L’aveugle de Saint-Eustache/L’Américain

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Éditions Édouard Garand (10p. 29-31).

X

L’AMERICAIN


Olive avait deviné juste : C’était bien Jackson, l’Américain, qui avait repris Louisette à ses ravisseurs. Depuis quelques jours le jeune homme rôdait autour de Saint-Eustache. Lui aussi avait appris qu’une prime de deux mille piastres avait été offerte pour la capture du docteur Chénier ; il n’était pas loin de penser qu’Olive et son frère étaient pour quelque chose dans cette affaire. Qui sait même, pensait l’Américain, s’ils ne tenteraient rien pour recevoir eux-mêmes la prime promise ?… Et Jackson, qui, secrètement, sympathisait avec les rebelles, s’était juré de protéger Chénier, ses amis et ses partisans, par tous les moyens à sa disposition. Il ne pouvait pas s’afficher publiquement dans ce mouvement d’insurrection, mais il pourrait peut-être pensait-il, surprendre quelque trame de ces ennemis du peuple et les déjouer en instruisant les chefs patriotes à temps. Donc, sans but déterminé, il allait çà et là, au gré de sa fantaisie, puisqu’aucune besogne journalière n’enchaînait plus sa liberté.

Cet après-midi là, ayant parcouru tranquillement la campagne environnante, Andrew Jackson revenait chez lui, quand il aperçut dans le lointain trois cavaliers qui paraissaient éviter le village de Saint-Eustache et venaient dans sa direction.

— Quels sont ces hommes ? se demanda le jeune homme. Des amis ou des ennemis ?…

Tout en réfléchissant il avisa non loin un petit bois d’érables que contournait la route. Jackson connaissait ce bois que traversait un sentier étroit mais suffisamment large pour permettre à un cavalier d’y passer à l’aise. Il quitta la route aussitôt pour gagner ce sentier sous bois. Là, il attendit.

L’Américain ne pouvait plus voir les trois cavaliers ; mais il entendait nettement le sabot des chevaux résonnant sur la route. Pour atteindre le bois la route décrivait une courbe très prononcée et cette courbe allait permettre au jeune homme de reconnaître ceux qui venaient avant d’être lui-même aperçu.

Après cinq minutes d’attente il vit la silhouette des trois cavaliers arrivant au galop. Il remarqua que le premier portait en travers de sa selle quelque chose qui lui sembla avoir une forme humaine. Ce fut assez pour lui. Il enleva son cheval, sortit tout à coup du bois et fondit sur le premier cavalier qu’il renversa. Et sans même ralentir sa course, avec une rapidité prodigieuse il enleva la forme humaine et mit la distance entre lui et les cavaliers qui demeuraient stupides d’ahurissement.

Un moment il pensa que les inconnus allaient se mettre à sa poursuite. Après dix minutes d’une course vertigineuse, il se tourna, et constata avec satisfaction qu’il n’était pas suivi.

— Allons ! se dit-il, ces braves ont été trop surpris ou trop couards… Je n’ai donc rien à craindre.

Et il modéra l’allure de son cheval. IL se mit ensuite à considérer avec curiosité l’étrange fardeau qu’il portait avec lui. Il n’en pouvait voir la tête qui demeurait enveloppée dans — un châle de laine noire. Il n’était pas facile pour le jeune homme qui d’une main guidait son cheval et de l’autre soutenait la forme inerte de chercher à reconnaître qui était la victime des ravisseurs inconnus. Mais le jupon d’étoffe grise, les gros bas de laine blanche, les souliers en forme de galoches, le tout très propre malgré sa grossièreté, lui tirent constater que cette personne était une paysanne. Ce fut donc avec une curiosité bien compréhensible qu’il atteignit sa petite maison, qu’on pouvait apercevoir du chemin, maintenant que les peupliers demeuraient dépouillés de leur épais feuillage.

L’instant d’après, Jackson avait déposé son fardeau sur un canapé placé près de la cheminée.

Le soir tombait.

La maisonnette n’avait que trois pièces apparentes : une salle servant de cuisine et de réfectoire, une sorte d’étude et une chambre à coucher. Tout était rustique et rudimentaire. Tout dénotait l’habitation de l’anachorète et du travailleur. Pour le temps de sa mission en Canada, Jackson avait préféré se mettre chez lui bien modestement, puisque c’était temporaire, que de vivre chez les autres.

Tirant l’animal après lui, le jeune homme fît le tour de la maison pour s’arrêter devant une porte percée dans le mur opposé. Cette porte ouverte, il fit entrer sa monture dans une pièce qui servait d’écurie. D’un côté, une salle, de l’autre, un peu de foin et quelques sacs d’avoine. Ainsi, l’homme et l’animal vivaient, sans que nul s’en doutât, sous le même toit.

Lorsque Jackson réintégra l’appartement qu’il habitait, sa surprise fut énorme d’apercevoir, près du foyer dans lequel flambait un grand feu, et dans l’ombre plus dense de la salle, une silhouette féminine qui, penchée vers les flammes, semblait goûter avec délice la douce et bonne chaleur. Ayant refermé la porte sans bruit, il s’arrêta et se prit à considérer avec extase le tableau que découpaient à coups de flèches vermeilles les lueurs de l’âtre.

La jeune fille demeurait inclinée en avant. Son bras gauche s’appuyait sur la corniche de la cheminée, sa main droite reposait sur le dossier d’une chaise. Tout un côté de son visage s’illuminait et les mèches tombantes de ses cheveux blonds jetaient des reflets d’or. La joue droite était très rouge, et Jackson croyait y voir comme un léger duvet d’argent. Le cou blanc se rosissait un peu aux lueurs de l’âtre. La taille qu’on devinait légère et souple, était exquisement modelée sous les vêtements épais et rudes. Jackson dévorait du regard la petite main, bien fine, bien rose, qui demeurait inerte sur le dossier de la chaise. Tout dans la pose pensive de cette jeune fille était d’un charme, d’une saveur, d’une poésie que l’Américain n’avait pas encore rêvée. Il éprouva comme un sentiment d’orgueil en découvrant soudain son intérieur si modeste, si humble, embelli d’un si puissant et grandiose tableau.

— Ah ! si elle était à moi !… pensait-il en frémissant.

Mais nulle pensée mauvaise n’avait effleuré son esprit. Car il aspirait tout autour de lui comme un souffle pur qui vivifiait son cerveau et sa pensée. Sans qu’il eût pu mettre encore un nom sur cette ombre qui rayonnait sous ses yeux, il sentait néanmoins qu’il aurait pu l’aimer, l’adorer… Et déjà son imagination vive lui faisait entrevoir la possibilité de l’amour… cette femme inconnue semblait lui apparaître comme la compagne de son foyer…

Mais à ce moment cette blonde vision fut traversée par l’ombre d’une autre femme… une femme à laquelle il pouvait cette fois donner un nom… une femme qu’il connaissait bien… Oui, Olive lui apparut, grande, élancée, élégante, hautaine un peu, mais si charmante quand elle voulait, si distinguée… Hélas ! elle avait un si vilain caractère… non pas qu’elle fût méchante au fond, mais l’éducation reçue… sans la mère qui en donne les premières et durables leçons. Car Olive avait perdu sa mère dès le bas âge. Elle avait été élevée au hasard, par un père qui n’avait pas toujours le temps d’y voir de près. Et elle avait poussé un peu tortueuse, avec au fond, tout au tréfonds, un cœur et une âme qu’on pouvait encore redresser. Jackson — songeait à tout cela, et il ne pouvait s’empêcher de sourire… de sourire au portrait d’Olive que son esprit se plaisait à repeindre à l’improviste. Oui, sans vouloir se l’avouer, et tout en cherchant des prétextes, des raisons, des causes quelconques de la haïr, Jackson aimait toujours cette fille qui s’était, un jour dévoilée à lui si méchante, si haineuse ; il l’aimait toujours, et son cœur s’emplissait de désespoir en regardant l’abîme qui les séparait depuis des mois.

Un sanglot le fit tressaillir et interrompit le cours de ses pensées.

Il s’avança vivement vers la silhouette féminine.

Celle-ci se retourna brusquement, pâlit et recula avec épouvante en apercevant Jackson.

Lui, fit entendre une exclamation de stupeur. Il reconnaissait celle qu’on appelait « la fille au père Marin ».

— Louisette !… murmura-t-il très bas.

Elle, plus étonnée encore, balbutia :

— L’Anglais !…

Elle recula encore plus loin dans la pénombre, ses mains tendues en avant comme pour repousser une apparition de spectre.

L’ingénieur sourit et dit d’une voix douce, qui pouvait rassurer de suite la jeune fille :

— Ne craignez rien, mademoiselle, vous êtes ici en sûreté. Ce soir, vous retrouverez votre famille.

Moins effrayée, Louisette voulut demander une explication :

— Comment, se fait-il ?…

Toujours souriant, Jackson répondit :

— Je vous ai reprise à vos ravisseurs.

— Oh ! je me rappelle… trois cavaliers inconnus… Et la jeune fille se tut, toute secouée par un frissonnement de terreur.

L’Américain continua d’expliquer :

— Je les ai rencontrés sur la route. Je vous ai vue, sans vous reconnaître. Oh ! vous pouvez être tranquille à présent, vous n’avez plus rien à redouter de ces hommes. Tout à l’heure je me rendrai chez votre grand-père pour le prévenir, et l’on viendra vous chercher.

— Ah ! qui que vous saviez, monsieur, merci. Je vous bénis. J’ai eu si peur… Ah ! comme mon pauvre grand-père aveugle doit se lamenter ! Et mes oncles… Oh ! bien sûr, monsieur, que vous irez vite les prévenir ?…

Louisette, à peu près rassurée par l’honnête apparence du jeune homme et par ses bonnes paroles, était revenue vers la cheminée et joignait des mains suppliantes.

— Asseyez-vous là, commanda Jackson, et chauffez vos mains. Nous boirons un verre de vin chaud, puis je me rendrai chez vous. Emue, joyeuse, la jeune fille accepta le fauteuil que l’Américain avait avancé devant l’âtre.

Une heure après, comme il l’avait promis, il montait à cheval et partait pour Saint-Eustache. Il pouvait être six heures, et déjà la nuit était très noire sous les nuages opaques et sombres qui cachaient le ciel.

Le jeune homme n’avait encore parcouru qu’une faible distance, lorsque des lueurs d’incendie attirèrent son attention, et ces lueurs semblaient partir de Saint-Eustache. Intrigué, il précipita sa course. Une demi-heure lui suffit pour atteindre la maison de l’aveugle. Mais cette maison était déserte.

Il dirigea ses regards vers le haut de la rue et comprit que l’incendie, à l’extrémité opposée du village, prenait les proportions d’un immense brasier. Dans l’éclatante lumière projetée par les flammes, Jackson put d’un coup d’œil embrasser tout le village : les arbres, les maisons, les villageois courant ça et là. Tout se découpait avec une prodigieuse netteté dans le cercle de lumière tracé par le sinistre foyer. Chaque toit, se rougissait, chaque fenêtre reflétait des lueurs rouges, si bien qu’on eût juré le village entier la proie des flammes. Par les fenêtres ouvertes il apercevait des têtes pâles, épouvantées, qui se penchaient. Des portes s’ouvraient avec précipitation, claquaient et livraient passage à des enfants qui, tête nue, apeurés, couraient dans la rue… Des femmes, la tête enveloppée dans leurs tabliers, se précipitaient vers le lieu de l’incendie proférant des cris, des lamentations. Et plus loin, sur le théâtre même du feu, Jackson distinguait une multitude d’êtres — sombres silhouettes — s’agiter, courir, s’arrêter, lever les bras au ciel, hurler ou appeler, repartir, se mêler… Des clameurs lugubres accompagnaient les hautes flammes vers la voûte rougeâtre des cieux…

Jackson s’élança vers l’incendie, se demandant, très inquiet :

— Que se passe-t-il ?