L’aveugle de Saint-Eustache/Chez Toinon la cabaretière

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Éditions Édouard Garand (10p. 50-54).

XVIII

CHEZ TOINON, LA CABARETIÈRE


— Holà ! Toinon de Toinette… cabaretière de mon cœur, par ici un peu ! Viens étancher notre soif de ton vin et nous remplir les yeux de ton image !

— Minute ! minute ! Frisé, mon amour ! Un éclat de rire partit de cinquante bouches. Des coups de sifflet retentirent. Des gobelets vides heurtèrent les tables. Des bravos montèrent de l’âcre fumée des pipes. Ce soir-là, une cinquantaine de patriotes emplissaient la grande salle de l’auberge. La nouvelle cabaretière, Toinon, — qu’on appelait depuis « mamezelle Toinon » gros comme le bras, — et qu’on allait, selon les « dit-on », appeler bientôt Mame Philibert, successeur attitré de feu maître Moulin, aubergiste et célibataire, es-qualités, de par les dernières volontés de ce dernier dûment exprimées en un testament déposé en l’étude de certain notaire — la nouvelle cabaretière donc vidait et revidait carafes et carafons dans un nombre… un régiment, presque, de gobelets alignés sur le comptoir. Il va sans dire que derrière chaque gobelet se posait un buveur. Il va sans dire aussi que toutes les tables étaient dignement occupées, et fort occupé aussi, était Philibert qui, vu la nombreuse assemblée, avait dû abandonner pour un moment ses fonctions de valet d’écurie pour accepter l’honorable position de valet de tables. Et ce Philibert, avec un tablier bien blanc collé au ventre, faisait ce soir-là son apprentissage de futur aubergiste, en courant, un cabaret aux mains, du comptoir aux buveurs attablés, et des buveurs attablés au comptoir.

Il était arrivé une fois que Philibert, ayant au préalable emprunté au défunt maître Moulin son sourire ironique avait, par hasard ou autrement, demandé à trois hôtes installés dans un angle obscur — trois hôtes ayant noms Auguste Dupont, Médard Lafleur dit Le Frisé et Pierre Mailhiot dit La Vrille — ce qu’on pourrait bien leur servir. Le sieur Auguste Dupont avait répondu sur un ton d’autorité qu’on ne voulait requérir que les seuls et uniques services de la distinguée cabaretière. Ce à quoi Philibert avait répondu avec une révérence imitée de feu maître Moulin, et ce à quoi Le Frisé avait répondu par une interpellation à Toinon.

Donc, Toinon, ayant trouvé un moment de loisir à son comptoir, s’était empressée d’accourir en personne auprès de nos trois amis.

— Jolie Toinon, commença Dupont, on veut être servie que par tes jolies mains !

— Tout à votre service, messieurs, répondit Toinon avec un petit rire.

— Mais avant tout, dit Le Frisé, tu vas nous conter comment la chose s’est faite que tu sois passée subito de ta cuisine à ce comptoir ?

— Mon cher, c’est pas la parabole de l’Évangile, répondit Toinon avec un petit air suffisant. J’ai passé, ajoute-t-elle, comme a trépassé subito maître Moulin.

— Mais encore, tu ne lui as pas volé son auberge, j’imagine ?

— Moi !… Pour qui me prends-tu ? répliqua Toinon avec un accent demi blessé.

— Pour la plus jolie cabaretière du pays que j’te prends, donc. Non, t’as pas volé l’auberge, je sais ben ; mais ça nous explique pas…


Louisette était étendue, immobile…

— C’est simple pourtant : comme j’étais bonne fille et que maître Moulin restait sans parents et héritiers dans ce monde, il m’a simplement couchée sur son testament.

— Elle appelle ça « tout simplement » ! fit Dupont en clignant de l’œil.

— Une chose sûre, dit La Vrille, c’est une manière d’être couché pas déplaisante.

— Mais sais-tu, demanda Dupont, que ton patron a eu un tort avec tout ça ?

— Lequel donc ? — Celui de t’avoir couchée seule sur un si bon lit !…

Toinon éclata de rire pour demander aussitôt :

— Qu’est-ce qu’on va vous servir ?

— Le meilleur de toi-même, jolie Toinon de Toinette, répliqua Le Frisé, et le meilleur de ton vin !

Avec un nouvel éclat de rire Toinon répondit :

— Ça me chagrine ben, mon pauvre Frisé, de ne pouvoir te servir que le meilleur de mon vin. Quant au reste, ma foi… c’est promis, et pas pour ton nez !

— Coquin de Philibert ! grogna Le Frisé, il m’a volé !

Déjà Toinon s’était élancée vers le comptoir.

Le Frisé alors se mit à chanter à tue-tête :

Te souviens-tu, Toinon…
C’était jour de fête
Que j’ai fait ta conquête ?
Et tu n’as pas dit non…

— Hourrah pour Le Frisé ! cria une voix dans la salle.

— Hé… là… Philibert ! lança un autre, va’t-en donc à l’écurie manger ton avoine !

Des rires, des lazzis volèrent…

Toinon, qui revenait apportant le vin commandé, chanta en réplique :

Te souviens-tu, Frisé,
Si t’as bonne mémoire,
Qu’un certain jour de foire
Je t’ai pas mal fessé ?…

Un rire général accueillit la boutade chantante de Toinon. Des cris, des battements de pieds et de mains, des « attrapes Frisé », des « Hardi Toinon », tout un chahut ébranla l’auberge de la cave au grenier.

Et au milieu de ce vacarme, la porte de l’auberge s’ouvrit dans une poussière de neige et deux hôtes nouveaux pénétrèrent dans la salle.

Tous les bruits s’éteignirent comme par enchantement. Tous les yeux se braquèrent sur les arrivants : un homme et une femme, enveloppés tous deux de fourrures, couverts de neige. L’homme emportait dans ses bras un paquet d’aspect volumineux et lourd. Ils se dirigèrent vivement vers le comptoir où Toinon les rejoignit.

La femme se pencha vers Toinon et murmura d’un accent autoritaire :

— Une chambre pour une demi-heure environ pour nous, et pour notre cheval une stalle à l’écurie et une mesure d’avoine ? Mais Toinon avait tout d’abord failli tomber de surprise, puis elle avait pâli et murmuré ce nom :

— Mamezelle Olive !

— Chut ! souffla Olive, et conduis-nous de suite à la meilleure de tes chambres !

Le nom d’Olive ne fut pas entendu dans le bruit de la conversation générale qui venait de reprendre. Et Toinon, ayant donné des ordres à Philibert, pour s’occuper du cheval des deux voyageurs, prit une bougie et précéda ses hôtes dans l’escalier qui conduisait à l’étage supérieur.

La Vrille alors se pencha vers ses deux amis et leur demanda :

— Savez-vous qui sont ces gens ?

— Comment le savoir quand on aperçoit à peine le bout de leur nez sortant des fourrures ? répliqua Dupont.

— Les connais-tu, toi ? interrogea Le Frisé.

— Ou plutôt si je les reconnais ? Eh ben, écoute. Et La Vrille baissant encore la voix ajouta : j’ai reconnu, malgré son voile et ses fourrures la jeune femme, ou mieux la jeune fille.

— Une jeune fille ! dit Dupont.

— Et dont nous savons tous le nom…

— Ah ! ben, par exemple… fit Le Frisé incrédule.

— C’est comme je vous le dis, poursuivit La Vrille avec un accent convaincu.

— Eh ben, alors, son nom ? demanda Dupont.

— Mam’zelle Olive Bourgeois !

— Hein !

— Et l’homme, continua La Vrille, c’est le père Bourgeois !

— Cré mille chiens ! jura Le Frisé ahuri.

— Et le paquet qui les accompagne, ajouta La Vrille avec une mimique expressive, ce paquet-là sent la chair humaine ! Le Frisé éclata de rire.

— Tu m’crois pas ? demanda La Vrille vexé. Eh ben ! je te gage un « flacon » de gin que si on ouvrait le paquet on trouverait, dedans la fille au père Marin !

— T’es fou ! dit Le Frisé en riant.

— Ou ben t’es soûl ! ajouta Dupont.

— Voulez-vous gager ? insista La Vrille.

— Comment savoir que c’est Louisette qui est dans le paquet ?

— Ça c’est mon affaire, déclara La Vrille. Gagez-vous ?

— C’est correct, consentit Dupont, je te la gage la bouteille de gin.

— Et je t’en gage une autre, dit Le Frisé. La Vrille se mit à rire.

— Sacrebleu ! comme dit des fois le Girodin, ce qu’on va en virer une !…

— Prends garde de la virer à tes dépens ! fit observer Le Frisé.

— C’est bon, on va voir ça tout à l’heure !

Or, l’à propos étant survenu, les trois amis se mirent à commenter l’enlèvement de Louisette. Ils parlaient des recherches infructueuses de Jackson et des frères Marin… de la disparition des Bourgeois après l’incendie et la destruction de leur propriété.

Toinon était redescendue de l’étage supérieur, de même que Philibert était revenu de l’écurie, et la salle avait repris son aspect d’avant. Seulement, la fumée des pipes devenait plus dense, l’atmosphère s’imprégnait d’une odeur plus âcre, des buveurs s’échauffaient d’avantage, de ci de là des refrains joyeux montaient, des discussions plus vives s’élevaient, des langues s’assouplissaient, d’autres s’épanouissaient…

Parfois une voix enrouée et pâteuse ruait :

— À bas les Anglais !

Une autre voix jetait :

— À mort les traîtres !

Ce soir-là on commentait, entre autres événements, la défaite des Patriotes à Saint-Charles.

Une demi-heure s’écoule. Olive, toujours accompagnée de l’homme au paquet volumineux — l’ancien commerçant, comme l’avait deviné si justement La Vrille — descendit dans la salle.

Quelques minutes suffirent à la jeune fille pour régler la dépense ; et bientôt le traîneau et ses occupants partaient dans la direction de Saint-Benoît.

Dans le traîneau une voix de mauvaise humeur demanda :

— Pourquoi nous être arrêtés dans cette auberge, Olive ! Ce n’était pas prudent !

— Notre cheval avait besoin de nourriture, répondit Olive ; car il a une longue course à fournir cette nuit.

— Et si on avait été reconnus ?… fit le sieur Bourgeois avec inquiétude.

— Ne craignez rien, papa, il n’y avait pas dans l’auberge une seule tête raisonnable.

Soyez tranquille. D’ailleurs j’ai fait la leçon à la fille, et ce n’est pas elle qui nous trahira.

L’ancien commerçant poussa un profond soupir et commanda son cheval.

La tempête continuait.

À une centaine de verges derrière le traîneau qui glissait de moins en moins vite dans la neige de plus en plus épaisse, trois hommes couraient.

— Sacré mille chiens ! jurait Le Frisé, parlez-moi d’une gageure par un temps comme ça !

— C’est, ce qui te prouve, répliqua La Vrille en riant, que je l’aurai bien gagnée ! Plus loin, à leur suite, un autre homme, jurant, blasphémant, trébuchant, courait aussi. C’était Thomas qui se demandait avec étonnement :

— Qui sont ces imbéciles qui courent aussi après le traîneau ?…

Et lui, haletait…

Vingt minutes environ après le départ d’Olive, Jackson et Guillemain entraient dans l’auberge. Ils avaient confié l’aveugle à son fils, Georges, qui s’était rendu tout droit avec son vieux père, à la maison de la forge. L’Américain alla à Toinon, se fit servir pour lui et Guillemain un verre de vin, puis il demanda s’il n’y avait pas dans l’auberge trois voyageurs inconnus.

— Il en est venu deux tout à l’heure, répondit Toinon avec indifférence : ils sont repartis peu après.

— Ils étaient en carriole ?

— Je crois qu’oui, m’sieu !

— Depuis combien de temps sont-ils partis ?

— Vingt minutes peut-être.

— Quelle direction ont-ils prise ?

— Ah ! ça, par exemple, je ne sais pas. Attendez un moment. Et elle appela Philibert.

— Dis donc, Philibert, sais-tu par où sont partis les voyageurs de tout à l’heure ?

— Ma foi, répondit Philibert avec un sourire niais, je les ai pas suivis. Tout de même ils m’ont eu l’air de prendre par Saint-Benoît. Toinon s’excusa pour aller servir ailleurs. Jackson glissa une pièce de monnaie dans la main de Philibert qui remercia, rougit de plaisir et se courba.

— Maintenant, mon garçon, lui dit l’Américain, peux-tu nous dire quels sont ces voyageurs ?

— Tout ce que je sais pour les avoir vus dehors seulement, c’est une dame et un monsieur.

— Ah ! Et tu es sûr qu’ils n’étaient que deux et non trois ?

— Dame ! répliqua Philibert en se grattant le menton, ils sont toujours trois… mais le troisième, c’est un paquet !

— Un paquet ?

— Eh ben, oui ; un paquet joliment gros, et avec l’air par mal lourd.

— Quelle forme avait le paquet ? interrogea encore Jackson.

— C’était plutôt long…

— Ah ! ah ! et tu n’as pas remarqué autre chose ?

— J’ai ben remarqué que le paquet était enveloppé dans une couverture…

— De quelle couleur ?

— Ça, je ne sais pas, je n’ai pas pu voir.

— Et où ont-ils placé le paquet dans la carriole ?

— Le monsieur l’a placé bien soigneusement sur ses genoux.

— C’est bien, dit Jackson, merci.

Ayant appris à peu près tout ce qu’il était possible d’apprendre, Jackson et Guillemain quittèrent l’auberge.

Dehors, Jackson dit :

— Maintenant, nous les tenons. En avant !

— En avant ! répéta Guillemain.

Les deux cavaliers partirent au grand galop.