L’appel de la race/À la recherche du devoir

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(Pseudo : Alonié de Lestres)
L’Action française (p. 183-223).


À la recherche du devoir

Pendant ce temps, au ministère fédéral, on ne voyait pas venir, sans beaucoup d’ennui, le débat du 11 mai. Ce n’est pas que les puissants se fissent illusion sur le résultat immédiat de cette parale parlementaire. Ce serait, au bas mot, une séance académique. Les deux camps échangeraient une bordée de discours ; on se lancerait quelques grenades, peut-être même quelques obus ; puis, le vote serait pris et la résolution Lapointe rejetée. Cependant le chef de l’opposition prendrait la parole. On redoutait son habileté, sa savante stratégie. Il ne manquait point de ministres ni d’amis du ministère pour se dire « Soyons sur nos gardes. Si le rusé parlementaire a décidé de s’engager dans le débat, c’est qu’il en espère un profit électoral ». Quelques ministres, parmi les jeunes, plus avisés que leurs collègues, s’inquiétaient pour un avenir plus lointain. Ils voyaient se constituer peu à peu au parlement un bloc québecquois solide. L’agitation scolaire dans quatre des provinces du Dominion, les projets trop démasqués des anglicisateurs conduisaient, selon eux, à la constitution de ce bloc qui finirait par tenir à sa merci tous les gouvernements. Leurs prévisions dépassaient même ces perspectives. Qui sait si l’avenir, à la suite du réveil irlandais provoqué dans toutes les colonies par l’oppression de l’Irlande, qui sait si l’avenir ne verrait pas se constituer au Canada une alliance des Canadiens français et des Irlandais ? D’ailleurs, pour amoraux que soient les politiciens dans leur vie publique, une intuition qui leur est propre leur enseigne la vertu subsistante des idées morales parmi le peuple. Ils savent que faire des persécutés est à la longue un jeu dangereux. Ils ont cette prescience ou, du moins, cette habileté de faire à leurs pires projets une façade d’honnêteté. Plus qu’ailleurs, peut-être, ces mœurs prévalent dans les Chambres d’esprit anglo-saxon où une espèce de bienséance aristocratique, de pruderie puritaine, se perpétue dans les procédés législatifs, tout comme les vieilles cérémonies désuètes de la vie parlementaire. Une anxiété non moindre, quoiqu’inspirée par d’autres motifs, régnait parmi les chefs de la résistance ontarienne. Un soir que le sénateur Landry en causait avec le Père Fabien, le sénateur demanda à l’oblat :

— Avez-vous des nouvelles de Lantagnac ?

— Aucune ; mais j’en aurai bientôt. Je sais qu’il doit venir aujourd’hui ou demain ; il s’est fait annoncer par l’un de nos Pères.

— Je crains fort, avait repris le sénateur, que les nouvelles ne soient mauvaises. On fait contre lui un vacarme d’enfer chez les Fletcher.

Sa femme s’en mêle et, franchement, je crois ce pauvre Lantagnac dans une terrible impasse. Toujours confiant, et par besoin de croire au succès, le Père Fabien avait cherché tout de suite des raisons de se rassurer lui-même et de rassurer le sénateur. Il avait donc ajouté, en homme sûr de son affaire :

— N’ayez crainte, sénateur ; l’homme qui, pour garder l’indépendance de sa parole, a jeté ses vingt mille piastres à la tête des Aitkens Brothers, sera bien capable d’autres sacrifices.

— Mais, précisément, avait répliqué le sénateur ; je me demande ce que l’on peut bien encore exiger de la part d’un homme qui vient de consentir un tel sacrifice. Ce serait tout de même malheureux, vous l’avouerez, que, dans ce grand débat, la voix de l’Ontario français restât muette. Voyez-vous tout le parti que nos ennemis ne manqueront pas de tirer de ce silence ! L’abstention de Lantagnac aura aussi, je l’appréhende, un effet désastreux sur nos gens. « A quoi bon tant nous démener ? » diront quelques-uns, « si les chefs ne payent pas de leur personne » ? Enfin, mon Père, avait encore ajouté le sénateur, je suis inquiet pour l’avenir politique de Lantagnac. Après le malheureux incident du Loyola, son abstention ne va-t-elle pas autoriser contre lui les plus sévères hypothèses ?

— Oh ! mais voilà du nouveau ! s’était écrié le Père Fabien ; le sénateur qui a maintenant des idées noires !

— Noires, si vous voulez, fit celui-ci ; mais de la couleur de la réalité. Savez-vous que Lantagnac est passé hier au Droit, qu’il a demandé de ne plus publier son nom sur la liste des orateurs du 11 mai ? « Je ne vous dis pas que je ne parlerai point », a-t-il voulu préciser ; « mais, par mesure de prudence, ne m’annoncez plus ». L’optimisme du Père se montra surpris, fort alarmé de cette démarche de Lantagnac.

— Si le député de Russell a fait cela, dit-il, c’est assurément que les choses se gâtent chez lui. Il n’est pas homme à reculer. Les choses se gâtaient, en effet, chez Lantagnac. Le soir du 5 mai, il était sorti de son entrevue avec Maud, le coeur en agonie. Les propos tragiques que, pendant une longue heure, il avait dû échanger avec sa femme, les émotions qui l’avaient secoué, les souvenirs de sa vie de jeune fiancé qui lui étaient revenus, l’avaient remué jusque dans les fibres les plus fines de sa sensibilité. Une trop longue tension nerveuse lui enlevait, il le sentait et en gémissait, l’empire habituel de sa volonté. Comme tous les cérébraux qui ne le sont devenus que par éducation, par de longues compressions de leurs facultés affectives, Lantagnac portait à fleur d’âme un puissant courant de vie sentimentale toujours prêt à déborder pour tout envahir. Or, les fortes secousses qu’il a subies depuis quelque temps, l’affreux déchirement intérieur qu’il a ressenti, à la vue de son foyer prêt à crouler, tout cela ne renverse pas, mais ébranle le bel équilibre de son être moral. Qu’est devenu cet empire sur soi-même qui, dans les pires traverses de sa vie, lui faisait dire avec un mâle orgueil : « je suis maître de moi ». Cependant, même en ce désordre partiel, la rectitude habituelle de sa conscience lui reste. Ce ne sont ni des raisons fictives, ni des motifs intéressés et vulgaires qui montent à l’assaut de sa volonté. La tentation chez lui, en traversant le prisme de son âme de gentilhomme, se colore des apparences du devoir. Il sent bien, par exemple, la faiblesse des raisons que Maud lui oppose. Il serait si simple à l’épouse de Jules de Lantagnac, non pas d’entrer dans les sentiments nouveaux de son mari ; — concession trop entière qu’il n’exige point — mais de les accepter comme l’évolution naturelle d’une personnalité loyale, comme le droit d’une conscience. Comment donc le mari de Maud Fletcher pourrait-il devenir moins bon père de famille, époux moins aimant et moins fidèle, en pratiquant la plus haute fidélité ? Aurait-il dépossédé la mère en reprenant ses droits paternels ? Non, Lantagnac ne se cache point ce qu’il y a d’illégitime dans les prétentions de Maud trop principalement appuyées sur l’orgueil individuel et ethnique. Cependant, il lui paraît contraire à la loyauté, contraire à ses engagements de fiancé, d’abandonner après vingt-trois ans de mariage, la femme qu’il a tirée hors de sa famille, hors de la foi de ses ancêtres, après la promesse solennelle de lui tenir lieu de ses anciens appuis. Malgré lui, un mot de Maud à peine modifié résonne constamment au fond de son coeur :

— « Non, il ne se peut pas que le devoir impose de pareilles cruautés ! ». Cette persuasion s’insinue dans l’esprit de Lantagnac, avec une force singulièrement plus pénétrante, quand il songe qu’en sa prochaine détermination, se trouvent engagés non seulement le sort de son union conjugale, mais celui de ses enfants, l’existence même de son foyer.

— Y a-t-il donc, se demande-t-il, sans jamais trouver de réponse décisive, y a-t-il» donc des cas où le devoir de la vie publique doit aller jusqu’à des sacrifices aussi sanglants ? Quand il déploie devant lui, pour y chercher des exemples, le spectacle de la vie politique canadienne, il y aperçoit toujours et partout, le règne, le triomphe si universel, si total de l’intérêt individuel, de la passion la plus sordide souvent, que son sacrifice, s’il ose l’accepter, lui paraît appartenir, en cet âge de prosaïsme brutal, à une sorte de légende dorée, démodée et presque risible.

Puis, voici bientôt que des réflexions d’un autre ordre accroissent ses perplexités. Au premier abord, il s’est défendu de s’y arrêter. Comment, en effet, les idées de William Duffin sur le péril des méthodes d’intransigeance dans les luttes des petits peuples, ont-elles pu trouver hospitalité dans l’esprit de Lantagnac ? Pourtant, entraîné peu à peu par le besoin de se fortifier dans son mouvement de recul, il a fait accueil aux théories du beau-frère. Oh ! sans doute, il a eu soin de les désinfecter du « Duffinisme » ; du moins il s’en flatte. Mais le fond de la doctrine y est bel et bien et c’est elle qui tient l’esprit du gentilhomme.

Un jour, à la Chambre, un jeune député ontarien très proche du ministère, esprit modéré et bon camarade, est venu s’asseoir près de Lantagnac.

— Ainsi donc, a-t-il dit, vous serez, vous aussi, de cette manifestation ?

— Ne serait-ce pas mon droit et même mon devoir ? lui a répondu le député de Russell,

— Tout cela, c’est grand dommage, a repris l’Ontarien, branlant la tête, d’un air fort contrarié. Et il a ajouté avec une grande apparence de sincérité :

— Vous voulez ennuyer le ministère ? Pour cela vous réussirez. Mais aussi, me permettez-vous de le dire ? ce fracas ne fera de bien ni à votre cause ni au pays. Vous ne savez pas jusqu’à quel point, mon cher collègue, vos amis vont paralyser les efforts sincères des hommes de paix.

Là-dessus le jeune député s’était esquivé, laissant Lantagnac à ses réflexions. — Vient-il de lui-même, celui-là ? Est-il sincère ? ou est-ce encore un envoyé interlope du ministère ? s’était demandé le député de Russell. Pourtant, quand il se prenait à y réfléchir, de telles observations ne laissaient pas de le fortifier dans ses propres doutes. À tout prendre, se disait-il, qu’avait-on gagné pendant six années de lutte ? La commission scolaire d’Ottawa avait perdu, l’un après l’autre, en grande partie du moins, les procès intentés par elle pour le recouvrement de ses pouvoirs et de ses fonds. Une immense lassitude, c’était visible, envahissait de jour en jour, la masse du peuple fatiguée de combattre sans gains apparents. Puis, la résistance opiniâtre à l’entêtement orgueilleux de l’Anglo-saxon n’allait-elle pas déchaîner une politique de représailles ? On pouvait en prendre son parti : parmi les persécuteurs un groupe considérable ne désarmerait jamais : la faction orangiste, impuissante à vivre d’autre chose que de haine antifrançaise et anticatholique. Pour être eux-mêmes, pour subsister, ne fallait-il pas à ces fanatiques l’agitation et la guerre, comme il faut du vent et du pétrole à la vie du feu ? Des faits plus graves se dressaient dans l’esprit de Lantagnac. D’excellentes gens, des patriotes qu’on devait croire sincères, n’avaient-il pas désapprouvé la stratégie des chefs de l’Ontario français ? L’avocat se remémorait certaines ambassades de haute marque qui étaient venues porter aux persécutés, des conseils de prudence et de modération. Ces prudents avaient-ils tort entièrement ? Trop ardemment mêlés à la lutte, ressentant chaque coup de l’ennemi dans leurs chairs vives, ne jugeant les hommes et les choses qu’à travers la poussière du combat, les persécutés n’avaient-ils pas à craindre pour la justesse de leur optique ? Au début, peut-être, quand il fallait éveiller à la réalité de son péril, un peuple somnolent, la lutte sans merci pouvait se justifier, s’imposer même comme un devoir rigoureux ; mais après six ans que cette tactique avait donné ce qu’on en pouvait espérer, n’était-ce pas l’heure de changer d’armes et de stratégie ? À tout le moins le mal serait-il si grand que l’entreprise fût tentée ? Et Lantagnac n’osait encore accepter cette conclusion ultime, mais déjà la pensée tentatrice s’insinuait dans son esprit : si le jour devait venir où, par la force des choses, s’imposerait le rôle d’un pacificateur, le député de Russell ne ferait-il pas un acte de sage patriotisme, en se réservant, en évitant de se donner les airs d’un irréductible, pour assurer à la cause française, au moment opportun, une grande victoire diplomatique ?

Voici plusieurs jours que Lantagnac retourne fiévreusement, dans son esprit, les aspects divers de ces problèmes. Dures journées d’angoisse épuisante ! Parfois il serait tenté de se palper, de se demander anxieusement : « Est-ce bien moi ? est-ce que je ne rêve pas ? Ne serais-je point devenu, par une hallucination horrible, le héros fatal d’un roman ou d’un drame affreux ? » A l’instant même où il croit s’être affermi dans la quiétude, s’être enfin rassuré pleinement, le doute implacable lui revient par un détour et fait s’écrouler, comme un château de cartes, l’échafaudage de ses constructions fragiles. Cet homme a, depuis trop longtemps, l’habitude de mesurer chacun de ses actes à la règle rigoureuse de sa raison et de sa foi. Dans l’angoisse où il se débat, ne trouvant point à s’éclairer à une lumière décisive, sa conscience le maintient dans les balancements de l’incertitude. Le Père Fabien, sans doute, est toujours là ; c’est vers lui que son premier mouvement poussait d’abord Lantagnac. Mais il ne savait trop quelle tentation subtile l’avait fait reculer indéfiniment sa visite à Hull. À dire vrai, il croyait deviner la réponse du religieux ; il en appréhendait la rigueur. Avant d’aborder ce redoutable adversaire qu’était le Père Fabien, il sentait le besoin de se fortifier dans ses retranchements.

C’est donc toujours hésitant, mais bardé de pied en cap des raisonnements qu’il se forgeait depuis quelques jours, que le 10 mai, la veille du débat, de bonne heure dans l’après-midi, Lantagnac se présenta chez le Père Fabien. Le Père se montra quelque peu surpris de la visite du député : il ne voulut point le lui dissimuler :

— Ah ! c’est vous ? lui dit-il.

— Vous ne m’attendiez plus, n’est-ce pas ? J’ai eu tort de me faire annoncer trop tôt.

— À vous parler net, reprit le religieux, je vous ai plaint sincèrement pendant tous ces derniers jours. Ne vous voyant pas venir, je me suis dit : c’est malheureux, mais enfin il a renoncé à paraître en Chambre le 11. Vous n’ignorez pas, je suppose, que cette rumeur court déjà le public ?

— Je l’ignore tout à fait, répondit Lantagnac, un peu étonné. Mais, franchement, continua-t-il, la tête penchée, peut-être est-ce mieux ainsi.

Et, le poing sur la tempe, il s’accouda à un tabouret contigu à son fauteuil et resta là, quelques instants, la figure contractée par une vive souffrance morale. Le Père Fabien le considéra en silence, étrangement ému par le spectacle de cet homme si fort et qui, à cette heure, paraissait écrasé par le poids de son devoir. Lantagnac reprit le premier la parole :

— Mon Père, dit-il, et sa figure, laissa voir une grande expression de découragement, mon Père, j’ai beaucoup réfléchi en ces derniers jours ; je puis dire que j’ai été obsédé par mon cas de conscience, et, franchement, je le crois insoluble. Le Père interrogea avec douceur :

— Peut-on savoir seulement comment vous le posez, ce cas ?

Lantagnac se renfonça quelque peu dans son fauteuil :

— Comment je le pose ? commença-t-il, sa voix redevenant subitement ferme et scandant bien chacune des phrases. Il y a d’abord qu’après six ans de défaites accumulées, je ne crois plus d’une foi aussi robuste à nos méthodes de combat. Si demain, j’allais au feu, à quoi bon vous le cacher ? j’irais sans enthousiasme. Nous sommes si peu et si faibles en l’Ontario. Nos frères irlandais nous reviendront, je veux l’espérer, quand la lumière les aura désabusés. Mais pouvons-nous attendre du groupe orangiste qu’il désarme jamais, aussi longtemps que nous permettrons à ses chefs de tenir leur rôle d’agitateurs, celui dont ils vivent ? Alors, très sincèrement, je me pose cette question : n’est-il pas plus sage d’obtenir par l’habileté, par la diplomatie, ce qui ne peut être reconquis par la force ? On tue le feu en l’étouffant, non pas en l’attisant, si je ne me trompe ?

— Est-ce là toute votre difficulté, demanda le Père Fabien, que son calme ne quittait point.

— Non pas, se hâta de répondre Lantagnac qui redevint plus pensif et plus douloureux. Il y a autre chose. La stratégie qu’adopteront demain les chefs de la minorité ontarienne influe singulièrement sur mon cas et sur ma vie. Entendez-moi, Père Fabien : comme votre avocat dans les coulisses diplomatiques, Jules de Lantagnac peut servir la cause ontarienne jusqu’au bout de son dévouement, sans inconvénient ni pour lui-même, ni pour les siens. Mais en pleine lutte et à l’avant-garde, Jules de Lantagnac ne peut servir, disons nettement les choses, qu’au risque certain d’une demande de divorce ou de séparation de la part de sa femme.

Ici Lantagnac fit une pause, envisagea un instant le Père Fabien dont le front devint soucieux, puis il continua :

— Et alors, je nie demande de nouveau très sérieusement : Ai-je le droit, pour le seul intérêt d’une tactique douteusement efficace, ai-je le droit de démolir mon foyer, d’opérer la dispersion de mes enfants ? J’irai plus loin : mon devoir de député, le dévouement que je dois à ma race m’obligent-ils jusqu’à de si terribles sacrifices ? Le Père Fabien avait écouté ces dernières phrases, le menton appuyé sur son poing renversé, visiblement pris par le caractère troublant du problème. Puis, d’un geste qui lui était familier dans les discussions ardues, deux fois il glissa lentement sa main droite sur son front, pour clarifier, semblait-il, son esprit et ses idées.

— En effet, mon cher Lantagnac, dit posément le religieux, votre cas est grave, très grave. Ce qui est pis, il est de ceux qui ne peuvent se mettre devant le public pour justifier une abstention.

Il y eut, entre les deux hommes, un moment de silence. Le Père reprit :

Vous attendez de moi, sans doute, une solution, à tout le moins quelques directives ? Voulez-vous que, pour plus de clarté, nous sériions d’abord les questions ?

— Je veux bien, fit Lantagnac, à qui l’espérance d’une discussion lumineuse redonna de la sérénité.

Alors, entre ces deux hommes, commença, aride, serré, un débat presque technique, mais où pourtant, par son enjeu si lourd et si poignant, le dialogue prenait souvent et malgré soi, un accent de tragédie.

— Eh bien ! commença le religieux, votre cas de conscience est double ou, du moins, si je ne me trompe, pose deux problèmes. Vous émettez d’abord un doute sur l’efficacité de la lutte intransigeante à l’heure actuelle ; et il y a, en second lieu, le cas d’un père de famille, le vôtre, qui très légitimement se demande si son dévouement à la cause ontarienne doit aller jusqu’à la destruction de son foyer. Est-ce bien cela ?

Lantagnac acquiesça de la tête.

— Alors, abordons le premier problème, dit le Père. Et, si vous me le permettez, ici encore distinguons une seconde fois. Distinguer, c’est faire de la clarté. Sur le premier point, mon cher Lantagnac, vous soulevez, n’est-il pas vrai, une question de fait et une question de principe ? Vous soutenez que la méthode de lutte a démontré suffisamment son inefficacité ; en plus vous ne croyez pas à la sagesse de la méthode, comme moyen de défense pour une minorité. Encore une fois ai-je résumé fidèlement ?

Lantagnac acquiesça de nouveau.

— En ce cas, venons-en tout de suite à la question de principe, proposa le Père Fabien. Celle-ci résolue, la question de fait le sera pratiquement. Ainsi, Lantagnac, vous rejetez la bataille, la lutte, comme moyen de défense pour une minorité opprimée ?

— Je les rejette ? Entendons-nous, fit le député. Je doute plutôt de leur efficacité. Je crois qu’en cette guerre comme en toute autre, la faiblesse ne peut ajouter à son déficit que par l’habileté. Pour tout dire, je ne crois point sage de foncer, tête baissée, contre un mur.

— Vous avez raison partiellement, mon cher, concéda le religieux, souriant. Aussi bien la vraie doctrine, pas si rigoriste que vous croyez, réserve-t-elle à des besognes moins chimériques le crâne humain.

— Mais enfin qui a raison des opportunistes ou des intransigeants ? demanda Lantagnac, avec l’anxiété d’un homme qui voit toute sa vie engagée dans la réponse qui va venir,

— Qui a raison des deux ? reprit froidement le religieux ; ni les uns ni les autres. Foncer toujours est une maladresse ; s’abstenir toujours est inadmissible, pour ne pas dire immoral. Mon ami, il ne s’agit ni d’être opportuniste ni d’être absolu ; il s’agit d’être prudent. Retenez bien ce mot, c’est le mot essentiel. Un de nos rares bonheurs, à nous, catholiques, c’est de trouver dans nos principes de quoi suffire à la solution de tous les problèmes, quels qu’ils soient.

— Oh ! la prudence ! voilà un mot qui, dans le langage, sonne étrangement comme le mot opportunisme ! ne put se tenir d’observer Lantagnac.

— C’est bien à tort, riposta le Père Fabien

Et le visage du religieux s’illumina soudainement, comme si la clarté de la haute doctrine qu’il allait énoncer l’eut environné.

— Lantagnac, dit-il, votre esprit est habitué à ces problèmes ; suivez-moi bien. Reine des vertus morales, la prudence chrétienne, comme l’entend la doctrine catholique, est d’abord une haute perfection intellectuelle. Elle est dans l’esprit — comment dirai-je ? — le grand réflecteur qui projette sa lumière sur tous les actes de la vie pratique. Car tout homme qui veut agir en homme et, à plus forte raison, en chrétien, doit d’abord, vous l’admettrez, soumettre ses actes à la règle de la vérité. Mais pour appliquer cette vérité, il faut la connaître, dites-vous ? Parfaitement. Et voici où intervient la prudence qui implique, qui fournit la connaissance des principes éternels. Voyez, en effet, comment se comporte l’homme de la prudence : avant d’agir il fait en premier lieu une sorte d’appel spontané aux principes de sa foi, aux règles souveraines de la philosophie morale. C’est son geste initial. Mais la prudence ne demeure pas dans l’abstraction. Sa science est une science d’application ; à la connaissance des principes universels, spéculatifs, elle joint, par sa propre vertu, la connaissance expérimentale des objets particuliers. Bien. Voilà l’homme armé de la double connaissance du spéculatif et du pratique. Que lui reste-il à faire ? Il confronte l’un avec l’autre ; il mesure dans quelle proportion ie principe universel s’applique à l’objet ou à l’acte particulier ; alors sa conscience s’allume, devient claire : il n’a plus qu’à obéir au commandement de la vérité… Vous souriez, Lantagnac ?

— Et il y a de quoi ! répondit l’autre. Certes, votre doctrine, mon cher Père, est d’une belle cohérence ; mais elle s’apparente étrangement à celle des doctrinaires de l’opportunisme.

— Vous croyez ? fit le religieux.

— Mais absolument, continua Lantagnac. Que prétendent-ils autre chose, ces Messieurs, sinon composer entre l’absolu et le relatif, l’universel et le particulier ? Comme vous, mon cher Père, ils prétendent que le fait particulier ne souffre pas toujours l’application de la vérité universelle. Donc ils sacrifient cette dernière aux « contingences » ou, comme ils disent encore, aux exigences de la vie pratique.

— Vous dites bien, Lantagnac, rétorqua tout de suite le Père Fabien ; ils « sacrifient » la vérité universelle ; et c’est là le crime irrémissible de leur doctrine. Ce que je soutiens, moi, à l’encontre de ceux-là, c’est que la prudence ne sacrifie jamais la vérité.

Et le religieux se mit à parler avec véhémence, en champion provoqué qui venge la vérité offensée :

— Sans doute, disait-il, la prudence n’est pas l’absolutisme qui, lui, s’attache aveuglément au principe et fait fi de la réalité ; elle est encore moins l’opportunisme qui fait fi de la vérité. Car notez-le bien, Lantagnac, quand la prudence modère l’application du principe universel, c’est encore en s’aidant de la lumière de ce principe qu’elle le fait. Sont-ce là les procédés de l’opportunisme, ce scepticisme intellectuel ? Bien au contraire, opportunistes et libéraux n’en appellent qu’à leurs intérêts, qu’à leur peur systématique de l’action et de la lutte, qu’aux prétendus droits d’une liberté excessive, pour sacrifier la vérité en s’abstenant de prendre parti. Car je vous prie de le bien observer de nouveau, mon ami : c’est encore où la prudence se distingue essentiellement de l’opportunisme. En elle, nulle tendance à s’effacer, à louvoyer, à fuir la lutte et la responsabilité. La prudence, je vous cite saint Thomas lui-même : « c’est un moteur ». Vous entendez ? Un moteur ! Quand, lumière de l’esprit, elle a montré ce qu’exige le devoir, son acte principal est de commander l’action ; et c’est par quoi elle est une perfection morale. Vous le voyez donc, Lantagnac, nous sommes loin de l’abstention et de la conciliation systématiques. Et comme l’avocat esquissait une moue légèrement sceptique :

— Oh ! je le veux bien, continua le religieux, la prudence ne supprime ni toute obscurité dans l’esprit ni toute hésitation dans la volonté. Avec elle, il faut encore chercher, il faut peser, il faut surtout prier et vouloir. Mais elle est une lumière et une force vraies qui suffiront toujours à l’homme loyal. Que vous en semble, mon ami ?

— Ce qu’il m’en semble ?…

Le député eut l’air de réfléchir. Puis il repartit avec une objection que, certes, en d’autres temps, ne se fut pas permise son esprit trop vigoureux.

— Il me semble, dit-il, que votre prudence, si je l’entends bien, fera presque inévitablement des intransigeants, des agitateurs irréductibles. En ce cas, je cherche ce que vous pourriez répondre aux gens qui viendraient vous dire : « Prenez garde, vous, les combatifs ; il faut des raisons très graves pour agiter un pays, un peuple, une race. L’ordre social doit être sauvegardé avant tout. Que les faibles, que les minorités abdiquent plutôt que de compromettre le bien supérieur de la paix ».

Le Père Fabien eut un haussement d’épaules :

— Ce que je répondrais à ces gens ? dit-il : ce que vous avez déjà répondu vous-même, Lantagnac, en empruntant vos principes à la prudence. A l’agitation je poserais ses conditions et ses limites. Elle en doit avoir. Mais ces réserves une fois faites, je dirais : « Allez, frappez juste, mais frappez ferme ». Puis, je demanderais à mon tour en quoi le défenseur du droit est plus que son agresseur un perturbateur de la paix publique ? Est-ce que le citoyen qui crie au feu dans la rue est un contempteur de l’ordre ? Est-ce que le propriétaire qui chasse le voleur à coups de bâton, trouble indûment la tranquillité sociale ?

Cette dernière riposte du Père Fabien parut impressionner son interlocuteur

— Tout de même, dit celui-ci, n’ai-je pas le droit de me demander ce que votre théorie mise en oeuvre par nos amis, depuis six ans, leur a rapporté de gains pratiques ? Vous le savez, appuya Lantagnac, je suis plus que sceptique sur les résultats.

— À la bonne heure ! fit le Père Fabien qui passa encore une fois la main sur son front ; à la bonne heure. Vous me ramenez à la question de fait. Examinons-la, en toute sincérité, comme l’autre. Voulez-vous ?

— Comment donc, si je le veux ! se hâta de répondre Lantagnac avec une hâte angoissée.

— La méthode de lutte a été inefficace, dites-vous ? Elle ne peut rien sur l’obstination des persécuteurs ? Mais alors pourquoi ces invitations à parlementer qui nous viennent de Toronto même ? Pourquoi cette peur qu’apporte aux ministres, ici, à Ottawa, le débat de demain ? Et sont-ce là tous nos gains ?

— Gains superficiels ! interrompit Lantagnac, avec un peu de nervosité. Car enfin le Règlement XVII n’est-il pas toujours là ?

— Et quand cela serait ? riposta le Père Fabien.

— Mais y a-t-il la plus légère probabilité qu’il soit jamais révoqué ?

— Qu’importe qu’il ne le soit pas, s’il n’est pas observé ? En fait qui s’occupe aujourd’hui de ce règlement inique dans les écoles canadiennes-françaises de l’Ontario ? Qui ou non, le français y fut-il jamais plus enseigné qu’en ces derniers temps ? Mais entendez donc les plaintes des propres inspecteurs du gouvernement : « Le Règlement XVII, gémissent-ils, embarrasse les écoles bilingues ; il est impuissant à les détruire ». Vous le savez comme moi, Lantagnac ? Partout où il l’a fallu, partout où l’Association d’éducation a pu faire parvenir ses commandements, sur l’ordre des commissaires, instituteurs et institutrices ont vidé leurs écoles à l’apparition de l’inspecteur gouvernemental. Ailleurs de petites et pauvres municipalités scolaires ont bravement refusé les allocations du ministère de l’éducation pour garder la liberté. Mais maintenant, je vous pose à mon tour cette question : nos gens auraient-ils ainsi bravé la loi, auraient-ils repoussé du pied l’argent des persécuteurs, si les coups de clairon des chefs, si les batailles livrées ici tout près dans Ottawa ne leur avaient révélé le prix auguste des choses en péril, n’avaient suscité un réveil de l’esprit national ?

La voix du Père Fabien s’était élevée soudain à cette éloquence batailleuse et tranchante qui donnait l’impression à ses auditeurs de soutenir contre lui une lutte à l’épée. Lantagnac écoutait, sûrement impressionné, mais toujours prêt à l’offensive.

— J’admets, dit-il, ces gains. Mais faut-il tant les exalter ? Ne sont ce pas là choses bien précaires ? Que ferons-nous demain, quand nos gens seront lassés, nos ressources épuisées, et que les assaillants reviendront à la charge ? Car après tout, conclut-il avec force, l’endurance d’un peuple est une puissance finie ; elle a ses limites. Cette réponse allait aider le Père à élever encore le débat :

— Oui, reprit-il, avec quelque solennité, oui, mais la ténacité du persécuteur a aussi les siennes. Quant à celle des persécutés, ne lui marquons pas trop vite, je vous prie, son terme et son épuisement. Quand un peuple a conscience de se battre pour les plus hauts objets de sa vie spirituelle, moi, je crois aux sources d’énergies dont la profondeur ne se sonde point. Lantagnac, rappelez-vous cette petite religieuse condamnée à une opération chirurgicale, et refusant le chloroforme parce qu’elle voulait, disait-elle, offrir sa souffrance pour la cause des écoles. Rappelez-vous l’histoire de cette humble femme de peine rentrant un matin à l’Université pour sa journée de travail et déposant d’abord dans un coin, le gourdin qui lui avait servi la nuit, à monter la garde à l’école de son quartier. Faudra-t-il évoquer de nouveau, devant vous, le geste de ces modestes pères de famille de Green Valley bravant une condamnation à cinq cents piastres d’amende ou à six mois de prison, puis logeant leurs enfants dans un pauvre hangar, pour garder le droit de faire enseigner le catéchisme en français ? Revoyez après cela, s’il le faut, la légion de nos religieux et de nos religieuses, celle de nos institutrices enseignant depuis trois ans, sans un sou de rétribution ; comptez les petites maîtresses d’école qui, il y a à peine quelques mois, risquaient la prison pour rester dans l’enseignement libre. Et, dites-moi, n’y a-t-il pas, dans ces dévouements, le témoignage d’une race irréductible, le signe d’une force surhumaine qui soutient les courages ?

Lantagnac connaissait trop l’émouvante épopée de ces humbles, trop de fois il l’avait lui-même exaltée, pour que cette évocation ne le troublât point. Pourtant sa volonté résistait opiniâtrement, s’arc-boutant de son mieux aux derniers replis de terrain.

— Mais enfin, mon Père, insista-t-il, il faut en revenir au point précis. Que veut, en somme, votre agitation ? La révocation du Règlement XVII, n’est-il pas vrai ? Ou, du moins, la fin de la persécution ? Il faudra toujours en revenir là.

— Parfaitement, interjeta le Père Fabien, s’efforçant d’être calme. Et ce point précis, je ne l’oublie pas, veuillez le croire.

— Vous croire ? Je le veux bien, dit Lantagnac qui ne laissa pas le religieux développer sa pensée ; mais pour obtenir cette révocation, vous n’avez pas compté, si j’ai bonne mémoire, sur la seule puissance des Franco-ontariens, sur leur seule résistance, quelque superbe qu’elle soit. Certes, les sacrifices, les héroïsmes mêmes que vous évoquez honorent grandement notre cause ; je les admire comme vous ; ils l’aideront, j’en suis sûr, devant Dieu. Mais pour triompher définitivement et le plus tôt possible, vous avez compté sur autre chose ; vous ne le nierez pas ? Vous avez compté sur la réprobation de l’opinion publique que vos efforts feraient monter, menaçante, contre les oppresseurs. Vous avez compté particulièrement sur les clameurs, les protestations du Québec. Or, n’êtes-vous pas obligé de convenir que, de ce côté, des personnages illustres qui ont grand crédit dans la province française, blâment sans réserve nos récentes tactiques, ce qu’ils appellent nos injustifiables intransigeances ? Et, franchement, mon Père, n’êtes-vous pas quelque peu alarmé ? N’est-ce pas le signe que du blâme on va passer à l’abandon ?

— Je crois le contraire, répondit le Père Fabien, dont l’air assuré laissait lire d’avance la réponse victorieuse. Je crois le contraire, voulut-il répéter. Le fait est authentique : des donneurs de conseils nous sont venus du vieux Québec ; des ambassadeurs de paix nous ont offert leur médiation. Le geste de quelques-uns était, j’en suis sûr, désintéressé. Mais la voix qui parlait par leur bouche, était-ce vraiment celle de tout le Québec ? Non, Dieu merci, non, cent fois non. Et l’index du Père pointa solennellement vers l’est, comme s’il eut voulut appeler en témoignage le vieux pays natal :

— Le vieux Québec, le vrai, continua-t-il, c’est celui qui, l’année dernière, souscrivait 50, 000 piastres pour nous permettre de continuer la lutte ; le vrai Québec c’est celui de la presse française indépendante, entièrement avec nous ; le vrai Québec d’est celui qui vient de déclencher un vaste boycottage contre la marchandise ontarienne. boycottage qui fait pousser des cris d’effroi aux industriels, aux grands négociants de Toronto, lesquels frappés à la bourse, seule partie sensible des hommes d’argent, pestent, à l’heure où je vous parle, contre les inepties de leurs politiciens, les somment même de cesser au plus tôt leurs entreprises tracassières. Voilà, mon cher ami, le vrai Québec et l’appui qu’il nous donne. Mais alors comment, un homme tel que vous, Lantagnac, peut-il douter de l’efficacité d’une stratégie qui, après avoir merveilleusement entretenu le moral de nos troupes, maintenu inviolées nos positions, vient de contraindre l’ennemi tout-puissant à parlementer avec notre petite armée ?

Lantagnac ne trouvait rien à répliquer au Père Fabien et pour de bonnes raisons. En ses dernières phrases, le Père venait de réciter presque textuellement les conclusions du discours même de l’orateur, au récent congrès des Canadiens français d’Ontario. Le député sourit.

— Vous avez bonne mémoire, mon Père, fit-il. Puis, accoudé au bras de son fauteuil, le poing de nouveau sur la tempe, il se plongea éperdument dans une réflexion sans issue. En son âme la même angoisse persistait toujours. Que dis-je ? elle n’avait fait que grandir, à mesure que s’étaient écroulés les appuis branlants sur lesquels, désespérément, il tentait d’asseoir sa conviction. À mesure que la lumière se faisait plus vive dans son esprit, la réalité du devoir pesait plus lourde sur sa conscience et augmentait la révolte de sa sensibilité. Un moment, il quitta son fauteuil et se mit à marcher dans la cellule du religieux, en proie à la plus intense agitation.

— Ainsi donc, soupira-t-il, ne cachant point l’angoisse qui le mordait au cœur, ainsi donc, si vous avez raison contre moi, Père Fabien ; si la tactique des chefs est la bonne, il ne me reste plus qu’à m’y conformer ; et je le dois, au prix de mon bonheur, au prix même de mon foyer ?

Le religieux considéra un instant l’avocat, dans ce bouleversement qui altérait ses traits. Il comprit, à ce moment, la gravité cruelle de son rôle de conseiller. Dans son esprit, il chercha les formules adoucies, tous les palliatifs que lui permettait la doctrine.

— Lantagnac, commença-t-il, ne craignez-vous pas d’ajouter indûment au caractère déjà tragique du problème ? Ai-je jamais soutenu que votre sacrifice dût aller jusqu’à cette rigueur de vous transformer en destructeur de votre foyer ?

— Mais n’est-ce pas ce que me demandent, ce qu’exigent de moi tous nos amis ? rétorqua l’avocat qui vint s’appuyer debout au dossier de son fauteuil, avec une plainte amère au bord des lèvres.

— Pas que je sache, rectifia le religieux. Beaucoup ignorent en quelle alternative cruelle vous vous débattez. Ceux qui l’ont appris, vous plaignent, mon pauvre ami ; mais parmi ceux-là, nul, je l’affirme, nul n’ose exiger de vous pareil holocauste.

— Mais vous, mon Père, que dites-vous ? Ai-je le droit de sacrifier ma famille, mes enfants, pour le profit que retirera la cause ontarienne du débat de demain. Ai-je le droit ? répéta Lantagnac, dont les yeux prenaient involontairement un air de défi ?

— Ai-je le droit ? Ai-je ie devoir, voulez-vous dire, rectifia encore le religieux qui parlait avec douceur. Ici, mon ami, permettez-moi de vous exposer le principe, puis de vous laisser à vous-même de conclure. Votre cas, Lantagnac, relève de ce que nous appelons, nous, en morale, — passez-moi ce terme d’école — le « volontaire indirect ». Si vous parlez demain, vous posez un acte d’où suivra un effet mauvais, mais aussi un effet bon. Y a-t-il des raisons suffisantes de poser l’acte ? L’effet bon que nous en espérons, vous justifie-t-il, vous commande-t-il même d’agir, sans tenir compte du malheur qui indirectement pourra s’ensuivre ? C’est là tout le problème.

— Mais enfin, reprit l’avocat qui devenait encore plus pâle, parler demain, c’est pour moi poser un acte de rupture avec ma femme. Ai-je le droit de poser cet acte ?

— Un acte de rupture, dites-vous ? rectifia de nouveau le Père Fabien. Qui le posera, vous ou Madame de Lantagnac ? Non, mon ami, l’acte de rupture, ce n’est pas vous qui le poserez ; c’est la volonté abusive de votre femme. Votre acte à vous est un acte de devoir, un acte que vous commandent peut-être votre fonction de personne publique, vos obligations de député. Voilà l’acte qui est le vôtre.

— Mais l’acte de rupture, n’est-ce pas l’évidence même, suivra infailliblement le mien, comme la conséquence suit sa cause ? insista Lantagnac, de plus en plus pâle et nerveux. En ce cas, je veux le savoir, y a-t-il raison grave, urgente, de poser la cause ? Père Fabien, je vous le demande encore une fois : ce débat pèsera-t-il d’un tel poids sur l’avenir de l’école française de l’Ontario, que, moi, Jules de Lantagnac, je doive accepter le rôle d’un martyr ?

Ses yeux brillèrent d’un éclat fiévreux. Mais déjà, d’une voix sûre d’elle-même et martelante, où apparaissait l’empire vigoureux que la volonté reprenait très vite sur le sentiment, il ajouta avec noblesse :

— Notez-le, Père Fabien, si je ne refuse à porter le remords d’avoir détruit ma famille, je ne veux pas porter davantage celui d’avoir trahi mon devoir. Je ne veux accomplir qu’une chose, une seule : le commandement de ma conscience. Mais je prie qu’on me le dise.

— Encore une fois, mon ami, reprit doucement le religieux, c’est le problème que j’hésite à trancher, que j’eusse préféré vous voir trancher vous-même.

Le Père fit faire un demi-tour à son fauteuil, comme s’il eut voulu se dérober à une décision.

Puis, il revint ; et ses yeux dans les yeux de son pénitent, il reprit :

— Mon ami, il y a ici un conflit entre deux obligations ; je cherche laquelle doit l’emporter. Un devoir de charité et aussi de justice sociale vous lie incontestablement à votre famille. Un devoir de charité et aussi de justice sociale vous lie de même envers vos compatriotes, de par votre qualité de député. Par certains côtés, ce débat du 11 mai n’est qu’une manifestation plus solennelle que d’autres, une offensive importante mais qui ne finira point la guerre. Et, certes, de ce point de vue, rien n’est assez grave pour vous commander une intervention avec de si cruelles conséquences. D’autre part, l’abstention du député de Russell peut-elle, oui ou non, compromettre le résultat final de la guerre ? Nous voici au noeud suprême. Je songe que, devant le public, trop peu au fait de bien des circonstances, je songe qu’après l’incident de son fils William au Loyola, Jules de Lantagnac ne peut garder le silence demain, sans se déshonorer à jamais, sans ruiner le prestige d’un grand talent. En ce cas, a-t-il le droit, lui qui est chef, qui est investi, devant les siens, d’une sorte de souveraineté morale, a-t-il le droit d’annihiler son influence pour le bien ? Je songe ensuite que son abstention ne peut être qu’un sujet de scandale, une tentation de défaitisme pour la masse de ce pauvre peuple qui lutte si péniblement depuis six ans. Oh ! je l’entends trop la triste exclamation qui demain va retentir un peu partout dans l’Ontario et dans tout le Canada français…

Et ici le Père Fabien, les yeux tournés vers sa fenêtre, du côté du pays ontarien, paraissait embrasser dans son regard, la multitude des souffrants et des persécutés :

— …, je l’entends trop la plainte lassée de ces pauvres victimes : « Encore un chef qui nous abandonne ! » s’écriera-t-on. Et je crains, Lantagnac, je ne puis vous le cacher, je crains que si le peuple se sent abandonné de ses chefs, il n’abandonne tout lui-même. À l’heure où je vous parle, la tâche des dirigeants au sein de notre race, est, ce me semble, d’un caractère très particulier, très impérieux. Il y a si longtemps que les hautes classes trahissent. Si les chefs, les grands ne se réhabilitent point par l’exemple de quelque haut sacrifice, comment voulez-vous que les petits ne se disent à la fin : « Mais est-ce donc toujours à nous de payer, de nous sacrifier, de donner nos sueurs ? À nous toujours de faire les terres neuves, de faire des enfants, de fournir les prêtres et les sœurs, de sauver la morale, la vie ? » Vous, les grands, les chefs, ajouta le Père, son doigt dirigé vers l’avocat et sa voix devenue pathétique, vous, les dirigeants, prenez bien garde à l’état particulier de notre nationalité. Elle n’est pas de celles qui ne relèvent que d’elles-mêmes, êtres vivants complets et personnels, dont la conscience commande l’action indispensable, les réactions libératrices. Celles-là trouvent dans le jeu même de leur organisme, la défense, la protection de leurs intérêts essentiels. Nous, nous ne sommes que partie dans un Etat dont l’action politique est souvent dirigée contre notre existence ; nous ne possédons qu’une personnalité nationale embryonnaire. En un tel cas, Lantagnac, vous le savez bien, la responsabilité de toute la race pèse plus lourdement sur chaque citoyen, mais elle pèse sur l’élite plus que sur les autres. Et si toujours dans le passé, ce fut un instinct de notre peuple que, de ses chefs il s’est fait des idoles, les idoles nécessaires ont-elles le droit de se dérober ? Le religieux fit une longue pause. Il parut se recueillir. Puis, de sa voix grave, il conclut lentement :

— Donc, mon ami, tout pesé devant Dieu, vous voyez où incline ma décision.

— Merci, Père, répondit simplement Lantagnac dont les yeux s’étaient rougis. Il fit quelques pas dans la chambre et dit :

— Pardonnez-moi pourtant si j’hésite encore, si je n’ose vous dire : Ma lutte intérieure est finie. Je suis époux, je suis père. Et il revint s’accouder au dossier du fauteuil, la figure plongée dans ses deux mains, faisant un effort surhumain pour contenir son coeur. Le Père Fabien se défendait mal lui-même d’une émotion qui l’envahissait. En l’un de ces gestes de foi simple qui lui étaient spontanés, il prit dans ses mains son crucifix, se mit à genoux et pria quelques instants :

— « O Jésus chargé de la croix, suppliat-il à mi-voix, donnez à cette âme en détresse, lumière et courage ».

L’adjuration du religieux fit se redresser Lantagnac. Le Père s’était relevé. Tourné vers son dirigé, il lui disait maintenant avec l’accent de la plus grande mansuétude :

— Mon ami, si vous saviez comme je comprends vos déchirements. Peu d’hommes, dans la vie, voient venir le devoir hérissé de duretés aussi tragiques. À cette heure toutefois, je le devine, plus que le souci de votre tranquillité et de votre bonheur, une pensée vous oppresse : celle de vos enfants. Plus encore que leur âme française, vous voulez sauver leur foi catholique. Demain, Lantagnac, si vous optez, comme je l’espère, pour l’héroïsme, souvenez-vous de la recommandation que je vous fais : ne manquez pas d’offrir pour vos enfants votre sacrifice.

Et le religieux eut dans la voix un accent inspiré pour ajouter :

— Mon ami, le plus grand service que l’on peut rendre à une cause, c’est encore de souffrir surnaturellement pour elle.

Lantagnac tomba à genoux à son tour.

— Mon Père, dit-il, bénissez-moi et priez beaucoup pour moi. Moi-même, je m’en vais encore beaucoup réfléchir et beaucoup prier. Il inclina la tête et, les mains jointes pour une ardente supplication :

— Hélas ! soupira-t-il, ni la paix, ni la lumière ne sont entrées suffisamment dans mon âme. Demandez à Dieu de me garder avant tout une conscience droite.

Les mains du religieux se levèrent pour une suprême bénédiction. Et il dit à l’homme qui se relevait :

— Mon ami, vous croyez aux dons de l’Esprit ? Je demanderai à Dieu, si sa cause en a besoin, de vous envoyer au moment qu’il choisira, l’illumination et la force de cet Esprit. Ces dons extraordinaires, ces énergies souveraines qui surajoutent même à l’activité des grandes vertus, vous donneront peut-être à l’heure critique, qui sait ? l’excitation libératrice.

Lantagnac reprit la route d’Ottawa y ramenant la même âme angoissée. Sans doute, quelques lumières s’étaient levées dans son esprit. Il se sentait libéré, par exemple, des sophismes de Duffin sur les mérites comparés de l’intransigeance et de la conciliation. En outre, le Père Fabien avait fourni à son dirigé des directives précieuses. Mais la décision, la solennelle décision que demain viendrait demander à Jules de Lantagnac, le député de Russell ne l’avait pas encore prise. Et, pour la prendre, il le sentait bien, la tension émotive qui le tenait, lui enlevait trop complètement la sérénité de son jugement, la possession de lui-même.

Toutefois, quand il s’engagea sur le pont interprovincial, il ressentit un calme passager.

Devant lui, au haut de la colline Nepean, le noble sieur de Champlain se dressait encore dans le firmament clair de mai, s’en allant toujours, du même pas intrépide, vers les aventures héroïques. L’air ondoyait d’une sorte de vibration joyeuse. On eut dit la fête des choses chantant leur joie de se reprendre à la vie après le long engourdissement de l’hiver. Toute l’immense et bruissante résurrection de la nature canadienne modulait son Alléluia. Là-bas, du côté du Québec, les sombres flétrissures du dernier automne achevaient de disparaître au front des Laurentides, sous l’envahissante espérance de la verdure. Sur l’Outaouais, de minuscules blocs de neige et de glace, venus des berges où l’ombre des sapins et des pins noirs les avait conservés, glissaient lentement au fil de l’eau, pareils à de larges flocons d’écume. La brise chaude du printemps soufflait au visage du piéton, un air de force et de souriante jeunesse. La brise lui venait de la capitale, mais il semblait qu’elle eût passé pardessus la ville sans y toucher. Douce et apaisante, elle traversait maintenant la grande rivière, chargée des senteurs des champs lointains, parfums des verdures encore jeunes, des premiers boutons éclos dans l’herbe courte et dans les forêts neuves, fleurs précoces des érables et des saules, bourgeons des aulnes enveloppés de fourrure blanche, frais arôme des terres délivrées du gel et devenues fumantes sous les dents des semeurs et des herses. Ces souffles qui bai¬ gnèrent doucement la figure fatiguée de Lantagnac, lui donnèrent l’envie de prolonger sa promenade. Il regarda à sa montre :

— Déjà quatre heures et demie ! dit-il. Trop tard maintenant pour me rendre à mes bureaux. Allons marcher un peu et méditer en nous délassant.

Il prit à travers le parc Major, passa près des hautes tourelles du Château Laurier et se dirigea vers les édifices parlementaires. Depuis l’incendie mystérieux du 3 février, il n’était guère retourné vers le lieu du sinistre. Il lui plaisait, en ce moment, d’aller errer au milieu de ces ruines. Quand il eut gravi le deuxième talus des larges esplanades, d’un coup d’œil il put embrasser le spectacle des décombres. Quelle affreuse vision ! Là où se dressaient, il y a quelques mois à peine, la tour du parlement et les vastes édifices en gothique anglais, n’apparaissaient plus maintenant, dans un entassement chaotique, que des voûtes et des murs écroulés, des fenêtres aux yeux crevés à travers des pans de murailles effritées et noircies. Ça et là des poutres à demi calcinées, restées suspendues, se balançaient comme des bras de squelettes, pendant qu’au sommet des murs branlants, de larges plaques de tôle remuaient et criaient sous le vent, voix de fantômes sur cette scène de destruction. Du regard, Lantagnac parcourut d’un bout à l’autre le paysage funèbre. Tout à coup son émotion devint intense. À chaque extrémité du champ des ruines, il venait d’apercevoir, restés debout sur leur socle et paraissant contempler le désastre, deux files d’hommes de bronze. Il les reconnut et il nomma : Georges-Etienne Cartier, Alexandre Mackenzie, George Brown, John-A. MacDonald…

… L’attitude des statues devant cet amas de décombres, jetait sur toute la scène une sorte de mélancolie eschylienne. Le député le savait : l’écroulement des édifices parlementaires avait pris, dans le temps, la valeur d’un symbole. Plusieurs n’avaient pu s’empêcher d’y voir, dans l’ardente lutte des races, en pleine guerre, l’annonce de la chute prochaine du fragile Etat canadien. Ce souvenir revenait, en ce moment, à l’esprit de Lantagnac. Ces hommes du passé lui apparurent méditant sur une ruine politique et morale plus lamentable que les décombres entassés sous leurs yeux. Il fut tenté de leur crier :

— O hommes, ô vous, hier bâtisseurs d’une nation, dites-moi, qui donc a jeté votre œuvre à bas ?…

Puis, de plus en plus hypnotisé par le sens symbolique de la scène, Lantagnac continuait en soi-même :

— Oui, qu’est devenu, ô hommes, le grand rêve de 1867 ? C’est bien ce pays pourtant qu’alors l’on voulut dénommer le « Royaume du Canada ». Comment donc n’a-t-il pu s’ériger en patrie ? Moins de cinquante ans ont passé, et la réalité, hélas ! me le crie à moi, comme elle le crie à tous : la faillite est totale et l’écroulement est prochain.

Lantagnac revenait ainsi à la doctrine du Père Fabien dont l’évidente sagesse s’illuminait à ses yeux :

— Quelle haute leçon de choses ! On appelle agitateurs, brandons de discorde, dangereux destructeurs, ceux qui luttent pour le respect de la justice et du droit. Et voilà ! Ce pays-se meurt parce que le droit y est mort ; parce qu’on a refusé d’entendre les hommes qui voulaient ramener l’Etat à ses principes, à la pensée initiale qui l’a créé ? Quelle revanche et quel enseignement ! Destructeurs, efficaces destructeurs, ceux-là plutôt, pacifistes quand même, qui laissent écraser le droit et la justice, bases de l’union sociale, fondements de la liberté et de l’autorité !

— Mais, oui, songeait toujours Lantagnac, mais oui, c’est l’évidence même. Et comment donc s’arrangent les politiques pour ne le point voir ? Quand les rapports de deux alliés ont cessé de reposer sur le respect loyal du droit, sur la foi des contrats jurés, y a-t-il encore des alliés ? Où donc s’achemine-t-on sinon vers l’étranglement du plus faible par le plus fort ou vers l’inévitable rupture ?…

Il partit faire le tour des ruines en prenant par la gauche. En arrière une cohue d’ouvriers travaillaient à déblayer le terrain. Le promeneur contourna la rotonde de la bibliothèque, seule partie du monument qu’eût épargnée l’incendie. Il allait déboucher vers la droite, lorsque, près du monument Baldwin-Lafontaine, tout au bord du parapet de la colline, il vit un groupe de jeunes gens qui parlaient et gesticulaient avec animation. À leurs bérets de velours il eut vite fait de reconnaître quelques étudiants de l’université française de Montréal, en voyage d’excursion, sans doute, dans Ottawa. À l’approche de Lantagnac le groupe s’éloigna. Deux étudiants restés seuls en arrière, continuaient à deviser en lorgnant le monument de profil. L’un d’eux dit même, assez distinctement pour que le député pût l’entendre :

— C’est bien ce groupe, tu te souviens, que notre ami Wolfred de Lantagnac nous a recommandé d’aller voir.

— C’est cela même, disait l’autre.

— Il n’y a pas à dire, cette sculpture incarne de l’idée.

— Oui, surtout pour un type comme ce Lantagnac, si obsédé par les problèmes de race.

— Oui, obsédé, c’est le mot.

Le promeneur s’arrêta, figé à sa place, au son des derniers mots et du nom de Wolfred. Que venaient lui dire ces étudiants ? Un drame se jouait donc aussi dans l’âme de son fils aîné ! Ce drame, quel était-il ? Vers quel dénouement allait-il s’acheminer ? Certes, le père eut donné beaucoup, à cette heure, pour en apprendre davantage. Il écouta vainement. Les deux étudiants s’éloignaient à pas pressés, ralliés par leurs camarades.

Lantagnac s’avança quelque peu et s’arrêta, lui aussi, devant le groupe sculptural. Au milieu de l’obsession qui tenait son esprit, le monument lui devint une autre prédication. Les deux personnages de bronze étaient là, sur leur socle de granit blanc, en forme d’hémicycle. De haute taille tous deux, de tête et d’épaules bien prises et solides, très dignes de maintien, ils évoquaient par leur seule attitude, en face l’un de l’autre, la gloire d’une époque où les deux grandes races communièrent à la paix dans le respect absolu de leur égalité. L’artiste a voulu représenter les jumeaux de l’émancipation canadienne, au moment solennel où tous deux, parlant au nom de leur nationalité et de leur province respective, discutèrent les conditions de l’alliance de 1840. Baldwin est là, lisant un parchemin, la tête un peu penchée, la main gauche appuyée à sa redingote, à la hauteur de la poitrine. C’est l’homme qui soumet loyalement les clauses du contrat. Lafontaine écoute, le buste très droit, la main droite appuyée sur le socle, la gauche repliée à sa ceinture. Ici ni vainqueur, ni vaincu, ni race supérieure ni race inférieure. C’est l’égal qui traite son associé en égal. Et Lantagnac croyait entendre l’homme d’Etat canadien-français qui lui disait par toute son attitude, comme il l’avait proclamé autrefois par ses discours :

— « Je demande pour ma province et pour mes compatriotes, égalité dans le partage des droits, du pouvoir et des honneurs. Rien de plus mais rien de moins ».

Le monument entier prenait aussi une voix pour dire en son langage :

« Vois, ô passant, qui cherches peut-être un mot d’ordre, vois : s’il y eut en ce pays une ère de vraie paix, ce fut le jour où, au nom de nos provinces et par une alliance loyale, dans les discours comme dans les actes, nous avons fait régner le respect des droits, l’égalité dans la justice ».

Lantagnac reprit le chemin de sa demeure, pendant que résonnait à ses oreilles cette grande leçon de courage et de politique. Pour lui, la lumière victorieuse ne s’était pas encore levée ; mais un peu de sérénité, lui semblait-il, enveloppait son âme. Il traversait la place Connaught et allait s’engager dans la rue Rideau, lorsque soudain, quelle ne fut pas sa surprise ! À quelque cent pas devant lui s’en venait, la serviette sous le bras, son beau-frère, William Duffin en personne. Le nouvel avocat des Aitkens Brothers portait un panama dernier style et un somptueux complet gris, comme nul ne se rappelait lui en avoir vu. Bien décidé à passer la tête haute, Lantagnac se demanda pourtant :

— Osera-t-il me saluer ?

Duffin qui s’avançait assez vite, parut d’abord troublé par cette rencontre inattendue. Mais, toujours audacieux, d’un geste sympathique il enleva prestement son chapeau et glissa à son beau-frère :

— Excellente nouvelle, mon ami ; les journaux annoncent que vous ne parlerez pas. Toutes mes félicitations.

Lantagnac reçut en pleine figure ces compliments qui le cravachèrent comme le plus insolent des soufflets. Un instant, avec hauteur, il regarda froidement l’Irlandais ; puis il continua son chemin, digne, sans desserrer les lèvres, mais blessé jusqu’au fond du cœur. À quelques pas plus loin, il arrêta un petit vendeur de journaux. Un coup d’œil sur Le Droit lui permit de lire que « M. de Lantagnac empêché, au dernier moment, par de graves raisons imprévues, ne pourrait participer au débat parlementaire sur la question bilingue ».

— Nos amis, se dit-il, se précautionnent contre le scandale de mon abstention. Ils y préparent leur public.

Et il rentra chez lui, plus bouleversé que jamais.