L’Union latine et la Nouvelle conférence monétaire/02

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L’Union latine et la Nouvelle conférence monétaire
Revue des Deux Mondes3e période, tome 114 (p. 371-397).

II. LA NOUVELLE CONFÉRENCE MONÉTAIRE. [1]


Avant que l’exploitation des placers de la Californie et des mines d’argent de la Nevada eut fait connaître aux Américains l’embarras des richesses, la législation monétaire des États-Unis offrait déjà l’exemple d’une constante mobilité. Au sortir de la guerre de 1812 contre l’Angleterre et de la crise que cette guerre avait entraînée, la confédération, sûre, désormais, de son indépendance, s’arrêta à un système monétaire dont le double étalon était la base, et elle adopta pour ses monnaies d’or, au regard des monnaies d’argent, le rapport de 1 à 15. Ce rapport était, à ce moment, dans toute l’Europe, de 1 à 15 1/2. Il en résultait que les négocians importateurs et les marchands de métaux étaient en droit, avec 15 onces d’argent, de se faire livrer, aux États-Unis, une once d’or qu’ils pouvaient échanger en Europe contre 15 onces et demie de métal blanc. L’opération était simple et facile, elle ne faisait courir aucun risque, donnait un bénéfice suffisant et, enfin, pouvait se renouveler indéfiniment. L’or américain, dans la mesure que permettait le commerce encore assez restreint de la confédération, commença donc à s’écouler graduellement vers l’Europe. On s’aperçut de sa raréfaction aux difficultés qu’on éprouvait à en trouver pour faire face aux paiemens stipulés exigibles en or. On renversa alors le courant monétaire ; on abaissa à 900 millièmes de fin le titre des pièces d’or et, à l’imitation du Mexique et des autres républiques espagnoles, on adopta pour l’or et l’argent le rapport de 1 à 15.98. Il devint immédiatement possible, avec une once d’or, d’obtenir aux États-Unis 0 fr. 48 d’argent de plus qu’en Europe et, cette fois, ce fut l’argent américain qui prit avec rapidité le chemin de l’ancien monde. La guerre de la sécession mit fin à ces fluctuations dans le rapport des deux métaux précieux en les balayant tous les deux de la circulation. Le paiement des droits de douane en faisait seul apparaître de faibles quantités, qui reprenaient immédiatement le chemin de l’Europe, pour l’acquit des coupons de la dette fédérale.

Lorsque la situation commença à s’éclaircir et qu’on songea à reprendre les erremens du commerce régulier, les chefs du parti républicain, qui détenait alors le pouvoir, les présidens Grant et Hayes, le ministre des finances Sherman et ses premiers successeurs, MM. Fairchild, Manning et quelques autres qui avaient joué un rôle considérable pendant la guerre civile, s’appuyèrent sur le résultat des conférences auxquelles les États-Unis avaient pris part en 1867 et 1868, et sur l’exemple donné par l’Allemagne, pour recommander une prompte reprise des paiemens en espèces, le retrait du papier-monnaie et un retour à l’étalon d’or.

Ils obtinrent sur ce dernier point une victoire éphémère, et qui ne pouvait avoir de conséquences appréciables tant que le cours forcé du papier était maintenu. Ils tournèrent leurs efforts de ce-côté ; ils firent fixer au 1er janvier 1879 le terme du cours forcé et la reprise des paiemens en numéraire. Si les États-Unis avaient apporté au retrait du papier-monnaie la même énergie qu’à l’amortissement de leur dette et avaient appliqué à cette œuvre utile et honnête les immenses ressources que leur fournissait leur tarif de douanes, cette date du 1er janvier 1879 aurait pu être devancée, mais dans l’intervalle de nouveaux intérêts s’étaient créés et avaient grandi, qui tinrent en échec tous les efforts du gouvernement. Les Etats de l’Ouest regorgeaient de papier-monnaie, et les habitans de cette région ne tenaient pas compte de la dépréciation de 50 pour 100 et plus que subissait ce papier ; ils ne voyaient que le prix nominal auquel les denrées et les salaires étaient payés autour d’eux : lorsqu’on eut retiré de la circulation pour deux milliards de greenbacks, le papier-monnaie remonta rapidement à 75 pour 100 de sa valeur nominale ; mais les prix s’en ressentirent dans la même proportion ; on offrit moitié moins de dollars pour les mêmes objets ; et les gens de l’Ouest s’écrièrent que les capitalistes et les spéculateurs des États atlantiques voulaient affamer les ouvriers et ruiner tout l’Ouest, en restreignant la large circulation à laquelle les hauts prix de toutes choses avaient été dus. Les villes et les États qui avaient contracté pour leurs travaux publics des emprunts considérables à New-York, Boston ou Philadelphie, et qui s’étaient flattés de les rembourser en papier déprécié, appréhendaient de se voir contraints de s’acquitter en or ou en un papier au prix de l’or. Il fallait arrêter cette contraction de la circulation et même rendre à celle-ci ses anciennes proportions. C’était une opinion généralement accréditée dans tout l’Ouest que le minimum de la circulation américaine devait être de 200 dollars par tête, et que la laisser descendre au-dessous de ce chiffre, c’était paralyser les progrès de la prospérité publique. Les inflationistes, ainsi qu’on nomma les propagateurs de cette nouvelle doctrine, trouvèrent des alliés empressés dans les propriétaires et les actionnaires des mines d’argent. La production de ces mines avait pris un grand développement depuis 1868, et elle allait toujours en s’accroissant. Les intéressés protestaient bruyamment contre l’exclusion dont l’argent avait été frappé par la loi monétaire de 1873 : il y avait, disaient-ils, dans les flancs des montagnes Rocheuses, une source inépuisable de richesse pour les États-Unis, si le maintien d’une législation inique ne paralysait pas l’exploitation des mines. Les silvermen, comme on les appela, demandaient donc à grands cris que l’argent fût monnayé de nouveau, qu’il reprît rang à côté de l’or comme monnaie légale et avec pleine valeur libératoire.

Une lutte acharnée s’engagea d’une part entre les États Atlantiques partisans de l’étalon d’or et du retrait du papier-monnaie, et de l’autre les États de l’Ouest unanimement inflationistes et leurs coalisés, les États du Pacifique, où dominaient les silvermen. Chaque session vit reparaître des propositions de loi qui avaient pour objet ou de reculer la resumptîon (reprise des paiemens en espèces) ou de l’ajourner indéfiniment. Le gouvernement défendit énergiquement la date du 1er janvier 1879, et réussit à la faire maintenir, mais quant aux greenbacks, il soutint vainement que leur existence était inconstitutionnelle, qu’ils avaient constitué une forme d’emprunt que des circonstances inexorables avaient pu excuser, mais que leur conservation, après que ces circonstances exceptionnelles avaient disparu, était contraire à la constitution fédérale qui interdit toute création de papier-monnaie. Cet argument n’ébranla point les inflationistes, préoccupés avant tout de ne point laisser diminuer les moyens d’échange à l’abondance desquels ils attribuaient le prompt retour de leur prospérité. Ils allaient jusqu’à déclarer qu’ils préféraient les greenbacks au numéraire. En 1876, M. Jones, sénateur pour l’État de Nevada, et rapporteur d’une commission chargée d’une enquête sur la situation monétaire, s’exprimait ainsi : « L’inconvénient de la monnaie métallique est qu’on est exposé à la voir disparaître par l’exportation. Un tel danger n’est pas à craindre si l’on a uniquement du papier. Que l’État se charge de le fabriquer, et pour mesurer la quantité nécessaire, il n’a pas besoin de consulter la situation du commerce et de l’industrie, qui est toujours un baromètre incertain ; il n’a qu’à prendre pour base le chiffre de la population, en rapprochant le nombre des nouveau-nés de celui des décès. » M. Jones, au nom de la commission sénatoriale, concluait à la remonétisation de l’argent et au maintien d’un papier inconvertible ; il négligeait de dire comment les États-Unis commerceraient avec l’étranger lorsqu’ils n’auraient plus aucune monnaie exportable. Il est aisé de comprendre que des gens imbus de semblables théories devaient être peu sensibles aux argumens légaux et aux motifs d’équité invoqués par le gouvernement. La coalition qui se forma contre le président et le secrétaire du trésor était trop forte pour qu’ils pussent en triompher ; et le congrès décida, malgré leur résistance, que les 346,681,016 dollars en papier qui étaient encore entre les mains du public ne seraient ni rachetés ni retirés, et que ceux qui viendraient à rentrer dans les caisses du trésor, par la voie de paiemens, ne seraient plus ni oblitérés, ni détruits, qu’ils devraient être remis immédiatement en circulation. Les inflationisies rendirent aux silvermen, dans leur entreprise en faveur de la remonétisation de l’argent, l’appui qu’ils en avaient reçu. Cette campagne a valu une sorte de célébrité au représentant Bland, qui l’organisa et la dirigea ; elle fut conduite avec une extrême vigueur. Ce fut vainement qu’on essaya, par voie de transaction, de faire accepter un monnayage partiel de l’argent, en n’attribuant au métal blanc une valeur libératoire que dans la limite de 20 ou de 30 dollars : on exigeait le monnayage illimité de l’argent et une parité absolue entre l’argent et l’or. En 1877,1a législature de l’Illinois adopta un bill qui attribuait à la monnaie d’argent pleine valeur libératoire pour l’acquittement de toute dette et de tout engagement public ou privé. Ce bill fut frappé de veto par le gouverneur de l’État comme constituant un empiètement sur les prérogatives du gouvernement fédéral ; mais il montre quel était l’état des esprits dans la région de l’Ouest. A l’ouverture de la session législative, des propositions de loi furent présentées dans les deux chambres : au sénat par M. Matthews, et à la chambre des représentans par M. Bland, à l’effet de rétablir l’argent à l’état de second étalon monétaire et d’en autoriser le monnayage illimité. Présentée dans la séance du 5 novembre 1877, la proposition de M. Bland fut votée dans la même séance, à l’énorme majorité de 163 voix contre 34, et immédiatement transmise au sénat, qui la mit en discussion. Le président Hayes annonça dans son message annuel qu’il frapperait la mesure de son veto si elle venait à être adoptée : il fut aussitôt en butte aux attaques les plus violentes ; d’un autre côté, les législatures de New-York et du Maine et presque toutes les chambres de commerce de l’Est adoptèrent des résolutions contre le Lill Bland et contre toute tentative pour ajourner la reprise des paiemens en espèces. Malgré ces démonstrations, le sénat vota, le 16 février 1878, le bill Bland par 48 voix contre 22, c’est-à-dire avec une majorité de plus des deux tiers. Il y avait, il est vrai, apporté des modifications assez importantes : le monnayage annuel de l’argent était limité à 2 millions de dollars par mois au minimum, et à 4 millions au maximum. Le droit de frapper de l’argent était réservé exclusivement à l’État, ainsi que tout profit à provenir de ce monnayage. Faculté était accordée aux détenteurs des nouvelles monnaies de les déposer dans les caisses du trésor par sommes d’au moins 10 dollars, et de retirer en échange des certificats d’au moins 10 dollars chacun, qui pourraient servir à payer les droits de douane, les impôts et toutes autres sommes dues à l’État. Cette clause avait manifestement pour objet de faciliter l’écoulement des futurs dollars, en permettant aux banques et aux particuliers qui en seraient encombrés, de leur substituer une nouvelle monnaie de papier. La rédaction définitive laissait subsister la clause pour laquelle les silvermen avaient surtout lutté, à savoir que les futurs dollars, « aussi bien que tous autres dollars des mêmes poids et titre, antérieurement frappés par les États-Unis, seraient monnaies légales à leur valeur nominale pour toutes dettes publiques ou privées, excepté lorsqu’il aurait été stipulé expressément le contraire. » Aussi, le président Hayes, bien que le chiffre de voix réunies par le bill dans les deux chambres rendît illusoire l’exercice du droit de veto, crut devoir à l’honneur de son gouvernement d’en user : le 28 février 1878, il adressa à la chambre des représentans un message dans lequel il déclarait que le congrès l’aurait trouvé prêt à concourir à l’adoption de toute mesure propre à développer le monnayage de l’argent sans fausser les contrats publics ou privés et sans compromettre le crédit de l’État. C’est parce que le bill laissait à désirer sous ce double rapport qu’il considérait comme un devoir de protester par son veto. M. Hayes faisait ressortir la différence de valeur entre le dollar d’or et le dollar d’argent projeté. Il rappelait qu’il avait été entendu, lors de l’émission des emprunts des États-Unis, qu’ils seraient remboursables en or. N’était-ce pas, dès lors, faire acte de mauvaise fui que d’en permettre le paiement en argent ? Les engagemens pris par l’État étant chose sacrée, le président ne pouvait consentir à revêtir de sa signature une loi qui, à son avis, en était la négation.

Le jour même, le sénat et la chambre renouvelèrent leurs votes antérieurs, à une majorité supérieure aux deux tiers, et le bill devint exécutoire. Il eut pour effet immédiat de faire tomber le 5 pour 100 américain de 109 à 103 sur toutes les places d’Europe. Cette baisse ne s’est effacée que parce que les secrétaires du trésor qui se sont succédé depuis cette époque, ayant l’option de payer les arrérages de la dette en argent ou en or, ont toujours eu soin de les payer en or. Une tentative a bien été faite pour leur retirer cette option et les obliger à employer les écus d’argent dans une certaine proportion, mais elle n’a pas abouti. On avait toujours objecté aux défenseurs du bill Bland que les États-Unis allaient s’isoler du reste du monde, que la future monnaie américaine ne pourrait jamais dépasser le territoire fédéral ; et que dans les conventions commerciales, il ne serait pas tenu plus de compte des dollars d’argent que des greenbacks. On avait opposé à cette objection la possibilité d’arriver à une entente avec l’Europe ou, tout au moins, avec l’Union latine qui n’avait pas démonétisé l’argent ; une clause additionnelle, proposée par M. Allison, avait imposé au président l’obligation de provoquer une conférence internationale. Il importe de donner les termes mêmes de cette clause pour faire voir sur quel terrain les États-Unis se posèrent alors et se sont toujours posés quand ils ont fait appel à l’Europe. « Aussitôt après le passage de cette loi, le président invitera les gouvernemens des puissances composant l’Union latine, ainsi dénommée, et telles autres nations européennes qu’il jugerait opportun, à entrer en conférence avec les États-Unis pour l’adoption d’un rapport commun entre l’or et l’argent, en vue de donner à l’usage de la monnaie bimétallique un caractère international, et d’assurer la fixité du rapport de valeur entre les deux métaux ; ladite conférence devant avoir lieu sur tel point de l’Europe ou des États-Unis, et à telle date, dans un délai de six mois, que fixeraient les représentans des gouvernemens intéressés. » On voit que les législateurs américains allaient vite en besogne. Ils comptaient que l’Europe s’empresserait de se rendre à leurs désirs, et que leur exemple exercerait une influence décisive sur les nations continentales. Ils ne semblent pas s’être doutés qu’ils avaient eux-mêmes créé un obstacle très sérieux, sinon insurmontable, à la possibilité d’une entente. Ils avaient adopté pour leurs nouveaux dollars le titre et le poids des pièces d’argent frappées autrefois, en vertu de la loi du 18 janvier 1837, qui supposait entre l’or et l’argent le rapport de 1 à 15,98, tandis que les monnaies de l’Union latine et celles de presque tous les États européens ont pour base le rapport de 1 à 15 1/2. L’établissement du rapport commun auquel ils voulaient arriver par une conférence n’était donc possible qu’à la condition que l’Europe refondît toutes ses monnaies d’argent, ou que l’Amérique remît les nouveaux dollars au creuset, et remaniât la législation qu’elle venait d’adopter.

L’invitation faite au nom des États-Unis fut accueillie avec la courtoisie due à un grand pays : l’exposition de 1878, à l’occasion de laquelle de nombreuses questions devaient être débattues entre les gouvernemens, rendit facile la convocation d’une conférence pour la question monétaire. Cette conférence se réunit donc en septembre 1878, et il suffit aux délégués de quelques séances pour se convaincre qu’il était impossible d’arriver à un accord. Ils se séparèrent donc après avoir voté les résolutions suivantes qui étaient une fin de non-recevoir polie en réponse aux propositions américaines. « Les délégués des États européens représentés à la conférence désirent exprimer tous leurs remercîmens au gouvernement des États-Unis d’Amérique pour avoir provoqué un échange international d’opinions sur l’importante question monétaire. Après avoir mûrement considéré les propositions des délégués des États-Unis, ils reconnaissent : 1° qu’il est nécessaire de maintenir dans le monde le rôle monétaire de l’argent aussi bien que celui de l’or : mais que le choix entre l’emploi de l’un ou de l’autre de ces doux métaux ou l’emploi simultané des deux doit avoir lieu suivant la situation spéciale de chaque État ou groupe d’États ; 2° que la question de la limitation du monnayage de l’argent doit également être laissée à la libre décision de chaque État ou groupe d’États, suivant les conditions particulières où ils peuvent se trouver, et cela d’autant plus que les perturbations qui se sont produites dans ces dernières années sur le marché de l’argent ont diversement affecté la situation monétaire des différens pays ; 3° qu’en présence des divergences d’opinion qui se sont manifestées et de l’impossibilité où se trouvent même des États ayant le double étalon de prendre un engagement relatif à la frappe illimitée de l’argent, il n’y a pas lieu de discuter la question d’un rapport international de valeur à établir entre les deux métaux. » Un mois après la séparation de cette conférence, l’Union latine, par la convention du 5 novembre 1878, maintenait pour cinq années la suspension de la frappe des pièces de cinq francs.

Si les résultats de la conférence de 1878 avaient été un désappointement pour les partisans de l’argent, les faits n’étaient pas plus encourageans pour eux. Dans son message de décembre 1880, le président Hayes, après avoir renouvelé sa protestation contre le maintien du papier-monnaie, faisait connaître en ces termes les résultats du bill Bland : « A l’époque du vote de la loi actuellement en vigueur qui ordonne la frappe de dollars d’argent, fixe leur valeur et leur donne le caractère de monnaie légale, un grand nombre de partisans de cette mesure croyaient que le dollar d’argent ainsi créé arriverait rapidement, par la force même de la loi, à atteindre une valeur équivalente à celle du dollar d’or. D’autres partisans de la loi, tout en doutant de la probabilité de ce résultat, étaient d’avis néanmoins qu’il fallait faire loyalement l’expérience, sauf à arrêter la frappe si, en fait, la valeur du nouveau dollar d’argent continuait à rester commercialement inférieure à celle du dollar d’or.

« La frappe du dollar d’argent, ordonnée par ladite loi, a commencé en mars 1878 et a continué depuis, conformément aux stipulations de la loi. La fabrication mensuelle moyenne ressort, jusqu’à ce moment, à 2,276,492 dollars ; au 1er novembre dernier, il avait été frappé en tout 72,848,750 dollars ; sur ce total, 47,084,450 sont restés au trésor, et il n’y a actuellement dans les mains du public que 25,763,291 dollars. On s’est constamment appliqué à maintenir cette monnaie dans la circulation et on a dépensé à cet effet beaucoup d’argent, mais elle revient toujours très vite au trésor. Contrairement aux espérances que les promoteurs de la mesure exprimaient lors de son adoption, la valeur du dollar d’argent à 412 grains 1/2 de fin ne s’est pas élevée. Pendant l’année antérieure au vote de la loi qui a ordonné cette frappe, le prix courant de ce poids d’argent variait de 90 à 92 cents, comparativement au dollar d’or. Pendant l’année dernière, le cours commercial moyen du dollar d’argent a été de 88 cents 1/2. Il est donc évident que l’œuvre législative du dernier congrès, en tant qu’on en espérait le relèvement de la valeur de l’argent, a manqué l’effet ainsi prédit. » Le président recommandait donc ou l’abrogation pure et simple de la loi de 1878 ou la frappe de dollars d’un poids supérieur, ayant comme lingots une valeur égale à celle du dollar d’or. Cet expédient n’a pas conduit au résultat voulu, parce que, la valeur du métal blanc ne cessant de décroître, il aurait fallu donner aux dollars d’argent un poids et des proportions qui les auraient rendus inacceptables pour le public.

Les intérêts engagés dans cette question étaient trop puissans pour reconnaître aussi facilement leur défaite : le monnayage de l’argent fut maintenu, et on se rabattit sur l’espoir d’une entente avec l’Europe. On recueillit avidement tous les menus faits desquels on pouvait augurer une modification de l’opinion européenne. La chambre de commerce de Liverpool avait voté une adresse au gouvernement, dans laquelle elle rappelait qu’en 1876 elle avait signalé l’opportunité et l’urgence d’une conférence internationale sur la question monétaire. Elle soumettait aux pouvoirs publics les deux résolutions suivantes : « 1° si les principaux pays monétaires, y compris l’Angleterre et l’Inde, s’accordaient pour établir un rapport fixe entre l’or et l’argent et reconnaissaient aux deux métaux une force libératoire illimitée, en en autorisant le libre monnayage, cette mesure serait suffisante pour rendre à l’argent son ancienne valeur monétaire internationale ; 2° il est à désirer que notre gouvernement prenne les mesures nécessaires pour amener un accord international tendant à restituer à l’argent son rôle légitime et à assurer de la sorte au monde un approvisionnement monétaire suffisant. » Bien que la chambre de commerce de Liverpool ne représentât guère, en dehors des armateurs, que les exportateurs de tissus à destination de l’Inde, et bien que d’autres chambres de commerce eussent immédiatement protesté dans les termes les plus énergiques contre les vues exposées par la chambre de Liverpool ; les Américains affectèrent de voir dans l’adresse votée par celle-ci la preuve d’une modification dans l’opinion de l’Angleterre. On fit état également des doléances exprimées au sein du parlement allemand par certains représentans de l’agriculture qui se plaignaient de la raréfaction des espèces métalliques. Enfin, ce qui fut considéré comme un présage de succès, les vicissitudes de la politique amenèrent en France, au département des finances, un bimétalliste ardent. La pensée de provoquer la réunion d’une nouvelle conférence se fit jour aussitôt aux États-Unis. M. Magnin fut, au sein du cabinet français, l’avocat de la proposition américaine, qui fut accueillie favorablement. Lorsqu’un accord préalable se fut établi sur les mesures proposées, des invitations furent adressées aux puissances au nom, conjointement, de la France et des États-Unis, et une conférence, à laquelle prirent part les délégués de quatorze gouvernemens, se réunit à Paris, le 19 avril 1881.

La présidence fut naturellement décernée à M. Magnin, qui a revendiqué comme un honneur, au congrès de 1889, d’avoir « provoqué et présidé » cette conférence de 1881. Le discours qu’il prononça en prenant la présidence ne pouvait laisser aucun doute sur ses opinions personnelles. « Pour que le métal argent, dit-il, retrouve son ancienne valeur, il est indispensable qu’il soit, comme par le passé, librement monnayé à côté de l’or. Et comme aucun État ne veut et ne peut être seul à reprendre le monnayage, il est absolument certain qu’on ne sortira des difficultés actuelles qu’autant qu’une convention bimétallique et internationale sera conclue. Nous espérons que des discussions qui auront lieu dans cette assemblée jaillira la lumière ; nous espérons qu’il sera démontré et par les données de la théorie et par celles de l’expérience que le bimétallisme international est le seul système qui puisse ramener la régularité monétaire dans toutes les parties du monde. » Ce qui n’était pas moins significatif que le langage du ministre, c’était le choix des délégués français, MM. J.-B. Dumas, Denormandie et Cernuschi, tous connus comme favorables au bimétallisme. Le nom de M. Cernuschi était, à lui seul, un programme.

L’action de la France devait donc s’exercer, au sein de la conférence, en faveur d’un retour au monnayage de l’argent ; mais serait-elle suffisante ? Plusieurs États, en acceptant de prendre part à la conférence, avaient formulé des réserves, dont acte leur avait été donné. Les instructions du gouvernement anglais à son délégué portaient qu’il devait se limiter à fournir à la conférence les renseignemens qui lui seraient demandés sur les lois et le système monétaires de l’Angleterre, mais qu’il devait s’abstenir de prendre part à la discussion sur le fond. Ce délégué se conforma strictement à ces instructions. Il se borna à exprimer des vœux pour la réhabilitation de l’argent dont la dépréciation causait de sérieux dommages au gouvernement de l’Inde, mais il s’empressa d’ajouter que, « nonobstant, le royaume-uni ne changerait rien à son système monétaire et garderait résolument l’étalon d’or. « Il en donna pour raison qu’il y avait plus de soixante ans que le système monétaire du royaume-uni reposait sur l’or comme étalon unique, que « ce système avait satisfait à tous les besoins du pays sans donner lieu aux inconvéniens qui s’étaient manifestés ailleurs ; que, par ces raisons mêmes, il était accepté par tous les partis et par la nation, et que le gouvernement de Sa Majesté ne pouvait participer à la conférence comme soutenant le double étalon. » Cette déclaration seule devait ôter tout espoir aux promoteurs de la conférence ; mais elle ne demeura pas isolée. « Nous reconnaissons, dit le baron de Thielmann, délégué de l’Allemagne, qu’une réhabilitation de l’argent est à désirer, qu’on pourrait, par le rétablissement du libre monnayage de l’argent dans un certain nombre des États les plus populeux représentés à cette conférence, arriver à ce résultat. Néanmoins, l’Allemagne, dont la réforme monétaire se trouve déjà si avancée, et que la situation générale ne semble pas inviter à un changement de système d’une aussi grande portée, ne se croit pas à même de concéder, pour ce qui la concerne, le libre monnayage de l’argent. » Ainsi, tout le monde faisait des vœux pour la réhabilitation de l’argent, tout le monde exprimait le désir que le monnayage en fut repris par son voisin ; mais tout le monde s’excusait d’en faire autant pour son propre compte. Il n’était pas jusqu’au délégué du gouvernement indien qui ne fit des réserves à cet égard. Il déclara que, s’il était possible d’obtenir l’accord des principaux États pour donner à l’argent un cours international, le gouvernement anglo-indien pourrait s’engager à maintenir le régime de la libre frappe de l’argent et à conserver à ce métal sa pleine force libératoire. Mais il ne pouvait se fier d’une manière aussi absolue qu’à la condition qu’un certain nombre des principaux États du monde s’engageraient de leur côté « à maintenir chez eux, pendant la même période, la libre frappe de l’argent avec pleine force libératoire, dans la proportion vis-à-vis de l’or de 1 à 15 1/2. Son engagement ne resterait en vigueur que pendant la durée de cet état de choses. » Ce même délégué, sir Louis Mallet, s’étonnait que l’abstention de l’Angleterre pût faire obstacle à l’établissement entre les autres États d’une union bimétallique. « Il ne faut pas perdre de vue, disait-il, que, gardant son système monométallique or en Angleterre, et son système monométallique argent dans l’Inde, le gouvernement britannique apporte un contingent important au régime bimétallique. » Cela était fort spécieux, mais pour que l’on pût croire à une compensation réelle, il aurait fallu établir que, par rapport à l’approvisionnement métallique universel, l’Inde, avec ses besoins nouveaux, n’absorberait pas plus d’or que l’Angleterre n’utiliserait d’argent. Cette situation de Janus monétaire, qu’on proposait pour le gouvernement britannique, prouve l’impuissance de la conférence à trouver une solution simple et pratique, en face des non possumus qui lui étaient opposés par les principaux États. Nous ne nous arrêterons pas aux questions d’ordre secondaire, examinées, mais non résolues par la conférence. A la huitième séance, on s’ajourna à un mois, dans l’espoir que de nouvelles instructions arriveraient à quelques délégués. Ces instructions ne vinrent pas, et après s’être convaincue de l’inutilité de ses délibérations, la conférence, le 9 juillet 1881, s’ajourna au 12 avril 1882. Elle ne s’est jamais réunie.


III

Voilà donc les Américains déçus, une seconde fois, dans leur espoir d’entraîner l’Europe dans les embarras contre lesquels ils se débattaient. Ils n’en continuèrent pas moins, avec le même acharnement, à frapper des espèces d’argent dont eux-mêmes ne voulaient pas. On lit dans le message du président Arthur, en date du 6 décembre 1881 : « Aux termes de la loi du 28 février 1878, le trésor a dû faire frapper pour au moins 2 millions de dollars d’argent. Il a déjà été frappé 102 millions de ces dollars, et il n’en est entré qu’environ 34 millions dans la circulation. Je propose, comme le secrétaire du trésor, et pour les mêmes raisons, que cette frappe obligatoire soit supprimée et qu’on ne fabrique plus de cette monnaie d’argent que dans la mesure des besoins constatés. » Le même président revenait à la charge dans son message de 1882 : « La circulation des dollars d’argent, au 1er novembre 1882, comparée avec le chiffre correspondant du 1er novembre 1881, fait apparaître une légère augmentation de 1 million 500,000 dollars ; mais entre ces deux dates, le monnayage de l’argent s’est accru de 26 millions de dollars. Sur les 128 millions de dollars déjà frappés, un peu plus de 35 millions sont livrés à la circulation. La quantité de numéraire en réserve atteint de telles proportions que bientôt les caves pouvant être utilement employées au magasinage vont manquer. Rien ne justifie la continuation d’un monnayage qui, par rapport aux besoins du public, atteint des proportions excessives. » L’indication donnée par le président Arthur n’était point une exagération, car son successeur, M. Cleveland, dans son message du 6 décembre 1880, recommanda au congrès une demande de crédit formulée par le directeur de la Monnaie pour la construction de nouvelles caves, indispensables au magasinage des dollars d’argent. M. Cleveland, bien que du parti opposé à celui de M. Arthur, s’élevait de toutes ses forces contre la continuation d’un monnayage inutile. Nous pourrions emprunter à tous les messages successifs et à tous les rapports des secrétaires du trésor des propositions semblables, motivées par l’accumulation croissante des espèces d’argent, repoussées par le public. Rien n’ébranlait l’obstination de la majorité du congrès, entretenue par une vague espérance que l’Europe se déciderait à tirer les États-Unis de peine. Le gouvernement était harassé d’invitations à ouvrir des négociations avec les États européens. « Il faut, disait, dans le sénat, M. Evarts, que nous sachions si l’Europe veut ou non faire quelque chose pour ramener l’ancien équilibre entre l’or et l’argent. Si les principaux États ne comptent prendre aucune mesure, nous devrons aviser à ce que nos intérêts nous conseillent ; mais d’abord, il faut savoir à quoi s’en tenir sur les intentions de l’Europe. »

Le congrès monétaire, tenu en 1889, à l’occasion de l’Exposition, ne devait pas réaliser ces espérances obstinées. Cette réunion, composée de savans de tout pays auxquels des invitations avaient été adressées par la commission d’organisation, n’avait point le caractère officiel de la conférence de 1881. Le ministre des finances de France, M. Rouvier, le donna clairement à entendre dans la lettre qu’il adressa à M. Magnin, pour s’excuser, sur l’état de sa santé, de ne point aller faire l’ouverture du congrès. « Le gouvernement français, disait-il, a eu, vous le savez, à différentes reprises, l’occasion de faire connaître ses idées sur les questions monétaires. Bien que les faits qui se sont produits dans ces dernières années ne nous semblent pas de nature à modifier, à cet égard, nos dispositions générales, nous suivrons avec le plus grand intérêt les échanges de vues qui vont avoir lieu. Il ne s’agit, cette fois, que d’un débat purement scientifique, et les opinions exprimées seront toutes personnelles. » Il avait été entendu qu’il ne serait procédé à un vote sur aucune question. Le congrès ne fut donc qu’un tournoi académique, dans lequel les défenseurs et les adversaires du bimétallisme rompirent des lances et dépensèrent assez d’éloquence pour remplir un gros volume.

Ce n’est pas là ce qui pouvait améliorer la situation des États-Unis ; elle devenait intolérable. Au 1er novembre 1889, le chiffre des dollars d’argent, frappés en vertu de la loi de 1878, s’élevait à 343,638,001, et sur cette somme, 283,539,521 dollars, soit plus d’un milliard et demi de francs, demeuraient emmagasinés dans les réserves du trésor ; 60,098,480 dollars seulement étaient en circulation. Cela n’empêchait point M. Bland et ses amis de trouver que les États-Unis n’avaient pas suffisamment de monnaie d’argent, et de demander, à chaque session, le monnayage illimité, c’est-à-dire le droit pour les particuliers de faire frapper des dollars à l’empreinte des États-Unis en quantité illimitée. Ces propositions avaient, jusque-là, toujours été rejetées ; mais on était à la merci d’une surprise ou d’un coup de majorité. Il fallait donc arrêter le monnayage insensé auquel les États-Unis se livraient depuis douze ans, mais il fallait en même temps, et comme compensation, offrir aux propriétaires des mines d’argent un débouché pour le produit de leurs exploitations. Dans son message du 3 décembre 1889, le président Harrison recommanda au congrès l’adoption d’un plan élaboré par le secrétaire du trésor, M. Windom. Ce plan s’appuyait sur l’empressement avec lequel le public avait usé de la faculté de déposer les espèces argent au trésor contre la délivrance de récépissés remboursables à vue, qui étaient reçus pour le paiement des impôts ou des droits de douane. En échange de la suppression du monnayage obligatoire, M. Windom offrait aux producteurs ou détenteurs d’argent la faculté de déposer leurs lingots ou leurs espèces à la trésorerie contre des billets d’État, d’un chiffre égal à la valeur marchande du métal blanc au moment du dépôt. Ces billets devaient être remboursables à vue : 1° soit en une quantité de métal représentant, au cours du jour de leur présentation, une valeur égale au nombre des dollars exprimé sur le billet ; 2° soit en or au choix du gouvernement ; 3° soit en dollars d’argent au choix du porteur. Cette combinaison exposait le trésor à une perte si l’argent continuait à baisser, mais M. Windom était convaincu que son plan amènerait nécessairement la hausse du métal blanc. Ce projet souleva les discussions les plus orageuses au sein des deux chambres et ne put aboutir qu’au bout de six mois. Les silvermen ne voulaient à aucun prix renoncer au débouché que leur offraient les achats d’argent imposés au trésor par l’obligation de frapper mensuellement 2 millions de dollars. Il fallut leur donner satisfaction sur ce point. La loi qui porte la date du 14 juillet 1890 débute par imposer au trésor l’obligation d’acheter, chaque mois, des lingots d’argent jusqu’à concurrence d’un poids total de 4,500,000 onces. Pour payer ces achats de métal, le trésor doit émettre des billets d’État, dont la valeur ne peut être inférieure à 1 dollar ni supérieure à 1,000 dollars ; ces billets sont remboursables à présentation, en monnaie métallique, à la trésorerie ou dans ses succursales, et ils peuvent être réémis. Ils sont considérés comme monnaie légale pour l’acquittement de toutes dettes, soit publiques, soit privées, à moins d’une clause contraire expressément stipulée, et ils sont recevables en paiement des droits de douane, taxes et autres sommes quelconques ; quand ils ont été ainsi reçus, ils peuvent être émis de nouveau. Détenus par les banques nationales, ils peuvent être considérés comme faisant partie de leur réserve légale. Sur la demande de tout porteur de billet, le trésor, conformément à un règlement à établir, rachètera ces billets en monnaies d’or ou d’argent, à sa discrétion. Les États-Unis mettent les deux métaux sur le même pied, sauf à tenir compte du rapport légal actuel ou de celui qui pourrait être déterminé dans l’avenir. La frappe des dollars d’argent cessait d’être obligatoire à partir du 1er juillet 1891.

Il est malaisé d’apercevoir quels avantages le gouvernement américain peut retirer de cette nouvelle législation, après les amendemens qu’il a dû accepter. Sans doute, il ne verra plus revenir à bref délai dans les caves du trésor les dollars dont la frappe lui était imposée, mais il devra y emmagasiner en quantité équivalente des lingots d’argent qui seront virtuellement monnayés sous la forme de billets d’État, ayant une valeur libératoire illimitée, même pour les dettes publiques. Tous les avantages sont pour les silvermen, qui obtiennent, sinon pour leur argent, au moins pour les billets d’État qui le représenteront, ce monnayage illimité qu’ils avaient vainement poursuivi ; et la loi leur assure dans le trésor public un acquéreur qui doit leur prendre 1,680,000 kilogr. d’argent par an. Il est à craindre, entre autres inconvéniens, que ces billets d’État, suivant les variations du change, ne puissent être employés à soutirer l’or des banques ou des caisses fédérales, en vue de l’exportation, et n’entament cette réserve d’orque tous les secrétaires du trésor se sont évertués à créer et à défendre. La situation commerciale des États-Unis n’est demeurée intacte jusqu’ici que par une sorte d’équilibre instable qui menace d’être rompu. Voici les aveux que faisait M. Windom, à cet égard, lors de la présentation de sa loi : « Depuis la loi de 1873, nous n’avons, en réalité, qu’un étalon monétaire, le dollar d’or du poids de 25,8 grains, lequel constitue l’unité monétaire des États-Unis. Nos billets à cours légal sont garantis par 100 millions de dollars d’or déposés dans les réserves du trésor. La circulation de nos banques a pour garantie les fonds des États-Unis, dont les intérêts sont payables en or. Nos certificats de dépôts d’or sont remboursables en monnaies d’or. Conséquemment, on peut dire que nos dollars d’argent et les récépissés garantis au moyen de ces dollars sont une exception dans notre circulation. Nous n’avons, en réalité, que l’étalon d’or : le métal dont on s’est servi pour fabriquer les dollars d’argent ayant été acheté à sa valeur marchande exprimée en or. Ces dollars ont cours légal et les récépissés sont acceptés en paiement des droits de douane et des autres taxes ; mais s’ils ont cours au même titre que l’or, c’est que l’on a confiance dans les engagemens et dans le pouvoir de payer du gouvernement. Tant que leur nombre sera maintenu dans des limites raisonnables, ils rempliront, dans ce pays du moins, le même rôle monétaire que l’or. » Cette mesure, que le secrétaire du trésor juge indispensable, ne sera-t-elle pas dépassée si aux 1,200 millions de récépissés d’argent déjà en circulation, on ajoute mensuellement des billets émis en représentation des 4,500,000 onces d’argent que le trésor doit acquérir ? Et la multiplication indéfinie de ces récépissés qui peuvent remplir toutes les fonctions de la monnaie métallique ne conduira-t-elle pas insensiblement les États-Unis, de l’étalon d’or, bien compromis, quoi qu’en dise M. Windom, au régime de l’étalon d’argent ? Voilà pourquoi la chambre de commerce de New-York a protesté dans les termes les plus énergiques contre le vote, puis contre le maintien de la loi Windom et contre tout monnayage de l’argent. La seule présentation de cette loi avait déterminé sur le marché de l’argent une hausse qui s’accentua encore après son adoption définitive et sa promulgation. De 44 pence 1/2, en janvier 1890, le prix de l’once d’argent s’éleva, à Londres, jusqu’à 53 pence en septembre ; mais alors commença une baisse ininterrompue) qui ramena le prix de l’once à 43 pence 5/8 en décembre 1891 et le fit tomber, en mai 1892, un peu au-dessous de 40 pence, le cours le plus bas qui eût encore été coté. Que devenaient les espérances qu’on avait fondées sur la loi Windom ? Loin de se relever par les achats obligatoires de la trésorerie, l’argent se dépréciait de plus en plus. Les silvermen revinrent aussitôt à leur thèse favorite, que le seul remède effectif à la crise était le libre monnayage de l’argent. Ils avaient raison à leur point de vue ; car si les propriétaires de mines avaient pu porter leurs lingots à la monnaie de Philadelphie et les y faire transformer en dollars des États-Unis, cela eût été plus avantageux pour eux que de les vendre au cours du marché : seulement les nouveaux dollars n’auraient-ils pas immédiatement servi à des achats d’or en vue de l’exportation ? On revint aussi à la chimère d’une entente avec l’Europe au moyen d’une conférence diplomatique. Dans son message du 7 décembre 1891, le président Harrison réitéra sa ferme résolution de ne point accepter le libre monnayage de l’argent, qui mettrait le monde des affaires à la merci des fluctuations de ce métal. Il demandait à ses concitoyens de ne pas remanier une fois de plus la législation monétaire et de faire un loyal essai des lois en vigueur. Quant à la convocation d’une conférence, il déclarait avoir suivi avec soin les mouvemens de l’opinion en Europe, avoir recueilli tous les renseignemens propres à l’éclairer et avoir retiré de cette enquête officieuse la conviction que rien, dans les dispositions actuelles des gouvernemens, n’était de nature à justifier de sa part la proposition d’une conférence internationale. Tout cela était fort sage et fort juste ; mais la pression électorale s’est trouvée irrésistible, et ce même président, quatre mois plus tard, adressait à tous les gouvernemens européens l’invitation de se réunir en conférence afin de « rechercher les moyens d’accroître l’emploi de l’argent dans les systèmes monétaires des différens pays. » Le 11 mai dernier, une députation de la ligue bimétallique, qui s’est récemment fondée en Angleterre, se présentait au foreign office pour remettre au premier ministre, au chancelier de l’Échiquier et au premier lord de la trésorerie le texte de résolutions réclamant l’intervention du gouvernement pour régulariser, au moyen d’une conférence internationale, le change entre les pays à monnaie d’or et les pays à monnaie d’argent. M. Goschen a fait connaître à cette députation l’invitation du gouvernement américain, que le ministre des États-Unis avait remise, l’avant-veille, 9 mai, au premier ministre et que le gouvernement avait acceptée. M. Ribot a fait une déclaration analogue à la chambre des députés, et, à Bruxelles, M. Beernaert, interrogé par M. de Neff, a annoncé également l’acceptation de la Belgique. Il y aurait eu un tel manque de courtoisie à décliner l’invitation des États-Unis dans les termes où elle est conçue qu’on ne pouvait douter de l’adhésion d’aucune puissance. II avait été d’abord annoncé que la conférence se réunirait à Bruxelles en septembre : la date, définitivement adoptée, a été le 22 novembre. La conférence doit être précédée de quelques jours par une réunion des délégués de l’Union latine. Les délégués français sont MM. Tirard, de Foville et de Liron d’Airolles.

Quelles chances la future conférence a-t-elle d’aboutir mieux que ses devancières ? Nous avons reproduit à dessein les déclarations faites, au sein de la conférence de 1881, par les représentans des principales puissances. Elles nous semblent dicter la réponse. S’est-il produit en Europe un seul événement grave de nature à modifier la situation monétaire d’un pays quelconque et à influer sur les résolutions de ses ministres ? Recueillons cependant les paroles ou les actes des principaux gouvernemens. Le 11 décembre 1891, le Reichstag discutait une convention commerciale avec l’Angleterre et le tarif des douanes. L’orateur habituel de la fraction agricole, M. de Kardorff, déclarait qu’il n’accorderait les nouveaux droits sur les blés qu’autant qu’on réintégrerait l’étalon d’argent. Que répondit le chancelier, M. de Caprivi ? « M. de Kardorff a soulevé la question monétaire ; je crois qu’il est inutile de s’en occuper maintenant. Elle est restée sans solution depuis plus de vingt ans, et je ne vois nulle probabilité de la faire avancer d’un pas… Je ne méconnais pas qu’il existe maintenant, pour l’emploi de l’argent, un courant plus fort qu’il y a dix ou quinze ans, mais je ne crois pas que ce courant soit assez vif pour engager cette question avec chance de succès. » Le gouvernement austro-hongrois, dont le papier-monnaie est arrivé au pair avec l’argent et quelquefois fait prime par rapport à l’argent, avait un moyen bien simple d’abolir le cours forcé : c’était de retirer ses billets en les échangeant contre des espèces d’argent qu’il lui eût été facile de se procurer. Loin de recourir à ce moyen, il a fait voter par les deux parlemens des lois qui ont pour objet d’établir l’étalon d’or en Autriche et en Hongrie ; et il négocie l’emprunt qui doit lui fournir les lingots d’or nécessaires. Va-t-il demander aux chambres de Vienne et de Pesth de se déjuger ? Au sein du sénat italien, le 26 janvier dernier, M. Luzzatti se faisait honneur d’avoir accru les réserves d’or dans les banques et dans les caisses du trésor et disait de la question monétaire : « Elle n’est plus, à beaucoup près, dans un état aussi aigu que celui où elle se trouvait quand l’Union latine a été renouvelée. De 1886 à 1891, on n’a plus à signaler qu’une sorte d’adaptation progressive aux conditions de fait résultant des régimes monétaires des différens pays. La question monétaire agite actuellement les États-Unis ; mais cela tient à l’imperfection du régime monétaire de ce pays, qui n’est ni bimétalliste ni monométalliste. Il faudra que l’Union américaine se résigne soit à ne plus frapper d’argent, soit à en déclarer la frappe absolument libre ; sinon, elle aura tous les inconvéniens qu’implique une circulation d’argent sans en avoir les avantages. Les Américains reconnaissent les difficultés qui résultent pour eux de leur système monétaire transactionnel et ils cherchent à en sortir ; mais ils voudraient en sortir en entraînant les principaux pays de l’Europe dans une ligue bimétalliste. » M. Luzzatti, quand il s’exprimait ainsi, ne pouvait prévoir l’invitation du président Harrison ; il ajoutait qu’il n’y avait, aux États-Unis, que les propriétaires de mines et les débiteurs qui fussent partisans du monnayage de l’argent.

La Russie se prépare à suivre l’exemple de l’Autriche. Elle est elle-même productrice d’or dans une proportion importante, elle vient immédiatement après les États-Unis et l’Australie, elle a accumulé des quantités considérables d’or dans le trésor impérial, indépendamment de l’encaisse de la Banque de Saint-Pétersbourg. Ses opérations financières avec l’Europe 5e sont toutes traitées sur la base de l’or. Elle a depuis 1876 suspendu toute frappe d’argent, sauf pour les pièces spéciales qui sont nécessaires pour son commerce avec la Chine. Elle est condamnée pour longtemps encore à conserver sa circulation de papier ; mais quand elle sera en mesure de la retirer, elle n’emploiera l’argent que comme monnaie divisionnaire, et elle passera directement à l’étalon d’or sans se créer les difficultés d’une station intermédiaire. Restent la France et l’Angleterre. Nous avons cité la lettre par laquelle M. Rouvier réduisait le congrès de 1889 au rôle d’une réunion académique. Dans la séance du 31 mai dernier, M. Rouvier s’est prononcé très énergiquement contre la dénonciation de l’Union latine ; il a été moins net en ce qui concerne la future conférence : toutefois il a réclamé l’ordre du jour pur et simple afin de réserver au gouvernement une entière liberté d’action. En recevant, le 11 mai, la députation de la ligue bimétallique, M. Goschen lui a tenu un langage dont l’extrême réserve a été remarquée : « Les États-Unis, a-t-il dit, ont libellé leur invitation de telle sorte que les autres pays peuvent l’accepter sans engager en rien leur liberté d’action. La formule en est très compréhensive, mais l’acceptation ne préjuge rien, et je me rends compte que les États-Unis ont cherché à faciliter autant que possible l’adhésion des diverses puissances. En acceptant cette invitation, nous avons été guidés dans une large mesure par l’extrême intérêt que la question inspire à d’importantes industries, comme celles qui sont ici représentées ; en même temps nous n’avons pas pu perdre de vue les aspirations de l’Inde que la question touche si directement ; mais notre acceptation même m’oblige ici à une discrétion toute particulière. » Les journaux anglais ont fait observer que M. Goschen avait témoigné des dispositions plus favorables dans une autre circonstance, puisque, tout en refusant de rien changer à la législation anglaise, il s’était déclaré prêt, pour favoriser la reprise du monnayage de l’argent par d’autres puissances, à demander à la Banque d’Angleterre d’user de la faculté que sa charte lui confère de faire entrer l’argent dans sa réserve jusqu’à concurrence d’un cinquième, et, en outre, à laisser la frappe de l’argent libre dans l’Inde. La sévérité avec laquelle M. Gladstone a critiqué les idées émises par M. Goschen, au sujet de la situation monétaire, indique suffisamment que le ministère actuel ne se départira pas, en 1892, de l’attitude intransigeante prise par l’Angleterre en 1881. Le président Harrison avait donc raison de se montrer incrédule quant aux chances de succès d’une nouvelle conférence.

Comment en pourrait-il être autrement ? N’est-ce pas une entreprise chimérique que de vouloir imposer aux gens de se servir d’une monnaie dont ils ne veulent pas, quand ils en ont une meilleure à leur disposition ? Pourquoi les Américains sont-ils demeurés sourds aux conseils de leurs présidens qui les invitaient à retirer de la circulation leur papier-monnaie ? Est-ce que la substitution d’écus d’argent aux greenbacks n’eût pas offert un débouché aux produits de leurs mines ? Pourquoi donnent-ils une entorse à leur constitution pour maintenir dans la circulation ces 1,800 millions de papier-monnaie ? Pourquoi préfèrent-ils entasser dans les caves de la trésorerie les écus frappés en vertu du bill Bland et se faire délivrer des certificats de dépôt ? C’est que les greenbacks, revenus au pair depuis 1879, munis de la garantie du gouvernement fédéral et investis du pouvoir libératoire, leur offrent tous les avantages de sécurité et de commodité que nous présentent les billets de la Banque de France. Quant aux récépissés d’argent, échangeables à présentation contre des espèces, ils constituent une seconde sorte de billets, munis d’une garantie métallique, existant dans les caisses de la trésorerie, et ils sont entrés dans la circulation pour plus de douze cents millions. Joignez-y les récépissés de dépôts d’or, qui offrent les mêmes facilités, et les billets des banques d’émission, et vous constaterez que les États-Unis emploient simultanément quatre circulations fiduciaires, représentant ensemble plus de cinq milliards, tandis que leur circulation d’écus d’argent, de leur plein gré et par l’effet de leurs préférences manifestes, ne peut arriver à dépasser trois cents millions, soit 5 francs par tête. Devant ces faits et ces chiffres, est-il possible de prendre au sérieux les propositions américaines ? Y a-t-il là autre chose, comme l’indiquait M. Luzzatti, qu’une tentative pour se décharger sur l’Europe de la masse d’écus créés par des frappes inutiles et imprévoyantes ?

On fait valoir, à l’appui des propositions américaines, les considérations les plus diverses et les plus contradictoires. On entend dire, dans certains comices agricoles : « Il faut relever la valeur de l’argent pour que la France ne soit plus inondée de blés qu’on achète dans l’Inde, au prix d’un métal déprécié et qu’on peut revendre à bas prix sur le pied de l’or, parce que l’écart entre les deux métaux constitue à lui seul un bénéfice suffisant. » Or, les états de la douane ne contiennent aucune trace de cette prétendue inondation : les blés de l’Inde ne représentent pas plus de 4 à 5 pour 100 de nos importations de céréales. Les cultivateurs allemands tiennent le même langage au sujet des blés russes : là c’est la baisse du rouble-papier et ses constantes variations qui rendraient faciles des spéculations au préjudice de l’agriculture germanique. On leur a accordé l’établissement d’un droit sur les blés étrangers, auquel M. de Bismarck s’était toujours refusé. Nos voisins ont un autre grief : ils font remarquer qu’avant 1873, la circulation allemande représentait 15 marks par tête et qu’elle n’est plus aujourd’hui que de 10 marks 1/2. Cela ne leur semble pas suffisant, et M. de Bismarck semble avoir reconnu lui-même cette conséquence de la précipitation mise à retirer et à démonétiser les florins de l’Allemagne du Sud et les monnaies de la Saxe, de Hambourg, de Lubeck et du Mecklembourg, car il lui est échappé de dire, un jour, au Reichstag, au sujet de la question monétaire, qu’il avait « laissé la couverture trop courte. » Du reste, le gouvernement allemand ne songe point à modifier sa politique monétaire : il s’est contenté de remettre peu à peu en circulation une partie des thalers qu’il n’a pas encore fondus et qu’il ne saurait vendre à un prix avantageux.

La baisse des prix, dont on se plaint et qu’on exagère, car elle ne porte que sur un très petit nombre de produits, est-elle imputable à une surproduction ? Les uns l’affirment, d’autres le nient. Cependant, il a été impossible de soutenir que la production se soit ralentie et même qu’elle soit demeurée stationnaire. Tout ce qu’on a pu prétendre, en s’appuyant sur les tableaux de M. Sauerback, c’est que l’accroissement de la production générale n’a été, dans les quinze dernières années, que de 1,08 pour 100, tandis qu’il avait été de 2,08 pour 100 pendant la période précédente. Or, il est à peine besoin de faire observer que plus le point de départ que l’on prend est élevé, plus le tantième d’accroissement que l’on constate représente une augmentation considérable. Il suffit, d’ailleurs, de prendre les statistiques des principaux pays manufacturiers pour constater que certaines industries, celles du fer, du coton, de la laine, de la soie, etc., produisent aujourd’hui des quantités de plus en plus considérables, et la consommation croissante de la houille ne correspond pas, assurément, à un ralentissement de la production générale.

Est-il admissible, comme le soutiennent certaines personnes, que le mal provienne de la disette des instrumens d’échange et que le remède soit de mettre une plus grande quantité d’espèces en circulation ? L’assertion paraît singulière lorsqu’on réfléchit au chômage des énormes masses métalliques, entassées dans les caisses des banques. Dans les pays civilisés, où le crédit est la base universelle des transactions, le rôle du numéraire, de l’or aussi bien que de l’argent, a singulièrement diminué : les espèces métalliques ne servent plus que d’appoint : elles ont été supplantées par les billets de banque, les chèques, les viremens et autres instrumens de crédit. Le rapport de la Banque de France, pour l’exercice 1886, constate que la proportion des billets de banque dans les opérations de l’année avait été de 52 pour 100, celle des autres instrumens de crédit de 43 1/2 pour 100, celle du numéraire de 4 1/2 pour 100 seulement. Frappé de ces chiffres, l’un des directeurs de la Banque d’Angleterre, M. F.-W. Birch, demanda à la Banque d’Angleterre la statistique des paiemens effectués pendant une semaine prise au hasard. Voici le résultat sur une moyenne quotidienne de 4,445,000 livres sterling : les instrumens de crédit représentaient 87 1/2 pour 100, les billets de banque 12 1/4 pour 100, et le numéraire 1/4 pour 100. Il y avait eu une journée où sur un ensemble de paiemens montant à 4,775,593 livres sterling, on n’avait payé en numéraire que 4,632 livres sterling. Les opérations des banques particulières donnent des résultats analogues. En relevant les opérations d’un mois, en 1887, MM. Glyn ont constaté que la moyenne des paiemens en numéraire effectués par an avait été de 4 1/2 pour 1000 contre 3 pour 1000 à la Banque d’Angleterre. Or, en 1881, à la suite de recherches minutieuses, M. Pownall estimait encore à 9 1/2 pour 1000 le rapport du numéraire aux billets de banque et aux lettres de crédit dans les recettes totales de dix banques de Londres. On voit que l’économie du numéraire avait fait de grands progrès dans l’espace de sept années. Une des causes en est le développement continu de l’emploi des chèques. M. Bertram Currie, président du conseil des finances de l’Inde, en insistant sur ce fait devant la commission d’enquête sur l’or et l’argent, en citait un exemple remarquable. En 1880, le nombre des chèques tirés sur les banques de province, auxquelles la maison Clyn et Cie servait de correspondant, atteignit pour trois jours 19,950, sur lesquels 462, c’est-à-dire 2 1/4 pour 100, étaient au-dessous d’une livre ; en 1887, pour les trois jours correspondans, le nombre total des chèques a été de 35,090, dont 1,481 ou 4 pour 100 au-dessous d’une livre. Le progrès est visible, et cependant, pour les petites sommes, le chèque rencontre un concurrent dans le bon de poste créé en 1880 et qui a pris une extension rapide. En 1881, il en a été délivré 4 millions et demi, pour une valeur de 2 millions sterling ; le nombre s’en est élevé à 25 millions trois quarts en 1886 et à 31 millions en 1888, représentant une valeur de 300 millions. Il est un nouvel instrument de crédit qui a fait son apparition depuis quelques années et qui produira une révolution dans le commerce international, c’est le mandat télégraphique. Il y a peu d’années encore, lorsqu’on voulait, de New-York, régler une affaire avec Londres, il fallait, si l’on employait les espèces métalliques, les faire assurer ; si l’on se servait de traites ou de billets de banque, on les coupait transversalement en deux et on expédiait les deux moitiés par deux paquebots différens. Aujourd’hui, les banques continuent à recevoir comme autrefois les effets causés par opérations commerciales ; mais, au lieu de fournir en échange des traites aux termes d’usage, elles donnent des mandats télégraphiques. « Ce moyen, disait M. Birch, dans une allocution à l’Institut des banquiers de Londres, permet au marchand de Hong-Kong, de New-York ou de tout autre partie du monde, de calculer exactement le coût de son opération comme s’il était à Londres. Il n’est plus question pour lui d’escompte, de timbre et autres frais, il balance là-bas son opéra-ration tout aussi aisément que s’il était dans Lombard-Street. Les affaires sûres se font maintenant à si bon marché qu’un écart minime suffit pour rendre possible l’échange de l’effet commercial contre le chèque international dont je viens de parler. » Ainsi, tout conspire dans le monde entier à rendre le règlement des transactions aussi rapide et aussi économique que possible. Que signifierait, à l’encontre du courant universel, d’ajouter de nouveaux écus d’argent, coûteux à fabriquer et coûteux à transporter, à la masse des écus de même sorte qui dorment dans les caisses des deux mondes ; et à qui ferait-on accepter ces nouveaux écus, lorsque personne ne veut plus des anciens ?

On insiste et l’on dit : l’argent n’a pas perdu de sa valeur au regard des marchandises ; il ne se déprécie que par rapport à l’or dont la puissance d’acquisition s’accroît de plus en plus, à cause de sa raréfaction. La production de l’or a diminué ; elle est devenue insuffisante pour les besoins de l’humanité ; elle prépare une catastrophe. Il faut donc, à côté de l’or, rétablir l’argent dans ses anciennes fonctions. Est-il vrai que la production de l’or diminue ? M. Goschen l’a dit, dans un mémoire, il y a une douzaine d’années ; M. de Laveleye l’a répété dans un gros livre, et on le redit en chœur. Il est exact que la production de l’or s’est affaiblie pendant quatre ou cinq ans à partir de 1879, et les deux hommes éminens que nous citons ont cru, avec une imprudente précipitation, que le mouvement décroissant était définitif et qu’il ne s’arrêterait plus. La production de l’or s’est relevée ; elle se maintient et elle semble même en progrès. D’après M. Leech, directeur de la Monnaie des États-Unis, la production de l’or, de 140,555 kilogrammes en 1886, serait arrivée à 188,531 kilogrammes en 1891. Un spécialiste, qui s’est beaucoup occupé de la question des métaux, M. Ottomar Haupt, évalue les espèces d’or frappées dans les diverses monnaies du monde à 494 millions en 1886, à 650 millions en 1887, à 702 millions en 1888 et à 879 millions en 1889. On voit que le progrès est constant. D’après le même écrivain, les encaisses or des banques européennes et de la trésorerie des États-Unis auraient été ensemble de 6,402 millions en 1889 et de 6,914 millions en 1890 ; et les sept premiers mois de 1891 les auraient accrues encore de 700 millions. Au 30 juin 1892, les encaisses or de toutes les banques européennes étaient encore en progrès ; nous ne croyons pas nécessaire de reproduire le tableau qui le constate et qui a été dressé à la Monnaie de Washington d’après les bilans officiels : nous nous contenterons de citer la Banque de France qui avait 1,586 millions d’or, la Banque impériale de Russie qui en avait encore davantage, 1,650 millions ; les Banques d’Angleterre, d’Ecosse et d’Irlande en avaient ensemble 800 millions, et la Banque impériale d’Allemagne en avait autant. Ces chiffres permettent de dire que l’humanité ne marche pas vers une disette de monnaie d’or. Ce ne sont pas les banques seulement qui sont mieux pourvues d’or que par le passé. La Banque d’Angleterre estime que les espèces d’or, aux mains des particuliers, se sont élevées de 90 millions sterling, en 1858, à 125 millions ou 125.3 millions en 1878, et ne sont pas actuellement inférieures à 117.6 millions. On doit d’autant moins appréhender une pénurie d’or que de nouveaux gisemens aurifères ont été découverts dans l’Afrique australe et commencent seulement à être exploités.

Parmi ceux qui s’applaudissent de la réunion d’une nouvelle conférence, le groupe le plus bruyant se compose des industriels du Lancashire, qui se plaignent d’avoir perdu dans l’Inde un débouché sur lequel ils s’étaient habitués à compter, des négocians de Liverpool qui ont à subir un change onéreux lorsqu’ils veulent faire revenir en Europe le prix des marchandises qu’ils ont envoyées ; enfin, les fonctionnaires de l’administration indienne, qui sont payés en espèces d’argent et qui doivent également supporter le change pour les remises qu’ils ont à faire en Angleterre. Ce sont là des souffrances individuelles, elles ne sont ni assez nombreuses, ni assez intenses pour mériter qu’on essaie de lutter par des mesures législatives contre la force des choses. L’Inde est devenue un pays industriel ; l’élévation du change a remplacé pour elle les droits d’entrée dont Manchester a imposé l’abolition à l’administration anglo-indienne : aujourd’hui, ses tissus ont chassé de la Birmanie, de Singapoor, du Japon, de Hong-Kong et de Shanghaï les tissus du Lancashire. Il y a des industries qui sont irrévocablement perdues pour l’Angleterre. La ville écossaise de Dundee avait, il y a quelques années, le monopole de la fabrication des toiles de jute, si fort en usage dans l’extrême Orient ; mais le jute avait à supporter un premier fret de l’Inde en Europe à l’état de matière première et un second fret de Dundee dans l’Inde à l’état de tissu. L’économie de ce double fret a été un avantage suffisant pour permettre à l’Inde de fabriquer elle-même les toiles de jute dont elle a besoin. Que faire à cela et quelle législation monétaire remédiera à de pareils changemens ?

Le plus à plaindre, en cette occurrence, est le gouvernement anglo-indien. Il perçoit tous ses revenus en argent, et il a des paiemens considérables et obligatoires à effectuer en or. En 1877, les sommes employées à la construction des chemins de fer dans l’Inde s’élevaient déjà à 2,250 millions ; il a été également dépensé des sommes considérables pour des travaux de dessèchement et pour les canaux d’irrigation. Tous ces capitaux ont été demandés à l’Angleterre, soit que le gouvernement anglo-indien les ait empruntés directement, soit qu’il leur ait seulement donné sa garantie. Le remboursement de ces capitaux et le paiement des arrérages doit s’effectuer en or. Les intérêts de la dette indienne, la quote-part de l’Inde dans certaines dépenses de l’empire, les pensions de retraite des anciens fonctionnaires doivent être payés en Angleterre et, par conséquent, en or. L’administration de l’Inde doit, à ces titres divers, se procurer annuellement la somme de 375 millions en or. L’élévation du change entraîne donc pour elle une perte considérable qui pèse lourdement sur son budget ; et les particuliers subissent le contre-coup de la concurrence qui leur est faite sur le marché par l’administration. Le gouvernement anglais est en partie responsable de cet état de choses. Pour solder ses achats, l’Angleterre avait autrefois des envois importans d’espèces métalliques à faire dans l’Inde ; de 1868 à 1872, elle a ainsi expédié dans l’Inde un milliard en espèces métalliques or et argent, et 757,500,000 francs en traites. A cette dernière date, le gouvernement métropolitain a eu la pensée de créer, sous le nom de council bills, des traites en représentation des paie-mens que l’administration anglo-indienne avait à lui faire ; et il a vendu ces traites aux négocians anglais qui avaient des paiemens à faire dans l’Inde. Il en est résulté que, de 1872 à 1876, les remises anglaises ont été faites, 412,500,000 francs en espèces métalliques et 1,262 millions en council bills. Le mouvement a continué et les council bills entrent, chaque année, pour trois cinquièmes dans les paiemens que l’Angleterre fait dans l’Inde. Les centaines de millions que l’Inde ne reçoit plus en espèces auraient été demandées par l’Angleterre aux États-Unis ou au Mexique qui ont perdu à ce changement un important débouché.

Hâtons-nous de dire que le trouble n’existe que dans les relations entre l’administration anglo-indienne et la métropole : la population n’en souffre pas, les transactions à l’intérieur du pays continuent sur l’ancien pied. Le conseil des finances de l’Inde, dans un rapport sur la situation financière, constatait que « les valeurs actuelles, exprimées en argent, des marchandises d’un usage général, ne fournissent aucune preuve de diminution dans la valeur de l’argent. » Si le gouvernement est quelquefois embarrassé, le pays ne s’appauvrit pas et ne désire aucun changement.

Consultée sur la question monétaire, dans l’enquête de 1886, la chambre de commerce de Bombay vota, à une très grande majorité, la déclaration suivante : « Tout en reconnaissant les inconvéniens des constantes variations du change, la chambre est d’avis, après avoir étudié la question sous toutes ses faces, que la baisse du change laisse une marge de bénéfice au commerce et à la population de l’Inde, et qu’il convient de laisser les choses suivre leur cours naturel. »

Le gouvernement anglais s’en est tenu jusqu’à présent au judicieux avis de la chambre de commerce de Bombay ; et tous ceux qui s’agitent aujourd’hui autour de la question de l’argent feraient sagement de suivre cet exemple. Il y a des courans qu’il ne faut pas essayer de remonter. Que les propriétaires des mines américaines en prennent leur parti ; l’argent traverse une période d’inévitable dépression. On avait pensé que la galvanoplastie lui offrirait un débouché illimité : voici qu’il rencontre, pour les usages domestiques, la concurrence victorieuse du nickel, d’un poli plus stable, d’un éclat plus brillant, d’une résistance supérieure à l’action de l’air et des acides. L’argenterie massive est démodée ; il en est mis, tous les ans, à la fonte pour des millions : la lourde orfèvrerie n’est plus recherchée qu’aux États-Unis et dans l’Inde, où les rajahs se font faire des trônes en argent massif. Si les États-Unis peuvent continuer pendant un certain temps à acheter, chaque année, la moitié de l’argent produit dans le monde entier, soit 1,679,400 kilogrammes sur 3,600,000, ils feront un usage peu judicieux de leurs magnifiques excédens budgétaires ; mais ils arriveront tout au plus à ralentir le mouvement de baisse, sans réussir à l’enrayer. La production continue, en effet, de s’accroître dans de grandes proportions, et aux États-Unis, de 1,900,000 kilogrammes en 1889, elle est montée à 2,200,000 kilogrammes en 1890. Les mines du Mexique sont également en progrès sensible : elles ont donné 852,000 kilogrammes en 1887-88, puis 994,000 kilogrammes en 1888-89 et 1,014,000 kilogrammes en 1889-90 ; les chiffres du dernier exercice ne sont pas encore connus. Comment les prix pourraient-ils se soutenir en face d’un pareil afflux du métal blanc ?

Est-ce à dire que le rôle monétaire de l’argent soit terminé ? Nous ne le pensons pas. Lorsque le gouvernement indien aura amorti les lourds emprunts qu’il a contractés en Angleterre, et auxquels il déclare ne vouloir rien ajouter, les council bills ne viendront plus prendre, dans le règlement des affaires commerciales, la place de plusieurs centaines de millions ; et le change s’améliorera. La question capitale, disait avec raison la commission d’enquête anglaise, est de savoir quelle quantité de produits l’Inde sera en mesure de livrer à l’Europe. L’Inde est demeurée, d’ailleurs, le consommateur le plus important et le plus régulier du métal blanc. Elle en a absorbé 879,000 kilogrammes en 1887, 1,122,000 kilogrammes en 1888, et l,147,000 kilogrammes en 1889. Loin que la frappe de l’argent soit suspendue, la monnaie de Calcutta n’a pas cessé de frapper annuellement de 200 à 250 millions de pièces d’argent. Les hauts fonctionnaires de l’Inde qui ont comparu, soit devant le conseil des finances, soit dans les diverses enquêtes anglaises, ont été unanimes à affirmer que le pouvoir d’absorption de l’argent n’y avait point diminué, qu’il n’était point un Indien qui ne cherchât à thésauriser, et que la plus grande préoccupation des princes indigènes était d’accumuler dans leurs coures des masses énormes d’espèces monnayées. L’Indo-Chine commence aussi à offrir un débouché important ; des populations qui ne connaissaient d’autre monnaie que les cauris commencent à se servir de l’argent et à l’apprécier. La Chine n’a point encore de véritable monnaie, parce que le gouvernement impérial se refuse à en fabriquer. Il y a donc dans l’extrême Orient 600 millions d’hommes pour qui l’usage de la monnaie d’argent sera le premier pas dans la civilisation. Ne faudra-t-il pas aussi initier à l’usage de la monnaie ces populations africaines que nous prétendons arracher à leur barbarie native ? C’est de ce côté que viendra graduellement la réhabilitation de l’argent. Un sénateur des États-Unis, M. Beck, fatigué de discussions qui se renouvelaient tous les ans, sans aboutir, s’écriait un jour, en plein sénat : « Pendant que nous y sommes, nous devrions demander à Bismarck une recette pour nous débarrasser de notre monnaie d’argent, » Qui peut dire que ce ne sont pas les nègres qui rendront ce service aux Américains ?

Quant à ceux qui veulent chercher dans la question monétaire la clé de la dépression de l’agriculture et de l’industrie, qu’ils veulent bien réfléchir aux milliards d’or que les banques et les trésoreries de tous les grands pays entassent avec un soin jaloux ; qu’ils se disent que ces milliards de métal jaune donneraient un grand essor aux affaires s’ils restaient dans la circulation, au lieu d’être emmagasinés pour pourvoir à des guerres dont l’expectative pèse lourdement sur l’Europe entière. Qu’ils songent surtout à l’effroyable déperdition de travail et de richesse résultant de la présence sous les drapeaux de l’universalité de la jeunesse, qui, au lieu de produire, obère les États et les familles. Faut-il chercher d’autre cause que ce gaspillage insensé de richesses à la diminution des fortunes, et au resserrement de dépenses, et, par une conséquence forcée, à la baisse de tout ce qui n’est pas indispensable à l’existence ?


CUCHEVAL-CLARIGNY.

  1. Voir la Revue du 1er novembre.