L’auberge sur la route

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Mercure de France (p. 97-139).

L’AUBERGE SUR LA ROUTE


(manuscrit trouvé sous une paillasse)




À Teodor de Wyzewa.


[Les pages qui suivent sont d’un mendiant qui vint s’échouer deux fois à l’hospice d’Orthez. Il commença de les écrire pendant son dernier séjour et la mort les a interrompues. Elles relatent ses aventures à partir de sa première sortie de l’hospice. Ces mémoires tracés au crayon s’effacent comme des empreintes de pas sur la poussière d’un beau jour.]

Ce fut quelques jours après rAscension de l’an **** que je quittai L’hospice d’Orthez, à midi, quand l’allée centrale de son jardinet s’étend comme une nappe de Sainte-Table entre les campanules, les reines-marguerites, les verveines, les pensées et autres fleurs aussi utiles qu’agréables.

Je n’étais point trop mal vêtu au sortir de ce refuge ; un chapeau melon et une jaquette pas trop usés donnaient au vieillard barbu que je suis l’air de quelque ancien comptable endimanché. Le pantalon de velours tranchait avec le reste de mon habillement. Sur ma poitrine se croisaient deux cordes en sautoir, l’une pour mon sac et l’autre pour ma gourde. Mes souliers étaient étroits, mais je leur avais donné du jeu en les fendant avec mon couteau. Au moment que je passais le seuil de l’hospice, un galopin qui était dans la rue, me voyant ainsi accoutré, s’écria :

— Il semble un sénateur !

Je ne me fâchai point et lui répondis :

— Si le Père Éternel descendait sans le sou sur la terre et qu’il demandât aux hommes de le vêtir, trouverait-il mieux que mes frusques ?

Et l’enfant :

— Il a l’air du Bon Dieu, alors !

Cette parole, bien que méchante, pénétra dans mon cœur comme un baume, et, tandis que je m’avançais à travers champs, une joie m’envahissait, comme si m’eût accompagné, pauvre autant que moi, le Créateur qui fait virer les mondes à la manière des toupies.

Le vent courait sur la soie bleue des blés et la ridait, et la crécelle des cri-cris tremblait comme un timbre de petite gare. La ligne de l’horizon dormait, étendue au-dessus des épis, et les feuilles des chaumes se soulevaient et retombaient telles que des oriflammes de mâts pour sauterelles. Parfois, on apercevait dans le ciel un nuage comme un bosquet d’ombres qui se serait enlevé de la colline, et, cependant qu’il glissait, elle s’illuminait, s’obscurcissait, s’illuminait à nouveau.

Vers une heure, je rencontrai des collégiens en récréation. Coiffés de képis bleu et or, ils ressemblaient, au bord du ruisseau où ils prenaient l’ombre sous des noisetiers et des aulnes, à de brillants insectes. L’un d’eux se leva et me donna deux sous. Je le saluai de si courtoise façon qu’une partie de la bande éclata de rire, ce dont je ne fus nullement vexé, parce que je ne sentis rien de cruel dans leur gaîté et parce que j’avais accentué volontairement le comique de ma révérence. Et même, je murmurai une prière à l’intention de mon jeune bienfaiteur, lequel s’était allé rasseoir sur la rive, son mouchoir noué autour du cou.

Un peu plus loin, en amont, la nappe d’une digue dormait comme un lézard vert et un moulin s’y mirait, cœur de mousse ! nid de martin-pècheur sous les branches d’un saule !… moulin dont le perron évoquait de monstrueuses coquilles de Saint-Jacques pressées par les couches de l’air.

Je m’assis, la chaleur devenant trop lourde, sous de petits chênes cornus comme de jeunes bœufs et qui donnaient à l’ombre une fraîcheur de caverne, caverne où le satyre du Fabuliste eût goûté en paix son brouet. Cet asile virgilien, je le reconnaissais, car les vieux routiers savent chaque coin de bois où, tel qu’un morceau de ciel, l’eau dort, et où l’on peut laver ses bardes et se coucher pour délasser son échine tendue comme la peau d’un tambour au soleil.

Vous vous étonnez peut-être de la manière aisée dont je m’exprime, mais sachez que je me nomme Dessarps (Jean-Firmin), dit le Bonhomme Job, car Dieu m’a tout ôté. Je suis né en 1843, à Abidos, où mon père possédait un château dans un tel encaissement de moissons qu’elles et les coquelicots semblaient à niveau des toits. Je me souviens des étés de mes dix ans, des geais saouls de cerises et qui fientaient sur la pelouse, des capricornes couleur d’algue, de la rosée de sueur qui perlait à mon nez d’écolier. Mais, aujourd’hui, cela est trop loin, trop haut et trop profond. J’ai perdu, il y a quarante ans, famille et fortune. Je ne parle pas de ma fiancée, ce sont des bêtises. Un peu de soupe vaut mieux que l’amour.

Je me suis adressé au Ciel dans ma disgrâce, mais elle s’est accrue jusqu’à cet état si différent de l’autre, que je me prends à rire de ma misère. Comme Job, couché sur un fumier parmi les tessons, j’ai conversé avec Dieu. Je n’ai pas demandé le double de mon bien dispersé, mais ce qu’il plairait au Tout-Puissant de m’accorder. Et j’obtiens deux sous, ou un sou, ou une croûte que je casse à quelque carrefour aux pieds de Notre-Seigneur.

Je résolus, ce jour-là, d’attendre l’heure de mon repas dans la fraîcheur de cette verdure et le fait est que je m’y endormis jusqu’à près de six heures.

Une bonne Sœur de l’Hospice avait mis dans mon sac, avec quelques haillons de rechange et des sandales, du pain, une sardine à l’huile et deux œufs durs. Je bus, en m’éveillant, une lampée de vin blanc à même la courge qui me servait de gourde et mangeai un morceau. La salle végétale où je me trouvais devint alors aussi précieuse qu’une grotte d’émeraude, et si Didon n’y vint pas, c’est, je pense, qu’Enée n’y était point.

J’entendis un clapotis et, regardant entre les feuilles, je vis, descendue dans l’eau au-dessous de la digue et lavant son linge dans la quiétude du soir tombant, une meunière rose et dorée comme une tarte aux fraises. Elle savonna longtemps, retenant sa robe entre ses genoux serrés, et le courant se divisait en fer de bêche sur la blonde rondeur de ses mollets placides.

Je fus toujours original et la pauvreté n’a fait qu’augmenter en moi un enfantillage qui me donna à regretter, alors qu’il me manquait tant de choses indispensables à cette minute-là de ma vie, de ne point posséder un chapeau de Panama. Est-ce imprévoyance ou déséquilibre chez l’homme à qui tout le superflu et presque le nécessaire sont refusés ? Mais fût-on venu me trouver au bord de ces eaux enchantées, et m’offrir de réaliser l’un de mes souhaits, que je n’eusse choisi ni royaume, ni château, ni maison où finir mes jours dans l’opulence, mais un chapeau de Panama. Peut-être était-ce que j’avais vu une gravure, dans la chambre que j’occupais à Abidos dans mon enfance, et qui représentait l’empereur du Mongol assis sur une rive fleurie et coiffé d’un de ces parasols.

Je me passai de panama comme de palais et continuai bonnement de goûter là un assez beau coucher de soleil.

Sa lessive achevée, la jolie meunière passa non loin de moi et m’aperçut.

— Vous péchez à la ligne ? fit-elle.

— Hélas ! madame, ou mademoiselle, répondis-je, ce loisir ne m’est pas octroyé par la Providence. J’ai quitté à midi l’hospice d’Orthez et je me suis si bien trouvé de cette place que, si vous ne m’en chassez, je veux y passer la nuit qui s’annonce fort belle.

Je m’étais levé, tenant à la main mon misérable chapeau melon et, la tête haute, une jambe cambrée, je m’amusais un peu de ce gentilhomme que je composais, mais dont le salut semblait toujours s’accompagner d’un air d’orgue de Barbarie et de la quête d’un liard. Mon attitude en face de cette jeune beauté villageoise tenait tout à la fois de Don Quichotte et de l’inventeur malheureux.

— Pauvre homme ! me dit-elle, si vous craignez le froid de la nuit, je vous permets de passer le pont et d’aller dormir dans le foin de notre grange.

— Ce n’est point de refus, madame. Il est encore des gens du bon Dieu.

Elle disparut. J’allai boire à une source prochaine. Les rayons étaient doux du côté de la mer, et le jour entrait en extase. Je me mis à genoux sur la mousse et récitai ma prière du soir, qui plongea dans le puits frais des cieux comme une cruche où le cœur se désaltère.

Je dormis dans le foin des meuniers qui ne me laissèrent pas repartir sans m’avoir fait l’aumône de pain et d’un peu de lard. Certes ! je n’étais point vêtu comme le lys évangélique, mais j’étais aussi bien nourri qu’un passereau.

Plutôt que de prendre par la grand’route, je continuai en longeant le Gave qui reçoit l’affluent qui actionne le moulin où l’on m’avait donné asile. De six à onze heures et demie, je cheminai donc à l’ombre aqueuse des aulnes et des peupliers jusqu’à ce que j’élusse, pour m’y reposer, une sorte de tonnelle sauvage.

Bientôt l’angélus sonna sur la plaine grillonneuse. On eût dit que l’azur s’écaillait, métallique et poudreux, comme un papillon de l’Amérique du Sud, cependant que l’archange Gabriel, dans l’étendue brûlante, prononçait par le porte-voix d’airain les paroles qui nous mettent dans l’allégresse.

Un faucheur se présenta à l’entrée du refuge où j’étais assis.

— Ne vous dérangez pas, brave homme, me dit-il.

Et je vis qu’il venait là pour prendre son repas, car, ayant déposé sa faux et la pierre dont on l’aiguise, il plaça avec précaution devant lui un panier d’où il retira une terrine, une cuiller et une petite outre.

— La soupe est encore chaude, fit-il, parce que la ferme n’est pas loin d’où l’on me l’a apportée. En voulez-vous goûter ?

Et comme je n’avais pas d’écuelle, il me tendit des légumes fumants dans le couvercle de sa terrine. Après quoi il m’offrit un coup de vin que je bus à la régalade, c’est-à-dire qu’en pressant l’outre il en jaillit un filet qui s’éclabousse aux parois desséchées de la gorge.

— Merci, monsieur, vous êtes bien bon.

— Il n’y a pas… Il n’y a pas, dit-il, il n’y a pas de quoi me remercier. Mais vous m’appelez monsieur, et, tout mendiant que vous êtes, il me semble que c’est vous qui êtes le monsieur.

— Je ne sais, repartis-je, quel est de nous deux le monsieur, ou si nous avons également droit a ce titre, mais vraiment je me crois transporté au temps du bon Samaritain, entre Jérusalem et Jéricho, et je suis le voyageur secouru.

J’ai toujours aimé de faire des phrases dans ce genre qui, souvent, ce ne fut pas le cas, exaspérèrent les gens du commun. C’est ainsi qu’ayant un jour conseillé à un aubergiste de faire peindre sur son enseigne, à la place d’un cheval blanc, un âne qui traînât une voiturette pleine de coqs d’or, il entra dans une telle colère qu’il me fit appréhender et ecrouer sous l’inculpation d’ivresse… Ivresse Il est vrai, mais toute poétique et dont je jouissais bien, encore cette fois, en face de ce brave faucheur à qui ma sainte comparaison ne suggéra que cet aphorisme :

— Il y a des gens qui savent et des gens qui ne savent pas.

— Bienheureux les humbles d’esprit ! m écriai-je — un peu exalté peut-être par un deuxième coup de vin — le Royaume du Ciel est pour vous, car vous leur ressemblez.

— Je ne sais point qui est humble ou non conclut le paysan, mais vous me paraissez instruit et, puisque vous me trouvez humble, je vous crois.

Et sur ces mots il me quitta, remportant son panier et ses instruments agricoles.

Pour moi, pourquoi ne serais-je pas demeuré à faire la sieste dans cette charmille naturelle hantée du roitelet et du carabe ? Aussi, m’endormis-je.

Lorsque je m’éveillai vers quatre heures,

L’onde était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours,

comme dans la fable sur le héron, mais à la place de cet oiseau je vis, non moins maigre que lui, un élégant vieillard qui péchait à la ligne à quelques mètres de l’endroit où je me trouvais. Il portait la barbe assez rase et un lorgnon d’or chevauchait sur son long nez. Ses minces et brusques mouvements faisaient songer à ces insectes qui, à la surface des eaux, semblent tirer un lacet ; d’où, sans doute, leur surnom de « cordonniers ». Il se rapprocha, remontant pas à pas la rive et laissant planer son bras afin de mieux guider sur l’eau le flotteur tremblant. Lorsque le personnage fut devant moi :

— L’an dernier, dit-il, sans préambule, j’ai pris ici une grosse truite.

À peine avait-il parlé que la plume de sa ligne plongea violemment, le bout de la canne s’arqua, le moulinet fit entendre son déclic.

— Monsieur ! m’écriai-je, et je prenais part de tout cœur à la plus délicate des opérations, croyez-moi, lâchez encore du fil ou le poisson va tout briser ?

La truite bientôt inerte fut amenée au bord, la gueule ouverte.

Quand je vis cette belle capture étoilée reposer sur un lit de menthes dans le panier du pêcheur :

— Si, dis-je, s’il m’était permis dans mon indigence de formuler le plus ardent de mes souhaits, ce serait…

L’élégant vieillard me regarda stupéfait ; s’il m’entendait, il n’avait encore considéré que sa ligne et sa truite.

— Ce serait ? demanda-t-il.

— Ce serait d’employer mes loisirs à ce même sport que vous cultivez avec cette maîtrise. Voyons, monsieur, n’est-ce une page de Théocrite : ce grand calme du gave ici, et ces mille facettes du courant qui le font ressembler là-bas à un miroir à piper les alouettes ? Et n’êtes-vous point un sage pas très différent de celui auquel ses enfants élevaient un tombeau où ils sculptaient les attributs de la pêche : une nasse, un bateau ? Nul doute cependant, monsieur, qu’aux yeux de quelque stupide campagnard votre beau passe-temps ne soit une preuve de pusillanimité. Ces feuillages qui s’élèvent de la berge, cette nudité sereine de l’air, ce mystère très poignant d’un septuagénaire qui vient de prendre un poisson par une ruse aussi fruste que la ruse d’un sauvage des habitations lacustres, voilà de la grandeur. Qu’est-ce en effet qu’une feuille, que l’eau, que la terre, que le ciel, qu’un pêcheur, qu’un poisson, qu’une ruse, sinon les données d’un problème qu’aucune philosophie orgueilleuse ne résout ? Oui, noble inconnu : parce qu’il vous verra chaussé de ces guêtres à carreaux et coiffé de cette sorte d’abat-jour vert, l’homme moderne se refusera à reconnaître la poésie de votre geste. Ce geste du pêcheur à la ligne, il est un paradoxe en ce siècle corrompu ; il est l’un des actes les plus pathétiques de la pastorale éternelle dont vous êtes l’un des héros !

L’élégant vieillard répondit :

— Voici que, depuis cinquante ans, jhabite cette commune, et que je lis et médite Théocrite sans qu’aucun homme ait jamais autour de moi prononcé le nom de ce Grec. Et voici que vous avez deviné mes goûts simplement à la manière dont je joue de l’hameçon. Me ferez-vous l’honneur de me laisser m’asseoir auprès de vous et de m’apprendre votre nom ?

— Firmin Dessarps, surnommé le Bonhomme Job.

Et lui timidement :

— Je m’appelle monsieur Félix.

Vers six heures, la femme de chambre de Monsieur Félix vint lui apporter à souper, car 11 était dans les habitudes de son maître de manger sur l’herbe par les belles soirées Cette servante était blonde et rose comme une cerise. Elle dressa le couvert et s’en alla, remportant l’attirail du pêcheur. Tout ce qui était nécessaire au repas se trouvait dans une valise à compartiments qui avait beaucoup servi. Monsieur Félix me tendit l’une des assiettes d’argent qui y étaient contenues, après l’avoir garnie d’un œuf frit et de jambon. Et il coupa du pain pour moi, le tout à ma grande reconnaissance et, saisissant sa fourchette, s’écria :

— Cher Dessarps ! Ce n’est pas tout que d’admirer la beauté dans les livres et d’entendre le nombre des vers, mais il faut jouir de cette nature qui inspire les poètes et qui est aussi enivrante que jadis. Ce pré est ma propriété ; ma villa n’est pas loin d’où ces aliments ont été apportés par ma bonne qui ne s’appelle ni Phidylé ni Chloris, mais Rose. N’allez point croire qu’elle serve à d’autres desseins qu’à ceux dont mon âge n’a point de honte. C’est là l’une de mes délicatesses. Je reporte mon admiration sur cette harmonieuse tombée de jour et n’admettrais point qu’Ève ou Rose vînt troubler mon paradis terrestre.

Quelle joie ! ajouta monsieur Félix, en me montrant sur la rive opposée un bœuf, un chien et un cheval, de contempler ces trois animaux d’un œil qui n’est point blasé ! Il y a des heures où la vue est si nette, si candide que l’on ne se demande plus rien… Allons, Dcssarps, mon ami, un coup de vin de Jurançon ? Et il me tendit un plein gobelet.

— Ah ! Monsieur ! fis-je ; tout ce que vous me dites résonne en moi comme certains poèmes qu’il nous semble que nous ayons composés tant ils trouvent d’écho en nous. Ô Iliade de la nature ! Quelle strophe chante en nous à cette heure ? La strophe du chèvrefeuille en fleurs comme c’était, il n’y a qu’un instant la strophe de la truite constellée, et comme ce fut auparavant la strophe des éclairs lancés par la faux dans l’orage des foins.

Longtemps nous causâmes cependant que commençaient d’étinceler, au-dessus de nous dans des cieux d’eau claire, des astres qui faisaient rêver de ces silex auxquels les compagnons d’Enée arrachaient du feu.

Je me levai.

— Mon cher frère en poésie, dis-je, c’est du devoir d’un pauvre, fût-il Homère, de n’embarrasser pas longtemps de sa présence les plus empressés bienfaiteurs. Ce n’est guère je pense, que dans l’Évangiie qu’existe cette communauté qui va jusqu’au partage et à l’abandon des biens. Félix, n’ayez point honte de mes paroles. Votre cœur, se reconnût-il dans le mien, que les convenances de la vie vous rendraient impossible le fait même de me laisser m’asseoir à la table de votre villa. Rose, qui possède un maître si soigné, répugnerait à servir un être en haillons, encore que ce pauvre parle la langue des dieux. D’ailleurs, mon ami, je tiens à mon dénûment, et saint François d’Assise est le Saint que j’invoque le plus volontiers. Songez à la divine saveur de mon pain quotidien et dites-vous que rien ne sera plus suave que le Pater que je réciterai tout à l’heure à genoux au milieu de cette plaine confuse.

Monsieur Félix, sans mot dire, avait ouvert son porte-monnaie. Il me tendit vingt francs que j’acceptai, les larmes aux yeux et dans la voix.

— Hélas ! dis-je à cet homme de bien, que ne puis-je, en retour de votre charité, vous faire celle de mon indigence !

Mais déjà revenait Rose et j’étais reparti, Solitaire au milieu des champs, j’élevai mon âme vers Dieu. La terre était à cette heure obscure comme ma vieillesse ; mais si les couleurs s’endormaient, le parfum de la fenaison encensait le Tout-Puissant. Après avoir bu d’une eau pleine de fraîche ombre, je creusai mon lit dans une meule de foin.

Le lendemain, à l’aube d’un dimanche souriant, je continuai ma route en longeant le gave. Il ne restait guère dans mon sac qu’un croûton et un peu de lard. Le lard servit à assouplir mes souliers durcis par la rosée et la sécheresse. Il me fallait donc, pour apaiser ma faim, passer par quelque village. Là je pourrais me procurer le nécessaire, car j’étais riche pour l’instant : j’avais reçu huit francs de l’hospice à mon départ. En ajoutant les deux sous du collégien et le louis de M. Félix, ma fortune montait si haut que je ne me souvenais pas d’avoir autant possédé depuis bien des années.

L’azur, était de ce bleu un peu blanchissant d’une campanule que les guêpes ont visitée ; bientôt il devint luisant, et les moindres détails de la nature, lavés par un soleil brutal, devinrent si nets qu’on eût dit d’une fête : les ombres elles-mêmes prenaient corps.

Vers dix heures, je fis un crochet par un chemin d’intérêt privé qui m’amena devant le porche de l’église d’un petit chef-lieu de canton au moment que l’on commençait de célébrer la grand’messe. Je me tins dans le fond de l’église et j’assistai à l’office avec une telle ferveur que je me crus un instant au seuil du Paradis. Ah ! Les anges qui venaient à ma rencontre ne se raillaient pas, eux, de mon melon cabossé, de ma jaquette et de mon pantalon râpés. Notre-Seigneur disait dans un parfum d’encens : « Je vois mon vieux Dessarps qui arrive. » Et je me rapprochais, en effet, du perron céleste. Et les ailes du divin serviteur qui m’avait été donné pour gardien s’élevaient et s’abaissaient devant moi comme des palmes.

Sous le porche, à la sortie, une petite fille se détacha d’un groupe élégant et vint glisser dans ma main une pièce de cinquante centimes.

— Merci, lui dis-je, petite fleur, pour cette goutte de rosée dont vous me faites l’aumône.

Elle alla, je pense, rapporter à ses parents mon propos, car ils me sourirent. Je les saluai. Ils montèrent dans un grand omnibus verni comme une botte.

Décidément le Seigneur me protégeait. Ma fortune s élevait à la somme de vingt-huit francs soixante centimes. Une inquiétude me prit à l’idée de tant posséder. Ce qui pouvait être surtout un danger pour moi vis-à-vis de la gendarmerie routière, c’était la pièce d’or de M. Félix. Je résolus de la monnayer le plus tôt possible.

Comme je commençais à crever de faim, j’entrai dans une gargote dont le patron me fit d’abord grise mine. Mais quand je lui eus offert de payer à l’avance mon déjeuner, et lorsqu’il eut prélevé deux francs sur mon louis qui le fit quelque peu loucher, il poussa la complaisance jusqu’à me permettre de m’asseoir dans un coin reculé de son jardin pour que j’y prisse mon repas. Tout était poétique dans ce potager d’auberge. La bonne m’apporta, après la soupe au chou, devinez quoi ?… De la gibelotte ! Je fus si attendri à l’idée que ce joli petit lapin avait été désigné par la Providence pour être mangé par un mendiant tel que moi, que je pleurai bien que le plat fût excellent, arrosé d’un verre de vin rouge.

Décidément, me disais-je, voici que je redeviens un noceur ! J’eus encore du bœuf à la sauce de tomate et quelques cerises. Ce festin terminé, j’offris vingt centimes de pourboire à la bonne, qui me les refusa en déclarant :

— Je crois que cela me portera bonheur de vous avoir servi sans accepter d’étrenne.

Lorsque cette fille eut disparu, et comme je demeurais dans ce coin ombragé d’un seringa et d’un sureau, je vis s’avancer dans l’allée centrale du jardin un homme d’une cinquantaine d’années, grand, brun, barbu, nez court. Il protégeait d’un parasol rouge sa tête nue, vêtu d’une jaquette et d’un pantalon noirs et chaussé de pantoufles en tapisserie. Il tenait un journal. Il s’approcha de moi et me dit :

— Il est honteux que le Gouvernement ne fasse rien pour les misérables. Tant que le ministère n’aura pas pourchassé jusque dans leurs derniers retranchements les nobles et les prêtres, on verra des martyrs comme vous.

Je remarquai à la boutonnière de celui qui me parlait le ruban des palmes académiques.

— Monsieur, répondis-je, ne pensez point que je sois un martyr. Je n’eus jamais l’honneur de cette profession magnifique, encore que transitoire.

— Je ne vous comprends pas, brave homme !

— Comment, vous ne me comprenez pas ? N’est-ce rien qu’un homme qui va dans le souffle de Dieu à la rencontre d’un lion de César ou qui, lié à quelque arbre tropical, prête le flanc aux flèches du paganisme ? Allons donc, monsieur ! Apprenez quelle grâce il y a de mourir ainsi. Essayez-vous à ce rôle ! Allez catéchiser dans les ténèbres des forêts de caoutchoucs, car… car vous me paraissez n’avoir de la vie qu’un sens erroné.

— Un sens erroné… Un sens erroné… fit mon interlocuteur, timide et surpris.

— Oui, monsieur, repris-je : un sens erroné. La seule phrase que vous ayez faite révèle un idéologue, c’est-à-dire un être incapable de se diriger et, à plus forte raison, de conduire les autres.

— De conduire les autres… De conduire les autres…

— Eh ! oui, monsieur ! Et d’abord, vous venez me plaindre, moi qui vous plains profondément, qui ai déjeuné d’une manière si savoureuse que je bénis ma vie. N’avez-vous donc pas dégusté de la gibelotte pour que vous veniez ainsi vous apitoyer sur le sort d’un vieillard satisfait de digérer à l’ombre d’arbustes odorants ? Vive la Terre ! monsieur, et vive ce Ciel que vous semblez renier en désirant que l’on s’acharne après ses Ministres. Où étiez-vous donc ce matin, monsieur, tandis qu’un homme de Dieu faisait descendre le Paradis dans mon âme et qu’une petite fille de cette noblesse que vous détestez si fort me donnait les dix sous que je n’ai pas encore vus luire dans votre main ?

— Où j’étais… où j’étais… Cela ne vous regarde pas.

— C’est donc que vous n’étiez pas dans un endroit bien propre. Mais passons. Croyez-moi ; ; ; Quittez ces pantoufles de perroquet ; elles ont besoin d’être usées dans quelque hospice avant que d’aller fouler le parvis du Ciel, et prenez garde à ce que Satan ne vous attache à vos palmes académiques.

Je m’étais levé dans le feu de mes paroles. L’idéologue, furieux, balbutiait. Le patron de la gargote, survenu, roulait des yeux blancs et d’un geste de son torchon bleu, comme pour chasser les mouches, me montrait la sortie du jardin. Jusqu’à la gracieuse petite bonne qui venait prendre parti contre moi, suffoquée, et disait à l’idéologue :

— monsieur !… Vous si bon… Il ose vous mal parler…

Et à moi :

— Vilain, vilain !

— Adieu, messieurs, fis-je. Apprenez que vous n’êtes point des gentilshommes.

À ces mots, l’idéologue s’emporta à tel point qu’il ferma son ombrelle rouge pour la lever sur moi en s’écriant :

— À bas la royauté ! À bas la calotte !

Il me frappa. Je haussai mes pauvres épaules. L’ignoble parasol érafla mon cou de vieille poule. J’avais, encore une fois, trop parlé.

Il était environ deux heures et demie. Je fis encore quatre kilomètres sous un soleil aussi féroce que celui qui mûrissait les raisins de Robinson Crusoë, jusqu’au village de Pardies dont on célébrait la fête patronale ce dimanche-là.

Une bouteille de limonade pétait. On s’essuyait le front. Il y avait sur les chevaux de bois des amoureux qui se croyaient seuls au monde et des curieux que réjouissaient la loterie et le tir. Une partie de ce tir était affectée à un jeu de massacre. Un enfant villageois, dont la face ressemblait à un bol rose, tirait un son nasillard d’un mirliton, ce qui semblait ravir un petit chien. Deux rangées de lanternes vénitiennes étaient suspendues entre les arbres et s’entre-croisaient au milieu de la place, prêtes à être allumées le soir. Quatre ménétriers, trombone, clarinette, cornet à piston et grosse-caisse, faisaient rage. Une douce odeur d’étable attristait la musique, cependant que les paysannes tournaient, belles, belles jusqu’aux lacets de la chaussure. Leurs cavaliers, fiers comme des coqs, les tenaient pressées d’une main plate et puissante, et quelques-uns ne lâchaient point la cigarette de la bouche, tournant la tête par galanterie, afin de ne les pas enfumer. Dans un coin, la carcasse d’un feu d’artifice dissimulait de brillantes intentions.

Autant continuer la petite noce commencée à midi et si mal interrompue par l’arrivée de l’idéologue et du mastroquet. Je pénétrai par une barrière dans le jardinet d’une guinguette et m’y fis servir, pour quatre sous, une tasse de vin.

De vingt-huit francs soixante centimes, ôtez deux francs vingt centimes, il me restait vingt-six francs quarante centimes.

Ayant prélevé sur mon déjeuner la moitié de mon pain et un peu de bœuf, il restait dans mon sac de quoi manger en buvant mon demi-litre. Ce repas terminé, j’allai m’étendre dans un pré en attendant le festival nocturne.

Le programme portait, au n° 1 : Rosier grimpant, par Damidoff.

Ce morceau prétentieux et fade, comme son titre, eut le don de m’émouvoir. Que m’importaient le peu de valeur de l’œuvre, l’assurance pleine de vanité du chef de la Lyre locale, battant la mesure à de braves artisans pour lesquels Damidoff devait être le plus grand musicien du monde ? Ce que je revoyais, c’était l’immense rosier grimpant qui s’épandait au-dessus de la porte d’entrée du château natal d’Abidos, les jeunes filles rieuses qui venaient nous rendre visite et dont l’une était si belle que mon adolescence l’imaginait chassant à l’arc.

Un jour, que je lui avais donné une des fleurs à chair de coquillage du rosier grimpant, elle m’embrassa. De ce baiser date ce grand coup de soleil qui brûle encore ma tête et qui me poussa à mille folies, dont la principale fut de me découvrir la vocation poétique.

De vingt-cinq à trente ans, j’ai rimé un livre de madrigaux tout en dévorant ou jouant ma part des héritages paternel et maternel, soit trois cent mille francs. Je ne songeais guère à mes désastres passés en écoutant le Rosier grimpant de Damidoff, mais seulement à ce rideau fleuri que le vent chaud du souvenir gonflait comme une voile vers Cythère.

Le silence qui suivit fut rompu par des applaudissements, auxquels je contribuai, me disant que ce petit chef d’orchestre, dont j’avais d’abord fait fi, était peut-être doué d’une sensibilité qui lui permettait de goûter, dans cette fantaisie de Damidoff, des visions ravissantes, analogues à celles que je venais d’évoquer. La vérité de l’humble bonheur terrestre, recherché par tant de sages, donnait-elle ici la clef de l’énigme : être le directeur d’une musique villageoise, à ses moments perdus, et vaquer à quelque simple métier : barbier, par exemple ?

Une chandelle romaine monta, monta et monta et puis, dans un léger crépitement, redescendit, laissant quelques comètes, rouges, bleues, vertes et jaunes s’épandre en courbes comme les rais d’une pomme d’arrosoir. Une deuxième et une troisième chandelles suivirent, puis la première pièce d’artifice craqua comme un fagot allumé, hésita à se dessiner, prit corps. Une vague d’admiration déferla à niveau des faces haussées : un polichinelle en flammes se désarticulait, un feu de bengale couleur de verluisant prolongeait le murmure, on entendait : ôôôôôôô.

La fanfare reprit, autoritaire. On eût dit d’une fête chez les Papous, l’ombre nous rendant nègres et les rondes et pourpres lanternes vénitiennes simulant un trophée de têtes coupées. Je consultai à nouveau le programme épinglé à un ormeau et je lus : Bohème Joyeuse, par Yvan. Ah ! Comment cet auteur fit-il passer devant mes yeux consternés des troupes de vieillards sablant du Champagne avec des filles dans des restaurants de nuit ?… Je doute qu’Yvan ait voulu évoquer ce tableau. Donc, il s’est trompé.

C’est en écoutant cette mélodie que je compris quelle grâce le Ciel m’avait faite en me réduisant à cette misère. Une ineffable allégresse m’envahit au milieu de ces naïves réjouissances. J’aspirai l’air de Dieu sous l’azur de cette belle nuit. Quand la musique et le feu d’artifice eurent pris fin, le bal recommença. J’allai m’étendre, à un kilomètre de là, dans du foin et non loin de feuillages que le clair de lune caressait. Une bouffée du bal me parvenait parfois comme un écho triste. Je m’endormis en priant.

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas, car le lendemain il plut, vers neuf heures, au moment que je quittais l’auberge où j’étais revenu pour me restaurer et me munir de pain, de fromage et de vin pour la route. Ma dépense s’éleva à douze sous, ce qui fit baisser mon avoir à vingt-cinq francs quatre-vingts centimes. L’averse tombait si dru que le mastroquet me dit :

— Vous allez vous tremper, et n’irez pas loin dans ces paniers à salade que sont vos souliers. Si vous voulez, abritez-vous là, en face, dans l’écurie.

Je m’y réfugiai et, m’asseyent sur la paille, je goûtai le bruit de l’eau. À onze heures, il pleuvait autant et davantage à midi. La servante vint soigner les bêtes qui me tenaient compagnie, un cheval et un âne, et ne me dérangea nullement. Un instant après arriva un gendarme. Il m’aperçut, fronça les sourcils et réclama mes papiers. Je lui tendis mon livret tout dernièrement visé par le maire d’Orthez et un certificat de bonne conduite à moi délivré par la Commission de l’hospice. Il me les rendit et me demanda quelle avait été la profession de ma jeunesse. Afin de ne pas rester muet, et aussi bien pour le déconcerter un peu — on sait mon penchant à l’ironie — je répondis :

— Poète.

Il eut un grave signe d’assentiment.

— On voit, en effet, fit-il, à votre manière de tenir le chapeau bas devant l’autorité, que vous avez été honorable.

Et il quitta l’écurie, traversa la cour et rentra dans la salle à manger de l’auberge où l’attendaient deux copains qu’il m’amena après qu’ils eurent, je crois, bien déjeuné. L’un des deux nouveaux venus me parla sévèrement :

— Vous avez dit à monsieur que vous aviez exercé la profession de poète, ce qui nous a donné à penser. Répondez-moi. Connaissez-vous M. Léonard Bazeilles ?

Je fus obligé, à mon grand regret, de répondre : non.

— Ce qui me prouve, dit l’enquêteur, que vous ne les connaissez pas tous.

— Tous qui ? demandai-je.

— Allons ! Soyez convenable, intima-t-il. C’est M. Léonard Bazeilles qui a lu sa rime sur le tombeau de notre regretté Pascal Mongiscard.

— Messieurs, excusez-moi ! Nombreux sont les poètes et divers les sujets qu’ils traitent. Et puis ma génération n’est plus toute jeune.

— Ne parlez point politique ! ordonna le gendarme qui n’avait encore rien dit.

— Quant à ça, il est convenable, reprit l’enquêteur qui me parut avoir une prédilection pour le mot : convenable. Et ne pourriez-vous, pour nous prouver la jonclure de votre témoignage, nous réciter une rime ?

Décidément, le brave homme tenait à la rime. Aussi, et sachant que je ne pouvais guère que risquer la prison — et par un temps pareil ! — je me décidai à leur débiter ce qui passerait par ma tête de vieillard indulgent. Et je commençai de frapper du pied comme un escrimeur, ou comme un jongleur, et recommençai d’en faire autant chaque fois que dans mon élucubration revenait le mot gendarmes.

Gendarmes ! m’écriai-je, c’est vous qui allez, velus de bleu, dans l’àir bleu, sur les ombres bleues, de côte en côte. Deux, trois, quatre kilomètres. Vous descendez et remontez.

Gendarmes ! vous allez redresser les torts comme don Quichotte, au risque d’essuyer le coup de feu de quelque repris de Justice. Cinq, six, sept kilomètres. On aperçoit an clocher.

Gendarmes ! vos femmes sont fidèles. Elles étendent la lessive dans le jardin où elles entretiennent avec soin les petits cabinets, les artichauts et les citrouilles. Huit, neuf, dix kilomètres. Honneur aux épouses des gendarmes ! Voici un débit de boissons, voici un bureau de tabac.

Gendarmes ! la gendarmerie est carrée comme la théorie. Onze, douze, treize kilomètres. Le député passe en landau et vous salue.

Quand j’eus ainsi terminé, je vis dans l’œil du plus sévère des représentants de la force perler une larme. Les deux autres opinaient du képi et faisaient songer à des personnages secondaires dans une fable de La Fontaine.

Le plus ému par mon poème balbutiait :

— Et voilà ! Et voilà !… Si ce n’est pas triste ! Voir un homme qui est poète, et il est dans cet état !

Et il achevait dans un nasillement ému :

— Voilà… moi… je ne suis qu’un gendarme. Je vous remercie. En vous écoutant, il me semblait que je faisais ma tournée… Ah ! si nous avions le temps d’écouter des rimes qui vont comme ça au cœur !… Mais celles que l’on lit habituellement, on ne les comprend pas. C’est comme de l’étranger.

À ce moment je ne me sentis pas très différent d’Homère. D’ailleurs, que se propose la grande poésie, sinon de toucher le cœur ? Le nierais-tu, ô toi qui recherches la gloire ! et n’aurais-tu pas été flatté à ma place ?

L’amateur de rimes se pencha vers moi, tandis que ses camarades me rendaient le salut militaire.

— Les gendarmes, fit-il d’un air confidentiel, ne sont pas riches. Veuillez cependant recevoir cette gratification. Et il glissa vingt-cinq centimes dans ma main, ce qui porta mon avoir à vingt-six francs et un sou.

Je le remerciai, ils s’en allèrent.

La pluie continuant, je cassai une croûte. Vers cinq heures, le gargotier vint à l’écurie et je craignis un instant quelque histoire analogue à celle qui s’était déroulée la veille. J’essayai de me promettre de ne point me laisser aller avec lui à mon inspiration poétique, encore qu’elle eût réussi à séduire, de façon si inattendue, la maréchaussée.

— Eh bien ! me dit-il bonnement, vous voyez que vous vous seriez trempé ? Ce que vous aurez de mieux à faire, ce sera de souper à l’auberge et de monter ensuite par cette échelle jusqu’à la soupente où il y a de la paille et une couverture. C’est un local où je laisse les gens dormir en échange de cinquante centimes ; mais pour vous je consentirai à un rabais, les gendarmes m’ayant assuré que vous n’êtes pas un homme ordinaire. J’ai précisément un garçon qui revient de l’école et qui est embarrassé par un devoir… Si vous êtes savant, vous pourriez lui donner un avis pour sa composition française.

J’avais frémi, craignant que l’on ne me consultât sur quelque problème d’arithmétique, incapable que je suis de multiplier deux fractions.

Je laissai mon sac, ma gourde et mon bâton à l’écurie et je suivis, sur sa demande, le patron. Je franchis le seuil de la cuisine, la tête haute, mon chapeau melon à la main, et prononçant :

— Je vous présente mes civilités, mesdames et monsieur.

C’étaient, les dames, la femme et la bonne de l’aubergiste ; et, le monsieur, une sorte de cancre hirsute qui, assis au bout de la longue table parfumée d’ail, boudait sur un cahier. Son père affirma :

— On donne au jour d’aujourd’hui des devoirs trop difficiles aux enfants de l’âge de Sylvain. De mon temps…

Il me tendit le cahier de son fils. Sur la couverture était peint un loriot dont le bec avait été surchargé d’une pipe dessinée à la plume. Quelle envie de rire me saisit à l’idée que je devenais le répétiteur de ce gamin auquel sa mère, qui embrochait un poulet, intima :

— Offre une chaise à monsieur !

Je m’assis et lus dans le cahier ceci :

Devoir de français.


Vous raconterez ce que vous avez vu, dit et fait chez vous après la sortie de la classe, et vous appliquerez à votre narration cette maxime : agissez toujours comme si votre maison était de verre.

Je pensai que le pédagogue qui avait inventé ou choisi un tel sujet devait être ou trop curieux ou spirituel.

— Vous voyez bien, fit l’aubergiste avant que je me fusse prononcé, vous voyez bien que c’est trop fort pour son âge. Sylvain n’a pas quatorze ans.

— En effet, répondis-je d’un air entendu et prétentieux. Il sera même bon, dans la composition que je vais dicter à monsieur votre fils, de laisser entendre à l’instituteur qu’il aurait pu donner un sujet plus facile. Ecrivez, mon enfant, écrivez :

Mes parents sont aubergistes. Notre auberge a sa principale entrée sur la route. Au-dessus de la porte, il y a une croix de la Saint-Jean et une enseigne noire et blanche.

Quand on est chez nous, on voit le feu, mon père, ma mère, la bonne, les clients, la perdrix dans sa cage, le chien, le chat. On sent l’odeur de la soupe, du vin et du café grillé.

Mais, ce soir, il y a dans l’auberge un pauvre malade tel que celui que ramassa et fit soigner le bon Samaritain.

D’où vient-il ? Est-ce de la Palestine ? A-t-il longé la mer Morte dont l’eau n’est si amère et pesante que parce qu’elle est l’eau des larmes ? Ou, arrive-t-il d’Espagne où le vin est puissant ?

L’aubergiste est celui qui attend à chaque instant tout le monde. Hier, il a versé à boire au Juif-Errant. Aujourd’hui, il a hébergé le lieutenant de gendarmerie et demain il hébergera la reine d’Angleterre.

Mais cela n’a point enorgueilli mon père qui est le meilleur des hommes et qui a permis au pauvre malade de se reposer dans l’écurie parce qu’il pleuvait.

J’aurais voulu que notre maison fût de verre pour que chacun assistât à la bonne action de papa. Mais n’y a-t-il point, hélas ! d’aubergistes dont la maison, si elle était transparente, éloignerait d’elle les curieux ?…

C’est pourquoi il est imprudent de poser certaines questions à des enfants qui n’ont pas un père tel que le mien.

Puisse notre Jolie auberge s’envoler quelque jour au ciel, à midi, comme un oiseau bleu !

— Je n’ai jamais entendu, je n’ai jamais entendu, répétait le gargotier, un aussi beau discours.

La mère me contemplait, la servante se mouchait et Sylvain faisait claquer ses doigts enfin libérés de la plume.

Un moment après on me servait, dans la souillarde, devinez quoi ? une aile de poulet et une tasse de vin, et cela gratuitement !

J’achevais mon repas lorsque la bonne me fit tenir la carte de visite suivante :

Léonard Bazeilles

Receveur de l’Enregistrement

serait honoré de rendre visite
au poète de passage.

Mes succès poétiques me grisaient, moi qui jamais, jusqu’au jour où je rencontrai M. Félix, n’avais rencontré la gloire. Je dis :

— Faites entrer.

Suivi du patron qui se retira presque aussitôt avec déférence, Léonard Bazeilles entra dans la souillarde.

L’employé du gouvernement marquait vingt-huit ans. Sa politesse le précédait comme un chien de chasse suit son flair. Sur un petit corps, une tête de grand homme : un crâne de marbre, des yeux de turquoise, un nez écrasé, une barbe blonde taillée en babouche.

— Maître, fît-il en me tendant sa main gantée, des gendarmes qui sont venus faire enregistrer des procès-verbaux m’avaient avisé du passage d’un poète en cette hôtellerie où je prends pension… Propos de gendarmes ! m’étais-je dit. Mais, ce soir, ô maître inconnu ! j’ai goûté, en dînant, le chef-d’œuvre dicté par vous au jeune Sylvain. Ah ! maître… maître… qui êtes vous ?

— Jeune homme, n’essayez point de connaître un nom qui vous serait inconnu. Qu’il vous suffise de savoir que j’ai vu le jour dans un opulent domaine, il y a soixante-cinq ans, en juillet, quand la terre et les cigales craquent et quand les vergers exhalent le parfum du lierre terrestre et des framboises poudrées.

— Maître ! Quand on s’exprime de la sorte, que ne possède-t-on un luth d’ébène et que ne se tient-on sur la plus haute terrasse ?

— Mon ami, cela n’est point nécessaire. Lorsque je vous entretiens des cigales éraillées qui assourdissaient le silence épais de l’avenue, n’allez point croire que j’agisse autrement qu’Homère ou que Théocrite.

— Eh quoi ? N’avaient-ils point de lyres ?

— Eh non ! jeune homme. Eh non ! Ils allaient ainsi que moi par les routes de leur pays. Ils entraient dans une auberge, et, si le receveur de l’Enregistrement avait quelque goût pour la Muse, il les venait visiter. Le premier racontait Ulysse, homme assez semblable à un paysan basque expatrié. Le deuxième vantait à l’agent gouvernemental le plaisir de prendre des poissons.

— Ô maître ! Y avait-il des receveurs de l’Enregistrement, déjà ?

— Des receveurs de l’Enregistrement et des cigales, oui. Car dès que l’homme naquit il posséda, partagea, échangea… et dès que la cigale s’ensoleilla, elle chanta. C’est même pour ces raisons que tout système égalitaire est impossible à établir. L’homme ne saurait créer ce qui ne peut exister.

— Eh quoi, maître ? Le progrès…

— Le progrès, cher monsieur Bazeilles, est une sécrétion du retard.


(Fin du manuscrit trouvé sous une paillasse.)