L’Orient (Gautier)/Les Barbares modernes à l’Exposition universelle de Londres

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Fasquelle (1p. 345-365).

LES BARBARES MODERNES

À L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE LONDRES

L’Inde, avec ses industries qui ont l’air de poésies et de contes de fées mis en œuvre par le génie de la patience, n’est pas la seule contrée barbare qu’on puisse visiter à l’Exposition. Ceylan, l’île ombreuse pleine d’éléphants, de rhinocéros et de singes, et dont les forêts impénétrables cachent la pagode où se conserve dans des masses d’or la dent pourrie de Bouddah, ce palladium de l’Inde maintenant possédé par les Anglais, a envoyé aussi ses sauvages échantillons : des ivoires, des cornes de buffle, des bois de cerf, des nids d’oiseaux, des épices et des aromates, des minéraux et des pierres précieuses, des perles et des mousses de Jaffna, de minutieux ouvrages d’un goût exquis et d’une perfection puérile, petites merveilles sculptées sur ivoire, ébène, noix de coco, coquille d’œuf ; des corbeilles, des boîtes en corne, en écaille, en paille ; des tissus en fibres d’aloès ou de plantain ; des dentelles d’or et d’argent plus délicates que des réseaux d’araignée ; des coutelleries féroces rappelant les kriss malais ; des modèles de voitures et de palanquins ; des pagodes en miniature venant de Columbo, des arrosoirs à parfum, des nattes de mille couleurs aussi fines que les étuis à cigares de Manille, toutes ces industries naturelles où excellent les nations primitives.

Si ce n’était un sacrilège de placer ici les îles Ioniennes, ces perles du collier de la Grèce égrenées sur l’azur des mers, et de ranger sous cette étiquette le pays pour qui jadis toute la terre, fut à bon droit barbare, nous dirions que Zante, Céphalonie et Corfou sont représentées au Palais de Cristal par une robe grecque d’un travail charmant, des bracelets d’argent qui portent, écrites dans ce caractère qui est celui de l’Iliade deux inscriptions : « Je serre comme l’amitié sans fraude » et : « Qui me porte est sensible » ; par des taktikos, des écharpes, des mouchoirs rayés d’or et de couleurs vives, et des tabliers que font au crochet les paysannes d’Ionie, et qui égalent en complications délicates les ouvrages de ce genre les plus admirés en France et en Angleterre, où tant de femmes amusent à ce frêle travail, dans le loisir de la vie du château, leurs minces doigts aristocratiques. Nous nous souvenons d’avoir acheté en Afrique, presque pour rien, des merveilles semblables exécutées par les pauvres femmes kabyles. Des sacs brodés, des sachets, des portefeuilles, et autres menus bijoux, complètent cette exhibition touchante.

Ces îles sont maintenant des colonies anglaises. La Grèce bavaroise, puisque c’est un Allemand qui règne dans Athènes, n’a que du tan, de la garance, de la soie, du miel de l’Hymette, s’il vous plaît ; et du marbre de toute espèce, comme il convient à la patrie d’Ictinus, de Nicias, de Phidias, de Praxitèle, à la terre sacrée des grands architectes et des grands sculpteurs ; du marbre blanc pour les corps des dieux et des déesses, du marbre couleur de chair où Alfred de Musset pourrait tailler « ses trois marches de marbre rose », du cipolin, du porphyre serpentin, du porphyre vert, du pentélique, du paros, de l’albâtre, des brèches jaunes et violettes. Chose bizarre et cependant bien naturelle, Messène a envoyé une pierre lithographique. N’y a-t-il pas, entre ce nom antique et cette invention toute moderne, un contraste qui fait sourire et qui fait rêver ? Milo, l’île heureuse qui a laissé jaillir de son sein, après un sommeil de deux mille cinq cents ans, la plus radieuse réalisation de la beauté, le plus admirable poëme de la forme qu’ait chanté la divine statuaire antique, apporte à l’Exposition de la pierre de savon pour enlever les taches de graisse, en sorte que, si sa Vénus avait les bras qui lui manquent, elle vous saisirait au collet pour essayer sur votre habit la puissance de son détersif.

Il y a aussi des productions de l’Afrique occidentale et orientale. De la soie grége, des bracelets d’ivoire et de verre, des flèches empoisonnées, des arcs, des boucliers, des pipes, des poteries, des calebasses, des instruments de musique sauvage, violons et guitares faits avec des calebasses, des nattes, des pagnes, des guinées, des cartouchières, des serrures du Cap-Vert, exactement pareilles à celles dont se servaient les Égyptiens il y a quarante siècles, la défense de l’éléphant fétiche, les robes d’uniforme du corps d’amazones qui garde le roi de Dahomey, des bouteilles de cuir contenant de la teinture pour les paupières, des sacs renfermant des copies du Coran, des amulettes portées en Gambie, des ornements de corne sur fond de soie à l’usage des femmes, des pièces d’étoffe obtenues en effilant des soieries d’Europe tramées de nouveau, le trône d’un roi nègre, et mille autres singularités barbares d’un goût charmant et curieux.

Le Canada, qui fut autrefois une terre française, arrive avec ses échantillons de bois et ses pelleteries, comme un forestier et un chasseur qu’il est : il a des patins et des traîneaux pour courir sur la neige, des canots d’écorce de bouleau, que l’on peut porter d’une rivière à l’autre, et qui rappellent involontairement Uncas et Chingakook ; des houseaux pour la pêche ; des mocassins en peau de daim brodés finement en piquants de hérisson coloriés ; des manteaux de peau d’ours, de loup et de renard, et des bottes fourrées pour vous garantir du froid lorsque les attelages de chiens ou d’élans vous emportent avec la rapidité de la flèche par les immenses plaines blanches ; des haches pour abattre dans les forêts l’érable et le noyer noir ; toute une industrie agreste et robuste qui sent le voyage, la vie en plein air, les courses énormes à la poursuite d’un daim, d’un bison ou d’un renard, et qui vous remet en plein dans les odyssées indiennes de Fenimore Cooper, et vous fait penser à ces aventureuses existences de trappeurs dont Natty-Bumpo, dit Bas de Cuir, résume en lui le type original.

La Turquie, bien qu’elle commence à se civiliser, dans le mauvais sens du mot, a une exposition riche, éclatante et nombreuse. Dans tous les pays soumis à l’islamisme, l’art proprement dit ne saurait exister. Le Coran défend comme une idolâtrie la représentation de la figure humaine et même de tout être vivant. Cette défense annihile d’un coup la statuaire et la peinture, surtout en y joignant la réclusion de la femme, l’idéal visible. Elle a toujours été religieusement suivie, sauf quelques exceptions chez les sectes dissidentes, en Perse, par exemple. Ce qu’un ancien abonné du Constitutionnel appellerait « le progrès des lumières » n’a produit aucun changement sur ce point. Nous avons vu dans le palais du bey à Constantine des vues de villes saintes, des siéges de places fortes où les combattants étaient supprimés et où les pièces d’artillerie jouaient toutes seules. Rien n’était plus singulier que ces batailles sans soldats et ces bombardements solitaires.

Les vues de cette espèce sont très-nombreuses à Constantinople. Une superstition bizarre renforce le préjugé religieux, et les musulmans disent aux artistes francs qu’ils voient occupés à dessiner ou à peindre : « Que répondras-tu à ces figures au jour du jugement dernier, lorsqu’elles te demanderont une âme ? » En Algérie, beaucoup d’Arabes ont la croyance que tout homme dont on fait le portrait meurt inévitablement dans l’année. Mais l’art est plus fort que les préceptes antihumains d’un illuminé ou d’un fanatique plus ou moins consciencieux ; ce désir si naturel de faire une création dans la création ne peut être arbitrairement supprimé. L’idéal tourmente des natures même les plus grossières. Le sauvage qui se tatoue, se barbouille de rouge ou de bleu, se passe une arête de poisson dans le nez, obéit à un sentiment confus de la beauté. Il cherche quelque chose au delà de ce qui est ; il tâche de perfectionner son type, guidé par une obscure notion d’art : le goût de l’ornement distingue l’homme de la brute plus nettement que toute autre particularité. Aucun chien n’a l’idée de se mettre des boucles d’oreilles, et les Papous stupides, qui mangent de la glaise et des vers de terre, s’en font avec des coquillages et des baies colorés.

L’interdiction de Mahomet, qui semblait devoir tuer à jamais l’art chez les nations musulmanes, n’a fait que le déplacer. Les païens et les catholiques ont donné une place immense à l’homme dans leurs créations plastiques ; les musulmans se sont développés dans le sein de l’ornementation et de la couleur : ils ont appliqué leur génie à l’invention d’arabesques compliquées, où les lignes mathématiques, décomposées à l’infini, produisent des combinaisons toujours nouvelles et toujours charmantes. On ne saurait imaginer, quand on n’a pas vu les stucs découpés qui plaquent les murs de l’Alhambra, quelle variété, quelle fécondité le génie humain peut atteindre dans un espace aussi fatalement circonscrit : des angles, des carrés, des ovales, des lignes brisées sous diverses incidences forment, avec quelques fleurs et des lettres arabes, une création abstraite, puisque rien n’y rappelle la vie, d’une élégance, d’une richesse et d’un charme surprenants. Là, tout est imaginaire, inventé, tiré de rien, les types de cette ornementation n’existant pas dans la nature, et les formes ornementales n’étant que dans des formes mathématiques rhythmées. Plus d’un Arabe ou d’un Turc, qui peut-être aurait été Michel-Ange ou Raphaël sous une autre religion, a dépensé des facultés immenses à l’invention ou à la déduction de ces merveilleux dédales qui servent à exprimer des rêves d’infini tout aussi bien que la Madone ou le Pensiero.

Privés du dessin proprement dit, les Orientaux ont acquis une prodigieuse finesse de coloris. Leurs facultés artistiques, comprimées à d’autres endroits, se sont singulièrement développées en ce sens ; personne ne les a jamais égalés dans l’art de rompre les nuances, de les marier, de les contraster, de les employer par masse ou par filets, de les proportionner dans une eurhythmie infaillible. Le moindre teinturier de Damas, le moindre tisseur de tapis de Smyrne en sait plus sur les couleurs que M. Chevreul avec ses travaux chimiques et ses roues bariolées. Nous ne pouvons associer deux couleurs sans qu’aussitôt elles se mettent à hurler, et encore nous faut-il, par ces accouplements qui réussissent si mal, consulter scientifiquement les affinités prismatiques. Ce doit être cette impuissance confusément sentie qui nous a poussés à adopter les teintes neutres de notre uniforme noir. Notre costume contient l’aveu implicite de nos disgrâces dans ce genre. Nos bleus sont si crus, nos rouges si durs, nos jaunes si criards, nos roses si vineux, nos verts si malsains, que nous avons renoncé à les employer, et qu’ils donnent quelque chose de commun à quiconque ose les porter. Désespérant de l’harmonie, nous nous sommes jetés dans l’effacement, et nous avons évité, par un deuil général, ces contrastes qui grincent à l’œil, et que nous ne savons pas ménager. Et cependant voyez un Turc vêtu de l’ancien costume oriental ; malgré la diversité des couleurs, le papillotage des détails, l’éclat des broderies d’or et d’argent, il reste toujours harmonieux, et charme l’œil comme un bouquet. Faites exécuter les pièces de ce costume par les ouvriers européens les plus habiles, vous produirez un affreux charivari de tons pleins de dissonances et de notes fausses. Nous dirons tout à l’heure pourquoi, en résumant nos idées sur l’art, le goût et l’industrie des barbares.

Il y a une notable différence entre le goût turc et le goût indien. Une rapide inspection des vitrines qui contiennent les produits des deux pays tous la fait sentir tout d’abord. On comprend qu’on est en présence de deux civilisations, ou, si vous l’aimez mieux, de deux barbaries différentes. L’énorme panthéon des dieux hybrides se réfléchit dans l’art indien par un fourmillement lumineux et une multiplicité touffue qui ne se retrouve pas dans l’art mahométan, plus sobre, plus contenu, sur lequel plane un dieu solitaire et jaloux, Allah, l’iconoclaste qui ne veut voir son image nulle part. L’Inde, même dans sa beauté, a nous ne savons quoi de monstrueux, d’excessif, de démesuré, que n’ont ni l’Espagne, ni la Turquie ni l’Afrique de l’islam, toujours réglées, même dans leurs excès fastueux, par une sorte de goût relatif. On n’y voit pas ce vertige de somptuosité folle, cette débauche effrénée de splendeur, cette rage insensée de lumière qui caractérise les gigantesques prodigalités indiennes, et cette confusion de tous les éblouissements de la nature, couleurs étincelantes, or, argent, diamants, perles, fleurs, nacres, ailes de scarabées entassés sur le même vêtement, comme si celui qui le porte voulait s’assimiler l’univers et sentir toute la création palpiter sur ses épaules.

Nous ne nous arrêterons pas aux produits naturels, tels que cardamome, myrrhe, santal, baume de la Mecque, sésame, tabac de Latakié, henné, sassafras, opium, jujube d’Égypte, eaux de rose, de miel, de violette, de jasmin, anis, cumin, cire jaune et blanche, vins de Damas, de Smyrne et de Konieh, bus sans doute par ces chiens de giaours, et nous réservons l’espace qui nous reste pour les œuvres de la main humaine.

Le luxe, pour les Orientaux, se concentre dans les armes, les habits, les harnais de chevaux, les pipes et tout ce qui est en contact direct avec l’individu. Leur vie se complique de beaucoup moins d’ustensiles que la nôtre. C’est un mélange de magnificence et de simplicité : un tapis, un divan bourré de coton composent l’ameublement de ces personnages splendides, aussi richement habillés que le paon. Un cavalier porte sur lui et sur son cheval toute sa fortune, et tel a une selle de dix mille francs qui couche par terre sur un rouleau de natte et se nourrit d’une poignée de riz ou de dattes. Le confortable, qui serait peut-être une gêne dans les pays chauds, n’existe pas pour eux ; la beauté y passe avant la commodité.

Aussi cette exposition turque, qui vous transporte en plein Londres dans le bezestan de Constantinople, a-t-elle l’air du vestiaire d’un conte oriental. Ce ne sont que velours, satin, soies rayées, brocart d’or ou d’argent, mélanges des couleurs les plus fraîches et les plus tendres, gazes lamées, mousselines scintillant sous une pluie de paillettes, pantoufles, blagues à tabac, sachets brodés ; à chaque instant l’écarlate disparaît sous l’or, l’azur sous l’argent, et des fleurs de pierreries s’épanouissent sur des champs de lumière : voilà des machlas de Damas, des zébrures splendides, des katnarias de soie brochés d’or, des draps de lit et des serviettes de bain frangés d’argent, des gants en or et en perles que nous préférons, pour notre part, à ceux de Boivin, dût-on nous appeler sauvage ; des saltahs ou jaquettes de velours étincelantes de broderies et de paillon, des costumes albanais avec la fustanelle, les knémides qui rappellent les jambards d’étain des guerriers d’Homère, les vestes roides de soutaches et de passementeries, luisant au soleil comme des cuirasses ; des selles aux ornements enlacés et déliés comme l’écriture arabe ; des armes constellées de nacre, de corail, de diamants et de rubis ; des fusils de filigrane d’argent, des lames de Damas où dans la moire bleue de l’acier courent en lettres d’or des versets du Coran, des tasses à café sculptées dans des coquilles de nacre, des cuillers d’ambre jaune, des bouquins de même matière, cerclés de turquoises et de perles ; des tuyaux de pipe en jasmin, en ébène, en cerisier, à faire concevoir l’idée du vol au fumeur le plus honnête ; des bottes d’écuyer en maroquin rouge, ramagées de dessins en similor d’un goût merveilleux ; des glands de Fez, des jarretières de soie et d’argent, des courtes-pointes cramoisies, piquées d’or, sous lesquelles se tapissent les odalisques frileuses, lorsque la brise, venant de Russie, souffle par les treillis vernissés. La laine, le feutre, le drap qu’on parvient à distinguer quelquefois sous la floraison touffue des broderies, montrent qu’on a affaire avec un Orient moins torride et plus voisin de notre Europe. Le goût général, quoique magnifique, montre qu’on n’a pas toujours sur la tête un soleil chauffé à blanc, et n’indique pas cette lutte désespérée contre la lumière, dont nous parlions tout à l’heure à propos de l’Inde.

Tunis est plus sombre encore de dorures. De belles draperies blanches, de larges rayures de couleurs tranchées, des armes plus féroces et moins chargées de bijoux, indiquent l’approche du désert, la rude nature africaine, les courses effrénées dans le sable ardent ; c’est la beauté mâle et nerveuse de l’Arabe, qui vit sous la tente de poil de chameau, loin des villes, en face de Dieu, exposé à tous les dangers de la solitude.

L’Égypte abonde en productions naturelles ; on y reconnaît la fertilité de la terre antique où le Nil écrit, avec les couches successives de ses inondations, des chronologies à démentir les Genèses et les cosmogonies. La nomenclature des riz, des blés, des opiums, des chanvres, des dattes, des cotons, des maïs est infinie. Les objets d’art ou de fabrication sont moins nombreux : ce sont des gazes, des crêpes, des chemises de mousseline opaque et transparente, des voiles de femme à fond rouge et moucheté d’or, des cordons de soie pour attacher les pantalons ; des yasmas, des yardakams, dont les femmes se coiffent ou qu’elles portent en tablier à peu près comme les Moresques d’Alger, des selles de dromadaire et de chameau, des chapelets en noyaux de palmier doum, des œufs d’autruche, des tarbouchs, des gargoulettes en terre de Thèbes qui rafraîchissent l’eau sous ce ciel de feu, aussi parfaites, aussi pures de forme que si elles eussent été tournées sur la roue du potier au temps de Rhamsès ou de Thoutmosis, des narguilhés, des cassolettes, et réjouissez-vous, sainte phalange des épiciers, du sucre raffiné de la raffinerie d’Ibrahim-Pacha.

L’Algérie, étant infestée par les Français, n’a que très-peu de produits sauvages : quelques haïcks, quelques gandouras, quelques burnous, des jupes de juives historiées d’or, une natte tissue de laine et de fibres de palmier, rappellent seuls l’ancienne industrie des peuplades barbaresques.

Si l’Espagne, que nous aimons de tout notre cœur, voulait bien ne pas se fâcher du compliment, car c’en est un dans notre bouche, nous la rattacherions à nos barbares par ses belles capas de muestra de Valence, rayées transversalement de couleurs d’une harmonie tranchée digne d’un châle de l’Inde ou d’un tapis de Smyrne. Le dessin et les nuances ne doivent pas avoir subi la moindre altération depuis l’invasion des Mores, et Florinde, assurément, a bien fait de mesurer sa jambe au bord du Tage, en face de la fenêtre de Rodrigues ; car, sans elle, les chrétiens n’auraient jamais su zébrer une étoffe d’un jaune et d’un rouge si doux et si éclatant à l’œil. Est-ce que cette énorme jarre moulée à Toboso, la patrie de don Quichotte, formidable Tinaja, foudre d’Heidelberg en argile, ne vous fait pas songer à l’histoire d’Ali-Baba et des quarante voleurs ?

Ces figurines représentant des scènes du combat de taureaux, des muletiers, des contrebandiers, des majos, ne sont-elles pas cousines des petits groupes indiens que nous avons décrits ? Ces lames de Tolède ne tiendraient-elles pas bien leur place à côté des aciers de Damas ? Cette épée, flexible comme une cravache, qui a pour gaîne un serpent arrondi en cercle, ne vaut-elle pas ce sabre avec lequel le sultan Saladin coupait des oreilles au vol sous la tente de Richard Cœur de Lion ? N’y a-t-il rien de la veste sarrasine dans la veste bariolée de l’arriero, et le harnachement des mules n’a-t-il pas conservé fidèlement la tradition de la sellerie arabe ?

La Circassie, la Géorgie relient la Russie aux barbares pittoresques par leurs belles armes aux formes moyen âge et leurs maroquins cousus de fleurs d’or, dont nous faisons plus de cas que de ses panneaux de malachite.

Nous n’avons pas rangé les Chinois dans cette catégorie ; les Chinois ne sont pas des barbares, mais des civilisés au dernier degré de décrépitude, presque tombés en enfance. Ils ont les vices, les recherches et les maladies de la vieillesse. La beauté consiste pour eux dans des inventions chimériques. Ils demandent aux déviations infinies du laid les moyens de raviver leur goût blasé et monstrueux. Malgré mille délicatesses charmantes, mille ingéniosités singulières, ils restent inférieurs, à nos yeux, aux Indiens, aux Orientaux et même aux sauvages. Au fond, ils sont affreusement bourgeois.

Maintenant que cette revue est à peu près terminée, disons l’idée qui, pour nous, en résulte.

En fait de couleur et de goût, les barbares l’emportent infiniment sur les civilisés. Leurs armes, leurs étoffes, leurs selles, leurs nattes, leurs tapis, leur poterie, leur joaillerie dépassent de beaucoup les nôtres en beauté. L’Exposition leur donne pleine victoire sur ce point. Pourtant ils n’ont ni métiers ni machines ; leurs outils sont grossiers, leurs procédés imparfaits ; mais c’est à cause de cela qu’ils sont humains. Les machines donnent des résultats parfaits, irréprochables, mathématiques, toujours égaux à eux-mêmes. Elles ne s’ennuient pas, elles ne pensent pas à autre chose en faisant leur ouvrage. Elles n’aiment ni ne haïssent, ni ne jouissent ni ne souffrent ; de là je ne sais quoi de criard, de glacé, de sec, d’impersonnel. Dans ce chiffon de gaze indienne, dans cette broderie turque, dans cette natte d’Afrique, il y a une âme : la machine est sans cœur comme Fœdora. Voilà tout le secret.