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L’Outaouais supérieur/Chapitre préliminaire

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C. Darveau (p. 5-48).

L’OUTAOUAIS SUPÉRIEUR




CHAPITRE PRÉLIMINAIRE



Le présent ouvrage est en quelque sorte la continuation d’une œuvre commencée, en 1880, par l’histoire et la description du grand territoire du Saguenay et de la vallée du lac Saint-Jean. Il est le second d’une série de volumes que j’ai longtemps eu à cœur d’écrire sur l’incomparable région qui forme le versant oriental du fleuve Saint-Laurent, et qui m’avait séduit dès la première heure par la majesté de sa physionomie, encore toute sauvage qu’elle fût, par cette puissance de fascination qu’exerce sur un esprit contemplateur une nature recélant en elle tous les secrets de l’inconnu, et n’opposant nulle part ni obstacle ni limite aux incursions les plus fantastiques ou les plus téméraires de la pensée.

Mais il est évident que je présumais beaucoup trop de mes forces, que j’étais loin encore de comprendre la grandeur de mon sujet, et que je n’avais pas mesuré l’abîme qu’il y a entre des impressions profondes et le pouvoir d’en pénétrer le lecteur par le coloris et l’énergie de l’expression. Vouloir peindre le Nord me semble demander un effort excessif, dont je me sens d’autant plus incapable que mes forces, lasses de s’être portées longtemps sur des objets divers, me secondent péniblement aujourd’hui que je leur fais appel pour une entreprise dont le succès ferait mon orgueil et ma gloire.

C’est que le Nord, ce Nord immense, jadis impénétrable, aux proportions colossales, sombre et souvent terrifiant dans ses aspects, autant que d’autres fois il déborde de douceur et de mélancolie, semble avoir gardé l’empreinte primitive d’une grandeur à lui propre, toute spéciale, qu’on ne retrouve nulle part, grandeur souveraine qui défie l’imagination, qui repousse comme une témérité inexcusable, comme une profanation puérile toute tentative d’en reproduire une image même affaiblie.

On ne peut ni le saisir ni l’embrasser dans un cadre. Ses horizons sont trop vastes ; et pendant que le regard cherche à le fixer et à le retenir, il grandit incessamment devant lui, s’élève et gagne de plus en plus la nue, comme une lente et solennelle gravitation de notre planète vers un espace toujours reculé. Les vagues de ses forêts, de ses collines et de ses montagnes flottent et montent dans un ciel sans limites, vers des rivages dont nul ne voit la trace, et dont la ligne de l’horizon lointain ne peut donner qu’une illusion passagère.

Quand, le soir, les grandes ombres descendant des montagnes, s’avancent comme une mer de ténèbres, épaississent et mêlent les forêts, jettent sur l’abîme sans fond des lacs une moire sombre et intense qui engloutit en quelque instants les dernières et confuses images du jour, on dirait qu’une planète inconnue, et cependant sœur de la nôtre, descend doucement des hauteurs infinies pour la couvrir de son aile et protéger son repos. Immuables, muettes, coupant le ciel de leur longue ligne azurée, se dressant de plus en plus, et toujours reculant dans leur immobilité, à mesure que l’on croit approcher d’elles, les hautes et silencieuses montagnes, énormes et tranquilles fantômes, amoncelant la nuit autour de leurs cimes, ressemblent à des sentinelles de l’espace accomplissant sans lassitude et sans murmure une consigne éternelle………………………………………………………

Lorsque, il y a quelques années, je rêvai pour la première fois de faire un tableau général du Nord, tout le monde ignorait encore ce qu’était cet admirable domaine, qui sera, un jour, la base d’appui, la force et la gloire de notre nationalité. Le Nord était bien loin d’être alors ce qu’il est devenu depuis, loin surtout de promettre ce qu’il nous assure aujourd’hui pour l’avenir. Voilà pourquoi je me suis vite convaincu de mon impuissance à remplir la tâche que j’avais osé entreprendre, en présence des développements inattendus qu’avait pris si rapidement mon sujet, des développements illimités auxquels il se prête, et du cadre trop vaste qu’il impose à la pensée et au pinceau de celui qui veut en offrir un tableau ni trop disproportionné ni trop insuffisant.

Il y a encore que, dans un pays comme le nôtre, dans tous les jeunes pays d’Amérique au reste, où chacun cherche sa voie, où les destinées ultérieures ne sont ni aperçues ni même soupçonnées, chacun se sent pris dès l’adolescence d’une fièvre d’action, d’un besoin de vie publique qui l’entraîne incessamment au dehors, qui le sollicite en tous sens à se mêler au mouvement général, et que cette attraction, continuellement exercée, développe chez lui un goût d’action qui laisse peu de loisir pour concevoir, mûrir et enfin exécuter une œuvre de longue haleine.

Néanmoins, comme ne saurait être stérile l’effort qui porte en soi un objet louable et surtout patriotique, comme le grain de sénevé emporté par le vent germe toujours quelque part, comme, il n’y a pas d’édifice qui n’ait été construit pierre par pierre et heure par heure, je me hasarde à faire un nouveau volume, que j’ajoute à celui que j’ai écrit naguère sur le Saguenay, et qui formera le point de départ d’une série que d’autres pourront compléter un jour.

J’aborde donc cette fois une autre section du grand Nord canadien, celle de la vallée de l’Outaouais ; je viens parler d’une région belle entre toutes dans un pays qui est un des plus beaux du monde. En général, nous ne connaissons pas assez cette terre qui est la nôtre, parce que notre éducation, trop tournée vers les choses abstraites, vers un passé qui va de plus en plus s’évanouissant, ne nous apprend presque rien de ce qui est autour de nous, de ce qui est devant nous, de ce qui est sous nos pas. Aussi sommes-nous bien peu portés, pour le très grand nombre des Canadiens, à étudier notre propre pays et, par suite, à le faire connaître. Il en résulte le double désavantage de nous ignorer nous-mêmes et d’être encore plus ignorés des autres peuples.

Nous n’avons à offrir à l’étranger, ou aux amis naturels de la nationalité franco-canadienne, que des « livres bleus », des brochures renfermant aussi peu de renseignements qu’elles pullulent de fautes grossières, d’inconcevables négligences de langage, ou bien encore des brochures copiées les unes sur les autres, qui ne sont, à proprement parler, que des nomenclatures, que des groupements sans ordre et sans lumière, des assemblages pâteux de statistiques, ou de lourdes et indigestes compilations de rapports mis bout à bout et reliés entre eux par des joints informes.[1] Comment pouvons-nous, avec de pareilles choses, attirer les regards des autres peuples ? Et comment nous étonner si, dans de rares circonstances seulement, on ne fait du Canada français qu’une mention passagère, si on ne lui accorde qu’une attention vite dissipée ? Comment voulons-nous intéresser les autres peuples en notre faveur quand nous nous intéressons si peu à nous-mêmes ? Accusons-nous tout les premiers de reléguer notre propre pays à l’arrière plan. L’étude géographique surtout en est à peu près nulle, et cependant cette étude, à notre époque d’expansion rapide et de relations multipliées, est indispensable, même au plus humble des citoyens. Hélas ! ce qui est pis encore, c’est qu’il y a parmi nous des écrivains de talent qui dédaignent de s’occuper du seul pays auquel ils tiennent par les liens réunis de la naissance, de l’éducation, des affections premières, de la raison, du sentiment et de l’intérêt. Ces écrivains, quand ils s’adressent à notre public, ne l’entretiennent guère que de sujets qui lui sont relativement fort indifférents, ou qui ont été traités cent fois avant eux par des auteurs d’une compétence, on l’admettra aisément, au moins égale à la leur. Pourtant, comme le proclame Onésime Reclus, dans cet admirable tableau géographique qu’il a appelé La terre à vol d’oiseau, « le Canada est un des beaux pays du monde » : et moi, m’appuyant sur l’expérience de nombreux voyages et de nombreux séjours sous bien des latitudes et des climats divers, j’oserai aller plus loin encore, et j’affirmerai, sans crainte d’aucune comparaison, qu’il n’y a pas de pays plus beau que le Canada durant les mois d’été.

Il y en a de plus connus, de plus vantés et en bon nombre même. Qui pourra jamais dire combien il est monté de strophes enthousiastes et d’encens parfumé vers le ciel de la Grèce et de l’Italie ? Qui pourra dire de combien d’échos flatteurs ont retenti les lacs et les montagnes de la Suisse, les rivages enveloppés d’azur et de chauds rayons de la Méditerranée, les campagnes éclatantes que le soleil d’Espagne couvre de pourpre et d’or, les bords ravissants de l’Hudson lui-même, entré plus tard dans ce concert de l’imagination enchantée ? Mais je n’en dirai pas moins à l’instar du barde normand : « Rien n’est si beau que mon Canada,

« C’est le pays qui m’a donné le jour. »


II


Lorsqu’après de longues heures de lecture ou d’étude, je m’arrête pensif pour passer en revue les prodigieuses étapes franchies depuis une quinzaine d’années, je reste comme stupéfait en présence des perspectives nouvelles qui s’ouvrent à l’infini devant mes regards, et dont quelques-unes, pour vastes et brillantes qu’elles soient, n’en deviendront pas moins, dans un avenir très prochain, des réalités qui changeront complètement la physionomie de notre province jusqu’à ses plus extrêmes limites.

Nous vivons dans un monde qui eût semblé féerique à nos pères, et nous prenons tous les jours de plus en plus vigoureux élans vers le progrès, sans presque nous en rendre compte, et comme s’il nous était tout naturel, avec la vapeur et l’électricité pour auxiliaires, de bouleverser des conditions d’existence et de développement regardées jusqu’à ces derniers temps comme inaltérables.

Depuis des années déjà je parcours le pays en tous sens ; j’ai vu éclore et grandir des régions inconnues ; j’ai contemplé d’un œil filial, charmé et glorieux à la fois, des défrichements nombreux là où il semblait que l’homme ne pût atteindre ni faire germer la plus faible espérance ; j’ai promené mes pas au sein de ces asiles primitifs, où vont bientôt apparaître des sociétés toutes formées ; et aujourd’hui, revenu de ces excursions et de ces courses en apparence sans mobile, mais pleines d’enseignements, je me plais à rassembler sous mon regard le spectacle de ces scènes si diverses, à regarder se dérouler devant moi les admirables perspectives qu’elles renferment, et le tableau d’un avenir que la rapidité du progrès rend, pour ainsi dire, présent à nos yeux.

Animé, par-dessus toutes choses, d’une tendresse profonde pour la race à laquelle j’appartiens, amoureux de son prestige et désireux de contribuer de toutes mes forces à l’assurer et à le maintenir, je viens avec empressement apporter le concours de ma plume et de mon expérience au gouvernement actuel, qui a la conscience de nos destinées, le désir et l’énergie de les accomplir, à ce gouvernement qui a substitué l’action, les solutions rapides et nettes aux déclarations stériles dont on s’était contenté jusqu’à présent, déclarations que l’on répétait d’année en année et qui semblaient un thème convenu, le dernier degré enfin de la satisfaction que l’on pût accorder au public.

Jetez un peu les yeux sur le spectacle, si propre à nous enorgueillir et à stimuler les jeunes ambitions, que présente en tous sens le développement rapide de notre province. C’est aux jeunes gens surtout que je m’adresse, à ceux qui ont l’avenir devant eux et qui sont encore incertains de leur voie. Regardez, rendez-vous compte et décidez-vous. Qu’étions-nous il y a quinze ans à peine ? Un pays encore dans les langes, étouffé dans une politique de centralisation absorbante, sans horizons pour la jeunesse, condamné d’avance à cette immuabilité funeste qui est le commencement de la déchéance. Parler de colonisation à cette époque, c’était simplement ressasser un vieux thème ridicule, tourner une manivelle uniforme et obligée, comme ces formules qui font partie nécessaire d’un discours du trône ou d’un appendice de statut. On faisait voter des octrois annuels comme on inscrit un antique et vénérable préambule à une loi que personne ne comprend ; on donnait des subventions aux députés pour faciliter le vote des électeurs bien disciplinés, mais on n’en donnait pas au pauvre défricheur qui suait à grosses gouttes au fond des forêts, et qui demandait en suppliant de pauvres petits chemins, bien primitifs, bien grossiers, mais suffisants pour lui permettre de sortir du bois et de se procurer les ressources indispensables à sa famille. Une bonne partie de la province était entre les mains de spéculateurs qui en entravaient l’établissement et ne voulaient démordre d’aucune de leurs prétentions ; et, ce qui était plus déplorable encore, c’est que la loi semblait impuissante contre eux, c’est qu’on n’osait l’invoquer, ou plutôt, qu’on n’osait point la faire exécuter, malgré les conditions formelles de défrichement imposées aux détenteurs de vastes étendues de territoire.

Depuis l’établissement de la Confédération, on peut le dire d’une manière générale, alors que rendus entièrement à nous-mêmes, nous devions comprendre quelle était avant tout notre mission sur ce continent, aucune question n’avait été laissée dans un marasme aussi profond, dans un abandon aussi funeste que celle de l’établissement agricole de notre province.

C’est en vain que tous les pays de l’Amérique, les États-Unis, le Brésil, le Chili, la République Argentine, et tout près de nous, la province d’Ontario spécialement, donnaient l’exemple de la subordination de tous les intérêts publics, quels qu’ils fussent, à l’intérêt majeur, essentiel, primordial, de la colonisation, nous ne voyions que l’augmentation plus ou moins grande des revenus provenant de la coupe des bois, nous semblions encourager l’émigration de nos compatriotes, et nous préparions peu à peu la déchéance de notre nationalité en sacrifiant le colon au spéculateur, le sol à la forêt.

Et c’était nous cependant qui avions le plus besoin de développer notre pays, de nous répandre et de nous fortifier par le nombre ! nous, placés seuls en présence de races qui nous considèrent comme une anomalie sur un continent presque tout entier saxon, nous qui avons à faire, pied à pied, une lutte de tous les jours, rien que pour exister et pour nous maintenir, sans perdre de terrain et sans déchoir, tandis que les nationalités qui nous entourent n’ont qu’à aller de l’avant pour atteindre leurs destinées, sans avoir d’autres obstacles à combattre que les obstacles naturels de la route et les difficultés que rencontre, partout et toujours, le moindre progrès humain.

Non seulement nous avions l’air de prêter la main à notre propre déchéance, mais encore nous ne voulions rien entendre aux paroles de ceux qui combattaient sans relâche au nom du colon et qui cherchaient à nous faire connaître combien notre pays si dédaigné était riche en sol, riche en minéraux, riche à profusion de toutes les richesses qui peuvent faire prospérer une grande nation.

De là tant de notions fausses alors, soigneusement entretenues, sur la prétendue stérilité de bien des parties de notre territoire reconnues aujourd’hui comme remarquablement fertiles. De là aussi cette émigration lamentable vers les États-Unis, qui appauvrissait nos vieilles paroisses, et empêchait l’éclosion et l’épanouissement des contrées nouvelles. Il semblait que le peuple canadien ne pût sortir des limites tracées par les premiers établissements, le long des rives du Saint-Laurent et de celles des principales rivières. Aller au delà, ou en arrière, et surtout pénétrer dans les plantureuses vallées du nord, si favorables aux pâturages, à l’élevage en grand des belles races bovines et ovines, semblait une utopie que l’aveuglement ou l’ignorance ou la connivence désastreuse des hommes au pouvoir nourrissait pour mieux détourner de leur objet véritable les octrois consentis pour la colonisation.

Oui, l’immense et superbe Nord, espoir, grandeur, force et gloire future de notre patrie, n’apparaissait encore en ces temps-là qu’à travers un immense voile de brouillards, comme la région du mystère et de l’impénétrable. On se le figurait à peu près de même qu’on se figure aujourd’hui les côtes les plus lointaines du Labrador, où les Esquimaux s’élancent à la poursuite des phoques et des ours blancs, sur des champs de glace éternels. Et moi aussi, comme tant d’autres, à cette époque encore si récente, je croyais que tout le Nord, à partir du 49e degré, plus ou moins en deçà ou au delà, n’était qu’une vaste contrée inhabitable, inculte, livrée à une solitude farouche et à un silence sans fin. Je croyais que le domaine utilisable de l’homme finissait à la latitude des lacs que forme en s’élargissant l’Outaouais supérieur, ou tout au moins à la ligne de faîte qui sépare les eaux du Saint-Laurent de celles de la baie d’Hudson ; et quand, parfois, mon imagination se portait vers ces lointaines, profondes et vagues étendues, toujours ignorées, et qui semblaient attendre le premier regard de l’homme, je m’y plongeais ainsi que dans un rêve, et mon esprit s’emplissait de visions fantastiques, grandioses, et j’oserai dire prophétiques. Oh ! c’est que rien n’est aussi terrifiquement grand que cette large et puissante assise du continent américain, qui forme notre empire à nous, habitants du Dominion. Le monde finit là où s’arrête ce prodigieux et formidable domaine. Nous allons jusqu’aux extrémités de la terre connue ; au delà, le globe, étouffant sous l’étreinte des glaces éternelles, ne donne plus signe de vie que par des convulsions. Il secoue tous les ans l’épaisse muraille qui l’enveloppe, avec des craquements effroyables dont au loin la terre gémit. Les rivages hérissés, formés d’énormes entassements, s’ébranlent, et les banquises qui les encombraient, de la base au faîte, surprises par ce choc, s’entr’ouvrent en découvrant des abîmes, se disloquent avec un bruit qui couvrirait la voix de la foudre, et s’engouffrent de tout leur poids dans le sombre Océan. Des montagnes de vagues, lancées dans les cieux par cette terrible chute, s’entre-choquent en faisant jaillir des milliers d’étincelles qui illuminent l’abîme béant, puis vont s’abattre sur les rochers, sur les falaises et sur les pics qui bordent toute la rive, comme ces énormes ras de marée du Pacifique qu’un tremblement de terre précipite sur les rivages de l’Ouest américain, et qui engloutissent dans leur débordement furieux jusqu’aux campagnes les plus lointaines.


III


Je viens d’aborder, dans les lignes qui précèdent, le sujet de la colonisation et plus particulièrement de l’établissement de la partie septentrionale de notre pays. Ne serait-on pas porté à croire, après tant de discours débités et de pages écrites sur la matière, que c’est là ramener une chose banale, fastidieuse, fourbir à neuf un thème usé qui a longtemps été la formule la plus commode et la plus en usage du charlatanisme et de la spéculation politique ? Combien de fois même n’a-t-on pas fait servir cette cause nationale, sacrée, à couvrir toute sorte d’opérations louches, de détournements des fonds publics au profit de localités, de partisans, de simples fantoches, d’êtres imaginaires dont les noms servaient à masquer de coupables manœuvres ? Et cependant, c’est là la question par excellence, celle qui, si elle eût été bien comprise, honnêtement et pratiquement développée dans le domaine des faits, aurait, à l’heure qu’il est, peut-être porté au double le chiffre de la population franco-canadienne.

Hélas ! quels retours amers on fait vers le passé, quand on songe que cette œuvre de la colonisation a été si longtemps non seulement incomprise, mais encore faussée, détournée de ses voies naturelles par la passivité ou l’indolence injustifiable de gouvernements formés de nos propres nationaux ! On reste consterné et l’on n’a le courage de condamner personne, parce que l’énormité du mal commis chasse de l’esprit toute autre pensée que celle des milliers, des centaines de milliers de nos compatriotes que l’émigration a dévorés, par générations entières ; parce que la possibilité de remédier au moins partiellement à cette plaie endémique nous remplit d’un tel espoir, d’un désir si ardent de prendre tous les moyens d’y réussir, qu’on oublie le mal à l’idée de tout le bien qui peut être fait, rapidement, victorieusement, sur un champ encore illimité.

La colonisation, j’y insiste, est l’œuvre par excellence, l’œuvre vitale, et elle seule peut nous assurer une prospérité normale, solide et durable. En elle est, en effet, le fondement de notre édifice national. L’établissement de nos régions les plus favorisées est la base même de notre développement. C’est uniquement par l’expansion de notre race que nous arriverons à poser sur le sol de l’Amérique un pied ferme, et à l’y maintenir en dépit de tous les assauts. Il faut que le petit peuple franco-canadien s’accroisse et se fortifie sur son propre sol, s’il veut faire une concurrence au moins égale, sinon victorieuse, aux races scandinave, teutonne et anglo-saxonne qui débordent à flots pressés sur le continent américain. Il le faut, parce que ces races nous sont pour le moins antipathiques, sinon hostiles à des degrés divers, et parce que rien ne leur conviendrait si bien que notre disparition. Il faut coloniser, nous répandre comme une marée montante dans l’est de l’Amérique britannique, afin de contre-balancer l’Ouest colossal où se déverse déjà l’élément anglais de nos cantons ruraux et une grande partie de celui d’Ontario même. Il le faut, autant dans l’intérêt de la religion que dans celui de la nationalité, deux choses qui n’en font qu’une pour le Canadien-Français, comme l’image dédoublée d’un même objet, comme la moitié par égard au tout, comme deux éléments essentiels l’un à l’autre. Toute considération doit s’incliner devant la question de race ; tout intérêt majeur, oserons-nous dire, toute industrie, si vaste et si précieuse qu’elle soit, doit lui céder le pas.

On ne saurait croire les efforts constants et acharnés qui se font pour noyer les Canadiens-Français, partout où ils essaient de pénétrer en dehors de la province de Québec. Les appels réitérés aux émigrants scandinaves et teutons, la transplantation active de ces étrangers sur le sol du Dominion n’ont pas d’autre cause ni d’autre objet. De là cette avalanche des Européens septentrionaux, gens qui peuvent braver l’inclémence du climat et les rigueurs de la vie du Nord avec presque autant de succès que nous. De là ces colonies suédoises, norvégiennes et finlandaises qui ont été dirigées de plus en plus vers le Manitoba et le Nord-Ouest, et que l’on destine sans aucun doute à servir de barrière à l’élément canadien-français qui voudrait s’acheminer, d’un côté vers la vallée de la Saskatchewan, de l’autre vers la baie d’Hudson, deux directions différentes auxquelles conduit seule la route de l’Outaouais supérieur.

Les efforts redoublés des marchands de bois pour repousser les colons et s’emparer du domaine public sont encore une des formes de l’hostilité, à peine déguisée, à notre race. Les marchands de bois ont feint de considérer jusqu’aujourd’hui le colon comme un accapareur inopportun du patrimoine national. Ils l’ont représenté comme tel, — bien plus, comme un destructeur aveugle du bois, n’ayant d’autre but que de réaliser quelques dollars avec ce bois abattu sur des lots qu’il n’avait aucune intention de défricher. Ils ont entassé contre lui calomnies sur calomnies et ont, chose inconcevable ! réussi de la sorte, en généralisant quelques abus isolés, en représentant la masse entière des colons comme autant de parasites dangereux du sol, à créer les plus fausses et les plus funestes impressions.

Depuis 1874, sans que les gouvernements le voulussent et par suite des notions désastreuses qui prévalaient, la législation n’a cessé de favoriser le marchand de bois au détriment du défricheur ; elle s’est accentuée dans ce sens à chaque période, jusqu’en 1883, époque où l’on combla la mesure par la création de ces « réserves » qui étouffaient graduellement la colonisation, mettaient la corde au cou du colon et en présentaient le bout au commerçant de bois, qui n’avait aucun scrupule de tirer dessus, quand ses intérêts, le temps, les lieux, les circonstances le permettaient.

Et ce n’est pas tout. N’a-t-on pas vu, en présence du mouvement qui commençait à s’effectuer avec vigueur vers les cantons nouveaux, n’a-t-on pas vu des fonctionnaires, des agents des terres même, chercher à l’enrayer en prétendant que les revenus provenant des concessions de bois devaient l’emporter sur les intérêts de la colonisation ? Ne les a-t-on pas vus se faire les complices des ennemis du pays, refuser à des colons, sous les plus futiles prétextes, les lots qu’ils demandaient, en chasser d’autres, sous des prétextes plus futiles encore, de lots depuis longtemps occupés, défrichés et cultivés par eux, et déployer un tel zèle dans cette persécution insensée, qu’ils avaient fini par jeter la confusion dans le département des Terres, et par faire épouser leurs odieuses et criminelles préférences par les ministres eux-mêmes ?

Voilà pourquoi tant de milliers de Canadiens-Français avaient pris la route des États-Unis. Ils ne pouvaient pas trouver un pied de terre pour eux dans le pays qui leur appartenait et dont les sept huitièmes sont encore inhabités. Et pendant ce temps les plus belles parties de la province étaient au pouvoir des vautours de la forêt, qui se couvraient du fallacieux prétexte de la protection des bois, et qui auraient volontiers fait abattre en un seul jour tout ce qui restait d’arbres debout, s’ils en avaient eu le pouvoir, les moyens, et s’ils avaient trouvé des acquéreurs aussi promptement qu’ils eussent fait la destruction prompte et irrémédiable.

Croirait-on que nos forêts étaient menacées d’une destruction complète par le feu, que des colons au désespoir se disposaient à y mettre dans les temps de sécheresse, afin de trancher, par ce terrible moyen, une question qui faisait leur désolation et leur malheur ? On leur disait : « Vous n’avez pas le droit de vendre le bois sur vos lots, mais vous avez le droit de le brûler pour faire des défrichements. » Alors ces malheureux qui, souvent sans aucun moyen d’existence, se voyaient frustrés, au profit d’un riche concessionnaire, de la seule ressource qui leur eût permis d’attendre un an ou deux le produit le leurs défrichements, étaient prêts à commettre des actes d’un épouvantable vandalisme. Accablés de découragement, poussés aux dernières extrémités de la fureur et du désespoir, ils étaient prêts à consommer eux-mêmes la ruine de nos forêts, à attiser, à allumer de leur propres mains les incendies qui les dévorent, à détruire enfin, par une dévastation sauvage et sans frein, cette industrie forestière qui détruisait leurs foyers et les chassait, eux, leurs femmes et leurs enfants, du sol de leurs pères.


IV


Jusqu’aujourd’hui la colonisation, comme on a pu en juger par les pages qui précèdent, a été une œuvre toute de hasard, d’inconséquences, une œuvre sans suite, sans méthode, s’accomplissant sans l’intelligence du principe qui est au fond de toute œuvre sérieuse, et sans la lumière de ce principe. Ici, nous faisons abstraction, bien entendu, des individualités qui, quoique placées dans des situations importantes et responsables, ne pouvaient rien contre l’état des choses ni ne pouvaient conduire l’attelage, puisqu’elles n’en tenaient pas les rênes.

Pour réussir, la colonisation devait être laissée aux mains de ces hommes exceptionnels qui ont surgi si heureusement parmi nous, de ces inspirés qui, comme le curé Labelle, ont compris que l’établissement sérieux du pays ne pouvait s’entreprendre et ne pouvait se continuer qu’en adaptant à des régions distinctes par leur climat et leurs productions des règles conformes, et surtout en subordonnant l’ensemble à une méthode simple, mais suivie, à certains principes élémentaires que l’expérience et l’histoire du pays indiquaient comme ayant présidé à ses origines et à tous ses agrandissements successifs.

Pénétré de l’idée que dans la colonisation se trouve la solution de toutes les autres questions, que la possession du sol assure la souveraineté à l’individu comme au peuple ; convaincu par l’expérience et la raison que les gouvernements sont en général lents à agir, que, fussent-ils animés des meilleures intentions, ils sont souvent empêtrés dans la routine, retenus par la défiance ou l’incrédulité, souvent même frappés d’impuissance, le curé Labelle a senti que la colonisation méthodique d’une région spéciale, pouvant servir d’illustration, valait bien les efforts et le dévouement de toute une vie consacrée aux plus patriotiques et aux plus nobles labeurs.

Il avait devant lui, dans l’espace s’étendant au nord des comtés de Terrebonne et d’Argenteuil, toute une vaste contrée à peu près inhabitée, couverte de forêts, remplie de montagnes à travers lesquelles il semblait impossible de se frayer un chemin, des rivières, des lacs sans nombre, et, en moins de quinze ans, il y a domicilié plus de quatre mille âmes, familles de colons venues des comtés voisins, et surtout, du sud du comté de Terrebonne qui était son principal foyer d’opérations, son fournisseur d’hommes par excellence. Lui-même, en tête des pionniers, il ouvrait le chemin avec la hache au milieu de la forêt ; il les guidait, vivait de leur vie dans les « chantiers », ne les laissait que pour retourner en passant à sa paroisse, ou pour faire des voyages continuels par des chemins impraticables, ou enfin pour se rendre auprès des gouvernements où un temps précieux se passait à solliciter des secours, à démontrer, l’injustice des lois de colonisation, à secouer les inerties, à stimuler les lenteurs officielles et à enlever de haute lutte, quand il y parvenait, quelques lambeaux d’appui, quelques miettes d’aide pour ses défricheurs, ces hommes les plus précieux de toute notre population, les plus dignes, non pas seulement de la sollicitude, mais bien plutôt des faveurs des pouvoirs publics. Ces choses-là sont notoires.

Le curé Labelle jetait en même temps les fondements de la « Société de colonisation » de Montréal, laquelle devait recueillir des fonds et des dons pour le succès de l’œuvre nationale, et il obtenait de l’administration provinciale qu’elle accorderait pour les chemins de colonisation une subvention égale au tiers des montants perçus annuellement par la société. Plus tard, il réussissait également à établir une société de colonisation pour le diocèse d’Ottawa, société qui a pris rapidement des proportions inattendues. Tout cela était le résultat d’une méthode simple, naturelle, que l’intelligence et surtout le patriotisme élevaient à la hauteur d’une longue et profonde expérience.

Cette méthode, la voici.

Le Canadien est essentiellement colonisateur ; l’histoire, depuis plus de deux cents ans, le démontre de toutes les manières. Mais le Canadien n’est colonisateur, dans le sens pratique du mot, qu’à une condition, c’est que la colonisation marche avec la religion. De là le double rôle du clergé dans ce pays : conduire les âmes au ciel et les défricheurs à l’entrée des forêts vierges. S’il n’est pas convaincu de pouvoir obtenir, dans un temps donné, les secours essentiels de la religion, le Canadien éprouve une sorte de répugnance insurmontable pour des défrichements lointains, pour un isolement qui ne lui apporte pas en compensation la certitude d’une vie meilleure. Aussi, pensait le curé Labelle, faut-il en même temps que des moyens de communication et des arpentages promptement exécutés, la construction d’une chapelle et un missionnaire précédant ou du moins accompagnant les défricheurs sur les lieux. S’il n’est pas possible d’avoir un missionnaire dès le début, qu’on fasse choix en tout cas d’un site pour une chapelle, et le colon, encouragé par la perspective d’y voir bientôt s’installer son pasteur, se mettra avec ardeur à l’ouvrage et sera soutenu par l’espérance, en attendant la réalisation de cette espérance.

« Le colon », disait le curé dans une petite brochure publiée dès 1878, « en apercevant le clocher et le prêtre dans la forêt, le colon entrevoit, dans un temps rapproché, l’augmentation de la valeur de la propriété, à la suite le médecin, le notaire, le marchand, le moulin, la municipalité religieuse, scolaire et civile… Il faut adopter un plan de colonisation en rapport avec les mœurs, les idées, les habitudes et les besoins religieux et moraux des Canadiens-Français.

« Faites vivre un prêtre dans un canton, construisez une modeste chapelle pour y dire la messe, et la colonisation de cette localité se fait comme par enchantement, pourvu que l’on colonise graduellement et que l’on suive la zône des bonnes terres. Il est nécessaire de conduire, comme par la main, les braves colons dans ces belles terres, de leur ouvrir, dans chaque canton, une route en communication avec les grands centres de commerce, et de leur procurer, aussitôt que faire se pourra, un prêtre et une modeste chapelle qui les réunisse au moins une fois tous les quinze jours. En adoptant le système paroissial pour coloniser, on se sert d’un grand levier qui est en harmonie avec les besoins, les désirs et les aspirations des Canadiens-Français. »

Maintenant, veut-on savoir quel avait été le résultat de cette méthode, en apparence si simple que personne n’aurait voulu se donner la peine d’y penser ? C’est qu’en l’espace d’une quinzaine d’années, le mouvement colonisant avait poussé dans la vallée de la rivière Rouge, principal théâtre de l’apostolat et des travaux prodigieux du curé Labelle, une population de plus de huit mille habitants nouveaux ; dans le comté d’Argenteuil seul, un nouvel apport de quatre mille âmes, composé uniquement de nos nationaux, et, dans le comté de Terrebonne, une augmentation extraordinaire qui contrastait avec la diminution que l’on voyait s’opérer dans plusieurs régions avoisinant la métropole commerciale de la province.

Que cet exemple suffise et surtout qu’on l’imite, et, avant vingt ans, la physionomie agricole de la province ne sera plus reconnaissable.


V


Ici, il est indispensable de retourner un moment sur nos pas et de remonter jusqu’à l’époque néfaste d’abandon et de laisser-faire dont nous avons parlé précédemment, alors que le peuple canadien ne comprenait plus où le conduisaient ses gouvernants, ni ce qu’allaient être ses destinées. Il ne les entrevoyait même pas confusément, il se sentait de plus en plus amoindri, effacé, borné à un étroit horizon relégué à sa province de Québec comme dans une « réserve » et restant étranger au mouvement général, puisqu’il était un peuple à part, remplissant un rôle unique et poursuivant des destinées spéciales. Mais ce n’était là qu’une apparence. Nous traversions une phase peut-être nécessaire de notre développement, nous subissions une crise dans notre croissance. C’est dans ces époques troublées et obscures que surgissent des hommes dont la mission est d’accomplir ce que ne veulent pas faire ou n’essaient pas de faire les gouvernements.

Qu’on me permette, tandis que je jette à la hâte un regard rétrospectif sur notre histoire encore récente, de m’arrêter à un seul événement bien modeste, bien obscur en apparence, mais d’où datent, suivant moi, l’éclosion et l’accomplissement de vastes projets, événement qui a été le point de départ du mouvement imprimé à la colonisation, à la création des voies ferrées et au progrès inattendu de l’industrie dans la plus vaste et la plus importante partie de notre province.

Il y a près de douze ans, le 9 octobre 1877, un beau soleil d’automne se levait sur Montréal, dont la population française se préparait à célébrer l’inauguration d’un petit chemin de fer d’une utilité toute locale et d’une longueur seulement de trente milles, fait bien simple, devenu commun de nos jours, et qui, même alors, excitait encore plus la curiosité que l’enthousiasme. Montréal allait tout uniment offrir à quelques campagnes du Nord un débouché pour leurs produits et une voie de communication rapide pour leurs habitants. C’est là tout ce que l’on pensait et tout ce que l’on disait. Mais dans ce fait si simple, comme dans l’œuf de Christophe Colomb, il y avait tout un monde. Que nous avons marché depuis, et avec quelle vitesse ! Un seul homme peut-être alors connaissait toute la portée de cet événement sans aucune importance apparente, parce qu’il l’avait longtemps préparé d’avance, parce qu’il en avait mesuré, lentement et mûrement, les développements futurs. Ce petit chemin de fer, modestement appelé « de colonisation », et qui allait de la métropole commerciale à Saint-Jérôme, était l’œuvre du curé Labelle, de cet homme qui, depuis plusieurs années, travaillait obscurément, mais avec une ardeur, avec une ténacité, avec une force et une activité de géant, à reculer les limites habitables de la province et à peupler des solitudes.

Avec le chemin de fer de Saint-Jérôme s’ouvrait, à quelques lieues en arrière de Montréal, une région encore presque inconnue, à peine défrichée, portant une physionomie farouche et l’empreinte des sueurs des colons courageux et dédaignés qui avaient entamé la lisière des forêts, regardées comme inaccessibles. Le Nord, c’était alors la région interdite, fermée à toute entreprise de colonisation et même d’habitation, condamnée à l’immuable repos de la stérilité, et dont l’imagination même n’osait interroger les lointaines et ténébreuses profondeurs…

Les années passèrent. Le Nord apparut sans son cortége obligé de glaces et sans la physionomie rébarbative que lui donnait la légende. Une fièvre intense de progrès s’était répandue dans le Canada. À côté de nous, la province d’Ontario avait parcouru de superbes étapes ; elle se rayait de chemins de fer qui reliaient entre eux tous les endroits de quelque importance et s’épanouissaient jusque dans le lointain district de Muskoka, sur les bords de la baie Georgienne. Elle offrait toute espèce d’appâts à l’émigrant européen, et doublait, triplait l’étendue de ses ressources par le zèle avec lequel elle les faisait valoir. Son activité était incessante, et quoiqu’elle eût, elle aussi, des partis politiques irréconciliables, l’esprit de parti s’y effaçait invariablement devant l’esprit public, et Ontario marchait à pas de géant vers des destinées qu’elle croira longtemps encore supérieures à celles des autres provinces de la confédération.

Un tel exemple devait être contagieux. Il était impossible qu’un jeune pays, plein de sève, comme le nôtre, restât indéfiniment inerte. Le spectacle de ses forces immobilisées, sans qu’il sût comment les rendre utiles, finit par lui porter sur les nerfs, et il chercha des voies nouvelles pour son activité, des objets nouveaux vers lesquels la diriger, tous les moyens enfin de sortir de l’arrière-plan où il languissait, de se créer une vie propre au milieu des autres provinces.

Le chemin de fer du Nord, qui avait été tour à tour un objet de ridicule et de pitié, qui avait rencontré tous les obstacles, subi la coalition de puissants intérêts hostiles, pendant plus de vingt ans, était maintenant en pleine voie d’exécution. Non seulement on ne discutait plus sa possibilité, mais on commençait même à admettre qu’il donnerait avant peu de beaux bénéfices.

Grâce à la petite ligne qui maintenant reliait la métropole commerciale au grand chef-lieu des « Cantons du Nord, » il s’était produit dans ces derniers un mouvement de colonisation extrêmement remarquable ; et le curé Labelle, pour qui le repos était désormais chose impossible, ne cessait d’y pousser tous les ans de nouveaux essaims qui grossissaient les groupes épars, abattaient la forêt et reculaient de plus en plus les limites du domaine cultivé.

Il n’avait cessé de prêcher, d’écrire. Il avait fondé des sociétés de colonisation, fait ouvrir des chemins nombreux, recueilli de l’argent, par tous les moyens imaginables, pour sustenter ses patriotiques labeurs, invente nombre d’expédients ingénieux pour procurer à ses colons des moyens d’établissement et des ressources temporaires. Il avait animé de son souffle irrésistible tous ceux qui pouvaient contribuer à son œuvre, et à cette œuvre il avait consacré tous les loisirs que lui laissait son ministère, ses jours et ses nuits, tout ce qu’il possédait, sa personne tout entière.

Tantôt sous le dôme des forêts, parmi les défricheurs qu’il aidait de ses propres mains, qu’il conseillait, qu’il enflammait de son ardeur patriotique, tantôt allant de paroisse en paroisse, de la capitale provinciale à la capitale fédérale, parcourant le pays en tous sens, battant toutes les routes et frappant à toutes les portes, le curé Labelle n’avait cessé d’être constamment en campagne, au nom de l’œuvre chère et sainte avant toutes, l’établissement de nos contrées encore vierges, mais assurées d’une maternité féconde, pourvu que l’homme y portât son travail, sa confiante activité et eût la patience d’attendre pour recueillir le fruit de ses sueurs.

Mais « l’apôtre du Nord » ne s’arrêtait pas, dans sa pensée et dans ses entreprises, à la génération actuelle. Il embrassait notre avenir et voulait ouvrir à notre race, dans l’immense territoire qui s’étend de l’est à l’ouest, depuis la baie d’Hudson jusqu’aux montagnes Rocheuses, un domaine qui lui appartînt en propre et qui fût comme le rempart, l’asile invulnérable de la nationalité franco-canadienne. Tout à coup il apparut de nouveau devant le public et le jeta dans l’étonnement par l’exposé d’une partie de son vaste projet, projet que nul ne pouvait même soupçonner et qu’on eût regardé tout d’abord, dans un temps moins fécond que le nôtre en prodiges, comme une gigantesque chimère.

Il s’agissait de prolonger « le chemin de colonisation de Saint-Jérôme » à travers les trois comtés d’Argenteuil, d’Ottawa et de Pontiac, jusqu’au lac Témiscamingue, c’est-à-dire jusqu’à la limite occidentale de notre province.

Mais ce n’était là que la partie occidentale de la ligne, ça n’en était qu’une aile ; il fallait l’envergure complète. Une aile était déployée vers l’ouest, il fallait en déployer une vers l’est. Aussi était-il indispensable que le chemin de fer de Saint-Jérôme traversât la vallée du Saint-Maurice, celle du lac Saint-Jean et vînt aboutir à Tadoussac, qui est, suivant le Père Lacasse, notre véritable port de mer d’hiver. Mais écoutons le curé Labelle expliquant lui-même son projet devant une assemblée publique du comté de Terrebonne, qui eut lieu pendant l’hiver de 1882.

« Le chemin de fer que je voudrais voir construire irait jusqu’au lac Témiscamingue ; de là il pourrait se souder aux voies de l’Ouest ; de là encore, et ce serait le point le plus rapproché, le plus avantageux, on pourrait pousser un embranchement jusqu’à la baie d’Hudson. Voilà pour l’ouest. Du côté de l’est qui nous empêcherait de traverser les Laurentides pour arriver jusqu’à la région du lac Saint-Jean ? Notre chemin trouverait là une descente jusqu’à Québec ; il pourrait encore en trouver une autre en deçà, par le chemin des Piles jusqu’à Trois-Rivières. Ces chemins de descente desserviraient le trafic local de Trois-Rivières et de Québec.

« À partir du lac Saint-Jean, ce « Grand Tronc » des Laurentides pourrait suivre la rive est de la rivière Saguenay, en inclinant vers le sud, et atteindre facilement Tadoussac, qui, la chose est reconnue aujourd’hui par les hommes les plus compétents, peut former un magnifique port de mer.

« Cette voie serait ainsi la plus courte pour tout l’immense trafic de l’Ouest. On peut concevoir de quelle importance serait cette ligne, sans parler du trafic local qu’elle créerait sur son parcours, tant pour la colonisation et l’agriculture que pour l’industrie ; car la plupart des rivières que l’on rencontre à cette distance sont coupées de rapides et de chutes qui forment des pouvoirs hydrauliques d’une valeur incalculable.

« Voilà l’idée, voilà le plan. Il est grand comme l’avenir de notre province. Un jour il sera réalisé ; les Laurentides auront leur Pacifique comme les provinces de l’Ouest et comme Ontario. Cela prendra du temps sans doute, mais un jour on verra le couronnement de cette grande œuvre. Et cette ligne nous donnera une telle force qu’on ne saurait la calculer, et qu’il n’y aura aucune puissance sur terre pour nous disputer l’empire de cette province de Québec, notre patrie.

« Comme il en est de toutes les grandes choses, on accomplira celle-ci par étapes et avec le temps. On verra tôt ou tard le commerce de l’Ouest passer par ici ; mais pour réussir en cela, il faut que tout le monde le veuille et soit prêt à s’imposer les sacrifices nécessaires.

« Notre territoire s’étend incomparablement plus vers le nord, sur la rive gauche du Saint-Laurent, que vers le sud, sur la rive droite, où seulement une bande de terre étroite nous sépare des États-Unis.

« C’est le nord qui sera un jour la force, le boulevard de notre nationalité ; ça ne peut être le sud qui est trop petit et trop exposé. Nous formerons un jour une grande nation par l’étendue de notre domaine, par nos richesses naturelles… Pour cela, il nous faut de grandes voies commerciales dont nous profiterons et que personne ne nous enlèvera. »

Dans ce simple fragment d’un discours prononcé il y a déjà six ans, se trouvaient non seulement en germe, mais dans son exposition et dans son développement complet, tout l’avenir prédit à notre immense domaine septentrional, un programme illimité pour les hommes politiques, et le champ le plus vaste qui eût encore été offert aux conceptions et aux entreprises continentales les plus hardies.

Grâce à l’observation et à l’étude appliquées sans cesse à un même objet, le curé Labelle avait saisi par quels liens encore invisibles on pourrait rattacher ensemble les extrémités de notre province, en « soudant » l’une, comme il le disait, à la grande voie ferrée transcontinentale, le Pacifique Canadien, et l’autre à une future ligne de steamers transatlantiques, dont la tête de ligne, pendant la belle saison, serait Tadoussac. Ce dernier port de mer devait devenir en même temps le point d’aboutissement du grand chemin de fer qui se construit actuellement par tronçons, par sections séparées, mais qu’on ne peut tarder à voir se réunir et à former ce qui s’appellera le Grand Tronc du Nord, voie destinée à ouvrir à la colonisation les vastes et fertiles espaces qui se trouvent loin du fleuve et des communications actuelles.

Le Grand Tronc du Nord s’étendra des rives de la rivière Saguenay aux bords du lac Winnipeg, en suivant toujours la bande de territoire où la culture offre le plus de promesses au pionnier. Nous formerons en arrière des Laurentides un long et indissoluble chaînon de race canadienne-française. En poussant activement la colonisation sur la rive nord de l’Outaouais jusqu’au Témiscamingue, au lac Nipissingue et, plus loin, au lac Nepigon, partout enfin, le long de la ligne du Pacifique, où peuvent s’établir des noyaux de population, nous arriverons à donner la main à nos frères du Manitoba par une succession de villes et de villages échelonnés sur le parcours de cette ligne. « Il faut, s’écriait le curé Labelle, établir de nouveaux groupes dans notre province, aussi bien qu’au Nord-Ouest, si nous ne voulons pas être englobés plus tard dans le flot montant de l’émigration étrangère. Il faut aussi faire en sorte que le commerce du Nord-Ouest ne soit pas tenté de dédaigner la route du Saint-Laurent pour prendre celle des États-Unis. Si nous voulons garder la grande voie commerciale pour nous, si nous voulons que le trafic du Pacifique Canadien ne se détourne pas vers le sud, colonisons le nord, peuplons les vallées de la Gatineau et de l’Outaouais ; rendons les anciennes provinces plus fortes en rayant le nord de chemins de fer qui seront autant de voies nourricières de la grande voie nationale du Pacifique… » Et pour donner à la pensée qui le dominait, qui l’obsédait, qui le poussait à la réalisation d’un avenir encore seulement entr’aperçu, pour lui donner enfin une sorte de figure, de corps propre à saisir les esprits les moins dociles à la persuasion, le curé Labelle demandait la création de petits embranchements partant de chaque paroisse et venant aboutir à la ligne principale, en couvrant ainsi toute la région en voie d’établissement d’un réseau de communications qui relieraient entre eux les points les plus écartés.

On ne saurait mesurer toute la grandeur de cette idée, dont chaque détail était déjà reconnu et arrêté dans l’esprit qui l’avait conçue, idée grande surtout en ce qu’elle était inspirée par le plus pur et le plus ardent patriotisme. Voir ceux de sa race solidement établis dans le nouveau monde, rendus inexpugnables par leur position et maîtres d’une vaste partie du Dominion ; voir d’immenses espaces, regardés jusque là comme inaccessibles, ouverts à la colonisation, voilà ce qu’il y avait au fond de cette conception généreuse et féconde qui avait reçu un commencement d’exécution par le modeste chemin de fer de Montréal à Saint-Jérôme.


VI


Dans le projet du curé Labelle se trouvaient réunis les principes de colonisation que consacrent l’histoire, la pratique et la raison. Comment, en effet, de tout temps, la colonisation s’est-elle faite dans notre pays ? Le long des rivières ; et il en a été ainsi partout, suivant une marche naturelle et logique. En remontant jusqu’aux commencements de notre histoire, on voit la colonisation s’effectuer d’abord le long des rives du Saint-Laurent, et, alors qu’il n’y avait pas une âme à vingt milles seulement dans l’intérieur, en arrière de Montréal, la ville de Détroit était fondée, sur la rivière de ce nom, à deux cents lieues plus loin. De nos jours, lorsqu’on eut commencé d’ouvrir la vaste région qui s’étend du Saint-Laurent à la ligne de faîte septentrionale des eaux qui se déversent dans son sein, c’est sur les bords de la rivière du Nord et de la Rouge que les colons se sont portés en premier lieu. Aussi, pour parvenir à étendre les défrichements plus loin et à peupler les espaces intermédiaires, compris entre les affluents du fleuve, le curé Labelle voulait-il faire construire un chemin de fer assez loin des bords de l’Outaouais. Par le rail, les colons nouveaux communiquent avec ceux qui sont déjà établis le long des cours d’eau. Ces derniers, suivant une loi constante et facile à suivre dans les progrès de la province, abandonnent petit à petit leurs établissements pour faire place à d’autres, et s’acheminent vers l’intérieur jusqu’à ce qu’ils soient arrivés, en remontant le cours des rivières, près de la voie ferrée où ils s’arrêtent et fondent de nouveaux foyers. Plus tard, les colons qui habitent à proximité du chemin de fer, poussés par le même besoin en quelque sorte fatal d’émigrer au delà, s’enfoncent encore davantage dans l’intérieur jusqu’à ce qu’enfin ils soient rendus aux sources mêmes des rivières. Là, on peut le dire, la colonisation prend virtuellement fin.

Tel était ce plan admirable, méthodique et raisonné, dont l’exécution, commencée il y a quelques années à peine, nous assure un domaine utile d’une étendue et d’une richesse presque illimitées, et donne à la race franco-canadienne un point d’appui inexpugnable, sur l’assise même du continent américain.

Le chemin de fer projeté devra passer dans l’intérieur du pays, à vingt lieues au moins du fleuve, coupera les forêts et les rivières, et se tiendra, autant que possible, dans les régions reconnues comme les plus propres à la culture : en premier lieu, de Saint-Jérôme au lac Nominingue, ce qui équivaut à environ soixante milles de parcours dans la direction du nord-ouest, puis du lac Nominingue à l’embouchure de la Kiamika, sur la Lièvre ; de ce dernier endroit à Maniwaki, ou Notre-Dame du Désert, sur la Gatineau, en suivant une ligne absolument droite, et enfin, de Maniwaki au lac Témiscamingue, en traversant les deux immenses comtés d’Ottawa et de Pontiac. Voilà pour la moitié occidentale du chemin. Il suivra le versant oriental des Laurentides, au milieu des régions où il pourra le mieux s’alimenter et qu’il alimentera à son tour, en même temps que les populations échelonnées le long des rivières, ses contributrices.

Mais ce n’est pas tout. Parvenu à l’extrémité de la province, après avoir parcouru environ trois cents milles presque en ligne droite, à partir du lac Nominingue, le futur chemin de fer se divisera en deux branches ; l’une, allant au sud, gagnera Calendar, sur le lac Nipissingue, dans la province d’Ontario ; l’autre, allant au nord, atteindra la baie de James, ce large prolongement de la baie d’Hudson, en suivant le cours de la rivière Abittibi, ancien passage du Nord-Ouest. Au Nipissingue, le futur chemin se raccordera avec la grande voie du Pacifique, qui traverse tout le nord de la province d’Ontario. Et, en ce qui concerne la moitié orientale du chemin, elle s’étendra d’abord depuis Saint-Jérôme jusqu’aux Piles, sur le Saint-Maurice, et de là, se rattachant au chemin de fer du lac Saint-Jean, ira se terminer à Tadoussac, devenu le port d’hiver du Saint-Laurent. Cette dernière moitié parcourra une longueur de chemin estimée à quatre cents milles. Ce sont là les proportions de notre province, la plus vaste de toutes celles qui constituent l’Amérique britannique.

Une des considérations qui viennent naturellement à l’esprit, en présence de cette gigantesque entreprise, c’est qu’elle contribuera plus que toute autre chose à retenir au pays nos nationaux, à les empêcher d’émigrer aux États-Unis ; c’est qu’elle aura encore pour résultat de former des ingénieurs et des mécaniciens canadiens-français. Le besoin s’en fait terriblement sentir maintenant, et s’en fera sentir bien davantage encore à mesure que la province se peuplera. Les grands travaux d’utilité publique que nous avons vu s’accomplir dans une succession rapide, depuis une quinzaine d’années, sont tous une école ; mais jusqu’à présent, cette école a été dirigée exclusivement par des Anglais ou par des Américains. Il nous faut arriver à la direction, nous aussi ; il faut qu’il y ait des Canadiens-Français capables d’être, eux aussi, des ingénieurs en chef, ou tout au moins des ingénieurs de section, sur notre propre territoire. Ce n’est pas trop présumer de l’intelligence et de la capacité de nos nationaux, qui, à coup sûr, forment partie de l’espèce humaine et peuvent prétendre, à ce titre, faire aussi bien que les autres peuples, pourvu qu’on leur donne l’instruction et la pratique nécessaires. Prêtons donc tout notre concours à l’exécution de l’œuvre immense qui doit changer la face des quatre cinquièmes du sol national ; prêtons-le activement, fervemment, les uns par la plume, d’autres par la parole, d’autres par l’action ; rendons-la populaire ; amenons, par une pression incessante, les gouvernements à lui accorder de nouvelles subventions, et nous aurons appuyé l’élément français d’Amérique sur l’inattaquable et indestructible rempart des Laurentides ; nous aurons exercé le meilleur moyen de fortifier, de grandir et de rassembler en même temps notre peuple qui, aujourd’hui, se disperse, hélas ! à tous les vents de l’aventure, et va prodiguer à l’étranger des forces dont l’ensemble doublerait presque les nôtres.

Cette œuvre s’accomplit déjà par sections isolées, d’une étendue plus ou moins grande, suivant les besoins locaux et sans qu’on se rende compte peut-être de la part qu’apporte chaque tronçon séparé au résultat définitif, tant la force des choses pousse les hommes à remplir inconsciemment leurs destinées. Mais pour ceux qui voient clair dans l’avenir, pour ceux qui ont compris tout ce qu’annonçait de développements infinis le premier jalon posé par le curé Labelle, il n’y a pas d’hésitation à avoir : le devoir impérieux leur commande de s’unir de volonté, d’efforts et d’action pour arriver à la réalisation la plus rapide et la plus complète des projets de celui que l’on peut appeler « le grand Canadien. »

  1. Exceptons-en les brochures de M. J-C. Langelier, qui renferment beaucoup de renseignements, qui sont faites avec méthode et que l’on peut toujours consulter avec fruit.