L’Orme du mail/XIII

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XIII


Le soleil de midi dardait ses flammes subtiles et blanches. Pas un nuage dans le ciel, pas un souffle dans l’air. Sur le vaste repos des choses, seule, la lumière dansait et menait à l’horizon sa ronde ardente. Dans le Mail désert, l’ombre s’abattait inerte et lourde au pied des ormes. Un cantonnier dormait au fond du fossé qui borde les remparts. Les oiseaux se taisaient.

Assis sur le bout ombreux d’un banc aux trois quarts trempé de soleil, M. Bergeret oubliait, sous les arbres classiques, dans la solitude aimable, sa femme et ses trois filles et sa vie étroite dans son étroit logis, jouissait, comme Ésope, de la liberté de son esprit et promenait, à l’aventure, son imagination critique parmi les vivants et les morts.

Cependant M. l’abbé Lantaigne, supérieur du grand séminaire, passait, son bréviaire à la main, par la grande allée du Mail. M. Bergenet se leva pour offrir au prêtre, sur le banc, la place à l’ombre. M. Lantaigne vint l’occuper sans hâte, avec cette dignité sacerdotale qui ne le quittait jamais et qui était chez lui la simplicité même. M. Bergeret s’assit près de lui à l’endroit où l’ombre tombait mêlée de lumière du bout éclairci des rameaux, en sorte que son vêtement noir se couvrit de disques d’or, et que sur ses prunelles éblouies ses paupières commencèrent de cligner.

Il complimenta M. l’abbé Lantaigne en ces termes :

— Monsieur l’abbé, on dit partout que vous serez appelé à l’évêché de Tourcoing.


J’en accepte l’augure et j’ose l’espérer


Mais ce choix est trop bon pour n’être pas douteux. On vous croit monarchiste, et cela vous nuit. N’êtes-vous pas républicain comme le pape ?

m. lantaigne. — Je suis républicain comme le pape. C’est-à-dire que je suis en paix et non en guerre avec le gouvernement de la République. Mais la paix n’est pas l’amour. Et je n’aime pas la République.

m. bergeret. — Je devine vos raisons. Vous lui reprochez d’être hostile au clergé et libre penseuse.

m. lantaigne. — Assurément, je lui reproche d’être impie et ennemie des prêtres. Mais cette impiété, ces inimitiés ne lui sont pas essentielles. Elles sont le fait de républicains, non de la République. Elles diminuent ou grandissent à tous les changements de personnes. Elles sont moindres aujourd’hui qu’elles n’étaient hier. Elles croîtront peut-être demain. Peut-être viendra-t-il un temps ou elles n’existeront pas plus qu’elles n’existaient sous le principat du maréchal de Mac-Mahon, ou du moins dans les prémices trompeuses de ce principat, et sous le ministère décevant du 16 Mai. Elles sont des hommes et non des choses. Mais fût-elle respectueuse de la religion et de ses ministres, je haïrais encore la République.

m. bergeret. — Pourquoi ?

m. lantaigne. — Parce qu’elle est la diversité. En cela, elle est essentiellement mauvaise.

m. bergeret. — Je ne vous entends pas bien, monsieur l’abbé.

m. lantaigne. — Cela tient à ce que vous n’avez pas l’esprit théologique. Autrefois les laïques eux-mêmes en recevaient quelque empreinte. Leurs cahiers de collège, qu’ils conservaient, leur fournissaient des éléments de philosophie. Cela est vrai principalement pour les hommes du xviie siècle. Alors tous ceux qui avaient des lettres savaient raisonner, même les poètes. C’est la doctrine de Port-Royal qui soutient la Phèdre de Racine. Mais aujourd’hui que la théologie est retirée dans les séminaires personne ne sait plus raisonner, et les gens du monde sont presque aussi sots que les poètes et les savants. M. de Terremondre ne me disait-il pas hier, sur le Mail, croyant bien dire, que l’Église et l’État doivent se faire des concessions réciproques ? On ne sait plus, on ne pense plus. De vaines paroles se croisent dans l’air. Nous sommes à Babel. Vous, monsieur Bergeret, vous avez pratiqué Voltaire beaucoup plus que saint Thomas.

m. bergeret. — Il est vrai. Mais ne disiez-vous pas, monsieur l’abbé, que la République est la diversité, et qu’en cela elle est essentiellement mauvaise ? C’est ce que je vous supplie de m’expliquer. Peut-être parviendrai-je à vous comprendre. J’ai plus de théologie que vous ne m’en accordez. J’ai lu Baronius, la plume à la main.

m. lantaigne. — Baronius n’est qu’un annaliste, mais le plus grand de tous ; et je suis bien sûr que vous n’avez su tirer de lui que des bagatelles historiques. Si vous étiez théologien le moins du monde, vous ne seriez ni surpris ni déconcerté de ce que je viens de vous dire.

» La diversité est détestable. Le caractère du mal est d’être divers. Ce caractère est manifeste dans le gouvernement de la République, qui plus qu’aucun autre s’éloigne de l’unité. Il lui manque avec l’unité l’indépendance, la permanence et la puissance. Il lui manque la connaissance, et l’on peut dire de lui qu’il ne sait ce qu’il fait. Bien qu’il dure pour notre châtiment, il n’a pas la durée. Car l’idée de durée implique celle d’identité, et la République n’est jamais un jour ce qu’elle était la veille. Sa laideur même et ses vices ne lui appartiennent pas. Et vous avez vu qu’elle n’en était point déshonorée. Des hontes, des scandales qui eussent ruiné le plus puissant empire l’ont recouverte sans dommage. Elle n’est pas destructible, elle est la destruction. Elle est la dispersion, elle est la discontinuité, elle est la diversité, elle est le mal.

m. bergeret. — Parlez-vous de la République en général, ou seulement de la nôtre ?

m. lantaigne. — Évidemment, je ne considère ni la République romaine, ni la batave, ni l’helvétique, mais seulement la française. Car ces gouvernements n’ont de commun que le nom, et vous ne croirez pas que je les juge sur le mot dont on les nomme, ni même sur ce qu’ils semblent opposés, les uns comme les autres, à la monarchie, opposition qui n’est pas condamnable en soi ; mais la République en France n’est qu’un manque de prince et un défaut d’autorité. Et ce peuple était trop vieux lors de l’amputation pour ne pas craindre qu’il n’en meure.

m. bergeret. — Toutefois la France a déjà survécu vingt-sept ans à l’Empire, quarante-huit ans à la royauté bourgeoise et soixante-six ans à la royauté légitime.

m. lantaigne. — Dites plutôt que, depuis un siècle, la France, blessée à mort, traîne dans des alternatives de fureur et d’abattement un reste misérable de vie. Et ne croyez pas que je flatte le temps passé ni que je suspende mes regrets aux images trompeuses d’un âge d’or qui ne fut jamais. La condition des peuples m’est connue. Leurs heures sont marquées par des périls, leurs jours par des malheurs. Et il est juste et nécessaire qu’il en soit ainsi. Leur vie, comme celle des hommes, si elle était exempte d’épreuves, ne se comprendrait pas. L’histoire antique de la France est pleine de crimes et d’expiations. Dieu châtia sans cesse cette nation avec le zèle d’un infatigable amour, et sa bonté ne lui épargna, dans le temps des rois, aucune souffrance. Mais, étant chrétienne alors, ses maux lui étaient utiles et précieux. Elle y reconnaissait le caractère auguste du châtiment. Elle en tirait des leçons, des mérites, le salut, la force et la gloire. Maintenant ses souffrances n’ont plus de sens pour elle ; elle ne les comprend ni ne les consent. En subissant l’épreuve, elle s’y refuse. Et l’insensée veut être heureuse ! C’est qu’en perdant la foi en Dieu, on perd avec l’idée de l’absolu l’intelligence du relatif et jusqu’au sentiment de l’histoire. Dieu seul forme la suite logique des événements humains, qui, sans lui, ne se succèdent plus d’une manière intelligible et concevable. Et depuis cent ans l’histoire de France est une énigme pour les Français. Pourtant il y eut de nos jours une heure solennelle d’attente et d’espoir.

» Le cavalier qui passe à l’heure marquée par Dieu et qui se nomme tour à tour Salmanasar, Nabuchonodosor, Cyrus, Cambyse, Memmius, Titus, Alaric, Attila, Mahomet II, Guillaume, avait passé avec le feu sur la France. Humiliée, sanglante et mutilée, elle leva les yeux au ciel, Que ce moment lui soit compté ! Elle parut comprendre, recouvrer l’intelligence avec la foi, connaître le prix et l’usage de ses maux immenses et providentiels. Elle suscita des hommes justes, des chrétiens, pour en former une assemblée souveraine. On vit cette assemblée, renouvelant un usage solennel, vouer la France au cœur de Jésus. On vit, comme au temps de saint Louis, les basiliques s’élever sur les montagnes, aux regards des cités pénitentes ; on vit les meilleurs citoyens préparer la restauration de la monarchie.

m. bergeret, bas. — 1. L’Assemblée de Bordeaux ; 2. Le Sacré-Cœur de Montmartre et l’Église de Fourvières à Lyon. 3. la Commission des neuf, et la mission de M. Chesnelong.

m. lantaigne. — Que dites-vous ?

m. bergeret. — Rien. J’annote la suite du Discours sur l’Histoire universelle.

m. lantaigne. — Ne raillez point et ne niez point. On écoutait venir sur les routes les chevaux blancs qui ramenaient le roi. Henri Dieudonné venait rétablir le principe d’autorité d’où sortent les deux forces sociales : le commandement et l’obéissance ; il venait restaurer l’ordre humain avec l’ordre divin, la sagesse politique avec l’esprit religieux, la hiérarchie, la loi, la règle, la liberté véritable, l’unité. La nation, renouant ses traditions, retrouvait avec le sens de sa mission le secret de sa puissance et le signe de la victoire… Dieu ne le voulut pas. Ces grands desseins, traversés par l’ennemi qui nous haïssait encore après avoir satisfait sa haine, combattus par un grand nombre de Français, mal soutenus par ceux-là mêmes qui les avaient formés, furent rompus en un jour. La frontière de la patrie fut fermée à Henri Dieudonné, et le peuple tomba en République ; c’est-à-dire qu’il répudia son héritage, qu’il renonça à ses droits et à ses devoirs, pour se gouverner à son gré et vivre à son aise dans cette liberté que Dieu gêne et qui renverse ses images temporelles, l’ordre et la loi. Désormais le mal fut roi et publia ses édits. L’Église, exposée à d’incessantes vexations, fut placée avec perfidie entre une impossible abdication et une révolte coupable.

m. bergeret. — Vous rangez sans doute parmi les mesures vexatoires l’expulsion des congréganistes ?

m. lantaigne. — Il est évident que l’expulsion des congréganistes sortit d’une pensée mauvaise et fut le résultat d’un calcul impie. Il est certain encore que les religieux expulsés ne méritaient point un pareil traitement. En les frappant, on crut frapper l’Église. Mais le coup, mal dirigé, raffermit le corps qu’on voulait ébranler, et rendit aux paroisses l’autorité et les ressources qui s’étaient détournées d’elles. Nos ennemis ne connaissaient pas l’Église ; et leur principal chef d’alors, moins ignorant, mais plus désireux de les satisfaire que de nous détruire, nous fit une guerre simulée et toute d’apparat. Car je ne tiens pas pour une attaque efficace l’expulsion des congrégations non autorisées. Sans doute j’honore les victimes de cette persécution maladroite, mais j’estime que le clergé séculier suffit à l’Église de France pour gouverner et administrer les âmes, sans le secours des réguliers. Hélas ! la République fit à l’Église des blessures plus profondes et plus cachées. Vous connaissez trop les questions d’enseignement, monsieur Bergeret, pour ne pas découvrir plusieurs de ces plaies, mais la plus envenimée fut faite en introduisant dans l’épiscopat des prêtres imbéciles d’esprit ou de caractère… J’en ai dit assez. Du moins, le chrétien se console et se rassure, sachant que l’Église ne périra pas. Mais quelle sera la consolation du patriote ? Il découvre que tous les membres de l’État sont gangrenés et putréfiés. En vingt ans, quel progrès dans la décomposition ! Un chef de l’État dont l’impuissance est l’unique vertu et qui devient criminel dès qu’on suppose qu’il agit ou seulement qu’il pense ; des ministres soumis a un Parlement inepte, qu’on croit vénal, et dont les membres, de jour en jour plus ignares, furent choisis, formés, désignés dans les assemblées impies des francs-maçons, pour faire un mal dont ils sont même incapables, et que surpassent les maux causés par leur inaction turbulente ; un fonctionnarisme sans cesse accru, immense, avide, malfaisant, en qui la République croit s’assurer une clientèle et qu’elle nourrit pour sa ruine ; une magistrature recrutée sans règle ni équité, et trop souvent sollicitée par le gouvernement pour n’être pas suspecte de complaisance ; une armée que pénètre sans cesse, avec la nation tout entière, l’esprit funeste d’indépendance et d’égalité, pour rejeter ensuite dans les villes et les campagnes la nation tout entière, gâtée par la caserne, impropre aux arts et aux métiers et dégoutée de tout travail ; un corps enseignant qui a mission d’enseigner l’athéisme et l’immoralité ; une diplomatie à qui manquent le temps et l’autorité et qui laisse le soin de notre politique extérieure et la conclusion de nos alliances aux débitants de boissons, aux demoiselles de magasins et aux journalistes ; enfin tous les pouvoirs, le législatif et l’exécutif, le judiciaire, le militaire et le civil, mêlés, confondus, détruits l’un par l’autre ; un règne dérisoire qui, dans sa faiblesse destructive, a donné à la société les deux plus puissants instruments de mort que l’impiéte ait jamais fabriqués : le divorce et le malthusianisme. Et tous les maux dont j’ai fait une rapide revue appartiennent à la République et sortent naturellement d’elle : la République est essentiellement mauvaise. Elle est mauvaise en voulant la liberté que Dieu n’a pas voulue, puisqu’il est le maître, et qu’il a délégué aux prêtres et aux rois une part de son autorité ; elle est mauvaise en voulant l’égalité que Dieu n’a pas voulue, puisqu’il a établi la hiérarchie des dignités dans le ciel et sur la terre ; elle est mauvaise en instituant la tolérance que Dieu ne saurait vouloir, puisque le mal est intolérable ; elle est mauvaise en consultant la volonté du peuple, comme si la multitude des ignorants devait prévaloir contre le petit nombre de ceux qui se conforment à la volonté de Dieu, laquelle s’étend sur le gouvernement et jusque sur les détails de l’administration comme un principe dont les conséquences ne s’arrêtent pas ; elle est mauvaise enfin en déclarant son indifférence religieuse, c’est-à-dire son impiété, son incrédulité, ses blasphèmes dont le moindre est mortel, son adhésion à la diversité qui est le mal et la mort.

m. bergeret. — Ne disiez-vous pas tout à l’heure, monsieur l’abbé, que républicain comme le pape, vous étiez résolu à vivre en paix avec la République ?

m. lantaigne. — Certes, je vivrai avec elle dans la soumission et dans l’obéissance. En me révoltant contre elle, j’agirais conformément à son principe et contrairement au mien. Séditieux, je lui ressemblerais et ne me ressemblerais plus.

» Il n’est pas permis de se faire méchant contre les méchants. Elle est le souverain. Si elle commande mal ou ne commande pas, c’est son crime. Qu’il soit avec elle ! Mon devoir est d’obéir. Je le ferai. J’obéirai. Prêtre et, s’il plaît à Dieu, évêque, je ne refuserai rien à la République de ce que je lui dois. J’ai présent à la mémoire que saint Augustin, dans Hippone assiégée par les Vandales, mourut évêque et citoyen romain. Pour moi, membre intime de cette illustre Église des Gaules, à l’exemple du plus grand des docteurs, suppliant Dieu d’écarter les Vandales, je mourrai en France prêtre et citoyen français.

Les ormes du Mail commençaient à verser leur ombre vers l’orient. Un souffle frais, venu d’un lointain orage, passa dans les feuilles. Tandis qu’une coccinelle cheminait sur la manche de sa redingote, M. Bergeret répondit sur le ton le plus affable à M. l’abbé Lantaigne :

— Monsieur l’abbé, vous venez de retracer, avec une éloquence qui ne subsiste plus que sur vos lèvres, les caractères du régime démocratique. Ce régime est, peu s’en faut, tel que vous le représentez. Et c’est encore celui que je préfère. Tous les liens y sont relâchés, ce qui affaiblit l’État, mais soulage les personnes, et procure une certaine facilité de vivre, et une liberté que détruisent malheureusement les tyrannies locales. La corruption sans doute y paraît plus grande que dans les monarchies. Cela tient au nombre et à la diversité des gens qui sont portés au pouvoir. Mais cette corruption serait moins visible si le secret en était mieux gardé. Le défaut de secret et le manque de suite rendent toute entreprise impossible à la République démocratique. Mais, comme les entreprises des monarchies ont le plus souvent ruiné les peuples, je ne suis pas trop fâché de vivre sous un gouvernement incapable de grands desseins. Ce qui me réjouit surtout dans notre République, c’est le sincère désir qu’elle a de ne point faire la guerre en Europe. Elle est volontiers militaire, mais point du tout belliqueuse. En considérant les chances d’une guerre, les autres gouvernements n’ont à redouter que la défaite. Le nôtre craint également, avec juste raison, la victoire et la défaite. Cette crainte salutaire nous assure la paix, qui est le plus grand des biens.

» Le pire défaut du régime actuel est de coûter fort cher. Il ne paie point de mine : il n’est pas fastueux. Il n’est brillant ni en femmes ni en chevaux. Mais, sous une humble apparence et des dehors négligés, il est dépensier. Il a trop de parents pauvres, trop d’amis à pourvoir. Il est gaspilleur. Le plus fâcheux est qu’il vit sur un pays fatigué, dont les forces baissent et qui ne s’enrichit plus. Et le régime a grand besoin d’argent. Il s’aperçoit qu’il est embarrassé. Et ses embarras sont plus grands qu’il ne croit. Ils augmenteront encore. Le mal n’est pas nouveau. C’est celui dont mourut l’ancien régime. Monsieur l’abbé, je vais vous dire une grande vérité : tant que l’État se contente des ressources que lui fournissent les pauvres, tant qu’il a assez des subsides que lui assurent, avec une régularité mécanique, ceux qui travaillent de leurs mains, il vit heureux, tranquille, honoré. Les économistes et les financiers se plaisent à reconnaître sa probité. Mais dès que ce malheureux État, pressé par le besoin, fait mine de demander de l’argent à ceux qui en ont, et de tirer des riches quelque faible contribution, on lui fait sentir qu’il commet un odieux attentat, viole tous les droits, manque de respect à la chose sacrée, détruit le commerce et l’industrie, et écrase les pauvres en touchant aux riches. On ne lui cache pas qu’il se déshonore. Et il tombe sous le mépris sincère des bons citoyens. Cependant la ruine vient lentement et sûrement. L’État touche à la rente. Il est perdu.

» Nos ministres se moquent de nous en parlant de péril clérical ou de péril socialiste. Il n’y a qu’un péril, le péril financier. La République commence à s’en apercevoir. Je la plains, je la regretterai. J’ai été nourri sous l’Empire, dans l’amour de la République. « Elle est la justice », me disait mon père, professeur de rhétorique au lycée de Saint-Omer. Il ne la connaissait pas. Elle n’est pas la justice. Mais elle est la facilité. Monsieur l’abbé, si vous aviez l’âme moins haute, moins grave et plus accessible aux riantes pensées, je vous confierais que la République actuelle, la République de 1896, me plaît et me touche par sa modestie. Elle consent à n’être point admirée. Elle n’exige que peu de respect et renonce même à l’estime. Il lui suffit de vivre. C’est là tout son désir : il est légitime. Les êtres les plus humbles tiennent à la vie. Comme le bûcheron du fabuliste, comme l’apothicaire de Mantoue, qui surprit si fort ce jeune fou de Roméo, elle craint la mort, et c’est sa seule crainte. Elle se défie des princes et des militaires. En danger de mort, elle serait très méchante. La peur la ferait sortir de son naturel et la rendrait féroce. Ce serait dommage. Mais tant qu’on n’attente point à sa vie, et qu’on n’en veut qu’à son honneur, elle est débonnaire. Un gouvernement de ce caractère m’agrée et me rassure. Tant d’autres furent impitoyables par amour-propre ! Tant d’autres assurèrent par des cruautés leurs droits, leur grandeur et leur prospérité ! Tant d’autres versèrent le sang pour leur prérogative et leur majesté ! Elle n’a point d’amour-propre ; elle n’a point de majesté. Heureux défaut qui nous la garde innocente ! Pourvu qu’elle vive, elle est contente. Elle gouverne peu. Je serais tenté de l’en louer plus que de tout le reste. Et, puisqu’elle gouverne peu, je lui pardonne de gouverner mal. Je soupçonne les hommes d’avoir, de tout temps, beaucoup exagéré les nécessités du gouvernement et les bienfaits d’un pouvoir fort. Assurément les pouvoirs forts font les peuples grands et prospères. Mais les peuples ont tant souffert, au long des siècles, de leur grandeur et de leur prospérité, que je conçois qu’ils y renoncent. La gloire leur a coûté trop cher pour qu’on ne sache pas gré à nos maîtres actuels de ne nous en procurer que de la coloniale. Si l’on découvrait enfin l’inutilité de tout gouvernement, la République de M. Carnot aurait préparé cette inappréciable découverte. Et il faudrait lui en avoir quelque reconnaissance. Toute réflexion faite, je me sens très attaché à nos institutions.

Ainsi parla M. Bergeret, maître de conférences à la Faculté des lettres.

M. l’abbé Lantaigne se leva, tira de sa poche son mouchoir à carreaux bleus, le passa sur ses lèvres, le remit dans sa poche, sourit contre sa coutume, assura son bréviaire sous son bras et dit :

— Vous vous exprimez agréablement, monsieur Bergeret. Les rhéteurs parlaient de la sorte dans Rome quand Alaric y entra avec ses Visigoths. Toutefois, les rhéteurs du ve siècle jetaient sous les térébinthes de l’Esquilin des pensées moins vaines. Car alors Rome était chrétienne. Vous ne l’êtes plus.

— Monsieur l’abbé, répondit le maître de conférences, soyez évêque et ne soyez pas grand maître de l’Université.

— Il est vrai, monsieur Bergeret, dit le prêtre avec un gros rire, que si j’étais grand maître de l’Université, je vous interdirais d’enseigner la jeunesse.

— Et vous me feriez grand bien. Car alors j’écrirais dans les journaux, comme M. Jules Lemaître, et qui sait si, comme lui…

— Eh ! eh ! vous ne seriez pas déplacé parmi les beaux-esprits. Et l’Académie française a du goût pour les libertins.

Il dit et s’éloigna d’un pas droit, ferme et lourd. M. Bergeret demeura seul au milieu du banc que maintenant l’ombre recouvrait aux trois quarts. La coccinelle qui, sur son épaule, soulevait depuis un moment ses élytres, s’envola. Il se mit à songer. Il n’était pas heureux. Il avait un esprit de finesse dont les pointes n’étaient pas toutes tournées au dehors, et bien souvent il se piquait lui-même aux aiguillons de sa critique. Anémique et bilieux, il avait une grande délicatesse d’estomac et des sens affaiblis, qui lui procuraient plus de dégoûts et de souffrances que de plaisirs et de contentements. Il était imprudent en paroles et d’une maladresse qui, pour l’exactitude et la sûreté, égalait l’adresse la plus exercée. Il saisissait avec un art subtil toute occasion de se nuire. Il inspirait une aversion naturelle au commun des hommes, et il en souffrait, étant sociable et enclin à communiquer avec ses semblables. Il n’avait jamais réussi à former des élèves, et il faisait son cours de littérature latine dans un caveau sombre, humide et déserté, où l’avait plongé l’inimitié fougueuse du doyen. Les bâtiments de l’Université étaient spacieux pourtant. Construits en 1894, « ces nouveaux locaux, ainsi que l’avait dit, à l’inauguration, M. le préfet Worms-Clavelin, témoignaient de la sollicitude du gouvernement de la République pour la diffusion des lumières ». Il s’y trouvait un amphithéâtre décoré, par M. Léon Glaize, de peintures allégoriques représentant les Sciences et les Lettres, où M. Compagnon faisait son cours applaudi de mathématiques. Les autres porteurs de simarre jaune ou rouge enseignaient diverses connaissances dans de belles salles claires. Seul, M. Bergeret, sous le regard ironique de l’appariteur, descendait, suivi de trois auditeurs, dans un sous-sol ténébreux. Là, dans l’air épais et malin, il expliquait l’Enéide avec la science allemande et la finesse française ; là, par son pessimisme littéraire et moral, il affligeait M. Roux, de Bordeaux, son meilleur élève ; là, il ouvrait des aperçus nouveaux, dont l’aspect effrayait ; là, il prononça un soir ces paroles devenues fameuses, et qui devaient plutôt périr étouffées dans l’ombre du souterrain : « Des morceaux de diverses provenances, soudés maladroitement les uns aux autres, formèrent l’Iliade et l’Odyssée. Tels sont les modèles de composition qui ont été imités par Virgile, par Fénelon et généralement, dans les littératures classiques, par les auteurs de récits en vers ou en prose ».

M. Bergeret n’était pas heureux. Il n’avait reçu aucune distinction honorifique. Il est vrai qu’il méprisait les honneurs. Mais il sentait qu’il eût été plus beau de les mépriser en les recevant. Il était obscur et moins connu dans sa ville, pour les ouvrages de l’esprit, que M. de Terremondre, auteur d’un Guide du touriste ; que le général Milher, polygraphe distingué du département ; moins même que son élève, M. Albert Roux, de Bordeaux, auteur de Nivée, poème en vers libres. Certes, il méprisait la gloire littéraire, sachant que celle de Virgile reposait en Europe sur deux contresens, un non-sens et un coq-à-l’âne. Mais il souffrait de n’avoir aucun commerce avec des écrivains qui, tels que MM. Faguet, Doumic ou Pellissier, lui paraissaient correspondre à son esprit. Il aurait voulu les connaître, vivre avec eux à Paris, écrire comme eux dans des revues, les contredire, les égaler, les surpasser peut-être. Il se sentait une certaine finesse d’intelligence, et il avait écrit des pages qu’il savait agréables.

Il n’était pas heureux. Il était pauvre, resserré avec sa femme et ses trois filles dans un petit logis où il goûtait à l’excès les incommodités de la vie commune ; et il s’attristait de trouver des bigoudis sur sa table à écrire, et de voir ses manuscrits brûlés aux marges par des fers à friser. Il n’avait au monde de retraite agréable et sûre que ce banc du Mail ombragé par un orme antique, et que le coin des bouquins dans la boutique de Paillot.

Il médita un moment sur sa triste condition, puis il se leva de son banc et prit le chemin qui mène chez le libraire.