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L’Utilisation pédagogique de l’activité sportive/I

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Le Sport Suisse21 novembre 1928 n°1074 et 28 novembre 1928 n°1075 (p. 1-7).
L’utilisation pédagogique de l’activité sportive



La séance qui a eu lieu récemment dans l’aula de l’université de Lausanne par les soins de la Municipalité, laquelle a donné ensuite une réception au Palace, peut être considérée comme la mise en marche officielle du nouveau Bureau international de pédagogie sportive. M. Pierre de Coubertin qui en a accepté la direction, a fait à cette occasion une conférence sur l’utilisation pédagogique de l’activité sportive dont nous publions aujourd’hui la majeur partie et qui a toute la portée d’un manifeste.

Après un exorde d’allures littéraires où l’orateur s’est plu à rapprocher le type du Paterne grincheux de Jean de Pierrefeu et la gracieuse silhouette de Jacques Peyronny, le petit capitaine de football dessiné par Montherlant « avec ses quatorze ans solides, son autorité de chef d’équipe, son souci de l’hygiène sportive, sa régularité de collégien consciencieux, si sain, si normal, inquiétant néanmoins par son égotisme tacite. » M. de Coubertin a indiqué dans quelle mesure restreinte il admettait qu’il y eut matière à redressement. Après avoir localisé le mal géographiquement « faut-il donc, a-t-il dit, englober dans les réprobations de M. Paterne les gymnastes et les escrimeurs et les nageurs et les rameurs…? Sont-ils donc corrompus tous ceux-là ? Alors si — les justes éliminations opérées — ne demeurent sur la sellette que les représentants du football, du tennis et de la course à pied, vous avouerez que voilà pour commencer un singulier rétrécissement du champ de critique ». Jusqu’à quel point ceux-là sont-ils responsables ? N’a-t-on pas tout fait pour les corrompre ? Et d’abord en multipliant les stades.

Trop de stades

« Des stades, on en élève imprudemment de tous côtés. Ceux qui auraient la curiosité de feuilleter les neuf volumes de la Revue olympique durant les années qu’elle fut mensuelle et servit d’organe au Comité international olympique, ceux-là y trouveraient datées d’il y a vingt-deux, vingt, dix-huit ans de constantes mises en garde contre la formule-spectacle et ses conséquences éventuelles. Quand vous aurez établi, disions-nous, des degrés pour quarante mille assistants, vous serez tenus d’en peupler les courbes qui appellent la foule ; et pour l’attirer cette foule il faudra du battage ; et pour légitimer le battage, il faudra se procurer des numéros sensationnels… Oui, nous répétions ces choses mais on ne nous a pas écoutés ; presque tous les stades construits ces derniers temps proviennent d’une incitation locale et trop souvent mercantile, point du tout olympique. Maintenant que s’épanouissent les conséquences prévues d’un tel état de choses, on s’en prend aux athlètes et on leur reproche la corruption qui leur a été inoculée depuis vingt ans de façon incessante… Oui j’admire qu’ils ne soient pas cent fois plus corrompus… Telle est donc à mon sens la cellule corruptrice dont le mal est issu : l’enceinte de spectacle de dimensions exagérées. Supprimez-la et tout le reste s’atténue. Le gate-money redevient normal, les paris se relâchent, la réclame s’affaiblit, les fédérations voient la tentation malsaine et les occasions de mal faire s’éloigner d’elles, leurs pouvoirs et les occasions d’en abuser, diminuer ; l’athlète est protégé contre lui-même sans qu’on ait à réclamer de lui des vertus non surhumaines mais telles que beaucoup de ceux qui s’indignent de ne pas les lui voir pratiquer n’en seraient peut-être pas capables, placés eux-mêmes dans des circonstances analogues. » Mais M. de Coubertin ne voit là qu’une sorte de remède négatif. « On peut, dit-il, aspirer à un résultat positif bien plus important : non seulement on facilite la corruption externe de l’athlète, mais on néglige de susciter en lui la force de résistance, de créer le point d’appui personnel du perfectionnement moral. »

La faute est aux éducateurs

« Si faillite il y a eu — et je viens de dire dans quel sens très restreint j’admets l’emploi de cette expression — ceux qui en sont responsables ce sont les éducateurs ; il y en a de trois sortes : les parents, les maîtres et ceux que la civilisation moderne investit malgré eux d’un rôle délicat, les journalistes. Entre les mains de ceux-là, à des degrés et selon des modes très différents, l’outil pédagogique sportif est un instrument puissant de perfectionnement humain. Or ils n’ont pas su s’en servir. Les plus coupables ce sont les maîtres, car c’était à eux d’agir sur les parents et sur la presse. Ils le firent au début : ils le firent en Angleterre jadis lorsque la doctrine du grand anglais Thomas Arnold les inspirait et les pénétrait. Ils le firent en France voici quarante ans lorsque les lycéens insurgés à ma voix contre une existence morose et déprimante, défoncèrent les portes de leurs geôles pour y faire entrer le plein air (je cite les paroles de l’un d’eux resté typique, Frantz Reichel). Alors une série de proviseurs et de professeurs avisés, un Fringnet, un Morlet, un Adam… conspirèrent avec ce jeune ouragan et, bravement, s’employèrent à en utiliser la force. Malgré certain recteur qui s’obstinait à voir dans le sport un divertissement, ils s’en servirent pour faire de la culture morale et un de leurs élèves, devenu chef à son tour, Louis Dedet, aujourd’hui directeur du Collège de Normandie n’a pas cessé de conduire ses élèves comme autrefois, ses équipiers de football. J’ose le dire parce que mon ami le Maréchal Lyautey m’en a donné le droit en le disant le premier, c’est cette génération-là qui a d’abord gagné la guerre en fournissant à notre nation non point une réserve de courage dont elle n’avait pas besoin, mais la résistance physio-psychologique qui lui avait fait défaut un demi-siècle plus tôt.

« Pourquoi et comment sous des actions diverses et non conjuguées, en France et en Angleterre, les éducateurs ont laissé échapper de leurs mains l’outil qui avait produit de si belles poussées de sève nationale, ce n’est pas le moment d’en faire le récit. Aussi bien, serais-je compris ?

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M. le Baron Pierre de COUBERTIN
Fondateur et Président d’honneur des Jeux Olympiques
Créateur du Bureau International de pédagogie sportive

Les historiens qui commencent seulement à faire une place parmi leurs batailles et leurs chronologies aux questions économiques, sont-ils prêts à admettre l’influence des grands courants pédagogiques sur les événements qu’ils racontent ?… » Après quelques mots incidents sur le remaniement des programmes d’enseignement à quoi travaille, également sous sa direction, l’Union pédagogique universelle, M. de Coubertin s’attache à définir l’utilisation morale de l’athlétisme.

De plan sportif au plan moral

« Sur la médaille de pénétration sportive africaine instituée à mon instigation il y a quatre ans, j’ai fait graver cette inscription concise comme le permet la langue latine : Athletae proprium est seipsum noscere, ducere et vincere, le propre de l’athlète est de se connaître, de se gouverner et de se vaincre. Voilà un texte qui peut sembler prétentieux puisqu’il reflète à la fois Socrate et Saint-Paul. En tous cas, on ne saurait le prendre en défaut de vérité. L’athlète qui veut conquérir par un entraînement persévérant la palme que ne lui assurent pas des qualités naturelles tout à fait exceptionnelles est conduit à la triple obligation d’apprendre à se connaître, à se gouverner et à se vaincre. Doit-on en conclure que tout athlète est voué ainsi à la perfection morale ? Nullement, car ces qualités-là demeureront enfermées dans le cirque étroit de l’ambition localisée. C’est à l’éducateur à les en faire sortir pour les étendre à la personnalité entière ; c’est à lui à les transposer en quelque sorte du domaine simplement technique au domaine général. Pour cela, il n’est pas indispensable qu’il soit lui-même un pratiquant du sport : certes, cela vaudra mieux. Croyez qu’il en acquerrait un prestige de bon aloi. J’ai vu il y a quarante ans les élèves d’un des principaux public-schools d’Angleterre, le collège de Clifton, près Bristol, en grande liesse à la nouvelle que le headmaster que les trustees venaient de leur donner avait, étant étudiant, sauté six pieds. La possession de ce record d’alors accroissait singulièrement à leurs yeux son autorité professionnelle. »

« Les proviseurs français dont je viens d’évoquer la mémoire n’en étaient pas là, mais ils n’avaient pas dédaigné de se mettre au courant de la technique sportive, de s’intéresser aux succès de leurs élèves, de se mêler à eux, de présider leurs réunions et combien souvent, à l’exemple de mon illustre ami le P. Didon dans son collège d’Arcueil, ne les ai-je pas entendus développer ce thème — ancien et toujours neuf — de la transposition des qualités athlétiques du plan sportif au plan moral et louer ce muscularisme de l’âme dont, quarante ans plus tôt, Arnold et Kingsley avaient été en Angleterre les vaillants propagateurs. Ils savaient bien que si le thème latin orne l’esprit (préoccupation qui nous devient trop étrangère) ce sont le sport, ses contacts rudes, ses alternatives, ses chances qui préparent (pardon ! qui peuvent préparer) le corps et le caractère aux batailles de la vie. Ils sentaient que là se trouvent combinés ces deux éléments dont la fraternelle union assure seule la paix des sociétés à savoir l’entr’aide et la concurrence, que là tendent à se réaliser en vue de la réussite, ces mélanges de confiance et de méfiance, d’audace et de prudence, d’élan et de retenue qui sont comme les assises du bel équilibre humain. »

« Cette compréhension sportive de l’éducateur, il faut, Messieurs, la restaurer dans les lieux où elle exista, la créer dans ceux où elle n’a pas encore été ; enfin, il faut aussi, pour cela, vouloir hardiment les réformes connexes, indispensables, je veux dire : l’autonomie des sports scolaires et même universitaires, leur séparation d’avec les fédérations actuelles (dont l’organisation du reste est précaire et destinée à disparaître, je le crois, devant la montée du corporatisme) — l’interdiction à tout collégien de prendre part à un concours public à entrées payantes et à tout étudiant de participer à un tel concours sans l’autorisation de l’université — la suppression de ces perpétuelles allées et venues pour cause de championnats et de sous-championnats qui troublent les études, entraînent à de coûteuses dépenses et constituent du reste la pire manière de voir du pays, créant beaucoup plus de préjugés que ces « voyages à œillères » n’en dissipent. Aussi il faut, à mon avis, que dans tout collège existe une association sportive scolaire cultivant non pas un ou deux, mais autant que possible tous les sports (et vous savez que les sports gymniques sont à mon avis au premier rang) que l’émulation soit entretenue dans ces associations par des rencontres interscolaires simplement régionales, de collège à collège — que l’association soit régie par les élèves sous le contrôle des maîtres et la présidence du chef de l’établissement — qu’un petit journal sportif sans réclames et rédigé en partie par les élèves eux-mêmes les tienne au courant des choses qu’ils ont intérêt à connaître sans oublier le rappel des événements mondiaux et des principaux faits de l’évolution contemporaine. »

Méfiance féministe

C’est aux pouvoirs publics, mais ce serait surtout aux parents à soutenir le collège en cette tâche. Ces derniers y consentiront-ils ? Je me tourne vers eux pour les y inciter mais je ne m’abaisserai pas à tenter d’y réussir en les flattant. Au contraire, j’oserai dire à beaucoup d’entre eux que leur veulerie présente est pitoyable. Comment élèvent-ils leurs enfants et surtout leurs filles ? Aujourd’hui, dans un grand nombre de pays, c’est la fille qui corrompt le garçon, mais les parents encouragent le garçon lui-même à se montrer précocement flirter, avisé et roublard ; ils s’en amusent ; ils s’en réjouissent. Ce n’est pas seulement une génération de névrosés qui se prépare ainsi, c’est une génération de blasés, la pire engeance qu’il y ait au monde. Que cette société qui s’abandonne prenne donc garde aux pays prochains, à l’Asie rajeunie, à l’Afrique toute neuve et aussi à cette population ouvrière partout la plus nombreuses et la plus vigoureuse et qui, à défaut de la culture qu’on lui a imprudemment refusée, commence de s’adonner au sport et y témoigne d’un souci pédagogique digne d’être remarqué. »

« Cette jeunesse féminine dont je viens de parler avec une cruauté justifiée, n’est-elle pas moralisable par le sport ? Je n’en crois rien du tout. De la culture physique, et de la culture physique sportive, oui ; cela est excellent pour la jeune fille, pour la femme ; mais cette rudesse de l’effort masculin dont le principe prudemment mais résolument appliqué est à la base de la pédagogie sportive, il faut grandement le redouter pour l’être féminin. Il ne sera obtenu physiquement qu’à l’aide des nerfs mobilisés au delà de leur rôle, moralement que par une neutralisation des qualités féminines les plus précieuses. L’héroïsme féminin n’est point une chimère. Dirai-je que, plus effacé il est bien aussi fréquent et peut-être plus admirable que l’héroïsme masculin. Mais Edith Cavell et Gabrielle Petit que la Belgique vénère n’eurent pas besoin d’être des athlètes et au risque de contrister les littérateurs qui cherchent à l’entrevoir sous cet angle-là, je dirai qu’à mon avis Jeanne d’Arc ne le fut pas non plus. »

« Et puis, pour plus rares que je souhaite les concours quand il s’agit des garçons, j’en réclame énergiquement le maintien, car cette concurrence, elle est vitale en fait de pédagogie sportive, avec toutes ses conséquences et tous ses risques. Féminisée, elle prend quelque chose de monstrueux. L’expérience d’Amsterdam paraît avoir légitimé mon opposition à l’admission des femmes aux Jeux olympiques et les témoignages recueillis jusqu’ici sont en grande majorité hostiles au renouvellement du spectacle qu’a donné telle épreuve féminine de la célébration de la ixe Olympiade. S’il y a des femmes qui veulent jouer au football ou boxer, libre à elles pourvu que cela se passe sans spectateurs, car les spectateurs qui se groupent autour de telles compétitions n’y viennent point pour voir du sport. »


(Suite au prochain numéro)