L’appel de la race/L’émancipation d’une âme

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(Pseudo : Alonié de Lestres)
L’Action française (p. 111-140).


L’Émancipation d’une âme

De Lantagnac fut élu député de Russell, sans subir l’épreuve du scrutin. Tous les candidats s’effacèrent devant le redoutable concurrent. Quand il rentra chez lui, huit jours plus tard, l’attitude de Maud eut de quoi le surprendre agréablement. Il s’attendait à une bouderie, à une scène, voire à quelque chose de pire. Maud se montra d’une correction parfaite. Elle se garda bien de féliciter le nouvel élu. Elle parut même goûter assez peu la joie expansive de Virginia qui sauta au cou de son père et le tint longuement embrassé. Mais enfin elle demeura dans la correction et Lantagnac s’en trouva charmé. Maud avait senti autour d’elle qu’une rupture si prompte serait maladroite. Le vieux Davis Fletcher s’était vite racolé à une autre combinaison où son vénérable rond-de-cuir retrouvait son essentielle sérénité. Acculé à l’inévitable, l’instinct pratique de l’Anglo-saxon avait, comme toujours, cherché le moyen de s’en accommoder. Le vieillard s’était dit :

— Lantagnac a du talent ; il en a même beaucoup. Indépendant, il fera peur au ministère qui fera tout pour se l’attacher. En somme il perd pour mieux gagner, pour gagner plus vite. L’indépendance et le talent ne sont-ce pas les grands chemins qui mènent aux honneurs ? Cela se voit souvent.

Ainsi avait parlé à sa fille Maud, le père Davis Fletcher. Et il avait ajouté :

— Au surplus, Lantagnac est député au parlement fédéral. La question française, tu sais, c’est à Toronto qu’elle se discute, pas ici. En définitive que fera ton mari pour ceux de sa race ? Il présidera de petites réunions, des congrès peut-être : autant de choses inoffensives. Du reste, tous ses amis, tout son monde est encore parmi les nôtres. Et ce milieu-là l’empêchera toujours de faire des sottises. Non, ma fille, il faut se garder de rien brusquer. Le temps arrange bien des choses. Et si ce Lantagnac devenait puissant, entrait dans le cabinet… Peut-on savoir ? Ma succession serait assurée à quelqu’un des nôtres, à ton fils William, peut-être.

Maud avait promis de patienter et d’être prudente. Au fond, les paroles de son père ne l’avaient qu’à demi rassurée. Sa clairvoyance de femme qui se doublait ici de la clairvoyance du péril, lui faisait tout craindre de la sincérité trop absolue de Jules. Cet esprit tout de logique et de loyauté n’irait-il pas plutôt jusqu’au bout de ses convictions ? Et qui arrêterait la volonté de l’homme sur la route où l’aurait engagé un devoir clair ?

Dans les premiers temps le député de Russell parut confirmer, au moins partiellement, les prévisions du vieux Fletcher. Lantagnac avait compris que l’autorité, dans les milieux parlementaires comme ailleurs, ne se confère qu’à la compétence. Rudement il s’était remis au travail. Il étudiait tout pour pouvoir parler de tout. Il se familiarisait avec les questions de finance où il avait vite noté l’infériorité de la députation française. Convaincu, en outre, que la puissance intellectuelle tient moins à la superficie des connaissances qu’à la vigueur créatrice de l’esprit, il s’adonnait en même temps à de fortes études de culture générale. À ce laïc avide des plus hautes lumières, rien ne faisait peur, ni la philosophie ni même la théologie.

— Encore un peu, lui disait un jour le Père Fabien, en lui remettant un volume des commentaires du R. P. Pègues sur saint Thomas, encore un peu et vous allez emporter toute ma bibliothèque chez vous.

Intelligent, de belle race saine, Lantagnac profitait, comme disait Renan de lui-même, de toute la vie cérébrale économisée par six générations de laboureurs. Ces premiers mois de sa vie parlementaire furent, sans conteste, la période la plus active de la vie du député. L’un des plus assidus aux séances de la Chambre, de temps à autre, quand il se sentait maître d’un sujet, il prenait la parole. Dans cette atmosphère si différente de celle du tribunal, il s’exerçait à prendre le diapason, à ajuster sa voix. Dès les premiers jours, il conquit l’oreille des ministres. Aux premiers bancs de la droite, les têtes se faisaient plus attentives quand résonnait sa parole toujours claire, toujours nourrie, d’une si impeccable distinction. Bientôt cette opinion fut faite, dans les cercles politiques, que le député de Russell n’aurait qu’à le vouloir pour gravir les plus hauts postes.

Malheureusement pour les Fletcher, là s’arrêtèrent les gages que Jules de Lantagnac parut vouloir donner à leurs espérances. En même temps que sa culture intellectuelle, on le vit bientôt qui poursuivait avec une ardeur non moindre, l’affranchissement de son être moral. Une ambition fébrile poussait ce grand honnête homme à combler ce qu’il appelait « le vide affreux de sa vie ancienne ».

— En somme, s’accusait-il parfois, c’est de vingt ans d’arrérages que je suis comptable à ma race.

Il croyait à une étroite solidarité entre les races et les familles, au retentissement des fautes comme des bonnes actions à travers les générations. Quand il se rappelait les capitulations des familles nobles canadiennes, au lendemain de la conquête de 1760, la peur le prenait que la fatalité d’une expiation pesât sur sa propre famille. Du reste, il redoutait pour ses enfants, le péril de la richesse, le péril de l’anglicisation déjà commencée. Quelle désolante nouvelle n’avait-il pas apprise en ces dernières semaines ! Wolfred et Nellie s’acheminaient manifestement vers le mariage mixte que leur père redoutait. Cette découverte par trop pénible, qu’était venue commenter une récente harangue du Père Fabien, avaient vivement troublé Lantagnac.

— Ne dirait-on pas, avait dit le Père, que ce soit là une loi de l’histoire, au sein de toutes les nationalités en lutte pour leur vie, que les classes supérieures trahissent et se tuent à mesure qu’elles se constituent ? Mises en relations plus directes, plus immédiates avec le conquérant ou l’oppresseur, voyez bien par quelle série de fléchissements elles succombent : l’intérêt leur fait pratiquer l’assiduité des relations sociales avec l’étranger ; puis, au contact des plus riches, elles cèdent peu à peu aux tentations de la vanité. C’est la seconde étape : elles prennent les modes, les titres, les rubans qu’on leur tend en amorce. Enfin, par orgueil, par absence de foi nationale, elles acceptent les mariages, le mélange des sangs : ce qui est leur déchéance et leur fin. Nul avait ajouté le religieux, parfois quelque peu sentencieux, nul ne peut porter dans son âme l’idéal de deux races, quand ces deux races s’opposent. Rappelez-vous ce qui s’est passé autrefois pour notre noblesse. Ne vous semble-t-il pas que le même malheur est en train de s’accomplir sous nos yeux pour la haute bourgeoisie canadienne-française ? Comptez-moi ces arrivistes de la politique ou de la finance qui se tiennent à l’affût des titres et des médailles, prêts à happer n’importe quel « sirage » ; comptez-moi encore ces dames de luxe à qui le titre convoité de « lady » donne d’avance des pâmoisons. Comptez-moi enfin ces péronnelles de clubs et de champs de course qui croient plus chic de parler anglais. Et, dite-moi, Lantagnac, n’est-ce pas parmi ces gens-là que les mariages mixtes sévissent déjà avec fureur, que les trahisons se consomment avec une rapidité effroyable ?

Ces tirades impérieuses du Père Fabien secouaient violemment la volonté de Lantagnac. Lui qui avait coudoyé cette bourgeoisie, ne pouvait qu’admettre, si sévères qu’ils fussent, les anathèmes du religieux. Une conclusion très nette s’imposait alors à son esprit. Voulait-il efficacement protéger, sauver, si c’était possible, ses propres enfants ? En ce cas pas une minute à perdre, pas un sacrifice à refuser. Il lui fallait, malgré qu’il en eût, trancher dans le vif de sa vie.

— À quoi bon ? se disait-il, alors, à quoi bon franciser mon foyer, si j’y laisse subsister, en entier, le péril des contacts ? Qui sait s’il n’est même un peu tard pour Nellie et Wolfred ?

Sans plus attendre, le converti se mit en devoir d’achever la protection de sa maison. Ce fut vers ce temps qu’il se porta aux résolutions les plus énergiques, les plus coûteuses à sa volonté. Ce fut aussi, à ces heures-là, quand le bruit de telles réactions lui arrivait ou qu’elle croyait les deviner, que Maud se sentait reprise par toutes ses craintes. Elle suivait, avec une sorte de terreur, l’évolution indéfinie où s’acheminait la pensée de son mari. Souvent, au début de cet hiver de 1915, à la vue d’un changement radical en certaines habitudes de Jules, devant son refus fréquent d’accompagner sa femme au milieu de leur ancienne société, devant sa manie de s’enfermer chez lui, pour des besognes toujours urgentes, à ce qu’il disait, souvent Maud accourait tout éplorée chez Nellie. Et c’était entre la mère et la fille, des confidences pleines de stupeur et de larmes, des plans d’actions qui n’aboutissaient point, des tensions d’esprit vers l’avenir qu’on scrutait avec angoisse.

— Mon Dieu ! disait Maud, où cela nous mène-t-il ? Combien de temps, à ce régime, pourrons-nous vivre ensemble ?…

Hélas ! la pauvre femme n’eut pas trouvé ses appréhensions trop vives si elle eût pu lire, à cette époque, le journal intime de son mari. Ouvrons ce journal. Lantagnac qui n’avait rien de l’égotisme romantique, n’y écrivait qu’à des dates fort éloignées, ses plus durables impressions. Mais ces pages trop rares vont nous dire avec quelle magnanimité, quelle ardeur absolue, cette âme de Français entreprit de se libérer de ses anciennes attaches.

15 décembre 1915 : « Le passé se rachète-il ? Un remords angoissant m’étreint le cœur. Je songe que, pendant vingt-cinq ans, moi, riche avocat, j’ai donné aux miens le scandale de l’apostasie nationale. En ces heures où les mauvaises tristesses me volent autour des tempes comme une nuée de papillons noirs, je crois voir parfois la lignée des de Lantagnac canadiens, toute la théorie des aïeules en coiffe blanche défiler devant moi, la figure voilée et triste. Ceux-là, je le sais, ont défendu, malgré leur pauvreté, le grand héritage de la pureté du sang, la fidélité à la race. Et moi, qu’ai-je fait ? qu’ai-je fait ? Le passé se rachète-t-il ? »

« L’autre jour, j’ai longuement médité une définition de la race que j’avais recueillie dans un de mes ouvrages favoris. « La race », c’est « un équilibre durable, éprouvé, de qualité morales et d’habitudes physiques, qu’un apport hétérogène et massif risquerait de rompre. » Pourquoi cette brève formule a-t-elle si longtemps retenu et agité mon esprit ? Ah ! c’est qu’elle ponctuait pour moi, et de façon aiguë, la responsabilité de ces classes qui, plus que les autres, détruisent « l’équilibre durable » par « l’apport hétérogène ». Depuis ce jour, comme je voudrais crier à nos bourgeois oublieux qui disent peut-être : « Qu’importe à la collectivité un ou deux individus de moins ? », comme je voudrais leur tenir constamment sous les yeux, ainsi qu’un mot d’ordre et un aiguillon de remords, ces pensées trop vraies d’Edmond de Nevers :

« Chacun des descendants des 65,000 vaincus de 1760 doit compter pour un… Chaque défection de l’un des nôtres, chaque manifestation d’un esprit qui n’est plus le vieil esprit français, fier, intransigeant, superbe, encourage cette pensée chimérique si ardemment caressée par les pan-saxonistes de notre assimilation future. »

« Et moi, pour arrêter le fléchissement dans ma propre famille, pour réparer ma grande faute, ai-je fait tout ce que je devais faire ? Enfin j’aurai pris une résolution pratique. Je ne veux plus qu’à l’avenir un seul de mes compatriotes s’autorise d’un seul de mes mauvais exemples. J’ai pensé également à mes fils, dans l’espérance qu’un jour, peut-être, leurs sentiments guidés par mes sacrifices accompliraient la même courbe que les miens. Et voici ce que je veux écrire dans mon journal, pour m’y tenir irrévocablement : Fini, tout de bon fini mes assiduités au Country club ! Fini aussi pour le printemps prochain, mes parties de golf à Chelsea et à Aylmer ! Cette décision peut paraître peu de chose ; elle me sépare en réalité de toutes mes vieilles amitiés, de toutes mes vieilles habitudes, de mes plus chers amusements. C’est la rupture avec un monde. Mais je l’ai décidé ; je m’y tiendrai ».

« Aujourd’hui même ma résolution fut mise à rude épreuve. Le père de Maud, comme la chose arrivait souvent dans le passé, m’avait prié de l’emmener à Chelsea. J’ai dû prononcer mon premier refus. La scène se passa chez lui, dans son petit fumoir, après dîner. À dire vrai, ce fut pénible. Mais après tout mieux valent les situations nettes ».

— Non, vous n’en êtes pas là ? Vous n’en êtes pas là ? me dit-il, cessant de fumer et franchement atterré.

— Si, répondis-je ; je me le suis promis à moi-même comme à un homme d’honneur. Vous me comprendrez.

Le pauvre vieux ne comprenait rien du tout. Il me regarda quelques instants, fixement, avec des yeux où il y avait de l’ahurissement autant que de la tristesse. Il reprit :

— Lantagnac, est-ce vous qui parlez ainsi ? Un homme comme vous ? qui a votre rôle à tenir ? Vous est-il permis, sans dommage pour les intérêts mêmes que vous défendez, vous est-il permis de rompre totalement avec nos milieux, pour vous jeter dans un tel isolement ? Le pouvez-vous ?

— Rompre totalement ? ai-je rectifié ; non pas, mais je prétends bien que cette société ne doit plus être ma société habituelle ; elle ne le sera plus.

Il gardait le silence, la tête basse, replongé de nouveau dans une énigme qui l’effarait. J’ai continué :

— Vous, père Fletcher, qui mettez au-dessus de tout votre foi nationale, vous ne me blâmerez pas. Je sais ce que valent, allez, ces fréquentations de milieux étrangers. Inoffensives, avantageuses même elles peuvent l’être à celui qui a besoin de bons postes d’observation. Pas à moi qui n’ai plus rien à y apprendre et qui en rapporte, hélas ! une âme si douloureusement entamée.

— Mais votre conversion, fit le vieillard malicieusement, vous a-t-elle rendu si timide, si soucieux… ?

— Oui, ripostai-je, très soucieux de ma dignité.

— Mais qu’est-ce donc qui la menace ? Je ne le vois pas, appuya M. Fletcher, visiblement agacé par ce débat. Nous, Anglo-Saxons, nous avons le mépris des faibles ; mais nous respectons les forts.

— Tout le monde respecte les forts, monsieur Davis, rectifiai-je de nouveau avec un peu de vivacité. Mais aux forts, vous ne donnez que le respect extérieur. Et parfois la dignité ne s’en accommode pas.

— Que voulez-vous dire ?

Il me fallut m’ingénier à concilier de mon mieux la franchise et la déférence. Résolu à parler franc, je livrai néanmoins le fond de ma pensée :

— Le tort de vos compatriotes, père Davis, que j’admire, vous le savez, pour beaucoup de leurs qualités, leur tort c’est d’avoir commercialisé le stock humain. C’est de ne reconnaître à l’homme, à l’étranger surtout, que la valeur marchande, instrumentale. Pour les Anglo-Saxons c’est ainsi : le stock humain a sa cote à la Bourse comme les autres valeurs industrielles, financières. Et la cote de la Bourse est aussi la cote de leur estime. Me comprenez-vous maintenant ?… Jules de Lantagnac n’est plus l’instrument qui puisse servir. On le respectera, sans doute. Mais il ne sera plus l’ami, le « nice fellow » d’autrefois. On cachera le dédain, mais il y sera. Et cette situation nouvelle, vous ne pouvez trouver mauvais, j’imagine, que le mari de Maud ne s’en accommode point.

Le père Davis subit l’averse sans broncher. Après un long silence il secoua la cendre de son cigare qui continuait de brûler entre ses doigts, puis il me jeta sur le ton d’une objection :

— Et vous parlez ainsi à quelle heure, mon ami ! Le savez-vous ? À l’heure où nous, nous, les premiers, vous parlons aujourd’hui de bonne entente.

— Je sais, repris-je, dissimulant mal mon impatience ; mais voulez-vous que nous parlions d’autre chose ?

— Eh ! quoi donc ? demanda le vieillard, fortement piqué. La paix vous fait-elle horreur à ce point ?

Une fois de plus j’hésitai. Puis, de nouveau, je me décidai pour la franchise :

— Ce n’est pas de la paix que j’ai peur.

— De quoi donc alors ?

— J’ai peur des entre-duperies où la naïveté n’est que d’un côté qui n’est pas le vôtre.

— Et cela veut dire ?…

— Cela veut dire qu’aussi longtemps qu’il y a un spolié et un spoliateur, on peut parler de trêve, d’armistice ; on ne parle ni de bonne entente ni d’amitié, ou le spolié qui accepte d’en parler, ne le fait qu’au nom de son abjection.

Décidément le vieillard comprenait moins que jamais. Son orgueil de race, ses préjugés n’admettaient point la possibilité ni les droits de la survivance française au Canada. De très bonne foi il ne pouvait comprendre que la minorité dépouillée eut encore à se plaindre, dès le jour où la majorité repue venait lui offrir le rameau d’olivier. Sa stupéfaction s’accrut encore quand j’ajoutai :

— Vous voulez mettre de l’amitié entre les races ? Si vous commenciez par y mettre de la justice. Entre vos compatriotes et les miens, M. Fletcher, subsiste, je le crains, une grande équivoque de fond. Les vôtres, en ce pays, rêvent d’un accord dans l’uniformité ; les miens veulent le maintien de la diversité. Voilà, si vous m’en croyez, la cause profonde de tous nos dissentiments, de tous nos malentendus, de toutes nos querelles. La vraie bonne entente est possible, mais à une condition.

— Laquelle ?

— C’est que les Anglo-Saxons acceptent enfin le fait fédératif, avec toutes ses conséquences dans l’ordre politique, national, social, religieux. Franchement, sans plus ruser ni équivoquer, veulent-ils abdiquer une bonne fois leur prétention de tout niveler sous le couperet de l’orgueil ethnique ? Veulent-ils ne plus prétendre à la communauté de la patrie par la communauté de la race ? Le veulent-ils ? Tout est là.

Ce pauvre père Davis en resta pour le coup abasourdi. Il me regarda avec des yeux où il y avait maintenant une angoisse douloureuse. Il jeta dans le cendrier son cigare éteint et se prit à marcher en marmottant avec une affliction vraie :

— Il en est là ! Il en est là !… »

Ces ruptures avec de vieilles amitiés apportaient bien à Jules de Lantagnac quelques souffrances, comme le font toutes les brisures ; elles lui apportaient aussi des joies. Chaque lien rompu avec ces milieux comptait à son âme comme une chaîne dont elle se délivrait. Chaque jour, il le confessait au Père Fabien, il sentait plus vivement en soi le recul d’un étranger, d’un intrus insupportable qu’il lui tardait d’expulser complètement.

Ces joies, ces espérances le soutenaient quelque peu. Elles atténuaient, du moins, les troubles de toute espèce qui chaque jour lui veillaient de son entourage familial. Là, la triste réalité ne cessait point de s’aggraver. Chaque étape de son émancipation y augmentait le malaise ou la mauvaise humeur. Depuis son départ du Country club, les Fletcher ont cessé de le voir ou à peu près. Avec Maud la paix, sans doute, continue de régner, Mais Lantagnac le sait trop : il y a des sentiments qui ne ressuscitent point. Au moral comme au physique rien n’est moins guérissable que les maladies du cœur. Entre Maud et son mari, depuis ce soir où leurs esprits se sont heurtés, le peu qui survit de leur intimité achève de mourir. À mesure qu’il fait son âme plus française, le converti peut suivre, avec effroi, l’accroissement de froideur où s’enveloppe la compagne de sa vie.

Et les enfants, comme à leur pensée il se sent de plus en plus perplexe. Virginia est la seule toujours qui lui appartienne vraiment. Prudente, discrète, elle continue de se faire, sans qu’il y paraisse, le soutien de son père. Le soir, quand il fait sa promenade habituelle sur la véranda, elle va le trouver ; elle lui raconte ses lectures, les harmonies joyeuses de son âme redevenue française. On parle ensemble du très prochain pèlerinage au berceau de la famille, chez les Lamontagne de Saint-Michel. Et Virginia exulte à la pensée des souvenirs émouvants que le paysage fera lever dans son âme. Quand le député de Russell doit parler à la Chambre, la noble enfant ne manque jamais d’aller prendre sa place dans les tribunes, juste en face de l’orateur, pour l’applaudir du regard. Que sera Virginia ? Lantagnac se le demande parfois avec une affection inquiète. Le progrès de la foi et du sentiment religieux dans l’âme de la jeune fille a été plus vif encore que le développement du sentiment français. Son grand bonheur, à ses moments libres, est de courir au couvent de la rue Rideau. Là, elle assiste aux cours de langue et de littérature françaises. Parfois mademoiselle de Lantagnac monte joyeusement à la tribune, dans le rôle d’une suppléante, et trouve ses délices à faire de l’enseignement. Un jour qu’il est entré dans la chambre de sa fille, Lantagnac a été frappé de l’abondance des tableaux religieux appendus aux murs. Juste en face du petit secrétaire de Virginia, il a vu, à la place d’honneur, au-dessous du crucifix, trois médaillons légèrement encastrés l’un dans l’autre. Dans l’encadrement d’or fin il a reconnu la figure de Marguerite Bourgeoys, celle de Jeanne Mance, et, au centre, belle en son profil d’ange comme une petite Thérèse de l’Enfant-Jésus, Jeanne Le Ber. Quelques roses blanches fanées, visiblement déposées là en hommage aux trois héroïnes de la Nouvelle-France, achevaient de mourir sous le médaillon.

— Quelle joie ou quel chagrin me réserverait donc ma Virginia ? s’était alors demandé Lantagnac.

Ses inquiétudes paternelles allaient s’aviver singulièrement à cette époque, avec la venue des vacances de Noël. Quelle serait cette prochaine réunion de ses enfants, engagés eux-mêmes dans le drame silencieux de la famille ? Combien de fois Lantagnac s’est rappelé cette parole amère prononcée par Maud, le soir de leur première altercation : « Ce que vous faites, avait-elle dit, vous le faites délibérément, en me broyant le coeur, ce qui serait peu de chose pour vous ; mais vous le faites aussi, au prix de l’accord entre nos enfants ».

Souvent le pauvre père s’est redit cette parole impitoyable, se demandant, plein d’angoisse, jusqu’à quel point le drame familial enveloppait et agitait ses fils et ses filles. Entre eux le fossé se creusait-il vraiment aussi profond que le disait leur mère ? Les vacances feraient-elles entendre, aux fondements de la maison, ces coups qui, avec le temps, en disperseraient les pierres ?

Sur ce, Noël arriva. Le collégien du Loyola et l’étudiant de Laval reparurent à la rue Wilbrod. Wolfred, toujours énigmatique, parlait peu de son séjour à Montréal. Il semblait qu’il se fût fait une consigne de ne rien dévoiler de ses impressions. Nul n’eut pu surprendre, non plus, sur le problème de sa famille, la pensée secrète de ce grand jeune homme aux traits bruns, énergiques, qui répondait par des questions aux réponses qu’on attendait de lui, et dont les yeux très fixes, très droits, gardaient cependant on ne savait trop quel voile impénétrable. William lui, restait toujours le même, esprit buté et bilieux. À mesure que le cadet avançait en âge, les traits saxons s’accusaient plus fortement dans la figure et par tout le corps du long adolescent. La barre du front se faisait plus raide, la moue des lèvres plus arrogante ; presque toujours on le voyait s’en aller, la nuque cambrée, les poings à demi-fermés, à l’allure d’un joueur de rugby. Au reste, pendant ses vacances, le collégien du Loyola affecta de se tenir aussi souvent chez son parrain William Duffin, qu’à la maison paternelle. Lantagnac gémissait, comme bien l’on pense, des séjours trop fréquents, trop prolongés de son pauvre William dans une telle atmosphère antifrançaise. Les plus récents événements prouvaient, à l’évidence, que le cri de guerre de Duffin n’était pas resté paroles en l’air. Au milieu des troubles scolaires qui allaient s’aggravant dans la capitale, partout l’on sentait la même main qui machinait et intriguait. Mais que pouvait oser Lantagnac pour arracher son fils à cette influence malfaisante ?

Cependant les vacances touchaient à leur fin. Le pauvre père, toujours inquiet, commençait d’espérer néanmoins qu’elles s’achèveraient sans incident. C’était au lendemain des Rois, la veille du départ de William et de Wolfred, dans l’après-midi. Madame de Lantagnac, absente, ne serait de retour que tard dans la soirée. Lantagnac venait de rentrer chez lui, un peu plus tôt que d’habitude. Installé à son cabinet de travail, il commençait la lecture de ses journaux. Tout à coup, au-dessus de lui, retentissent les éclats d’une vive discussion. Il écoute : c’est bien la voix de ses enfants. Ils se croient seuls et discutent chaudement. Lantagnac décide sans plus d’aller les joindre. Mais à peine a-t-il gravi les premières marches de l’escalier, qu’il s’arrête tout court. Il vient d’entendre Virginia qui dit :

— Papa a raison quand il soutient que les enfants doivent être de la race et de la langue de leur père. N’est-ce pas lui le chef de la famille ? Une voix rude que Lantagnac reconnaît tout de suite, celle de William, riposte à Virginia :

— Pardon, mademoiselle, un père ne saurait imposer sa volonté en ces matières. Mon parrain me l’a fort bien dit : nous avons le droit de choisir, surtout quand l’option que l’on nous propose implique une sorte de déchéance : l’acceptation d’une infériorité.

— Une infériorité ! reprenait Virginia ; oh ! elle est bonne celle-là ! Ici même, tu n’as donc pas entendu notre oncle William féliciter papa du bonheur de sa culture française ? Elle fait de lui, soutenait-il, le premier avocat d’Ottawa. Tu as lu les auteurs anglais, disais-tu, tout à l’heure ; ils t’ont émerveillé. Et moi, je te demande ; as-tu lu les classiques français ? Avant de juger entre deux cultures, ne faut-il pas d’abord comparer ?

— La belle affaire, par exemple ! Il faudra lire maintenant une bibliothèque avant d’avoir le droit de parler, reprenait désagréablement William. Notre ami Wolfred que voici, se plaît, depuis quelque temps, à ces sortes de lectures. Voyons, est-il changé, converti ? Qu’il parle.

Haletant, Lantagnac s’appuya à la rampe de l’escalier ; il attendit la réponse de son aîné. L’énigmatique, le mystérieux Wolfred allait-il enfin dévoiler sa pensée ?

La réponse ne vint pas. William reprit :

— Mais nous sommes fous de tant discuter. À quoi bon nous opposer à la force et au progrès ? La survivance du français au Canada, est-ce autre chose qu’une chimère de haute taille ? Retiens bien cet axiome, me disait encore hier mon oncle William : « La puissance et l’avenir sont du côté des races qui assimilent. C’est un argument historique qui ne trompe pas. Or rien n’égale, à l’heure actuelle, la force assimilatrice de la race anglo-saxonne ».

— Oh ! non, halte là, par exemple ! j’en demande pardon à ton parrain : si l’argument vaut quelque chose, l’exemple ne vaut rien.

Cette fois, c’était bien Wolfred qui parlait. Lantagnac retint sa respiration. L’aîné reprenait :

— Tu sais, moi, mon cher cadet, on ne me bourre pas le crâne avec des aphorismes truqués. Où donc ton parrain l’a-t-il vue cette race anglo-saxonne grande assimilatrice de peuples ? Où donc l’a-t-il vue ? Moi, je compte de jolis déficits à ses triomphes. Je vois, par exemple, qu’elle n’a vraiment assimilé ni l’Irlande, ni même l’Ecosse, ni les Indes, ni l’Afrique-Sud, ni Malte, ni l’Egypte, ni le Québec français. Encore une fois, mon cher cadet, où donc, toi et ton oncle l’avez-vous faite cette trouvaille ?

— Et les Américains, qu’en faites-vous, cher maître ? interjeta William, sûr de l’objection victorieuse.

— Ce que j’en fais, mon brave pupille ? riposta Wolfred, sur le même ton tranchant. Pas plus assimilateurs que les autres. Là, comme partout ailleurs, la même puissance n’a vraiment absorbé et fondu en elle que les petits groupes ethniques, inconsistants, désagrégés au point de vue politique ou national, des poussières de peuples pour tout dire. Ah ! décidément, mon cher William, tu n’es qu’un assez pauvre potache, raillait toujours Wolfred. Lis pour t’édifier et pour compléter les leçons de ton maître, non pas une bibliothèque, lis seulement le bouquin d’Edmond de Nevers, l’Âme américaine loué par Brunetière, ou encore Outre-mer de Paul Bourget. Et tu m’en diras des nouvelles.

Ici se plaça une longue pause. William qui subissait le ton dogmatique de son aîné ne trouvait rien, sans doute, à répliquer. Ce fut Nellie qui rompit le silence. De son ton sec de miss anglaise elle dit :

— En tout cas, mes amis, ces discussions entre nous sont une tristesse. Moi je donnerais volontiers le Racine et le Bossuet de Virginia pour l’ancienne paix de la famille. Dans ce temps-là, une femme, dans cette maison, pleurait un peu moins souvent.

— Oh ! pourquoi dis-tu de ces choses ? supplia Virginia.

— Je les dis parce qu’il faut les dire, riposta Nellie.

— Et pourquoi faut-il tant les dire ?

— Pour vous bien avertir. Est-ce qu’on ne sait pas que maman faillit nous quitter de chagrin, lors de l’élection de Russell ? Le moindre incident nouveau, je le sais et je le dis, pourrait précipiter une catastrophe.

— Parfaitement, appuya William. Quelle est donc cette religion nouvelle qu’on nous prêche, qui tend à séparer le frère de la sœur, le mari de la femme ? Je trouve, moi, que quelqu’un ici a pris du temps à s’apercevoir de la supériorité française. Et je n’ai que faire de Racine et de Bossuet pour trancher ce débat.

Lantagnac dont le cœur battait trop fort, descendit un degré de l’escalier. À ce moment se fit entendre une seconde fois, la voix autoritaire de Wolfred :

— Allons, William, tu fais toujours la mauvaise tête. Reste donc convenable. Qu’avais-tu besoin aussi d’ouvrir ce débat ? Ces sujets sont de ceux que l’on n’aborde point ici où papa ou maman peuvent nous entendre…


Lantagnac rentra dans son cabinet. Les propos de William l’accablaient. Il reconnaissait bien là le trop fidèle élève de Duffin. Et les allusions de Nellie aux chagrins et aux menaces de Maud ! Pouvait-il encore s’illusionner ? Les enfants n’ignoraient aucune péripétie du drame familial ; et le danger de la séparation n’était bel et bien qu’ajourné.

Hélas ! par ce triste privilège qu’ont les chagrins d’aller parfois se réveiller et s’accroître les uns les autres, maintenant que les propos de tout à l’heure lui ont révélé la profonde division des âmes à son foyer, un incident du jour de l’an qui, en ce temps-là, n’avait qu’assez peu chagriné Lantagnac, lui devenait tout à coup une vive blessure. Les faits s’enchaînaient si bien dans leur douloureuse signification. Pour ce matin du premier janvier, Lantagnac avait formé un beau rêve qui tenait peut-être un peu de la chimère. Il eut souhaité ardemment inaugurer, dans sa famille, la touchante coutume de la bénédiction paternelle. Aux environs de Noël, plusieurs fois il en avait parlé à Virginia, désirant vivement qu’elle en parlât aux autres. Avec l’éloquence de ses souvenirs, il avait décrit à son enfant bien aimée, l’émouvante beauté de ces scènes familiales au vieux foyer de Saint-Michel. Avec des mots touchants, graves et doux, il lui avait montré la fécondité de la vénérable tradition. Par elle, avait-il dit, s’étaient maintenus dans la famille canadienne, l’atmosphère surnaturelle et cette sorte de caractère sacré qu’y revêt l’autorité du père.

Au matin du premier de l’an, Virginia, allante et courageuse comme toujours, s’était jetée aux genoux de son père. À dessein, pour entraîner si possible les autres, la vaillante enfant avait choisi son moment. C’était à l’heure du déjeuner, alors que toute la famille allait se mettre à table, que les souhaits et les poignées de mains s’échangeaient.

— Mon père, voulez-vous, s’il vous plaît, me bénir ? dit Virginia agenouillée et les mains jointes.

Lantagnac, leva les mains pour le geste de bénir. Aussitôt il les sentit lourdes de tout le sacerdoce des patriarches, ses pères. Il lui parut qu’une atmosphère sacrée l’environnait. Très ému, à ce point que les mots faillirent lui rester dans la gorge, il mit les mains sur la tête de sa fille ; puis lentement, il prononça les vieilles et augustes paroles, celles que, ces mêmes matins, avaient prononcées avant lui tous les ancêtres de sa lignée :

— « Oui, mon enfant, je le veux bien ; mais que Dieu lui-même, non pas moi, te bénisse du haut du ciel. »

Wolfred, Nellie, William étaient là. Avec respect ils regardèrent la scène, eux-mêmes, sans doute, émus secrètement. Mais aucun ne se mit à genoux.

Lantagnac à qui revenait tout à coup le souvenir de cet échec, ne le jugeait plus avec la même résignation. La théorie du coin de fer s’offrait alors à son esprit, mais avec un sens nouveau qui le faisait trembler.

— Le coin de fer, se disait-il, ne s’enfonce pas seulement dans l’intérieur des âmes. Il frappe ici entre nous ; il est en train de dissoudre l’unité de ma famille.

Hélas ! le pauvre père savait-il jusqu’à quel point il parlait juste ? Les incidents allaient s’ajouter aux incidents et confirmer ses pires appréhensions. D’autres symptômes aggravaient à ses yeux le cas de William. Depuis qu’il pouvait vérifier son échec de rééducation française auprès de trois de ses enfants, Lantagnac avait réfléchi plutôt amèrement sur les effets d’une doctrine largement pratiquée par lui à son foyer : la théorie du self control. Ce n’était point par négligence ni faute de temps qu’il n’avait surveillé que de fort loin l’éducation de ses fils et de ses filles. Là comme en tout le reste, le pauvre père s’était laissé subjuguer par les idéologies anglo-saxonnes. Il avait cru, d’une entière bonne foi, à la vertu éducative du self-control qui, de bonne heure, abandonne à l’enfant la conduite de sa propre vie. Cette méthode pédagogique, que de fois il l’avait même prônée avec ardeur :

— C’est ainsi, disait-il en ce temps-là, c’est ainsi qu’on fait les individualités vigoureuses, hardies, entreprenantes. Laissez l’enfant au libre usage de ses forces. Ne le comprimez pas. On ne comprime qu’en étouffant.

Hélas ! Lantagnac assistait, sur ce point comme sur tant d’autres, à la faillite de son système. Si la vie physique de l’enfant a besoin de surveillance et de soins, pour n’être pas compromise, combien plus sa vie morale, plus délicate, d’une croissance plus savante, plus compliquée. Sans doute, il ne faut rien étouffer ; mais l’apprentissage de la liberté, l’éducation du caractère étant les disciplines les plus difficiles qui soient au monde, celles où les moindres erreurs deviennent souvent irréparables, quelle folie insigne que de laisser l’enfant s’y débrouiller à sa fantaisie ! Le self-control, Lantagnac était bien obligé d’en convenir, avait tout au plus réussi à rendre tumultueux, presque anarchique, l’être moral de ses enfants. Virginia ne s’était reconquise à l’équilibre qu’en retrouvant la discipline française. Wolfred restait aux autres une énigme, lui-même ne se comprenant pas. Et Nellie et William, entêtés dans leurs passions et leurs préjugés, allaient jusqu’à l’indépendance absolue, jusqu’à la révolte presque ouverte contre l’autorité de leur père.

— « Non, écrivait encore Lantagnac dans son journal intime, non l’éducation ne saurait faire abstraction ni des conditions de la vie ni des réalités de la race. C’est maintenant clair, tristement clair pour moi. Le self-control, méthode hasardeuse, sera franchement désastreuse pour la famille latine ou d’esprit latin. Le Latin veut des cadres plus fermés. À son tempérament plus intellectuel, plus sensitif, plus avide de jouissances, il faut de plus fortes disciplines, des freins plus vigoureux. Non, l’individualisme n’est pas fait pour nous, êtres d’esprit familial, de traditions communautaires. Passe peut-être dans la famille anglaise où le fils unique n’est souvent que l’associé du business paternel. Mais pas chez nous, où les enfants nombreux héritent moins, et souvent même n’héritent point ; pas chez nous où le lien puissant de l’intérêt ne maintient pas la cohésion du père et du fils. Ah ! comment n’ai-je pas vu ? Comment n’ai-je pas compris que l’enfant est en soi un être à élever et que l’éducation est essentiellement un « control » ou n’est pas ? Ah ! oui, comment ? Comment ? Toujours la même erreur initiale, toujours cette mystique anglo-saxonne acceptée par moi, comme un credo indiscutable ».

Propos très sages assurément, mais d’une sagesse combien tardive. Quelques semaines tout au plus après la rédaction de cette page de journal, un incident au dernier point fâcheux vint souligner durement à Lantagnac la profonde vérité de sa nouvelle philosophie. Une tradition du Loyola collège ramenait, chaque année, à l’époque du printemps, un grand débat académique où figuraient les élèves des hautes classes. Habituellement les écoliers choisissaient eux-mêmes le sujet du débat, quittes à le faire approuver par le Père préfet des études. La question des écoles dites « nationales » se posant avec fracas devant l’opinion, depuis la crise ontarienne, les jeunes académiciens du Loyola décidèrent d’en faire le thème de leur discussion. Le problème fut donc posé : Est-il de l’intérêt du Canada d’accepter un seul type d’écoles dites nationales, avec l’uniformité des programmes, des manuels et des lois de l’éducation ? Nous n’avons pas à décrire ici la marchandise fort suspecte qui se cache au Canada, sous cette étiquette sonore et trompeuse « d’école nationale ». Dans la pensée de ses promoteurs, « l’école nationale » n’est guère autre chose que l’école neutre et anglo-saxonne. Or, cette annéelà, le nom de William de Lantagnac qui achevait sa rhétorique, fut porté sur la liste des jeunes orateurs du prochain débat. Toujours frondeur, le rhétoricien voulut soutenir l’affirmative de la thèse. En vain le Père préfet des études fit-il observer au collégien l’inconvenance d’un tel choix, vu la situation de son père. William de Lantagnac s’entêta et finit par avoir gain de cause. Le débat n’ayant rien de public, le Père se flatta que les échos n’en dépasseraient pas les murs du collège : il laissa passer. Le débat eut lieu et le silence semblait discrètement gardé sur la fredaine de William, lorsque, par malheur, un fâcheux fit passer un compte-rendu de la joute oratoire dans un journal anglais de Montréal. Le lendemain Jules de Lantagnac put lire, dans toute la presse anglaise d’Ottawa, en manchettes suffisamment alléchantes : M. William de Lantagnac, fils de M. Jules de Lantagnac, élève du Loyola Collège de Montréal, soutient dans un débat public, la nécessité d’imposer au Canada le système des écoles nationales. La chose, comme bien l’on pense, n’en resta point là. Le surlendemain les mêmes journaux se prirent à commenter l’incident et l’exploitèrent à qui mieux mieux contre le député de Russell.

L’émotion de Lantagnac fut grande. L’incident, insignifiant en soi-même, prenait les proportions d’un scandale. À ce moment l’opinion publique plaçait déjà le député de Russell parmi les chefs de la minorité ontarienne. Au congrès de l’Association canadienne-française d’Ontario qui venait à peine de se terminer, il avait tenu l’un des premiers rôles. À la Chambre, il ne manquait jamais de protester, auprès du gouvernement, chaque fois qu’une brèche était faite aux droits de la langue française. Or l’affaire du Loyola venait dévoiler non-seulement que le champion de l’école française en l’Ontario faisait instruire ses propres enfants dans une institution anglaise, mais que le député de Russell défendait contre ses adversaires, des opinions qu’il n’avait pas même le pouvoir d’imposer à son propre fils.

Lantagnac se montra vivement affligé. Il regrettait l’incident, beaucoup moins pour la fausse posture où il apparaîtrait aux yeux de ses adversaires politiques, que pour l’impression douloureuse, le malaise qu’en ressentiraient ses amis, tous ses compatriotes persécutés. Lui, la droiture même, il prendrait ainsi devant les siens, l’attitude d’un homme dont les actes sonnent autrement que les paroles. Et que faire ? Nier la nouvelle ? Elle était vraie, péniblement vraie. Dès le premier jour, le Recteur du Loyola s’était hâté d’exprimer ses profonds regrets à M. de Lantagnac, lui exposant en quelles circonstances William avait accompli son coup de tête. D’autre part, le malheureux père pouvait-il songer à désavouer son fils, à faire savoir au public les raisons de famille qui avaient conduit le jeune homme dans une institution anglaise ? Rien qu’à l’énervement de Maud et de Nellie pendant ces jours, il comprit ce qu’un seul mot de sa part pouvait créer de bouleversement à son foyer. Un seul parti lui restait : dévorer en silence son affront et son chagrin. Il s’y résigna le mieux qu’il put. Sa seule consolation pendant ces durs moments, ce fut encore de s’appuyer sur l’affection de Virginia, qui, toujours bonne, pansa avec des mains plus douces la vive blessure. Ce fut aussi de recevoir de Wolfred un petit billet ainsi conçu :

Mon cher papa,

Tu sais mes convictions à moi. Pourtant je ne crois pas qu’un fils qui a du cœur et le moindre sentiment des convenances, puisse se permettre de pareilles rosseries. Je l’ai écrit à William et je veux que tu le saches.

Ton aîné,
Wolfred.