L’Orient (Gautier)/Le Fayoum, le Sinaï et Petra

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Fasquelle (2p. 229-244).

LE FAYOUM, LE SINAÏ ET PÉTRA

I

Neuilly, 29 janvier 1872.

Les théâtres devaient fermer pour le sinistre anniversaire, ils ne l’ont pas fait, non par manque de patriotisme ; mais pour qu’un théâtre n’ouvre pas le soir ses portes au public, il faut une permission qui n’a pas été accordée, ou qu’on a demandée trop tard. Il y avait d’ailleurs incertitude sur la date funèbre, que tous ne placent pas au même jour. La vraie date est le 26 janvier, à minuit.

À l’horizon, palpitaient des lueurs intermittentes, éclairs des bouches à feu ; les canons lointains tonnaient sourdement aux remparts, les bombes ennemies décrivaient leur courbe, et les obus prussiens s’abattaient avec un bruit strident sur les toits de nos maisons, apportant peut-être la mort ou des mutilations affreuses. Mais ce vacarme infernal, auquel depuis tant de semaines on s’était habitué, ne déplaisait pas : il disait que Paris résistait toujours, et, quoiqu’on sût le sacrifice inutile, on tenait, par un entêtement héroïque, à le pousser aussi loin que possible.

Tout à coup le ciel devint noir comme le dais d’un catafalque. Il se fit brusquement un silence profond, lugubre, mortuaire, absolu, qui glaça tous les cœurs. Rien de plus terrible que cette absence de tout bruit succédant à ce calme funéraire ; le fracas du tocsin, le pétillement de la fusillade, les cris du massacre eussent paru joyeux. On comprit que tout était irréparablement perdu. Si Paris avait été consulté, il serait mort de faim plutôt que de se rendre, et le dernier survivant, de sa main défaillante, aurait jeté la torche de Moscou aux édifices de la Ville Sainte, incendie glorieux cette fois.

Mais à quoi bon revenir sur ce qui a été si bien exprimé ? C’est qu’il est difficile d’abstraire son esprit du sentiment qui occupe votre âme. On peut oublier une victoire, mais une défaite ! Ce noir souvenir voltige devant nos yeux comme une chauve-souris sous un ciel crépusculaire. Parfois nous croyons l’avoir chassé, mais il a de brusques retours, et son aile s’interpose de nouveau entre nous et ce spectacle des choses.

II

On ne pourra pas accuser aujourd’hui la nature, comme elle le fait bien souvent, d’insulter à notre deuil par des splendeurs intempestives. Le ciel fond en eau, la terre se délaye en boue, des rafales de pluie cinglent les vitres poussées par la tempête qui fait s’entre-choquer avec un bruit d’océan les cimes des grands arbres du parc. Le vent erre dans les corridors, et sa plainte ressemble à une lamentation humaine.

Rien ne dérange ni n’agace notre sombre mélancolie.

Assis près du feu qui grésille, notre chatte Éponine, allongée sur notre genou comme un sphinx noir, nous nous laissons aller aux irrémédiables tristesses des vaincus, songeant à la patrie mutilée et saignante, aux amis couchés çà et là sous le gazon anonyme, aux avenirs brusquement tranchés, à l’écroulement des espérances, à l’antique fierté compromise, à la résignation fatale et nécessaire, à tout ce qu’un pareil jour peut suggérer d’amer, de navrant, de désespéré. Nous éprouvions ce sentiment qui nous était inconnu, et, selon Stendhal, le plus pénible de tous : la haine impuissante. Moins poétiquement que Lamartine, mais avec une tristesse aussi vraie, nous disions au fond de notre âme nos novissima verba. Jamais nous ne nous étions senti si désolé, si perdu, si détaché de la vie. C’était le point où l’ennui tourne au spleen et fait penser à la mort comme à une distraction. Nous en étions là de notre monologue à la manière d’Hamlet, lorsqu’avec des journaux et des lettres on nous apporta un livre.

III

C’est un volume in-18 à couverture gris d’ardoise, signé d’un nom inconnu, du moins en littérature : Paul Lenoir, un élève de notre ami Gérôme. Cela s’appelait — Le Fayoum, le Sinaï et Pétra, — excursion dans la moyenne Égypte et l’Arabie Pétrée.

Nous aimons beaucoup les voyages de peintres, quand ils daignent quitter le crayon ou le pinceau pour la plume. L’habitude d’étudier la nature, de se rendre compte des formes et des couleurs, de mettre les objets à leur plan, leur donne une sûreté et une justesse de description qu’atteignent difficilement les littérateurs. Voir, il semble qu’il ne faille pour cela qu’ouvrir les yeux ; mais c’est une science qu’on n’acquiert que par un long travail. Bien des gens, de beaucoup d’esprit d’ailleurs, à qui rien n’échappe du monde de l’âme, traversent l’univers en véritables aveugles. Les peintres saisissent du premier coup d’œil le trait caractéristique, la note dominante. Ils procèdent dans leurs phrases, comme dans leurs esquisses, par touches expressives et certaines, hardiment posées à leur place et gardant la localité du ton. On voit ce qu’ils décrivent comme ce qu’ils peignent.

Ces mots magiques : Fayoum, Sinaï, Pétra, agissaient déjà sur nous et emmenaient notre imagination bien loin de la réalité présente. Il nous semblait voir se faire des éclaircies de bleu dans le gris du ciel. Des palmiers aux tiges grêles épanouissaient leur araignée de feuillage sur la poussière dorée des horizons. Les coupoles blanches des marabouts s’arrondissaient comme des seins pleins de lait, et, dans l’azur, des minarets dardaient leurs flèches pointues. Un vague bruit de darabouk faisant la basse d’une flûte de derviche nous arrivait par bouffées à l’oreille à travers les rumeurs du vent et les bruissements familiers de la maison.

IV

Nous ouvrons le livre. Pourtant nous étions décidé à ne pas lire ce jour-là, tant notre pensée pliait sous l’accablement de sa douleur. Dès la première page se présente un dessin de Gérôme, « le portrait de Fatma », comme une hôtesse souriante au seuil de sa demeure et qui nous invite à y entrer. Elle a ces longs yeux de gazelle d’une placidité triste et douce, ce nez fin, légèrement busqué, qu’un bref contour rattache à la bouche un peu épaisse, épanouie par un mystérieux sourire de sphinx, ces pommettes adoucies d’un dessin si moelleux, et ce menton délicat tatoué de trois raies bleues perpendiculaires, — un type féminin fréquent en Égypte et fixé en quelques coups de crayon, avec le profond sentiment ethnographique qui le distingue, par le peintre de la Prière, des Amantes, de la Cage sur le Nil et du Marché d’esclaves. En regardant Fatma, il nous prend une invincible nostalgie du Caire et nous voici, à la suite de la joyeuse bande dont fait partie M. Paul Lenoir, parcourant le Mouski, les bazars, les ruelles étroites encombrées de chameaux, de chevaux, d’ânes, de chiens, de fellahs et de tous les types de l’Afrique ; nous promenant sur la place de l’Esbékieh, le boulevard Italien de l’endroit ; visitant les mosquées du sultan Hassan, du calife Hakemf, d’Amrou, assistant sur la place Roumelich au départ du chameau sacré qui porte à la Mecque le tapis, don annuel du Khédive, admirant au pied du Mokattam les tombeaux des kalifes et des mamelucks, courant en calèche dans l’allée de Schoubra, et nous arrêtant à Boulacq près de la rive du fleuve pour voir les femmes fellahs puiser de l’eau au Nil avec des poses de Danaïdes.

Bref nous refaisons, en compagnie de ces gais camarades au nom desquels M. Paul Lenoir semble porter la parole comme l’orateur de la troupe, le voyage que nous avons fait au Caire, à l’ouverture de l’isthme de Suez. Nous allons avec eux aux pyramides de Gizeh et de Sakkara, nous descendons dans les souterrains de Sérapéum découverte par Mariette, pour y compter les trente-trois gigantesques sarcophages de bœufs Apis dont les soldats de Cambyse ont soulevé le couvercle, et nous gagnons ensuite le Fayoum, tantôt à travers de grandes forêts de palmiers, tantôt en longeant des canaux ou des mares laissées par l’inondation du Nil retiré à demi, en faisant halte à des villages en pisé et en briques crues, dont les habitants ont la douceur naïve naturelle au fellah, l’être le plus inoffensif du monde.

C’est à Senouhrès que la troupe folâtre rencontre Hasné, la danseuse en vogue du pays, l’étoile chorégraphique du Fayoum. Gérôme en a fait un croquis gravé pour le livre où se reconnaît le pur type égyptien antique. On dirait une tête enlevée au couvercle d’un vase canope. Sa pose toute droite a l’immobilité hiératique. Les bras pendent, les yeux sont baissés, les lèvres entr’ouvertes laissent voir les dents. Mais ne vous fiez pas à ce calme trompeur : quand le démon de la danse s’empare de Hasné, elle déploie la souplesse du serpent et la grâce de la gazelle. L’œil peut à peine suivre les ondulations de son torse cambré.

Nous ne décrirons pas en détail la ville du Médinet, la plus importante du Fayoum, car nous avons hâte de nous joindre à la caravane de ces messieurs, qui partent pour le Sinaï et l’Arabie Pétrée, la partie la plus neuve et la plus intéressante de leur voyage.

V

C’était en effet une vraie caravane ! Le Khédive avait généreusement proposé à nos artistes des dromadaires de course, magnifiques bêtes tirées de ses propres écuries. Des chameaux de charge les suivaient, portant les provisions et tout l’attirail indispensable pour une excursion au désert. L’aspect du cortège, avec son drogman, ses guides, ses hommes d’escorte, ne laissait pas d’être imposant.

On eut bientôt atteint en marchant sur le sable du désert, qui devient rose le matin et le soir, sous le premier et le dernier rayon du soleil, Aïn-Moussa, les cinq fontaines de Moïse, la seule eau potable de la péninsule Sinaïtique, et l’on s’enfonça dans l’immensité aride, traversant des espaces de poussière plus fine que le grès pilé, longeant le bord de la mer ou s’engageant dans ces longues vallées étroites que les Arabes appellent wadis, et qui ressemblent à des corridors creusés dans le roc par la violence des torrents d’hiver. Les montagnes de ce système, par une disposition zoologique assez rare, forment des chaînes parallèles qui se rapprochent et se renouent à l’une de leurs extrémités. La proximité les dépouille des voiles d’azur dont l’éloignement les revêtait. Elles prennent, quand on est tout près, des teintes extravagantes et hors de toute vraisemblance, de grandes veines de rouge intense, de jaune vif, de vert Véronèse, de violet d’évêque, de blanc d’argent qui n’est pas de la neige comme on pourrait le croire, zébrant bizarrement leurs flancs décharnés. Ces colorations étranges, qu’expliquent sans doute des affleurements de marbres, de granits, de porphyres diversement nuancés, étonnent et déroutent le regard. Le peintre qui s’essaie à les rendre sait d’avance qu’on ne croira pas à la fidélité de sa reproduction, car la nature doit avoir sa vraisemblance comme l’art. Il y a des effets vrais sans doute, mais par trop singuliers, dont il vaut mieux, peut-être, s’abstenir. Nous ne disons pas cela pour des artistes voyageurs qui se sont donné pour mission d’insister sur les côtés excentriques des côtes lointaines qu’ils parcourent. Ces montagnes ont vraiment l’air d’être tombées comme des aérolithes d’une ancienne planète brisée en éclats. La caravane arrive enfin au Wadi-Mokatteb (la Vallée-Écrite), à une hauteur de deux cents mètres ; les flancs de la montagne, aussi polis que des marbres préparés exprès, sont couverts d’inscriptions sinaïtiques ; pendant plus de trois kilomètres, ces signes extraordinaires tapissent littéralement les deux versants qui s’élèvent à pic comme deux immenses pages d’écriture.

Quel savant nous dira les mystères ainsi tracés par une main inconnue sur le dos même de la nature ? Quelle Bible, quelle Genèse, quelle philosophie propose son énigme sous ce gigantesque hiéroglyphe ?

Après avoir dépassé le Serbab, dont le dernier contre-fort va mourir à la mer, la petite troupe, au sortir du Wadi-Solaf, aperçut enfin la Montagne-Sainte. « En face de nous, dit M. Paul Lenoir, le Sinaï lui-même s’élançait dans l’espace, et son imposante silhouette se dessinait sur le fond des autres montagnes qui l’entouraient. Le Djebel-Catharine, qui le précède et le dépasse, nous émerveilla par ses proportions colossales ; quelques savants à la recherche de nouveautés et de contradictions historiques veulent faire de cette montagne le seul vrai Sinaï de l’Écriture. »

Sur la droite, à une hauteur extraordinaire, on aperçoit des constructions blanches, restes du palais qu’Abbas-Pacha eut la fantaisie de se faire bâtir dans des régions inaccessibles.

Le couvent du Sinaï, placé sur l’endroit où la tradition veut que Dieu même ait donné les tables de la loi à Moïse, a plus l’air d’une forteresse que d’un couvent. C’est une construction solide, hermétiquement fermée, destinée à déjouer les attaques et les surprises ; car les immenses richesses qu’il renferme ont toujours excité les convoitises des barbares et des bandits. Naguère encore, le couvent du Sinaï n’avait pas de porte ; on n’y pénétrait que hissé dans un corbillon, au bout d’une poulie, comme une botte de paille ou un sac de farine dans un grenier. Ce mode d’ascension ne sert plus qu’aux approvisionnements. Les hommes entrent par une porte pratiquée au bas de la muraille comme toutes les portes. La gravure de ce couvent-citadelle nous a rappelé le monastère de Troïtza, près de Moscou, qui a aussi cet aspect guerrier et renferme un trésor où les perles se mesurent au boisseau.

Du Sinaï, nos voyageurs se transportent par des chemins abominables à Pétra, une ancienne ville romaine monolithe pour ainsi dire, car la plupart de ses édifices encore debout sont taillés dans le roc, et ont cette particularité de présenter des façades qui n’aboutissent à rien. Les tombeaux pratiqués au flanc de la montagne ont l’air de fenêtres où s’accouderaient les morts pour regarder les passants, s’il y en avait, ou de loges ouvertes sur le théâtre creusé à même le roc et où l’on peut compter encore trente-trois marches décrivant un hémicycle parfaitement distinct. Ces architectures ont du rapport avec le style des temples et des palais de Balbeck et surtout avec les édicules des décorations. Pétra, qu’on avait oubliée au désert comme les ruines de Palanqué au fond des forêts d’Amérique, est vraiment bien la capitale de l’Arabie Pétrée, — soit dit sans calembour. Elle s’élève solitaire sur d’immenses éboulements de blocs pierreux entre lesquels se glissent comme des reptiles des bédouins de la plus dangereuse espèce.

Et maintenant que nous avons accompagné nos artistes jusqu’à la plus périlleuse station de leur voyage, et que nous les savons hors de danger, laissons-les filer vers Jérusalem et retournons de notre côté à Paris, où le journal attend notre feuilleton et où descend du ciel un brouillard grisâtre, comme pour baisser le rideau sur cette féerie d’Orient.