L’arriviste/M. le ministre et le partisan quand même

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Imprimerie "Le Soleil" (p. 172-185).

XII

M. LE MINISTRE ET LE PARTISAN-QUAND-MÊME


L’accession du député Félix Larive au ministère tory d’Ottawa fut diversement jugée par la population du Canada. Chez les Canadiens français, ce fut un scandale qui devait tarer à la fois le personnage, sa famille et son parti, si nous voulons parler des adversaires politiques qui lui feront la lutte demain devant l’électorat. Mais chez un certain nombre d’autres compatriotes, que nous appellerons partisans-quand-même, il y avait plutôt tendance à le représenter comme une victime, l’objet d’un mal nécessaire ; le héros qui se dévoue pour conjurer un plus grand malheur, comme on inocule un virus pour prévenir une infection.

Et voilà son parti formé. Il aura autour de lui, pour lui, dévoués à son service, tous les suiveurs d’arrivistes, aspirants aux places, même des gens en places qui n’ont pu se défaire ou n’ont pas voulu se départir des moyens et de la mentalité si longtemps exploités pour y arriver. Malheureusement, chez notre nationalité canadienne-française, ils ont été trop nombreux et trop tenaces, les partisans-quand-même, en certaines circonstances.

Le ministre Larive sera donc en butte au blâme acerbe des uns, mais en même temps il sera l’objet des acclamations des autres, et pour peu qu’il s’abuse sur la signification de ces dernières, il viendra effrontément devant le peuple présenter comme une question d’état son triste cas d’arrivisme. C’est au beau comté de Bellechasse qu’il incombera de prononcer, au nom du peuple, sur la plausibilité de cette politique, sur la responsabilité du nouveau ministre devant l’électorat. Sans doute les gens avertis, les esprits éclairés sauront s’y reconnaître et dégager de la question nationale ce qui tient évidemment à un intérêt trop personnel. Mais combien d’autres, formant partie du corps électoral, malheureusement, n’y verront rien que ce que les faiseurs d’élections voudront leur représenter.

Ces faiseurs d’élections, adorateurs du veau d’or ou sicaires à la médisance empoisonnée, quelle part indue et scandaleuse n’auront-ils pas eue dans nos destinées politiques ?

La date de l’élection nécessitée par la promotion du député Larive au conseil des ministres, fut intentionnellement retardée le plus possible. Il y avait un si grand travail à faire dans le comté de Bellechasse, pour empêcher le parti de se désagréger sous la bourrasque qui passait alors de la ville à la campagne, des journaux aux conciliabules tenus le dimanche à la porte des églises. Affronter dans ces conditions le sentiment populaire justement indigné n’était pas un petit labeur. Il fallait pour ainsi dire y aller de longue main, ouvrir des tranchées autour du comté, à quoi devaient s’employer quelques journalistes acquis et les cabales des partisans-quand-même.

Or il y a deux sortes de partisans-quand-même : ceux qui s’attachent toute leur vie à la théorie, au parti, à la couleur politique, et ceux qui en tiennent pour la personne des hommes publics eux-mêmes.

En d’autres termes, il y a les esclaves de la glèbe et les valets de chambre.

Partant, les premiers nous feront du même homme un héros national ou un chenapan, selon qu’il favorisera leur préférence personnelle dans les mérites des partis. On les verra donc successivement porter un chef aux nues ou le vouer aux gémonies, s’il s’avise de ne pas toujours penser et agir comme eux. Ceux-là sont bien les gens du parti. Le candidat qu’on leur présente est toujours l’homme supérieur s’il porte leur drapeau. Ne leur parlez plus de sa valeur s’il le déserte.

Esclaves de la glèbe !

L’autre partisan-quand-même n’a qu’un principe : suivre la fortune et les principes de ses chefs, quelle qu’en soit l’évolution. Il n’a qu’une conviction ; c’est que ses chefs, comme Sa Majesté britannique, ne sauraient avoir tort.

Et n’allons pas dire que ces traits sont fantaisistes ! Hélas ! il y a tant de gens qui connaissent bien le partisan-quand-même. En premier lieu, il faut compter les arrivistes eux-mêmes qui savent tirer profit de cette espèce de servage. Quelles que soient, du jour au lendemain, les opinions d’un homme politique, il est à peu près certain d’être approuvé par tous ces suiveurs qui l’approuvaient hier, lors même que, durant la journée, il trouverait à propos, disons avantageux pour lui seul, d’évoluer du tout au tout et de brûler, publiquement ce qu’il adorait hier.

Toujours veinard, le ministre Larive grâce aux charmes de sa personne, au prestige de sa fortune, à l’influence ministérielle, trouvera à racoler des aides dans ces deux groupes de partisans-quand-même. Quant aux journaux hostiles et par trop virulents, il les laissera dire sans demander qu’on les réfute, car il sait que si les écrits restent, ce sont surtout les billets promissoires, les contrats et les hypothèques, non pas les articles de journaux sur les mérites et démérites des hommes publics.

Pendant qu’à la ville l’organe libéral qui l’avait fait élire une première fois cherchera à démolir son œuvre, le journal à sa dévotion se contentera de pacifier les esprits, de représenter la gravité des événements, des jours sombres qu’il fallait vivre, et demander aux « libres et intelligents électeurs » de ne pas se laisser prendre aux ruses de l’opposition, de réserver leur jugement jusqu’à meilleur informé et surtout ne pas condamner le nouveau ministre sans l’avoir entendu. Là-bas, dans presque toutes les paroisses du comté de Bellechasse, des émissaires secrets, ostensiblement affairés de maints négoces, iront semer, en passant, la bonne parole riche de promesses qui fera lever le scrutin, ou jetteront le doute et l’apaisement sur l’opinion trop houleuse de l’électorat.

Ils useront pour cela de mille moyens.

C’est ainsi, par exemple, que dans les paroisses riveraines du comté, où se trouvent un bon nombre de caboteurs, de navigateurs, de gens qui vivent du grand fleuve, on ne manquera pas de mettre en évidence et en valeur l’influence, les atouts, la reconnaissance possible, ou probable ou acquise du nouveau ministre de la marine, ainsi que les chances d’emploi enviable au service de la marine de l’état.

Dans d’autres parties du comté, la cabale se fera plus insidieuse ; elle ira de porte en porte, à la sourdine et se dissimulant, apprendre aux privilégiés, aux gens assez importants pour qu’on leur donne des renseignements secrets, que si monsieur le ministre a risqué son avenir, bravé l’opinion, plus que cela, s’est sacrifié aux outrages des siens qui ne comprennent pas la véritable situation, c’est par dévouement à sa race et sa religion. Car il le sait bien, lui ; si ce n’est pas la langue, ce sera la liberté religieuse qu’il faudra défendre. Dans la tempête, n’a-t-on jamais vu jeter par-dessus bord des choses précieuses pour en sauver d’autres plus essentielles, pour sauver son existence même ! N’est-il pas nécessaire alors que cet homme de caractère, indépendant des partis politiques, soit là à la gouverne de l’état, pour veiller au grain ?

Ailleurs, la cabale se fera plus terre-à-terre. On amorcera l’électorat par localité, au moyen d’un bureau de poste ici, d’un quai là en eau profonde, d’un tracé de chemin de fer dans des terres incultes.

Enfin, tous ces préliminaires une fois assurés, les brefs pour l’élection du nouveau ministre furent émis.

Eugène Guignard avait retenu de sa première lutte électorale, avec quelques dettes, une précieuse expérience des hommes et des choses de la politique autour d’un scrutin. Sans récriminer, il avait accepté sa défaite et fièrement résisté aux sollicitations de tous ceux qui avaient voulu lui faire instituer ensuite un procès d’élection. Il s’était tout simplement en allé reprendre sa tâche professionnelle tandis que Larive montait au capitole.

Mais aujourd’hui, le nom de Guignard réapparaît dans l’actualité ; les journaux l’affichent partout. Pour faire pièce à tous les moyens électoraux du ministère et de son nouveau ministre, pour soutenir et dignement représenter le sentiment national qui s’accuse et s’agite si profondément dans l’esprit populaire, d’une seule voix dans les rangs de l’opposition, on proclame la valeur du jeune avocat si sérieux, si bien averti, si au fait de nos droits comme de nos périls nationaux.

On viendra donc en délégations, de la part des électeurs du comté, de la part des chefs du parti, lui offrir, lui imposer la corvée de défendre à la fois l’honneur du comté, le drapeau du parti et la langue française. Généreusement, il l’acceptera, cette rude corvée, le cœur encore marri de son mécompte de l’an dernier, quoiqu’il lui répugne, à lui l’homme d’étude et de la vie paisible, de se faire encore le ludibrium vulgi. C’est la voix du patriotisme dont l’appel lui semble cette fois plus impérieuse que jamais, qui va l’emporter et faire taire toutes ses répugnances.

Comment résister aux entraînements qu’il trouve de tous côtés ; dans cette clientèle d’un jour qui encombre son bureau, non pas avec des grimoires d’hommes de lois, mais des lettres d’hommes politiques ; dans ces regards inquiets, intéressés ou admirateurs qu’il rencontre par les rues de la ville ; dans ces éloges que le journal étale tous les soirs sous ses yeux !

Et pourquoi y résisterait-il ?

Aussi, la candidature d’Eugène Guignard, passant au héros national, fut-elle bruyamment annoncée en même temps qu’une grande assemblée des électeurs à laquelle le piteux ministre fut invité à prendre part. Nous ne serons pas surpris d’apprendre que monsieur le ministre jugera plus habile de s’y dérober, comme il se dérobera du reste à toute rencontre, toute comparaison trop rapprochée avec son adversaire. D’ailleurs, nous savons quels sont ses moyens ; il n’attend pas le succès de la discussion publique qui fait crier les gens mais non pas toujours voter l’électeur.

Oui, toutes les assemblées publiques seront des triomphes pour l’homme de cœur qui allait, dans ces comices, représenter les droits de sa race sérieusement menacés, et consoler ses compatriotes des honteuses compromissions de tout un clan. Que d’éloquentes tirades, à pleines colonnes des journaux de l’opposition, chantent déjà son mérite, sa valeur, sa victoire certaine. Il y a de justes retours d’opinion, n’est-ce pas, qui, tôt ou tard, reprennent et reportent aux nues l’homme un instant méconnu ! Deux semaines durant, les carillons de la renommée sonneront partout la gloire du héros national. On répétera ce qu’il a dit ; on dira ce qu’il a fait, en regard des agissements du capitulard, qui n’a pu se faire entendre à tel endroit, qui s’est fait huer à tel autre.

Mais deux espèces d’hommes publics peuvent compter avec plus ou moins de certitude sur le suffrage populaire : les hommes à réputation toute faite, dont l’opinion publique s’est emparée pour ainsi dire sans discussion, consacrée ensuite par le succès répété ; les autres, simples mécaniciens de la machine électorale dont ils règlent et dirigent à leur gré le fonctionnement, la force et le rendement.

Or toute la science politique de Félix Larive, nous l’avons dit et le répétons ici, était concentrée autour du scrutin. Dans cette lutte, pendant que les journaux canadiens français, pour la plupart, feront contre lui une campagne des plus virulentes, pendant que les tribuns de l’opposition ameuteront contre lui les électeurs publiquement assemblés, l’empêcheront de parler à la foule, il laissera écrire et laissera dire, en veillant surtout à la machine électorale qu’il est si facile de raccorder à la centrale dynamique du gouvernement.

Encore une fois, la théorie du gouvernement soi-disant populaire, elle peut être belle sur son papier, mais à quelles détestables menées ne prête-t-elle pas dans son application ? Le choix du mandataire au parlement de l’état, par exemple, ne devient-il pas trop souvent cette vilaine chose qui ressemble à une foire, où, d’après « le tarif des convictions », peuvent s’acheter l’action, l’abstention, la foi aux principes, l’amour du pays, quand ce n’est pas, hélas ! plus crûment le reniement des siens ?

Guignard avait pourtant assez étudié notre système et nos mœurs politiques pour conserver des craintes dans l’enthousiasme de ses triomphes, dans les ovations dont il était l’objet au milieu des électeurs. Pardonnons-lui cependant d’avoir semblé parfois les laisser étouffer, ces craintes et ces doutes personnels, par les applaudissements, les encouragements, les assurances dont il est si difficile, en pareille occurrence, de se défendre ; car il ne sera pas lent à se remettre, à tout comprendre, à tout reconnaître quand, au milieu de ses partisans effarés, il apprendra sa deuxième défaite. Il admettra alors que ses soupçons l’avaient bien servi, et sans toutefois céder à la misanthropie, il s’en ira dans sa solitude discrètement offrir à Dieu « l’angoisse de ses chagrins au cœur et l’amertume de sa vie. »

Monsieur le ministre Félix Larive l’emporta dans cette nouvelle élection par une centaine de voix de majorité.

Après tout, c’est un fier homme que ce Larive !