre, tous jeunes gens, avec des teints fauves, des tempes rasées, colorées de nuances bleuâtres, des yeux retroussés légèrement aux angles externes, un regard oblique et doux, une physionomie intelligente et fine, à laquelle l’énorme natte de cheveux formant la queue sacramentelle, roulée sous un bonnet noir, donnait un cachet féminin : d’après nos idées de beauté, qui se rapportent malgré nous au type grec, ces virtuoses chinois étaient laids, mais d’une laideur pour ainsi dire jolie, gracieuse et spirituelle.

À certains passages d’un rhythme plus précipité ou d’un mouvement plus lyrique, leurs figures s’animaient, leurs yeux s’ouvraient comme des fleurs noires, leurs bouches souriaient, laissant voir leurs dents jaune d’or ; celui qui tenait les baguettes des timbales s’agitait avec frénésie, le percuteur du gong frappait à coups redoublés sur son disque de métal, le chanteur prenait une voix de fausset aiguë et chevrotante, et semblait tirer de ses sourcils des notes impossibles à la voix humaine.

Tous paraissaient en proie à un véritable enthousiasme, soit que le morceau exécuté fût d’un grand maître et contînt des beautés inappréciables pour nous, soit que les vers récités appartinssent à un poëte célèbre, ou que tout simplement ces airs nationaux rappelassent la patrie à ces pauvres diables exploités par la curiosité anglaise, et fissent sur eux l’effet du Ranz des vaches sur les soldats suisses.

Le vêtement de ces virtuoses consistait en une espèce de casaque de soie tombant jusqu’aux genoux, de couleur bleu foncé, se rattachant au haut de la poitrine par un bouton unique ; de larges pantalons blancs et des souliers à semelles très-épaisses complétaient ce costume, qui n’est pas sans élégance et doit être très-commode : il nous semble qu’il remplacerait avantageusement dans l’intérieur des maisons européennes la robe de chambre gênante et prétentieuse.

L’absence de collet à ce paletot chinois, et de cheveux à la nuque de ceux qui le portaient, nous permit de renouveler une remarque que nous avions déjà faite à propos des jeunes Algériens : c’est la rectitude et même le renflement de la ligne qui unit la tête aux épaules ; le cou à sa partie postérieure, chez les races orientales, au lieu de décrire une légère courbure en dedans, offre une ligne droite ou presque convexe.

Les mains de ces musiciens étaient fort petites ; leurs pieds aussi se faisaient remarquer par leur exiguïté.

Deux ou trois matelots chinois, auditeurs bénévoles de ce concert sans cesse renouvelé, se tenaient appliqués sur les parois de la cabine comme des découpures de paravent, avec des poses procédant d’un autre ordre d’idées et de mouvements que les nôtres ; car, bien que les éléments des attitudes soient les mêmes chez tous les hommes, les gestes s’arrangent différemment dans chaque nation. Par exemple, le tambour tenait ses baguettes la paume de la main en dedans, ce qui est le contraire de notre habitude, et tout à l’heure nous verrons ce mouvement répété par le scribe et le peintre, car il se relie à toute une série de procédés, à la perpendicularité de l’écriture, d’abord, et ensuite au besoin de tracer des lignes nettes et légères, principal mérite de la peinture chinoise.

Quelques-uns de ces mouvements sont gauches comme ceux des enfants qui s’essayent a quelque travail qu’ils ne savent point faire ; d’autres sont gracieux comme ceux des animaux en liberté. Les uns appartiennent à la domestication, les autres à la nature, qui n’est point encore effacée.

Autour de cette cabine, dans des armoires vitrées, étaient rangées une foule de curiosités, petits souliers de mandarine où Cendrillon et Rhodope n’eussent pu fourrer que le bout de leur orteil ; coffrets découpés à jour, espèce de filigrane d’ivoire à décourager la patience des fées ; potiches de porcelaine rare ; racines de mandragore bizarrement contournées, et mille autres menus objets de ce pays fantasque, qu’il est difficile de se figurer autrement que comme un immense magasin de bric-à-brac, comme un quai Voltaire de plusieurs centaines de lieues de long.

Des chinoiseries ? on en voit partout. L’Angleterre et la Hollande en ont tellement inondé l’Europe depuis deux ou trois siècles, que Pékin s’approvisionne à Paris et à Londres. Mais ce qui est plus rare, c’est une aimable collection de cercueils, entassés là sans doute pour la consommation de l’équipage, en cas de nostalgie ou de choléra.

Les cercueils chinois sont les plus jolis du monde. Ils n’ont pas cette affreuse physionomie de sapin et ces funèbres couleurs qu’ils revêtent chez nous. D’une seule pièce et creusés dans le tronc d’un gros arbre, ils sont peints à l’extérieur d’un beau vermillon et munis d’oreilles de bois pour les soulever.

Ces musiciens faisant leur vacarme demi-joyeux, demi-mélancolique, à côté de ces cercueils, boîtes à violon un peu exagérées, qui semblaient entre-bâillées pour eux, nous jetaient malgré nous en des rêveries philosophiques. Le concert fini, on remet l’instrument dans sa boîte ; la vie achevée, on serre l’homme dans son cercueil, et tout est dit. La seule différence, c’est qu’on ne peut tirer l’homme de son étui comme l’instrument. Mais pourquoi les violons ont-ils des boîtes qui ressemblent à des bières ? Est-ce parce qu’ils ont une âme, une voix, et gémissent comme nous ?

Ce contraste, qui n’aurait rien eu d’agréable pour des musiciens d’Europe, semblait, au contraire, égayer les musiciens chinois. Les habitants du Céleste-Empire, comme les anciens Égyptiens, ont une préoccupation perpétuelle des funérailles, qui ne les empêche pas d’être gais, libertins, gourmands, ivrognes et vicieux. L’idée d’être enterrés avec luxe flatte les meilleurs vivants ; les plus prodigues mettent de côté pour avoir une sépulture confortable ; et ces cercueils avaient été placés pour entretenir les virtuoses en belle humeur et animer leur verve par l’idée d’être couchés, s’ils mouraient, dans ces belles bières rouges en bois de teck.

Le concert fini, nous remontâmes à la cabine supérieure, où se tiennent le peintre, l’écrivain, chacun dans une petite niche bariolée d’enluminures et d’inscriptions en vers, de chaque côté de la chapelle de Bouddha.

En notre qualité de poëte, nous nous rendîmes d’abord chez le lettré. C’était un homme d’un certain âge, au teint basané, plissé de mille petites rides, ayant quelque chose de la vieille femme et du prêtre, enfantin et sénile a la fois, grave et grotesque, poli, obséquieux et réservé en même temps, avec un sourire de danseur à la fin de sa pirouette, et un regard morne et fin comme pourrait le souhaiter un diplomate. Il tenait entre ses doigts, maigres, décharnés et jaunes comme la main d’une momie, dans une pose impossible pour nous, un pinceau dont il traçait des caractères sur un carré de papier avec une rapidité qui nous rappelait ces vers chinois d’Iu-Kiao-Li : « Le dragon noir voltige et marque en encre ses pas sur le papier treillissé de fleurs. »

Ce que cet honnête lettré écrivait ainsi, c’était tout bonnement la transcription en chinois de notre nom gréco-gaulois, qu’on lui avait donné, et si nous ne signons pas aujourd’hui cet article par un fantastique gribouillage, lisible seulement pour M. Julien, de Paris, c’est pure bienveillance de notre part.

Il nous remit ensuite sa carte, avec la transcription de son nom en caractères européens, politesse que nous reconnûmes par une petite pièce de monnaie. Ce digne magot vivant s’appelle Keyng. En prenant le papier de couleur semé de quelques paillettes de mica qu’il nous tendait, nous rencontrâmes sa main ridée, qui nous fit l’effet d’une patte d’oiseau ; les griffes y étaient figurées par des ongles de trois pouces de long, transparents comme des feuilles de talc, et qu’il nous fit admirer avec une certaine satisfaction de coquetterie. Ces grands ongles sont là-bas très-bien portés et passent pour une recherche aristocratique et fashionable. Elle prouve au moins qu’on ne se livre pas aux travaux manuels.

Keyng nous fit voir aussi plusieurs costumes et des bonnets d’étudiants, surmontés du bouton de verre de porcelaine ou de jaspe, qui marque les différents grades obtenus dans les examens, et qui mène à toutes les places : car en Chine on ne pense pas, comme en France, que la culture intellectuelle nuise à la conduite des affaires ; puis, replongeant son pinceau dans la rigole du carré d’albâtre remplie d’encre de Chine, qui servait d’écritoire, il recommença pour un autre visiteur sa gracieuseté banale.

Nous le saluâmes de notre mieux, sans nous piquer, toutefois, d’atteindre aux finesses de la révérence chinoise, inaccessibles pour nous autres grossiers barbares d’Occident, et nous allâmes voir le peintre dans son atelier, à l’autre coin de la cabine.

Pour le moment, il ne peignait pas, il posait ; l’artiste était devenu modèle : Charles Landelle, un de nos compagnons de voyage, était en train de le croquer.

L’artiste de l’empire du Milieu se laissait faire avec une placidité un peu ironique. On voyait qu’il se disait en lui-même : « Ce jeune sauvage en habit noir, sous prétexte de perspective, va me faire quelque membre plus court que l’autre, et, sous prétexte de lumière, me pocher la moitié de la figure. »

Le croquis achevé, le peintre chinois parut assez satisfait du trait pur et léger, et de la ressemblance du dessin ; un signe d’assentiment montra qu’il était étonné qu’un homme qui, relativement à lui, tenait son crayon à l’envers, eût pu faire quelque chose de plus correct. Seulement, comme par la position du corps on ne voyait qu’un pied, il prit la mine de plomb et ajouta de sa main le pied qui manquait, souriant avec une bienveillance paternelle de la négligence bizarre de cet Européen, qui faisait une figure boiteuse. Le croquis ainsi corrigé le satisfit pleinement.

Comme son confrère le lettré, il a pour industrie de donner aux visiteurs, moyennant une légère rétribution, des figures esquissées au trait, et qu’il enlumine de teintes plates au moyen de couleurs qu’il puise à de petits godets assez semblables à ceux des aquarellistes.

Il ne nous restait plus à visiter que la cabine du milieu, espèce de salon très-propre et très-bien décoré, entouré de siéges de bambous curieusement enchevêtrés, tapissé de panneaux représentant des femmes, des oiseaux, des chimères dans des paysages pleins de rocailles, de pivoines et de pêchers en fleur, et de cartouches contenant des strophes ou des sentences d’auteurs illustres, écrites par des calligraphes en caractères ornés. Nous aimons beaucoup cet usage d’employer comme arabesque les beaux vers des poëtes ou les maximes des sages ; l’œil est réjoui par l’ornement, l’esprit par la pensée. Quelque chose d’intellectuel se mêle au luxe et l’empêche d’être bête. Nous voudrions bien lire, ainsi encadrés dans la décoration de nos appartements, des vers de Lamartine, de Victor Hugo, d’Alfred de Musset et autres auteurs chéris.

Comme nous allions sortir de la jonque, émerveillé de cet art où sur un fond presque barbare se joue tant de finesse, nous rencontrâmes une nouvelle colonie d’excursionnistes français, à qui l’Office des chemins de fer, outre le voyage d’Angleterre, faisait accomplir celui de la Chine par-dessus le marché.

L’idée de ce voyage par catégorie nous eût autrefois contrarié ; il nous eût plu de parcourir le monde en pèlerin solitaire, à pied ou à cheval, au hasard des chemins et des auberges : mais les grandes inventions scientifiques modernes ont cela de remarquable, qu’elles poussent à la vie commune, malgré les mœurs et les répugnances politiques.

L’artiste, le poëte, l’homme du monde humoristique ou dédaigneux, qui croirait son individualité froissée dans un voyage fait en masse, comme ceux de l’Office de la place de la Bourse, ne peut partir qu’à l’heure marquée pour le convoi général. Il a mille ou douze cents compagnons de voyage forcés, avec lesquels il partagera les impressions de la route. La collectivité le rattrape sur la planche du paquebot et le reprend au collet à Douvres pour le transporter lui millième à Londres. Le pauvre diable, debout aux troisièmes places, y arrive en même temps que lui, bourgeois, cossu, grand seigneur fastueux. Les moyens de s’isoler disparaissent de plus en plus. Une fois pour contrarier le chemin de fer, qui nous paraissait tant soit peu tyrannique, nous essayâmes de venir de Boulogne à Paris en poste ; ce fut une vraie calamité : le courrier ne savait plus se tenir en selle ; il n’y avait pas de chevaux aux relais, les postillons avaient pris d’autres états ; à Amiens, laissant là notre calèche, nous rentrâmes dans le wagon, au risque de partager avec des spéculateurs en pruneaux et des philistins d’une bêtise massive ce bénéfice de la célérité obtenue par le communisme du railway. En dehors de ces communautés, involontaires comme celles du théâtre, des maisons à plusieurs locataires, des restaurants, des paquebots, des wagons, des diligences, des omnibus, des journaux, qui apprennent en même temps la même nouvelle à cent mille lecteurs de tous pays, il y a encore beaucoup de choses à exécuter par groupes, les voyages, par exemple. Pourquoi, ainsi qu’on vient de le faire pour l’excursion à Londres, des compagnies n’entreprendraient-elles pas des voyages de long cours, à l’instar de la maison Waghorn, au Caire, pour la traversée de l’isthme de Suez ? Pourquoi, moyennant une somme fixée d’avance, un vaisseau frété par un office ne nous prendrait-il pas ici pour nous mener en Italie, en Grèce, en Asie, en Chine, et nous ramener à notre point de départ ? Des excursions impraticables, à moins de grandes fortunes, à des touristes isolés, deviendraient ainsi très-faciles, et du moins l’homme ne sortirait pas de la vie sans avoir visité sa planète et admiré la création dans son ensemble, comme c’est son devoir ; car Dieu ne l’a fait que pour cela : l’homme est le lecteur du poème divin[1].

  1. Cette étude est extraite d’un des volumes les plus charmants et les moins connus de Théophile Gautier, intitulé : Caprices et Zigzags. 1 vol. in-12, Hachette et Cie, 3 fr.