Mozilla.svg

L’ancien et le futur Québec/Chapitre II

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Typographie C. Darveau (p. 10-17).

II


Le plan de mylord Dufferin consiste en un boulevard de ceinture qui, partant de la citadelle, y revient après avoir fait le tour des remparts de la ville. Partout où des rues couperont ce boulevard, comme la rue St. Louis, la rue Dauphine nouvellement prolongée, la rue St. Jean, après la démolition de la porte, et la rue Richelieu qui va être continuée de façon à rejoindre la rue Ste. Hélène où se trouve l’église St. Patrick, les deux côtés de l’intersection seront réunis par un pont d’architecture normande avec tourelles pour en relever l’aspect et en compléter l’effet artistique.

Il convient, Messieurs, que nous partions du point de départ, c’est-à-dire du périmètre même de la citadelle, et c’est ici que trouvent leur place naturelle quelques mots sur l’histoire des fortifications de Québec.

Le Canada fut dès l’origine une colonie religieuse et son gouvernement un gouvernement théocratique. Convertir les sauvages, les gagner à la foi catholique, tel était le premier objet de ses fondateurs, objet déclaré, maintes fois proclamé. Il était donc nécessaire à l’efficacité de ce but que les établissements religieux prissent pied, qu’ils pussent se maintenir et fussent protégés contre les attaques continuelles des sauvages ennemis qui pouvaient tout oser impunément sur le petit groupe de maisons dont se composait alors la colonie entière. De là, l’origine des fortifications.

Champlain avait jeté dès l’année 1620 les fondements d’un fort qui devint avec le temps le château St. Louis, et, pour y parvenir du bas du cap, il avait fait ouvrir un sentier tortueux qui fut plus tard la côte de la Montagne. Montmagny, son successeur, fit construire en 1636 un rempart de cèdre et de chêne rempli de terre et capable de porter des canons. Le fort avait alors quatre arpents carrés et formait un parallélogramme à chaque angle duquel, faisant face à la ville, le gouverneur fit élever un bastion en pierre. Soixante ans plus tard, Frontenac fit élever onze redoutes communiquant entre elles par des courtines de dix pieds de hauteur, faites de pieux et soutenues par des remblais de terre. Sur un côté du fort, il y avait une batterie de huit canons ; les fortifications s’étendaient alors, c’est-à-dire à la fin du dix-septième siècle, depuis le palais de l’Intendant dont on voit encore les ruines (ce palais a été détruit par les troupes du général Arnold, lors du dernier siège de Québec, il y a juste cent ans), jusqu’au cap Diamand, embrassant toute la haute-ville, et, depuis le palais en suivant le promontoire, sous forme de palissade, jusqu’à la grande batterie actuelle, que surmontaient trois canons.

De nos jours il y a là vingt canons de plus, accroupis sur leurs affûts, à 15 ou 20 pieds l’un de l’autre, le museau allongé sur le parapet qui borde le Sault-au-Matelot, prêts à vomir le feu, semblables à de grandes bêtes fauves qui vont s’élancer sur leur proie. Cependant, malgré leur aspect terrible, les boulets de ces canons là qui sont de 32 livres, feraient à peu près autant d’effet sur un monitor moderne qu’un pois-chiche sur un genou d’éléphant. Ces vingt-trois foudres de guerre n’attendent qu’un signal pour aller s’ajouter aux tuyaux de la compagnie du Gaz.

À la place des portes, il y avait d’énormes blocs et des boucauts remplis de terre, surmontés de petites pièces d’ordonnance ; le canon protégeait tout le pourtour de la haute-ville qui ne comprenait que quelques rues, dont la principale était la rue St. Louis, appelée Grande Allée, encore à moitié ombragée par la forêt, et où ne se trouvaient que quelques établissements militaires.

Le reste de la ville était encore occupé aux trois-quarts par d’autres établissements militaires et surtout par des maisons religieuses, tels que les couvents, les hôpitaux, les églises, le séminaire, le collège des Jésuites… auxquels aboutissaient tous les chemins, ce qui les rendait extrêmement tortueux, parce qu’il était impossible de suivre un plan régulier, chacun se bâtissant comme il le pouvait là où le roc était le plus facile. Il en résultait un double avantage ; c’est qu’on pouvait rassembler en un clin-d’œil sous la main toute la population, si un ennemi extérieur venait subitement à la menacer ; et, d’autre part, il n’y avait pas d’excuse possible pour ne pas aller à la messe. Aujourd’hui, le plan des rues n’a pas beaucoup changé ; seulement, il y en a qui font le tour des églises.

En 1720, sous la direction de Mr. Chaussegros de Léry, ingénieur civil, on commença à construire les vraies fortifications avec des remparts de pierre et des bastions au sud-ouest, suivant les règles de l’art. Une partie de ces fortifications est aujourd’hui comprise dans l’enceinte de la citadelle. En 1795, lorsqu’on abattit, pour les refaire, la plupart des vieilles fortifications du cap, on trouva la pierre commémorative des fondations de 1720. Depuis cette date jusqu’à la conquête, les remparts restèrent les mêmes ; à cette époque, ils furent réparés par les anglais ; ils le furent encore en 1775, et enfin, successivement, des augmentations eurent lieu et des ouvrages extérieurs s’élevèrent du côté de la terre, jusqu’à ce que les fortifications prissent la physionomie que nous leur voyons depuis un demi-siècle. Ces fortifications consistent en bastions réunis par des courtines et des remparts de 25 à 30 pieds de haut ; la citadelle et les constructions et terrains qui en dépendent couvrent une superficie de quarante arpents, que domine la batterie de Brock élevée sur un monticule qui fait face aux plaines d’Abraham. Cette batterie est le point le plus élevé de tout l’ensemble des fortifications et a pour objet, je suppose, d’offrir la résistance suprême à l’ennemi qui aurait emporté d’assaut toutes les autres défenses. Comptons en outre les quatre tours Martello que l’on voit exposées sur les routes de St. Louis et de Ste. Foye. Ces tours sont construites en mur très épais du côté de la campagne, et en mur relativement mince du côté de la ville, de sorte que le feu de la citadelle pourrait aisément les abattre si un ennemi venait à s’en emparer.

Cet ennemi est attendu depuis cent ans ; voilà en effet cent ans juste qu’a eu lieu le dernier siège de Québec, et depuis lors les quatre tours Martello ont l’air d’avoir été toujours en s’amincissant de plus en plus. On pourra regarder à travers dans cent autres années, si les américains mettent encore un siècle à se décider à prendre Québec. À l’heure qu’il est, ces quatre tours feraient à un ennemi sérieux le même effet que ces croquemitaines en paille, le corps planté dans un manche à balai, qu’on s’imagine devoir effrayer les corneilles, suivant ce qu’affirme l’usage traditionnel, chose sacrée qui menace de devenir de plus en plus la routine ou l’encroûtement.

Après avoir quitté l’enceinte de la citadelle, nous suivrons le rempart et nous traverserons la rue St. Louis sur un pont qui sera construit à l’endroit où était l’ancienne porte. Les glacis qui s’étendent à gauche, jusqu’à la rue St. Jean, seront complètement nivelés pour faire place à un joli parc entouré d’une grille ; la porte St. Jean sera démolie à son tour, malgré l’admiration qu’elle inspire aux gens familiarisés avec les grands monuments grecs ou romains ; un pont la remplacera également, et nous continuerons jusqu’à la rue Richelieu qui fera, aussi elle, comme je l’ai dit plus haut, brèche à travers le rempart et ira rejoindre la rue Ste. Hélène qui passe devant l’église irlandaise. Rappelons en passant, Messieurs, que cette église date déjà de 1832, année terrible que deux générations se rappellent encore avec effroi, et, qu’à l’occasion de sa fondation, les protestants de Québec se signalèrent, malgré la terreur qu’un fléau jusqu’alors inconnu répandait sur la ville en la faisant déserter de ses meilleures familles ; c’est de leur part en effet que vinrent les plus généreuses souscriptions pour la construction de l’église St. Patrick.

Après avoir passé la porte St. Jean, nous suivons sur le rempart la rue de l’Arsenal, nous longeons le jardin militaire, puis nous débouchons sur la rue du Palais en laissant derrière nous les casernes de l’artillerie que les français avaient commencé à bâtir en 1750. Nous traversons la rue du Palais et nous montons par une pente, que le travail des mineurs va rendre très-douce, sur le dos du promontoire au bas duquel passait autrefois une seule rue étroite, la rue St. Paul, qui se baignait presque dans la rivière St. Charles. Là se trouvait, il n’y a pas plus de trois ans, un affreux corps de garde, sale, noir, hideux, repoussant, qui a été abattu en même temps que le rempart a baissé ; maintenant, cet espace est nettoyé, délivré, devrais-je dire, ouvert au grand air, et la vue s’étend librement sur toute la vallée de la rivière St. Charles et les montagnes qui s’échelonnent en arrière, jusqu’à l’horizon qui les confond avec le ciel.

Cependant, il y a des gens qui regrettent l’infecte corps de garde et la misérable porte du Palais qui laissait à peine passer voiture par voiture, péniblement traînée par un cheval haletant, essoufflé, morfondu à mi-côte, qui faisait le double du chemin en plongeant dans les cahots, tournant les bosses, biaisant, longeant, qui avançait d’un côté, qu’on ramenait de l’autre, qui montait en zigzag comme si on l’eût tirebouchonné du bas en haut, et qui, lorsqu’il était arrivé au haut de la côte, chance qu’il n’avait pas toujours, restait tout roide, étiré sur ses pattes, et la queue aplatie.

On ne saurait croire jusqu’où certaines personnes poussent le goût des antiquités. Il suffit qu’une chose soit décrépite, bien salie, bien déchiquetée, bien ratatinée, nauséabonde et informe, mais qu’elle ait cent ans, pour qu’elles la pressent sur leur cœur. C’est là une passion comme une autre, mais heureusement la plus ridicule de toutes, car si la passion pour le beau fait faire bien des folies et bien des bêtises, que doit-on attendre de la passion pour ce qui est laid, et vieux par dessus le marché ? On tombe assez souvent à ce sujet dans une confusion grotesque ; on prend aisément pour l’amour de l’antique une monomanie puérile qui s’exerce incessamment sur une foule de petits objets sans importance, qui s’y perd et s’y noie en laissant de côté les grands traits, les grands souvenirs, les véritables monuments de l’histoire et les leçons qu’ils renferment. Ceux qui sont atteints de cette maladie risible fouillent avec ardeur des champs de bataille pour y trouver des talons de bottes, et consulteront les mémoires et les récits de toute une génération, feront comparaître devant eux cent vétérans pour savoir si la culotte de Montcalm était en peau de daim ou en peau de chamois. Ce qu’il y a de plus amusant, c’est que l’amour des boutons de guêtre d’un autre âge devient une vraie rage ; il y a des gens qui passent toute leur vie à la recherche d’un tibia et qui barbouilleraient dix rames de papier pour démontrer l’endroit exact à six pouces près où Wolfe a rendu l’âme. J’avoue, pour moi, que j’aime mieux envoyer vingt-cinq billets doux par jour à une jolie femme qui vit de mon temps, que d’adresser cinquante volumes à la câline d’une vénérable matrone qui avait l’honneur de causer avec mon bisaïeul.

Je ne veux pas pousser trop loin la médisance, mais l’occasion est trop bonne pour ne pas dire en passant que le goût du vieux pour le vieux est une de nos grandes faiblesses, à nous, Québecquois. Il n’y a rien entre autres que nous aimions autant que les maisons brûlées, et il va sans dire que plus il y a longtemps qu’elles le sont, plus nous y tenons… ça devient antique !

Nous avons en vérité trop de choses pour occuper notre vie sans aller la remplir des ruines du passé ; ce n’est pas que l’archéologie et la recherche historique ne soient de nobles occupations, des sciences absolument indispensables ; non, certes, car sans elles il n’y aurait que ténèbres autour de nous ; la connaissance et le progrès de l’art seraient impossibles, de même que la conduite des affaires humaines ; l’expérience des temps passés, si féconde, serait perdue pour nous, de même que les plus beaux monuments de l’esprit humain, qui restent l’éternel exemple, l’éternel stimulant de toutes les générations ; mais il ne faut pas confondre ce travail plein d’enseignements, qui met en activité toutes les facultés de l’esprit, l’examen, le raisonnement et la critique, avec le pitoyable abus que des esprits, bornés aux petits côtés des choses, en font sous prétexte d’approfondir ; cette manie misérable est à la recherche historique comme la grimace est à la physionomie ; de même, l’amour des vieilleries, des masures séculaires, des constructions qui n’ont d’autre intérêt que parce qu’elles ne sont pas de notre siècle, n’a rien de commun avec la noble passion de l’antique qui porte la lumière dans le passé au lieu d’y chercher des entassements de ruines pour s’en barrer le chemin. Cela dit, Messieurs, j’aborde précisément le côté historique de ma conférence, au moment où nous sommes parvenus à l’Hôtel-Dieu, l’un des plus anciens de nos édifices, l’un des plus dignes d’être à jamais rappelés à nos souvenirs.