L’art de la teinture du coton en rouge/Chapitre 9

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Chapitre IX

CHAPITRE IX.

Du Mélange du Rouge de garance avec le Bleu pour former le Violet et toutes ses nuances.

La couleur de garance, telle que nous l’avons fait connoître, est tellement solide, qu’on ne peut lui allier que le bleu pour avoir une couleur composée qu’on puisse regarder comme couleur de bon teint, à l’épreuve de l’avivage et des plus fortes lessives.

Ce mélange du rouge et du bleu forme le violet, et comprend toutes les nuances depuis le lilas jusqu’au violet le plus foncé.

Long-temps on a obtenu les violets, en passant les cotons rouges dans la cuve au bleu d’indigo. On peut même, par ce moyen, se procurer une couleur vive et agréable, en employant la nuance de rouge qui convient : j’ai acquis la preuve que, pour arriver à un bon résultat, il faut des cotons peu chargés d’huile et de galle, et fortement avivés ; les couleurs maigres réussissent mieux que celles qui ont beaucoup de corps.

Mais cette couleur par l’indigo, quoique belle, n’est pas estimée ; et l’on préfère le violet qu’on fait dans les fabriques avec les préparations de fer et la garance.

Le violet fait avec les oxides de fer, est la couleur la plus difficile à obtenir, sur-tout lorsqu’on la veut bien unie, et d’une nuance convenue et constante : elle forme le désespoir du teinturier le plus exercé, et il en est bien peu qui puissent prédire et annoncer d’avance quelle sera la nuance qui sortira de l’avivage. Cette difficulté dépend des modifications infinies dont l’oxide de fer est susceptible, de la manière dont s’est faite la dessiccation du coton passé au fer, du soin qu’on a apporté à le travailler, etc.

Il n’est pas d’objet sur lequel j’aie plus réfléchi et autant travaillé. Je vais rapporter ici les résultats plutôt que les détails de mes nombreuses expériences, en écartant avec soin tout ce qui ne mérite plus d’occuper une place dans l’histoire des progrès de la teinture.

Ici, comme dans le chapitre où j’ai traité de la couleur rouge, je commencerai par faire connoître le procédé que j’ai pratiqué avec le plus de succès. Après cela, je m’occuperai des modifications qu’on peut y apporter pour varier les nuances, et je terminerai par indiquer les résultats de quelques expériences qui pourront éclairer cette partie si délicate de l’art de la teinture.

Pour obtenir un beau violet, on commence par décruer le coton et le passer successivement à trois huiles et à des lessives, comme pour le rouge ordinaire.

Dès qu’on l’a tiré de l’huile et séché, on lui donne le mordant suivant :

Dans une chaudière ronde, dans laquelle on fait tiédir environ 300 livres (15 myriagrammes) d’eau (en supposant toujours qu’on opère sur une partie de coton de 200 livres), on met à dissoudre 50 livres (25 kilogrammes) de sulfate de fer (couperose verte). Dès que la dissolution de la couperose est opérée, on y verse 12 livres (6 kilogrammes) d’acétate de plomb ou sel de saturne. On laisse reposer la liqueur, et on s’en sert, lorsqu’elle est bien limpide et très-chaude, pour passer les cotons. On a l’attention de ne prendre, de chaque main, que demi-livre de coton, et de le travailler dans la terrine avec plus de soin et plus long-temps que lorsqu’on opère pour une couleur rouge.

Le coton change de couleur entre les mains de l’ouvrier : il devient chamois-nankin très-agréable.

On ouvre le coton sur la table, on l’y laisse reposer un instant ; après quoi, on le lave avec le plus grand soin dans une eau courante. Le seul contact de l’air, lorsqu’on le passe dans les terrines, et sur-tout lorsqu’on l’ouvre ou frise sur la table, le colore en un nankin foncé très-solide. C’est pour cela qu’il importe de l’agiter, de l’éventer pour que l’air le frappe sur tous les points, et qu’il se colore également par-tout, avant qu’on le lave.

On lave le coton sans le faire sécher.

Lorsque le coton est bien lavé et tordu, on le passe en cordes pour le garancer, sans le faire sécher préalablement.

Le bain de garance se compose comme à l’ordinaire ; mais on n’emploie d’abord que parties égales de garance.

Dès que le coton plonge dans le bain, celui-ci se colore en noir : on y travaille le coton, en augmentant peu à peu la chaleur ; et, lorsque le bain entre en ébullition, on en retire le coton et on le lave avec soin. Il est alors de couleur cannelle.

Pendant le temps qu’on lave le coton, on monte un second bain de garance, dans la proportion d’une livre et demie de garance par livre de coton.

On porte le coton dans le bain dès qu’il est tiède, on l’y travaille avec soin, et on l’y fait bouillir pendant 25 minutes.

Après le garançage, le coton est noirâtre ; on le lave bien encore, et on l’avive avec 80 livres de savon (4 myriagrammes). Rarement le coton a besoin de plus de demi-heure ou d’une heure d’ébullition pour acquérir la plus belle nuance de violet.

Le coton sortant de l’avivage, est lavé, séché et porté en magasin. La couleur est plus ou moins foncée, selon la quantité d’acétate d’alumine (sel de saturne) qu’on fait entrer dans le mordant. On peut l’éclaircir à volonté, en y ajoutant de l’alun depuis 6 livres (3 kilog.) jusqu’à 20 (un myriag.).

Le sel de saturne et l’alun rendent cette couleur d’autant moins foncée, et l’approchent d’autant plus du rouge, qu’ils sont dans une proportion plus forte par rapport à la couperose. En variant les proportions, on peut obtenir toutes les nuances qu’on désire.

Chaque teinturier a une préparation de fer qu’il affectionne : mais, après avoir essayé successivement toutes les dissolutions de fer par les acides, j’ai resté convaincu que le choix est indifférent. Ici, tout dépend des proportions entre les sels d’alun et ceux de fer, et de la manière de travailler[1].

Parmi les différentes proportions qui m’ont paru donner les nuances les plus agréables, j’ai distingué les suivantes :

Cinquante livres (25 kilogrammes) alun, 12 (6 kilogrammes) couperose, 6 (3 kilogrammes) sel de saturne, m’ont donné une belle couleur d’un violet clair.

Quarante livres (20 kilogrammes) alun, 20 (10 kilogrammes) couperose, 8 (4 kilogrammes) sel de saturne, fournissent une couleur d’un violet foncé, nourri et très-agréable.

Dans tous les cas, les cotons doivent être travaillés par le procédé que nous avons décrit.

J’ai essayé, pendant quelque temps, d’engaller le coton avant de le passer à ce mordant ; mais il m’a paru extrêmement difficile d’obtenir, par ce moyen, une couleur unie. D’ailleurs, comme les cotons engallés prennent une couleur noire dans le mordant, il est presque impossible de juger des nuances, et de s’assurer que toutes les parties sont également chargées ; ce qui livre presqu’au hasard la suite des opérations.

On a essayé de mettre la dissolution de fer dans le bain de garance, d’en imprégner le coton avant de le passer aux huiles, etc. mais je n’ai rien trouvé de plus avantageux que ce que j’ai décrit ; et, en conseillant de laver et de garancer le coton en sortant du mordant, je crois avoir résolu le problème si difficile, de donner au violet et à ses nuances une couleur à-la-fois brillante et bien unie.

Lorsqu’on laisse pendant long-temps à l’air le coton qu’on vient de passer au mordant, il s’y fonce et se colore de plus en plus ; et, si on le fait sécher, la partie immédiatement exposée à l’air se colore plus fortement que celle qui est au-dessous, de sorte qu’il y a deux nuances et divers degrés d’oxidation dans le même écheveau de coton : une partie passe au jaune-foncé, tandis que l’autre reste chamois-clair et presque blanche ; la partie la plus foncée devient noire au garançage, tandis que l’autre y prend une couleur rougeâtre. Les inégalités de teinte, déjà sensibles après le garançage, le deviennent bien davantage lorsque le coton est avivé. On évite tous ces inconvéniens, en lavant le coton au sortir du mordant et en le garançant humide.

On peut encore porter le fer sur le coton après le dernier alunage, et lorsqu’il est lavé et séché. Mais, dans ce cas, les pores sont tellement remplis de mordant, que le coton repousse celui qu’on lui présente, et refuse de s’en imprégner.

Si cependant on travaille le coton aluné et prêt à être garancé, dans un mordant de fer, pendant quelque temps ; si, sur-tout, on l’y laisse en digestion, à la vérité, la corde du fil ne s’en imprègne pas, mais les poils follets en sont mouillés ; et, dans ce cas, le garançage colore la corde du coton en rouge, et les poils follets en violet ; ce qui forme une couleur très-agréable, une espèce de gorge de pigeon, qu’on peut employer avec succès pour la fabrication des étoffes.

Il nous reste encore une observation très-essentielle à faire, c’est que le bleu de fer et le rouge de garance, étant diversement solubles dans les matières qui servent à l’avivage, on peut, à volonté, faire prédominer le rouge ou le bleu et nuancer, à son gré, le violet. La soude détruit le fer et développe le rouge ; le savon dissout le rouge et fait prédominer le fer : ainsi la soude ou le savon, convenablement employés, peuvent varier les nuances de violet presqu’à l’infini.


  1. Je pense néanmoins que le pyro-lignite de fer mérite la préférence sur toutes les autres préparations, attendu qu’outre l’acide, ce sel contient encore de l’huile végétale que l’acide tenoit en dissolution, et que, sous tous ces rapports, ce sel doit être préféré. D’ailleurs, dans l’impression des toiles, on s’est déjà convaincu de la supériorité de ses effets ; et je ne doute pas qu’il ne présente les mêmes avantages dans la teinture.