L’Orient (Gautier)/L’Inde, à l’Exposition universelle de Londres

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Fasquelle (1p. 299-344).

L’INDE

À L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE LONDRES

I

Voir l’Inde est un désir qui nous travaille depuis notre plus tendre enfance, et, bien qu’il y ait un proverbe, menteur comme tous les proverbes, qui dise : « Vouloir, c’est pouvoir, » nous n’avons pas encore pu le réaliser. L’Inde a été élevée par les Anglais à des prix au-dessus de toute littérature, et la presqu’île du Gange n’a pour visiteurs que des civilians, des marchands de la Cité et des princes russes. Le pauvre Jacquemont, sans la protection de lord Bentinck et les hauts personnages qu’il y rencontra, n’aurait pu y rester un mois, et la faim aurait fait chez lui l’ouvrage de la maladie de foie. Mais ce qui nous étonne profondément, c’est que, parmi les gens riches qui promènent leur ennui à Spa, à Bade et autres villes d’eaux et de jeux, mille fois plus connues que le boulevard de Gand, et moins amusantes, il ne s’en trouve pas qui aient l’idée d’aller passer la saison à Lahore, à Bénarès ou à Calcutta.

Il paraît que les millions, par la possibilité de tout faire, engourdissent l’imagination ; autrement, ne serait-il pas inconcevable que des jeunes gens doués d’une grande fortune se contentent, pour tout régal, d’avoir cinq ou six chevaux maigres dans leur écurie, une danseuse plus maigre encore dans leur petite maison, des voitures et des habits faits à Londres, et un appartement bourré, par un tapissier, de magnificences banales où l’on voit des tentures à 100 francs le mètre, et pas un tableau qui vaille 50 francs ? Le riche, probablement, est comme l’avare ; il a le monde plié en billets de banque dans son portefeuille, et cela lui suffit ; il se figure l’Inde du perron de Tortoni ou de le Maison de conversation, ou plutôt il n’y songe même pas.

Heureusement, les Anglais, sachant que nous sommes trop pauvres ou trop casaniers pour jamais faire ce voyage féerique, ont mis l’Inde tout entière dans des caisses et l’ont apportée à l’Exposition ; ils se sont dit : « Ces petits Français moustacheux et barbus n’auront jamais les six mille francs que coûte l’East-India-Mail, mais ils auront peut-être les deux ou trois louis d’un train de plaisir, et il serait fâcheux que ces Athéniens de Paris, habiles à toutes ces drôleries de goût, d’art et de toilette, ne vissent pas ces merveilles, d’où ils tireront de bons modèles de tapisserie, de broderie et de joaillerie, qui nous serviront plus lard. » Et le gigantesque empire, berceau du genre humain, aujourd’hui province anglaise, a été rangé très-artistement et très-méthodiquement dans des cases et catalogué avec le même flegme que la coutellerie de Sheffield ou de Birmingham.

Nous avons donc pris le parti de faire cet immense voyage, entre un feuilleton et l’autre, au Palais de Cristal ; nous évitons ainsi les omnibus de la maison Waghorn et compagnie pour traverser le désert de l’isthme de Suez, le bateau à vapeur d’Aden et les cancrelas qui dégoûtaient si fort le prince S*** dans les steamers qui vont à Calcutta, sans compter les hépatites jaunes, les choléras bleus, les pestes mouchetées de noir, les crocodiles verts, les tigres rubanés, et autres fléaux pleins de couleur locale. Nous les aurions volontiers encourus, mais nous ne sommes pas maître en cette fantaisie.

Si nous disions que nous n’avons pas jeté un seul coup d’œil sur le reste de l’exposition, nous attirerions sur notre tête le mépris des industriels, des négociants, des utilitaires et des philistins de toutes sortes. Telle est cependant la vérité. Nous avons passé sans un regard à travers ce troupeau de monstres de cuivre et d’acier, mastodontes et mammouths de l’industrie, qui agitent leurs bras tronqués, soupirent avec leurs poumons de fer et semblent emprunter à la vapeur l’inquiétude et la respiration de la vie, dans cette agitation furieuse et froide qui ne connaît pas la fatigue, activité de la matière qu’on peut pousser à toute outrance sans manquer aux saintes lois de la pitié, car la matière s’use et ne souffre pas. Les bobines tournaient comme des danseuses ivres, disparaissant dans l’éblouissement de leur rapidité. Les pistons levaient et laissaient retomber leurs moignons avec un han plaintif, comme des bûcherons fendant un tronc de chêne ; les poulies folles faisaient claquer leurs lanières de cuir et de gutta-percha ; les roues crénelées se mordaient à belles dents, les laminoirs se frôlaient en sifflant, les soupapes clappaient de la langue, les ressorts faisaient jouer leurs nerfs et leurs détentes ; tous ces esclaves métalliques et plutoniens inventés par le génie de l’homme travaillaient à qui mieux mieux sur notre passage. Ces machines nous criaient avec leurs grincements, leurs coups sourds, leurs sifflements aigus : « Moi, je fais la besogne de six mille fuseaux ; moi, je remplace cinq cents marteaux de forgeron ; moi, je trame le châle des Indes plus également qu’un ouvrier de Cachemire au seuil de sa cabane ; moi, j’enfante des machines qui travailleront à mon exemple ; moi, avec mes doigts de bronze, je ploie des enveloppes de lettres aussi habilement et aussi proprement que les ploierait une jolie femme aux doigts roses : seulement j’en fais en un jour assez pour cacheter tous les secrets d’amour, de diplomatie et d’affaires du monde. »

C’est ainsi que parlaient ces grands animaux de fer et d’airain aux formes hybrides, aux attitudes menaçantes, polypes qui semblent vouloir vous prendre dans leurs longs bras pour vous broyer et vous laminer ; ils paraissaient étonnés de notre indifférence. En effet, nous admirons plus que personne ces merveilleuses inventions de l’esprit humain, ces créations mathématiques qui, si elles n’ont pas la vie dont Dieu seul sait le secret jusqu’à présent, agissent du moins comme des êtres animés ; nous les admirons et nous les aimons, car chaque machine est un serviteur insensible, un nègre qu’on peut fouetter à toute vapeur jusqu’à ce qu’il éclate, ce qui est sa manière de se révolter. La machine relève l’homme et l’animal d’un labeur, d’une fatigue ou d’un ennui ; elle a déjà racheté le galérien de la rame, la bête de somme du charroi ; bientôt elle labourera à la place du bœuf, qui, s’il nous donne encore sa chair, au moins ne nous donnera plus ses sueurs et ses essoufflements sous le joug, qui font de son meurtre presque un fratricide. Elle file, elle scie, elle martelle, elle tisse à la place d’innombrables malheureux courbés sur leur métier ; et chaque jour le temps pour la pensée, la rêverie, l’étude, devient plus large et plus long. Quelques générations, hélas ! périront sans pouvoir trouver place dans le nouvel ordre ; mais ceux qui viendront plus tard pourront faire des vers, peindre, combiner des inventions, chercher les secrets de la nature, qui aime à se laisser crocheter ses cadenas. Les esclaves de fer feront l’ouvrage ; la matière domptera la matière, et le travail de l’homme deviendra purement intellectuel.

Certes, ce n’est pas nous, poëte et penseur, qui dédaignerons cette race de métal destinée à remplacer les prolétaires et à relever l’homme de l’antique malédiction du travail manuel ; mais assez d’autres ont loué ces prodiges, et des voix plus savantes que la nôtre en ont expliqué les mystères, pour qu’un peu de caprice nous soit permis ; d’ailleurs nous ne sommes pas de ces Janus dont le masque tourné vers l’avenir a les yeux crevés, et qui ne voient que par le masque tourné vers le passé ; nous ne poussons pas, au milieu d’un siècle, le plus grand que les évolutions des temps aient amené, des gémissements élégiaco-romantiques, et nous comprenons, quoique artiste, la beauté de notre époque, bien que souvent la fantaisie nous ait poussé vers les temps et les pays barbares où persiste l’individualité locale de l’homme.

Aussi, l’on comprendra cet enivrement, cette infatuation que nous cause l’idée seule de l’Inde. Depuis notre enfance, nous avons regardé avec une curiosité avide et superstitieuse toutes les gravures, tous les dessins, tous les recueils qui se rapportent à cette mystérieuse contrée où ont pris naissance, à des époques qui se perdent dans la nuit des temps et qui déconcertent toute chronologie, les théogonies, les civilisations, les sciences, les arts, les langues dont les nôtres ne sont que les effluves et les dégénérescences. Quand l’Égypte commençait, l’Inde était déjà vieille. La Grèce n’avait encore pour habitants que des sauvages tatoués comme les Ioways et les Mohicans ; ceux qui furent plus tard les Athéniens étaient cannibales. Là, bien avant le déluge, bien avant les règnes fabuleux de Chronos et de Xixuthros, quand la terre, jeune encore, s’épanchait en créations dithyrambiques et monstrueuses, comme un poëte adolescent qui jette ses scories en strophes démesurées, régnait, dans une nature d’une exubérance folle, un panthéisme effréné. Onze millions de dieux fourmillaient à travers les inextricables enlacements des forêts vierges, effrayants et difformes comme toutes ces races d’animaux disparus dont l’éléphant, le rhinocéros, la girafe, le chameau, l’hippopotame, le crocodile sont les avortons, et qu’ils rappellent sous des proportions moindres et des formes adoucies.

Que de fois en songeant à ce pays étrange, qui pour nous restera à l’état de chimère, nous nous sommes créé d’éblouissants mirages ! que de fois nous avons escaladé les étages infinis de cette pagode de Djaggernath, dont les tours superposées s’enfoncent dans le ciel, comme une autre Babel qu’a respectée la colère de Dieu ! que de fois nous avons pénétré, glacé par une horreur religieuse, dans les profondeurs insondées du temple souterrain d’Ellora, cathédrale en creux, moule et matrice d’où semblent sortir les innombrables édifices sacrés de l’Inde ! que de fois nous avons erré dans ses dédales obscurs, cœcums architecturaux serpentant dans le ventre de la montagne, et dont la pointe de Piranèse serait impuissante à rendre les opaques terreurs et les noires perspectives ébauchées dans la nuit par un rayon livide, en nous répétant comme le refrain d’une litanie monotone le vers si magnifiquement caverneux de Victor Hugo :

Puits de l’Inde, tombeaux, monuments constellés !

Ah ! combien souvent, lorsque nos pieds foulaient lentement le ruban de bitume qui conduit de l’Obélisque à l’arc de l’Étoile, notre pensée se promenait dans les jungles, où le tigre, avec une pose de sphinx, lèche sa patte de velours de sa langue âpre comme une lime, et qui, même lorsqu’elle lèche, fait venir le sang ; sous les mangliers dont les branches pleureuses se replantent et se multiplient en innombrables arcades, en sorte qu’un arbre est bientôt un bois ; à travers les bambous que l’éléphant fait ployer en marchant comme de l’herbe sèche ; à l’ombre des monstrueux baobabs âgés de six mille ans comme le monde, et qui ont peut-être vu Adam sous leurs jeunes pousses, quand il avait pour maîtresse la dive Lilith et qu’Ève n’était pas née encore ; au milieu des colossales forêts vierges où s’enchevêtrent les arbres, les lianes, les herbes, dans un inextricable désordre de frondaison et de germination ; masses touffues, emmêlées, hérissées, croisées en tout sens, dont le soleil ne peut percer l’ombre séculaire, que fouette en plein jour l’aile des chauves-souris trompées par ce crépuscule éternel ; chaos verdoyant où le cobra-capello siffle sous les joncs et les nénufars au bord des mares empoisonnées ; où les singes, hideuses caricatures humaines, soldats dispersés de l’armée qui conquit Ceylan pour Rama, sautillent de branche en branche parmi les vols effrayés de perroquets et de kokilas ; où le serpent boa, s’enroulant autour d’un palmier, s’amuse à faire d’un tronc droit une colonne salomonique ; ah ! combien souvent, répondant d’une façon distraite à la question d’un ami, nous descendions en idée les escaliers de marbre blanc de Bénarès qui conduisent au Gange, le fleuve sacré ! Quelles silhouettes de villes prodigieuses nous nous sommes dessinées à l’horizon du rêve, sur les rougeurs d’un couchant fantastique, pagodes indiennes, minarets mahométans, dômes, coupoles, tours, toits en terrasse entre lesquels jaillissent des palmiers, longues bandes de murailles crénelées, portes triomphales, caravansérails, chauderies, tombeaux, collèges de brahmines, immense entassement de colonnes d’ordres inconnus, de monstres sculptés, d’énormités architecturales, comme Martynn sait en faire pressentir avec un éclair dans le sombre infini de ses gravures à la manière noire !

Aussitôt que nous eûmes débarqué à Londres, nous courûmes au Palais de Cristal, qui est lui-même une merveilleuse construction qu’on placerait volontiers dans l’Inde, au bord d’un de ces étangs consacrés où l’on nourrit les crocodiles des temples, ayant pour fond une de ces forêts dont nous parlions tout à l’heure, et soutenue par des terrasses de marbre blanc, sur les rampes desquelles des paons laisseraient traîner les constellations de leur queue ; il est d’une légèreté toute féerique et soutient vaillamment dans l’air ses millions de miroirs, enchâssés dans le cadre d’une frêle armature bleue et blanche ; sa façade, lamée d’argent et d’azur, s’épanouit comme un immense éventail ayant pour bouton un cadran d’horloge ; car le peuple qui a dit : « Le temps, c’est de l’argent, » veut toujours savoir l’heure, même dans ses moments d’enthousiasme et d’oubli, comme ces braves Chinois qui, même pendant l’extase de l’amour, gardent leur montre à la main. Quand le soleil donne sur cette colossale cage de verre, sur cette énorme serre chaude de l’industrie qui englobe, avec les mille chefs-d’œuvre du génie humain, de grands arbres à leur aise là comme dans la clairière d’une forêt, et seulement un peu étonnés de ne plus recevoir la pluie du jour et la rosée de la nuit : au mélange imprévu des ombres et des lumières, aux éclairs et aux murmures des fontaines jaillissantes, on ne saurait méconnaître le génie de l’Inde, approprié aux besoins de l’industrie anglaise. Ni le Parthénon, ni le Panthéon ni la Maison-Carrée, types ordinaires des constructions modernes, n’ont rien à voir ici. Remplissez de plantes équatoriales et tropicales ce grand palais transparent, Lackmi et Parvati pourront y conduire le chœur brillant des Apsaras.

Ces écriteaux rouges historiés de lettres blanches sont les indicateurs de la route de l’Inde. Nous y voici : le chemin n’a pas été long.

Ces petits compartiments, c’est le sol de l’Inde, depuis ses profondeurs jusqu’à sa surface. Chacune de ces pierres, chacun de ces cristaux ou de ces fragments de métal représente une mine, une veine de terrain, une province, un pays, depuis le diamant jusqu’à l’argile. Il ne s’agit encore que des matières brutes, que des produits vierges auxquels la main de l’homme n’a pas encore touché, et déjà, rien qu’à la simple nomenclature, vous croyez voir ouvert devant vous l’écrin des Mille et une Nuits. Voilà du marbre primitif, du marbre serpentin, du jaspe rouge et jaune, des bois fossiles de Senva, des argiles plastiques jaunes et bleues, du kaolin blanc, des grenats de Kasning, du sable aurifère, des colliers de grains de nimluck, des cornalines unies et taillées, des pierres vertes, de la nacre, du sable à perle d’Ava, de l’ampélite taillée en boucles d’oreilles, des améthystes, des émeraudes, des saphirs, des yeux de chat, des hyalites, du lapis-lazuli, des agates de Nerbudda, des cailloux de la rivière Goane, des blocs bruts d’agate jaspée de Jasselmère, du fer de Calicut, du fer magnétique avec lequel se fait l’acier indien, de la houille de Mergni, du plomb de Shookpoor, de l’outremer de Bombay, sans compter les opales, les turquoises, les sanguines, les chrysobéryls, les calcédoines, les onyx, mille pierres radieuses qui toutes ont retenu une couleur de prisme ou un rayon de soleil pour étoiler la statue des dieux, les vêtements du rajah ou le corset de la bayadère.

Nous savons bien que toutes ces richesses sont enfouies sous la terre, éparses dans la vase des fleuves, cachées dans les veines secrètes des montagnes, et que là, comme ailleurs, le sol dérobe ces merveilles sous un manteau de poussière ou de végétation ; mais, malgré soi, il vous semble que la terre de l’Inde n’est qu’un vaste monceau de pierreries, un de ces entassements d’escarboucles où les califes puisaient à pleines mains. N’est-ce pas de ce pays d’ailleurs que vient le Kohinoor ou montagne de lumière, le plus pur, le plus gros morceau de carbone que le génie des richesses souterraines ait eu le temps, depuis le peu de siècles que ce monde dure, de cristalliser au fond de son alambic mystérieux ?

Si la terre est un écrin, l’herbier est une cassolette. Cannelle, macis, muscade, gingembre, opium, hachich, huile de rose, noix de bétel, piment, sucre de datte, thé de l’Himalaya, aloès, safran, indigo de Salem et de Madras, fleurs d’Hursinghar, tabac blond comme la peau d’Amani la bayadère, fleurs de Camboja, feuilles d’ananas, dont la fibre fournit une fine soie végétale, tout cela ne ressemble-t-il pas à cette montagne des aromates dont parle Salomon dans le Sir Hasirim ? Un sol de diamants ne doit-il pas avoir une végétation de parfums ?

Surexcitée par tous ces noms qui souvent ne sont représentés que par des échantillons desséchés et flétris, enfermés dans des fioles ou des boîtes, l’imagination a bientôt fait verdoyer en feuilles énormes et bizarres, s’épanouir en calices éclatants toutes ces fleurs et ces herbes mortes. Elles germent et végètent avec une activité incroyable, comme ce rosier des soirées magiques qui pousse à vue d’œil ; leurs odorants effluves embaument l’air. Les échantillons de bois reprennent leur écorce et se dilatent en forêts, les lichens jettent leurs balançoires d’un arbre à l’autre. Les cantharides tourbillonnent dans un rayon de soleil, et le bupreste mange le cœur de la rose du Bengale. Un paysage immense sort de ces étroits casiers.

Faudra-t-il beaucoup de peine pour rendre la vie à ces peaux de tigre clouées contre le mur et les faire bondir comme dans un roman de Méry ? Ce grand monstre fauve rayé de noir, dont le mufle aplati conserve encore sa férocité, doit être un comparse de l’histoire d’Héva. Peut-être est-ce Mounoussamy, le sauvage époux à formes d’éléphant, qui lui a planté cette balle entre les yeux, à moins qu’il n’ait été devancé par le spirituel et paradoxal Edwards Klerbbs. Que de pauvres péons il doit avoir dévorés sur les routes ! Et cette panthère noire de Java, sombre comme la nuit, effrayante comme un chat cabalistique, qui ne laisse briller dans l’impénétrabilité des bois que deux phosphorescentes prunelles de hibou ! En un bond, elle va vous sauter sur les épaules et vous enfoncer dans le cou ses dix poignards de corne ! Sans être Cuvier, il est facile de reconstruire, à l’aide de ces massacres aux cornes démesurées, le buffle hideux qui se cuirasse de vase dans les flaques de pluie, sous les ramures léthifères des opaques forêts de Ceylan.

Quand on a vu, sur ces jolis encriers et ces charmantes boîtes peintes qui nous viennent des Indes, quelques-unes de ces chasses vernissées où des princes en robe rose et à figure de femme poursuivent des antilopes, des daims mouchetés et des daims blancs, avec des guépards pour chiens, on peut aisément ressusciter ces peaux mégissées et les faire courir dans les rizières ou les plaines de sable, autour de Madras ou d’Allahabad. Ces trompes préparées, est-ce le nez de Ganesa, le dieu de la Sagesse, que quelque mauvais plaisant, voltairien à sa manière, lui aura arraché dans un moment de belle humeur ? Non ; l’Indien dévot ne se permet pas de ces facéties : c’est bien la proboscide du monstrueux animal arrangée en tuyau de caoutchouc ; ces lourdes défenses d’ivoire, qui semblent dérobées à ce cimetière où se rendent les éléphants millénaires pris de la pudeur de la mort, ces soies de sanglier ou de chèvre, ces nageoires de requin, ces nids d’hirondelle-salangane qu’un Chinois mettrait tout de suite en potage, ne forment-ils pas au bout de quelques minutes à l’œil de l’âme une ménagerie hurlante, glapissante, fourmillante, comme le bois dont il est parlé dans la pièce de Nourmahl la Rousse des Orientales ?

Si vous le permettez, nous nous arrêterons aujourd’hui à Lahore, qui se dessine là-bas sous une cage de verre ; une étape de trois mille lieues fatigue, même quand on ne la parcourt que la plume à la main.

Il est vrai que ce n’est pas Lahore elle-même, mais seulement le modèle de Lahore. Si vous regardiez la ville véritable par le gros bout de la lorgnette, vous obtiendriez l’effet du plan ; en regardant le plan par le petit bout, vous le grandissez et vous obtenez un effet satisfaisant.

Lahore noue autour de ses reins une ceinture de tours et de fortifications en style moyen âge orientalisé ; des fossés, dont l’eau verte a des caïmans pour grenouilles, font comme une frange verte à sa robe rouge : car Lahore, comme Munich, est presque toute peinte avec ce rouge antique si cher au roi de Bavière. De ce fond sombre s’élancent, comme des mâts d’ivoire, les minarets des mosquées et les aiguilles fleuries des pagodes en albâtre ou en marbre. Dans les rues étroites fourmille un peuple innombrable, étrange et bariolé comme un rêve ; des formes que l’on croyait disparues avec le moyen âge revivent là dans une splendeur orientale. À chaque instant passent de longues cavalcades de cavaliers sykes, des caravanes de chameaux, des files de chariots dorés traînés par des bœufs bossus. Les frêles balcons étincellent comme des diptyques entr’ouverts, laissant apercevoir sous des formes humaines des ruissellements de pierreries et des miroitements de brocart. Les bayadères et les courtisanes, chargées d’anneaux, de bracelets, de pendeloques, de bijoux, de grelots, de paillettes, sourient aux passants, et mêlent leurs éclats de rire aux caquets des poules et des oiseaux suspendus dans des cages. Les éléphants avec leurs riches housses passent, élargissant des hanches les rues trop étroites, emportant avec le dos les arcades trop basses ou ruinées ; ils se dirigent vers la chauderie ; suivons-les, et asseyons-nous à la porte pour observer les mœurs et les costumes.

II

Non contente d’avoir apporté le sol, les plantes, les animaux, la Compagnie des Indes a exposé une ville tout entière, afin que l’on pût se faire une idée complète de son empire oriental. Elle a aussi transporté la population sous forme de petites maquettes de terre coloriée, modelées par les habitants eux-mêmes, qui font pénétrer intimement dans la vie des différentes castes.

Nous avons lu souvent les Lettres sur l’Inde du prince S***, et feuilleté son magnifique album. Nous voyons, dans le Palais de Cristal, la réalité de ces merveilles, qui nous semblaient chimériques, malgré la sincérité évidente du dessin. Ce n’est pas seulement dans les mises en scène d’opéras féeriques que ces magnificences existent, et les poëtes de l’Orient, qui font à tout moment des métaphores dont s’effarouche l’économie occidentale, qui remuent les pierreries par monceaux et battent des omelettes de soleils dans le moindre ghazel, dans le plus mince pantoum, ne sont, avec toute leur joaillerie tant reprochée, que d’exacts faiseurs de procès-verbaux. L’hyperbole est tuée d’avance par l’éblouissant éclat du vrai.

Voici un éléphant qui s’offre à vos yeux, un éléphant empaillé, il est vrai ; mais si vous voulez en avoir un vivant, vous n’avez qu’à aller au Zoological Garden, où vous monterez sur son dos pour un schelling. Sa peau rugueuse, fendillée comme de la vase sèche, disparaît à demi sous un riche caparaçon de velours rouge quadrillé et frangé d’or ; son front bombé est orné d’une ferronnière colossale, et de grosses houppes de soie pendent confusément de chaque côté parmi les plis de ses oreilles. Quelquefois ce frontail est orné d’énormes pierres fausses, émeraudes, rubis ou perles de verre, ou même de petits miroirs. Sur le dos de la bête s’élève une espèce d’estrade surmontée d’un pavillon soutenu par des colonnettes d’ivoire niellé de charmants dessins. Des coussins de brocart servent de siége au personnage qui se sert de ce mode de transport, prince indien ou employé de la Compagnie ; une place est ménagée derrière pour le domestique. Le cornac se tient assis sur le col du monstre, qu’il dirige à l’aide d’un crochet de fer. Le pavillon, en forme de dôme à double renflement, est tapissé de brocart d’or et d’argent, et bordé d’un effilé où la lumière scintille à éblouir. Quand un puissant rayon de ce soleil qui vit Bacchus et Alexandre tombe sur ce dôme aux phosphorescences métalliques, les yeux doivent se baisser comme devant l’astre lui-même.

Cet éléphant nous a fait penser aux grandes batailles de Lebrun. Celui qui était monté par Porus, ce géant écaillé qui lançait des flèches de six pieds de long, devait être harnaché ainsi, et cette vue vous plonge dans des rêveries d’antiquité où la mémoire se perd.

Si vous craignez de vous hisser sur cette montagne mouvante, qui pourtant s’agenouillera docilement devant vous pour vous faciliter l’ascension, entrez plutôt dans cet eka sculpté, peint, doré, aux roues massives, enjolivées d’ornements fantastiques et traîné par un petit bœuf à loupe et à pelage gris de souris, modèle naïf rappelant le chariot de terre cuite de la pièce de Vasantesena et les voitures que les enfants se taillent dans l’écorce des potirons ; ou bien encore laissez-vous bercer par le pas rhythmique des péons dans ce somptueux palanquin aux brancards d’ivoire, aux plaques d’argent repoussé, aux rideaux de soie brochée et lamée d’or, où la songerie doit être si douce, où le sommeil doit arriver si aisément.

Quand on pense aux selles anglaises si nues, si pauvres dans leur froide correction, relevée, pour tout agrément, de quelques piqûres, on reste épouvanté de la folie prodigue de la sellerie indienne. Sur ces arçons et ces troussequins qui confondent les formes du moyen âge et de l’Orient, la fantaisie luxueuse de l’ouvrier a semé les arabesques et les pierreries avec une verve effrénée d’éclat. Ce n’est pas une selle, c’est un joyau d’une grande dimension, c’est un écrin avec des étriers. Rien n’est assez précieux ; le velours disparaît sous l’or, l’or sous les turquoises, les grenats, les rubis et les diamants. Ne croyez pas, d’après cela, à une richesse lourde, à une opulence massive : l’art y vaut encore plus que la matière ; le goût le plus pur, le plus fin, le plus inventif, a ciselé, guilloché, filigrane ces ornements infinis, si nets, si opiniâtrement suivis, malgré leur complication dédaléenne. Benvenuto Cellini, Henri d’Arfé, Vechte n’ont pas fait mieux dans leurs merveilleuses orfèvreries. Et quelle admirable entente de la couleur ! comme un fil d’argent adoucit à propos l’éclat trop fauve de ce galon d’or ! comme un champ mat fait ressortir un filet bruni ! comme une pierre enchâssée avec bonheur rompt une plaque de lumière trop diffuse ! Les nuances les plus vives et les plus violemment opposées se marient sans effort dans un flamboiement général.

En posant en idée sur le dos de quelque vigoureux coursier du Scind ou du Népaul, à la queue et à la crinière teinte de henné, ces monceaux d’or et de pierreries, en y asseyant un Européen en bottes vernies, en pantalon noir, en habit à queue de morue, en chapeau à tuyau de poêle, on obtient une caricature tellement grotesque, l’écuyer fût-il le vicomte d’Aure, Baucher ou Victor Franconi, que l’on en rit involontairement tout seul, bien à tort, puisque les rajahs juchés sur ces selles fulgurantes ne sont que les serviteurs tremblants du premier Anglais en water-proof, nullement pittoresque, qui passe par là, préférant à toutes ces joailleries de Golconde le vrai diamant, le diamant noir de Cornouailles. Comment devaient être les selles de Gengiskan, d’Aurengzeb, de Timour, et des grands victorieux de l’Inde ? De quels rayons de soleil et de lune, de quels scintillements d’étoiles étaient-elles passementées et constellées, puisque les selles des vaincus offrent encore de telles magnificences ?

Parmi ces caparaçons d’un éclat éblouissant, il y en a un d’un caprice singulier, déjà tartare, presque chinois peut-être, tout papelonné d’écaillés de dragon, roses, bleues et noires, comme certains écus héraldiques. Oh ! que nous aimerions, sur un de ces chevaux blancs mouchetés de brun comme des léopards que l’on voit caracoler dans les chasses impossibles des paravents, bien assis dans cette selle qui semble faite de la peau d’une chimère, parcourir ces contrées non explorées sur lesquelles s’allonge l’ombre démesurée de l’Himalaya, cette extrême Inde qui se confond avec le Céleste-Empire par le Thibet et le royaume de Cachemire, où vole le grand papillon bleu, et où les romans de chevalerie du moyen âge plaçaient les empires fabuleux de leurs héros !

Quant aux brides, aux mors, aux têtières, aux frontails, nos langues du Nord sont trop froides, trop pauvres, trop mesquines, pour en décrire les somptuosités. C’est le moins que des coursiers de la race nedji mâchent l’or et l’argent dans leur bave plus blanche que l’écume qui baisait les pieds de Wishnou endormi sur la feuille de lotus au milieu de l’océan d’immortalité.

Quel spectacle qu’une cavalcade ainsi montée, s’élançant des portes de Lahore au milieu d’un nuage de poussière lumineuse ! Nous croyons, quel que soit notre respect pour la civilisation, que la promenade des gentlemen sur leurs hacks, leurs poneys et leurs pur-sang bai-cerise, à six heures du soir, dans Hyde-Park, le long de Serpentine-River, doit être infiniment moins pittoresque.

Si cette chevauchée à dos d’éléphant, en chariot, en palanquin et en selle, bosselée d’ornements d’or, vous a fatigué quelque peu, voici, pour vous reposer, un lit en velours incarnadin chimériquement historié d’or, sous un dais de brocart porté par des colonnes d’ivoire et de vermeil ; des chasses-mouches aux manches d’or, miraculeusement ciselés, sont placés à côté de l’oreiller de toile d’or, prêts à faire envoler l’insecte qui troublerait votre sommeil. Un tapis d’or entoure cette couche, qui semble descendue sur terre du paradis d’Indra pour bercer le corps de Sacountala ressuscitée. Si vous avez peur de faire tache au milieu de cette magnificence, comme un grain de sable sur le soleil, asseyez-vous tout simplement sur ce fauteuil sculpté dans des défenses d’éléphant, ou sur cette chaise longue en marbre de Rajpootana, découpée comme une guipure, fenestrée comme une truelle à poisson, et rappelant les plus délicates arabesques de l’Alhambra, que vous offre le rajah Anund Nath, roi de Nattore. Vous serez plus fraîchement sur ce froid et blanc canapé, dans cette salle ventilée par les ponkas toujours en mouvement, aux fenêtres fermées de nattes de jonc arrosées d’eaux odoriférantes, aux soupiraux treillagés de feuilles d’albâtre frappées à jour par l’emporte-pièce de la patience, comme les dentelles de papier de nos boîtes de dragées ; là vous pourrez fumer dans ce bhouka d’argent, émaillé et ciselé, le tabac mélangé de benjoin, de confitures et de roses, entortillant votre bras des longs anneaux du tuyau flexible, comme une Cléopâtre jouant avec l’aspic ; mâcher le bétel qui empourpre les gencives, prendre le thé de Kemaon et d’Assam dans des tasses enveloppées de filigrane, ou bien encore, si vous trouvez un adversaire de votre force, faire une partie avec ce jeu d’échecs en agate, dont les cavaliers chevauchent des éléphants.

Mais c’est assez se reposer ; les éblouissements ne sont pas encore finis. Si vous ne sortez pas aveugle du Palais de Cristal, ce ne sera pas la faute de l’Inde ; mettez des lunettes de verre noir comme pour regarder une éclipse, et plongez l’œil dans ces armoires, vestiaires des fées, des péris et des apsaras. Les cachemires passent en Europe pour des tissus somptueux. Une femme se croit riche lorsqu’elle peut en enfermer une demi-douzaine dans son coffre de palissandre. Là-bas, l’on en fait des rideaux de lit, des tentures d’appartement, des tapis de table ou de pied ; ils remplacent, pour les tentes, la toile ou le coutil grossier. En voilà pourtant cinq ou six admirables, bleus, rouges, noirs, verts, avec des palmes de trois pieds de haut, si souples qu’ils font des plis comme une draperie de Phidias, si fins qu’ils passeraient par une bague ; là, ils ne servent que d’ombre au tableau.

On ne commence à les regarder que lorsque les palmes sont d’or et les fleurs de perles, et que le fond écarlate se constelle de disques éclatants de broderie : mais ils pâlissent bien vite à côté de ces étoffes rayées en long, en diagonale, qui mêlent à leurs splendeurs des tons si fins que Rubens, Paul Véronèse, Delacroix n’y sauraient atteindre ; finesse ardente, fraîcheur embrasée, nuances flamboyantes et tendres, harmonies dans le tumulte ; il y a là des fonds saumon, topaze brûlée, pétales de fleur recouverts d’émail ou de paillon, dont aucune langue ni aucun pinceau ne saurait donner l’idée ; des draps de Kirpoor, des soieries d’Agra, des broderies du Moultan, des brocarts de Borhanpor et d’Ahmedabad, des gazes de Trichinopoli, des rubans de Célèbes, des écharpes de Sumatra, des châles de Lahore pour ceinture et pour turban, à rendre la coquetterie folle.

Tantôt ce sont de larges bandes d’or, fleuves de lumières qui ruissellent en miroitant entre des rives d’améthyste, de rubis et de saphir ; tantôt un mince fil étincelant serpente dans la trame grenue qu’il égratigne d’une traînée de points phosphorescents ; ici l’argent pleut et fourmille en paillettes estampées sur une gaze d’azur qui frissonne et tremble comme un ventre de poisson au soleil, ou comme une eau au clair de lune ; là une dentelle d’or, plus fine que la maline ou la valencienne laisse rougeoyer un fond de paillon pourpre ; plus loin, l’argent et l’or font combattre leur éclat blanc et jaune sur un champ de bataille rose. Mais quel rose ! un rose idéal, un rose d’intérieur de clochette à l’heure de la rosée ! Partout l’or scintille en paillettes, en mouches, en filigrane, en fleurs, en étoiles, en pasquilles, en effilé, en fanfreluches ; il y a des moments où cela touche au délire.

On dirait que le luxe indien a voulu engager une lutte directe avec le soleil, avoir un duel à mort avec la lumière dévorante de son ciel embrasé ; il essaye de resplendir d’un éclat égal sous ce déluge de feux ; il réalise les merveilles des contes de fées ; il fait des robes couleur du temps, couleur du soleil, couleur de la lune ; métaux, fleurs, pierreries, reflets, rayons, éclairs, il mélange tout sur sa palette incandescente. Dans un tulle d’argent il fait palpiter des ailes de cantharides, émeraudes dorées qui semblent voler encore. Avec les élytres des scarabées, il compose des feuillages impossibles à des fleurs de diamant. Il profite du frison fauve de la soie, des nuances d’opale du burgau, des moires splendides et de l’or bleu du paon. Il ne dédaigne rien, pas même le clinquant, pourvu qu’il jette son éclair ; pas même le cristal, pourvu qu’il jette son feu. Il faut qu’à tout prix il brille, il étincelle, il reluise, qu’il lance des rayons prismatiques, qu’il soit flamboyant, éblouissant, phosphorescent. Il faut que le soleil s’avoue vaincu.

Ces ouvriers, c’est-à-dire ces grands artistes, seraient gens à vouloir tisser la lumière électrique, s’ils la connaissaient : et dans ces irradiations, ces effluves, ces feux croisés, ces folles bluettes, ces iris, ces feux follets du spectre solaire qui dansent sur ces écrins tramés, sur ces mines de Golconde et de Visapour taillées en robes, en châles, en turbans, en écharpes, jamais le dessin ne se perd une minute, jamais l’ornement qui circule à travers ces incendies n’altère son élégance ou sa légèreté ; tracé sur un papier par une simple ligne noire, il ne serait pas moins précieux. L’on ne pourrait pas dire à l’ouvrier indien comme au mauvais peintre d’Athènes : « Ne pouvant la faire belle, tu l’as faite riche. »

Les mousselines ne sont pas moins admirables dans leur blancheur transparente ; c’est du vent filé, de l’air tissu, de la brume condensée. Quels plis fins, quelle souplesse ! elles n’habillent pas, elles caressent comme un baiser les corps qu’elles enveloppent. Les unes sont tout unies, et ce ne sont pas les moins belles ; les autres ont çà et là une étincelle d’argent ou d’or, une feuille de rose du Bengale ou une aile verte de bupreste arrêtée dans leur trame. Comme elles doivent voler légèrement, ces longues écharpes blanches piquées de point de lumière, sur le corset de pierreries des bayadères qui, ivres du parfum des fleurs de Siricha, suspendues le long de leurs joues brunes, s’avancent en tourbillonnant devant la procession de la trois fois sainte Trimurti, dans les rues d’Hyderabad ou de Bénarès ! Comme elles doivent boire sur le corps poli de Vasentasena les pleurs sacrés du Gange au bas des terrasses de marbre !

Les toiles d’ananas et d’aloès, les indiennes, les cotonnades, les madras, les soies flambées, les corans, les chittes dont parle Bernardin de Saint-Pierre, les tissus les plus ordinaires, ont un éclat et une douceur de ton inconnus chez nous.

Nous avons parlé un peu ici de tissus simples, de productions moins rares, pour faire trêve à ce feu d’artifice de mots, à ces bombes lumineuses de métaphores, à ces pluies d’argent et d’or, d’adjectifs et de comparaisons auxquels nous sommes obligé d’avoir recours pour éveiller dans l’idée de ceux qui nous lisent une image effacée et confuse des féeries que nous voyons. Mais nous voici déjà repris au collet par la magnificence. Quoique nous n’ayons donné à boire à aucune vieille, nous sommes dans la position de la jeune fille du conte de Perrault ; nous ne pouvons ouvrir la bouche sans qu’il en tombe aussitôt des pièces d’or, des diamants, des rubis et des perles ; nous voudrions bien de temps en temps vomir un crapaud, une couleuvre et une souris rouge, ne fût-ce que pour varier : mais cela n’est pas en notre pouvoir.

Sous une vitrine resplendissent à deux pas de là d’incalculables richesses : ni le souterrain d’Aladin, ni le puits d’Aboulcasem, ni le trésor d’Haaroun-al-Raschid avec son paon de pierreries, son arbre d’or, ses masses d’ambre jaune et son éléphant de cristal de roche, n’ont contenu plus de merveilles. Le Durrial-Noor forme le centre d’une constellation de diamants montés en bracelet. Son nom de mer de lumière est des plus mérités, il fulgure d’un éclat sans rival. Quelle reine, quelle Impéria ne rêverait pas pour son bras d’albâtre ce volcan de lumière ? Ces deux cent vingt-quatre perles d’un orient parfait, aussi grosses que celle fondue par Cléopâtre à son souper, au collier de quelle Néréide de l’océan Pacifique le plongeur intrépide les a-t-il arrachées sous des voûtes d’algues marines et de corail ? Quel est cet énorme joyau, ce lingot d’or qui le disputerait à celui de la loterie parisienne ? C’est une selle : mais, comme l’or massif a paru trop vil, on l’a fait disparaître sous une croûte de diamants, d’émeraudes et de rubis, médiocre magnificence à côté de cette robe de perles et de cette ceinture d’émeraudes d’un chef sycke.

Une robe de perles, entièrement de perles, nous ne connaissons que la vierge de Tolède qui en ait une semblable dans sa garde-robe de Notre-Dame ; encore dit-on qu’elle a été apportée du ciel par les anges. Quant à ces diadèmes, à ces plaques bosselées de boules de filigrane, à ces ornements en fil d’argent, à ces lutchkas émaillés, à ces chaînes, à ces guirlandes d’or et de pierres, ce n’est pas la peine d’en parler. Remarquons seulement, bizarrerie locale parmi tout ce luxe, ce bracelet tissé en cils d’éléphant.

Qui l’aurait cru ? l’éléphant a les cils les plus beaux, les plus longs, les plus soyeux du monde. Nous notons avec joie ce terme de comparaison nouveau aux jeunes poëtes qui font pour leurs maîtresses des orientales à la façon de Victor Hugo, de Ruckert ou de Freiligrath.

Vous vous croyez quitte maintenant avec les pierreries. Nullement, car des joyaux vous allez tomber aux armes ; et pour l’Indien, l’arme est un prétexte à damasquinages, ciselures, sculptures, incrustations de toutes sortes : l’or, l’argent, le burgau, la nacre, le corail, les diamants, les turquoises et les perles laissent à peine soupçonner le fer. Peut-être peut-on aussi se tuer avec ces bijoux, mais ce n’est qu’une question subsidiaire. Ces cottes de mailles, fines toiles d’acier moirées d’or, ces casques aux formes étranges, capricieuses, ces boucliers de peau d’hippopotame ou de rhinocéros, incrustés d’écaillé de tortue, constellés de boules de métal, ces épées aux poignées ciselées à jour, où la main d’une jolie femme entrerait à peine, tellement les peuples orientaux ont les extrémités délicates, ces flèches mogoles barbelées, ces kriss malais ondulés comme des flammes, empoisonnés dans le suc de lupa et munis d’hameçons pour ramener les entrailles de la victime, ces hallebardes dentelées, découpées en croissant, ces masses d’armes garnies de chaînettes et de pointes, rappellent involontairement les formes et les habitudes de guerre du moyen âge. Il y a bien aussi quelques arquebuses à rouet, quelques mousquets à mèche, et même aussi un canon fantasié en chimère, qui se termine par une gueule de dragon d’un goût chinois ; mais le tout relève plutôt du joaillier que de l’armurier. Ce goût des pierreries est si fort aux Indes que, non content d’en mettre partout, on en met en bouteille. Non-seulement on s’en pare, mais encore on en boit. Il y a du vin rouge de rubis, du vin blanc de perle, qui est fort comme du vitriol et coûte 300 fr. le flacon. Cette délicatesse, vous le concevez, est réservée aux rajahs et aux nababs.

« Mais, allez-vous dire après le récit de ces incroyables profusions, tout le monde est donc riche, là-bas ? » Hélas ! non. Cette robe de perles est tissée de la nudité d’une province. Cent mille Hindous boivent de l’eau pour qu’un rajah boive du rubis fondu. Des millions d’individus, parqués fatalement dans la caste d’où ils ne peuvent sortir, vivent d’une poignée de riz, d’un régime de banane, et n’ont pour ornement sur leur peau hâlée que des tatouages et des stigmates de bouse de vache. Chaque caste, sortie d’une partie plus ou moins honorable du corps de Bramah, garde sa hiérarchie inviolable, que la domination anglaise n’a pu altérer. Le brahmine et le tchâtrya, c’est-à-dire le prêtre et le guerrier, sont tout ; les marchands et les laboureurs ne sont rien, même à leurs propres yeux. Aussi voyez avec quelle douce résignation fataliste, demi-nus sous la morsure du soleil, ils labourent avec leurs charrues de bambou, puisent de l’eau à leurs spiccotahs, conduisent leurs chariots primitifs, attelés de bœufs bossus, travaillent courbés dans leurs rizières ou trament, accroupis devant leurs métiers faits de quelques roseaux assujettis, des châles, chefs-d’œuvre de patience et de génie obscur qui font l’admiration de l’Europe savante.

Toute leur misérable vie est racontée naturellement et sans emphase dans ces naïfs petits groupes de terre cuite, Inde complète en miniature. Regardez ces modèles des pagodes de Sheerungum et de Nagasorum, cette cour de justice européenne et indigène ; ce percepteur qui va lever les revenus de la Compagnie dans un village de cultivateurs, pauvres huttes aux formes étranges, disséminées sous des figuiers d’Inde et de nopals ; ces filets pour la pêche, ces embarcations aux noms barbares, Buglo, Naadoe, Gongo, Muchoo de Cutch, bateau-serpent de Cochin, catamaran de Madras, Bugalo, prahuslanum, ou corsaire de Mindanao, bateau de plaisir et de musique ; étudiez ces instruments que Berlioz critiquerait sans doute amèrement, mais qui, s’ils sont peu agréables à l’oreille, sont du moins charmants à l’œil : guitare, timbales, farindah, tomtona, tambour de papier de riz, flûtes, sambucques, harmonica de gongs à timbres variés.

Rien ne manque à l’immense collection, ni les grossières cartes à jouer, ni les poteries aussi pures de galbe que les plus beaux vases étrusques, ni les images sur verre de dieux à trois têtes, à six bras, les uns bleus, les autres roses ou jaune-serin ; ni les manuscrits ressemblant à la fois à des parterres de fleurs et à des tracés d’ornements, tant les lettres sont belles et les couleurs vives ; ni les jouets d’enfant, ni les ombres chinoises, caricatures pantagruéliques, exagération grotesque de la difformité des idoles ; ni les nattes, admirables mosaïques de jonc ou de paille ; ni les babouches en or ou en argent, en maroquin, en velours, en soie, en chagrin, en fibres d’aloès, avec des paillettes, des broderies, des houppes et des fanfreluches, à désespérer Rhodope ou Cendrillon.

Le côté hideux de l’Inde n’est pas même caché ; des pénitents suspendus en l’air par des crocs passés sous les muscles des omoplates accomplissent une ronde aérienne en l’honneur de l’idole de Jaggernath. Plus loin, des thugs étrangleurs sacrifient à Durga, la femme monstrueuse de Shiva, le dieu de la destruction, les victimes qu’ils peuvent surprendre. Les thugs figurent à l’Exposition autrement que d’une façon plastique. Quelques membres de cette secte fanatique et farouche, amenés à résipiscence par des missionnaires anglais, occupent dans leur prison à des travaux d’industrie leurs mains qui ne savaient que serrer des gorges râlantes. Ils ont fait, sur un dessin évidemment européen, un immense tapis à fond grisâtre, souillé d’ornements noirâtres et rougeâtres, ressemblant à des brûlures et à des taches de sang mal essuyé, de l’aspect le plus funèbre et le plus sinistre. C’est aussi laid qu’un tapis anglais naturel. Quel supplice cela a du être pour ces pauvres thugs, amoureux de beaux dessins et de couleurs harmonieuses, de tisser cet abominable tapis expiatoire ! N’eût-il pas été plus humain de les jeter dans le puits sur le corps de leurs victimes, que de les faire travailler à cet ouvrage de quaker ou de frère morave[1] ?

  1. Cette étude ainsi que la suivante est extraite de Caprices et Zigzags, 1 vol. in-12, Hachette et Cie, éditeur.