L’arriviste/M. le député à son siège

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Imprimerie "Le Soleil" (p. 121-133).

VIII

AU SERVICE DE SON PAYS

M. le député à son siège


Comme l’« organe » était de ceux qui l’avaient bien dit, il y eut grande animation et grande réjouissance à ses bureaux, le soir où fut affiché le bulletin du vote. Le lendemain, le portrait de l’élu — à son escient, cette fois — ornait la première page du journal, encadré de légendes, de titres, de sous-titres : « Monsieur Félix Larive. — Député de Bellechasse — Qui vient d’être élu hier — par une bonne majorité, — malgré, etc etc etc ».

Autrefois, le chevalier, même errant, avait un écuyer pour bouchonner sa monture ; le grand seigneur, un valet de pied, pour tenir l’étrier quand il montait en croupe. Aujourd’hui, ceux qui chevauchent ou qui aspirent à monter, ont à leurs trousses le journaliste, qui s’emploie volontiers à ces petits offices humiliants et serviles.

Comme le nouveau député de Bellechasse savait bien cela, l’un de ses premiers soins après son triomphe fut de venir féliciter les gens de l’organe :

— « Vous autres, leur dit-il en entrant, laissez-moi vous féliciter et vous remercier. Vous avez fait une lutte superbe contre les journaux qui m’étaient hostiles. Vous m’avez puissamment aidé, et je considère que je vous dois une bonne partie de mon succès. Aussi, je vous assure que je ne vous oublierai jamais. Quel que soit le sort qui m’est réservé dans la vie politique, comptez-bien sur moi ! »

Si Eugène Guignard eut été là, il aurait pu rappeler encore la petite scène de mélo pour la fête du directeur : mais Eugène Guignard n’était plus là.

Monsieur le député Larive n’aurait pas cru que sa popularité fut si grande dans le comté de Bellechasse. Les trente votes de majorité ne donnaient pas, tant s’en fallait, l’idée juste du nombre de tous ceux à qui il devait son élection. Mais ils ne manquèrent pas de venir le lui apprendre, le rappeler souvent, même trop souvent. — « Ce que l’on s’était dévoué, ce que l’on avait travaillé pour lui, ce bon monsieur Larive, il ne s’en douterait jamais ; n’importe ! on avait gagné, toujours ! »

Pendant deux mois l’élu eut à subir cette obsession, à réfléchir sérieusement sur les ennuis de cette sorte de popularité que l’arriviste recherche pourtant. Inutile d’ajouter néanmoins qu’il n’en était pas encore à regretter, à méconnaître surtout la badauderie qu’il avait si bien su exploiter, qui l’avait fait vaincre son adversaire. Plus tard, peut-être, — qui sait ? aurait-il à déplorer amèrement cette griserie populaire qui décide des élections ; à s’écrier après Alphonse Daudet : « Ah ! la grande gamelle de la popularité, il fait bon s’asseoir devant, mais quel échaudement quand elle se renverse ! »

Pour le moment — et il n’en aura pas de sitôt fini, — il s’enivre de ses succès qui l’ont déjà porté plus haut que ses compagnons d’études ; il a déjà pour ceux-ci des petits airs protecteurs, et pour ses clients, les moments d’impatience d’un esprit accaparé par les plus graves intérêts de l’État.

— « Il faudra régler cela, mon ami, avant la session, car mes devoirs parlementaires me retiendront à la capitale pendant plusieurs mois et j’aurai bien d’autres choses en tête. »

Telle est la phrase qu’il aime à opposer aux retardataires dans leurs petites redevances envers lui.

Et à part lui, il y songe à ce jour glorieux, où, non pas à la suite d’une élection générale, lorsque la prestation du serment des nouveaux députés est presque une bousculade, mais au milieu du parlement, en pleine séance, il entrera dans cette salle brillante, escorté de deux chefs politiques, aux applaudissements de son parti, sous les regards admirateurs là-haut scintillant dans les tribunes du public. Il répondra ceci ; il dira cela, à tous ceux qui s’empresseront ensuite de venir le féliciter. Il n’oubliera rien de toutes les civilités, les manigances sociales qui accréditent en haut lieu, et constituent l’un des facteurs les plus puissants de l’arrivisme.

Puis, quand il faudra parler dans cette Chambre des communes, — car il n’entend pas assurément aller y jouer le personnage muet, le rôle de l’automate votant, — il aura, bien casées dans sa mémoire, une réserve de phrases toutes faites, sur laquelle il puisera, en attendant l’inspiration des phrases à faire.

Ces préparatifs, ces précautions occupèrent son esprit durant tous les mois de l’automne, discrètement, sans qu’il y parut, sauf quelques distractions au bureau, au club, dans les cercles d’amis, vétilles bien excusables quand on est avant tout au service de son pays.

Enfin, puisque tout arrive, le jour de l’ouverture des chambres fédérales est venu. Félix Larive, le nouveau député du comté de Bellechasse, ayant à sa droite le chef de l’opposition, à sa gauche un ex-ministre, a fait cette entrée triomphale dont il rêvait depuis quatre mois.

Il a revêtu pour la circonstance le complet dernier genre, qu’il n’avait pas encore porté, en même temps que son ancienne crânerie juvénile, mais retapée, qu’il étrennait jadis au collège en débitant le discours de son ami Guignard. On le lui avait bien prédit, alors, qu’il arriverait au haut de l’échelle sociale, ce jeune homme un peu léger, mais si brillant !

N’est-ce pas, M. Guignard !

Absorbé dans ces pensées, il aurait trouvé la séance trop courte, s’il n’eût compté sur l’ajournement pour voir se renouveler les congratulations autour de lui. Il n’a pas l’air de vouloir les provoquer. Non, certes, au contraire ; il regarde là-bas, par-dessus les têtes qui se lèvent, les mains qui se tendent à son approche. — « Tiens, M… Excusez donc ! — Merci ! — Bien aimable, vraiment ! ! »

Là-bas, il n’aura qu’à recommencer, ou à revenir sur ses pas, toujours comme à la recherche de quelqu’un, introuvable parmi ceux qui l’arrêtent.

Ce quelqu’un qu’il poursuit dans son somnambulisme vaniteux, à travers la foule des hommes les plus en vue du pays, ce quelqu’un, c’est le sosie attirant de son cauchemar d’arriviste, qu’il voudrait rallier déjà et promener le plus longtemps possible dans cette atmosphère d’orgueil.

Un soir, la séance devant apparemment durer très-tard, monsieur le député de Bellechasse, ayant la veille dîné chez le gouverneur, ne se hâta pas, comme le nouveau-venu à l’école, de prendre son siège. Il ne lui déplaisait pas de laisser voir qu’un homme de son caractère et de sa valeur en avait bientôt fait de la gêne du novice, pour entrer dans la salle, face à l’Orateur, sous les regards de tous, et saluer la Majesté Royale avec autant d’assurance que s’il eut été l’un des pères de la confédération canadienne. Aussi, après qu’il se fut posément et confortablement établi à son siège, on aurait pu lire dans la physionomie de plus d’un ancien, ce jugement préconçu : — Que voilà donc un beau type sur lequel devrait compter la race française au Canada !

Se douterait-il lui-même de l’appréciation flatteuse qu’il suscite ? Qui nous défend de le croire ? Quoi qu’il en soit, puisque le voilà au repos, sur un fauteuil bien capitonné, n’ayant pour l’instant aucune réplique à préparer ; pendant que la Chambre étudie une question de revenu, et qu’auprès de la muraille une vieille rosse d’Ontario, suant dans son attelage, traîne cahin-caha le chariot de ses arguments, pourquoi ne contemplerait-il pas un peu, en se retournant sur son passé, la partie déjà gravie de la colline ?

Après tout, son père ne lui a guère donné que son cours d’études. C’est bien tout seul et non avec l’aide de Guignard qu’il a fait ce pas gigantesque depuis sa sortie de l’université. Qui l’arrêterait donc dans cette marche ascensionnelle ? N’a-t-il pas la santé, la fortune, les talents dans une mesure qu’il ne soupçonnait même pas, à son début ; puis enfin, la vogue, la popularité qui l’a conduit ici, sous les regards des représentants du pays, qu’il voit bien reposer, oui, reposer confiants sur lui ? A-t-il jusqu’à présent perdu l’occasion de progresser, et avec ses données actuelles qui l’empêcherait d’augmenter encore son avoir ?

Sous la lumière douce, dans l’atmosphère chaude de cette salle parlementaire où s’agitent les destinées du pays et les ambitions d’un chacun, monsieur le député Larive rêve. Il rêve de la brillante carrière qu’il lui reste à fournir ; du jour où il commandera là, sur quelque banquette ministérielle ; où il imposera peut-être silence « aux trente voix », du haut de la tribune présidentielle : « Formosi pecoris custos, formosior ipse » ! De branche en branche, de rameau en rameau, comme l’oiseau léger, son esprit sautille dans la frondaison de son arrivisme. Et bientôt monsieur le député Félix Larive, fatigué, enivré surtout de son rêve, s’oublie et s’endort.

On discutait une mesure économique du gouvernement ; une nouvelle source de revenu à ouvrir au moyen d’un impôt sur une classe d’industriels plutôt que sur le produit. Contribution directe, s’écriait l’opposition renforcée d’un bon nombre de députés ministériels intéressés dans la fabrication. Contribution indirecte, soutenait le bloc du gouvernement.

Dire que la question fut pendant plusieurs heures longuement et sagement discutée, serait à peine rendre justice aux parlementaires qui, d’une part, se tiennent aux aguets de tout obstacle pouvant faire cahoter le char ministériel ; de l’autre, se portent fidèlement au secours de l’imposant véhicule en péril.

Tout à coup résonne le gong qui appelle au vote les sages de l’État. Monsieur le député de Bellechasse a sursauté dans son fauteuil et ses rêves ! Il ne sait trop ce qui se passe en ce monde-ci ; mais à l’agitation générale autour de lui, il juge bien qu’il n’est pas au courant de la situation. En faire un aveu trop ouvert ne lui paraît pas digne de son savoir ; il dissimule, il attend, trop longtemps hélas ! que son voisin, petit homme empressé qui sait tout, qui voit tout, s’en vienne précipitamment reprendre sa place pour se mettre à l’affut du vote.

— « Qu’est-ce donc ? » lui demande-t-il d’un air indifférent, nous allions dire presque ennuyé, comme un homme d’état qui en aurait vu bien d’autres.

— « Ah ! mon cher monsieur Larive, ne m’en parlez pas ! » répond l’autre qui est un fumiste. « Le gouvernement propose de taxer le mitron, et l’opposition n’en veut qu’à la galette. »

À cette énormité, monsieur le député Larive a bondi de son siège capitonné ; il s’est dressé presque de son haut sur ses jambes alanguies par le sommeil, et monsieur l’assistant-greffier qui promène sur la Chambre un regard circulaire, remarquant son mouvement, croit qu’il vote et lance aux échos de la renommée, de notre histoire politique et de la vie toute entière de l’arriviste, le nom de « Mister Larive », que le greffier pointe dans la colonne des « yeas, » pour le gouvernement.

Avouons que ce fut un effarement, chez les deux partis, à ce premier vote d’un oppositionniste, donné, sans crier gare, à des ministres aux abois, lorsque la division restant incertaine jusqu’à la fin, le greffier proclama la mesure adoptée par une voix de majorité !…

Au collège, Félix Larive avait surtout exercé son rare talent de pouvoir payer d’aplomb ou d’audace, de garder une assiette solide, lorsqu’il avait à masquer une bévue, à ramener les rires de son côté s’il lui arrivait d’être en butte aux moqueries de ses confrères. C’est encore à cette habile parade, pour déjouer le ridicule, mais avec l’œil sévère et non le rire aux lèvres, qu’il a recours en ce moment psychologique.

— Que l’on sache bien qu’il n’a pas accepté de ses électeurs un mandat impératif. Ce n’est pas de la politiquerie qu’il est venu faire ; il est indépendant sous le rapport de la fortune, lui, et il entend user de sa discrétion ; qu’on le sache ! Un gouvernment a besoin de revenus ; les grands services de l’état ne se font pas avec des discours seulement. Quand une mesure lui paraîtra juste, d’où qu’elle vienne, il l’appuiera de son vote.

Et voilà comment monsieur le député de Bellechasse, Félix Larive, choisi par la convention libérale, élu au scrutin par la majorité libérale, acclamé par l’organe libéral, sauva du même coup le gouvernement conservateur et la galette.