L’aveugle de Saint-Eustache/Les Traîtres

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Éditions Édouard Garand (10p. 8-11).

III

LES TRAÎTRES


C’était une belle matinée d’hiver, avec un soleil presque printanier, une brise presque tiède, et la neige sur les toits fondait comme la neige d’avril. Aussi après quelques jours durant lesquels le froid avait été assez vif, les villageois de Saint-Eustache ouvraient leurs portes et allaient gaiement respirer sur la rue l’air vivifiant. Les cultivateurs de la région profitaient de ce beau jour pour venir chez le marchand, chez le meunier, chez le forgeron, bref pour faire leurs affaires. D’autres, plutôt pour agrément et pour savoir les nouvelles du jour, arrivaient dans leurs carrioles en claquant le fouet et en chantant quelques gais refrains. Ceux-ci avaient leurs rendez-vous aux auberges où l’on discutait le plus souvent les choses politiques.

Ce jour-là, deux cavaliers descendaient lentement la rue principale du village. Sur leur passage pas un passant qui n’enlevât son chapeau, pas une commère, sur le pas de sa porte, qui ne s’empressât de faire sa plus belle révérence, — ce qui nous porte à penser que ces deux cavaliers étaient des personnages de marque. En effet, c’étaient le fils et la fille du riche commerçant, le sieur Siméon Bourgeois. C’était l’aristocratie… c’était la haute-gomme du village de Saint-Eustache.

Sans être des pur-sang, leurs chevaux n’en étaient pas moins des bêtes de prix. Puis le vêtement recherché des cavaliers, leur mine fière, presque dominatrice, la prétention de la pose, tout dans leur extérieur attestait qu’ils étaient gens sur le passage desquels il faut mettre chapeau bas.

Le plus intéressant des deux cavaliers semblait être la fille du commerçant, Olive Bourgeois. Grande, mince, flexible, très élégante dans une riche amazone de velours brun dont le corsage, artistiquement passementé de soie de Lyon, moule la taille d’une manière parfaite, telle apparaît Olive Bourgeois. Elle passe, dans le pays, pour une jolie fille, avec le tint mat de son visage aux lignes régulières, son petit nez droit aux ailes légèrement écartées, sa bouche et ses deux lèvres passées au rouge ; car les fards à cette époque n’étaient pas moins en honneur chez la femme qu’aujourd’hui. Mais ce qui frappait surtout chez Olive, c’étaient ses yeux. Noirs, brillants, très mobiles, à demi voilés sous les cils longs et recourbés, les yeux d’Olive fascinaient. Mais ils étaient aussi le miroir de ses pensées et de ses sentiments ; qu’elle le voulût ou non, on y pouvait lire dans ces yeux-là comme en un livre. Tout ce qu’elle avait de plus intime au tréfonds d’elle-même s’y reflétait sous le regard inquisiteur. Enfin, avec la masse épaisse et lourde de ses cheveux châtains, sur lesquels se pose une petite taque de velours noir ornée d’une plume blanche, la jeune fille attire tous les regards. Mais tous les regards ne semblent pas éprouver pour Olive Bourgeois l’admiration. Car des gens, après l’avoir regardée, s’écartent d’elle comme avec crainte. C’est que, en effet, Olive se donne un air très hautain, et quand elle jette par hasard un coup d’œil sur un paysan, les éclats de ses yeux sont faits de mépris. Ses lèvres, en même temps, esquissaient un petit sourire de dédain qui assombrit presque le rouge postiche dont elles sont teintes. Du reste, si l’on ne s’écarte pas assez tôt de son chemin, on s’expose à des coups de cravache. Car Olive aime à se faire craindre. Peu lui importe l’amour ou la vénération des paysans ! Elle sème la crainte, et elle récolte la haine. A vingt-quatre ans Olive Bourgeois est capricieuse, autoritaire et vindicative. Elle est dangereuse…

Son frère, Félix, est un grand garçon de vingt-six ans, à cheveux châtains aussi à moustaches conquérantes, ni laid ni beau, mais fat et ambitieux. Peu instruit, mais très prétentieux, il est toujours prêt à entamer une controverse avec son curé qui, le connaissant, lui fait faire promptement demi-tour par une question de ce genre :

— Dites-moi, Félix, comment vendez-vous vos petits pois ?

— Trois sous la livre, monsieur le curé, répond Félix en serrant les lèvres de dépit.

— Bien, reprend l’abbé Paquin avec un fin sourire, j’enverrai ma ménagère en chercher une demi-livre.

La vanité du jeune commerçant fait naturellement bond, elle s’échauffe un peu, mais elle est aussitôt refroidie par la mine railleuse de son supérieur.

Voilà à peu près le portrait, physique et moral, du jeune sieur Bourgeois, commerçant — à titre de successeur de son noble père — en épiceries de tous genres, cotonnades, draps, toiles et quelques ferronneries de première nécessité.

Nos deux personnages s’arrêtèrent devant la maison de la forge. L’événement fut vivement commenté par les bonnes femmes du voisinage ; c’était simplement extraordinaire : car jamais, jamais on n’avait vu l’aristocratie s’arrêter dans une pauvre maison.

Ce ne fut pas mince surprise chez le père Marin… on eut dit que le roi d’Angleterre, suivi de sa reine, arrivait à l’improviste comme chez un vieil ami.

Avant que ces braves gens ne fussent revenus de leur première stupeur, la voix claire d’Olive jetait sur un ton très protecteur :

— Bonjour, mes amis !

Il y eut remue-ménage. C’était après le repas du midi, toute la famille sortait de table. Le père Marin venait de prendre sa place accoutumée au coin de l’âtre. Octave, la casquette sur l’oreille, se disposait à se rendre à la boutique de forge. Georges allumait sa pipe et Louisette commençait d’enlever les couverts et les plats.

La jeune fille, la première, répondit au bonjour de la riche demoiselle.

— Oh ! s’écria-t-elle en échappant une gamelle par terre, tant sa surprise fut grande, Mademoiselle Olive ?…

À ce nom, le père Marin s’était mis debout, et ses yeux éteints se posaient étrangement sur les deux visiteurs.

Octave avait vivement retiré sa casquette, avec cette rude exclamation du travailleur qui ne possède pas le vernis des salons :

— Tonnerre ! M’sieu Félix et Mam’zelle Olive !

Georges, après avoir fait disparaître sa pipe, se hâtait d’approcher des sièges. Et le père Marin, sachant enfin ceux qui arrivaient sous son toit, dit de sa voix grave :

— Bienvenu à vous mam’zelle Olive et à vous m’sieu Félix !

Ce dernier de répondre aussitôt :

— Merci, père Marin. Ah ! nous vous dérangeons, n’est-ce pas ?

Olive expliqua :

— C’est une affaire très importante et de toute urgence qui nous amène aussi inopinément. Vous voudrez bien nous excuser ?

— Oh ! pas de faute, Mam’zelle Olive, pas de faute, répliqua Octave cherchant à adoucir le ton rude de sa voix.

Et comme Georges voulait débarrasser Félix de son chapeau et de sa badine :

— Non, non, mon ami, dit le jeune homme, nous ne sommes ici que pour un moment. Et il tenait éloignés chapeau et badine, comme s’il eût craint pour ces deux objets une profanation au contact des mains calleuses du paysan.

Quand tout le monde fut à sa place, le père Marin demanda :

— M’sieu Félix, voulez-vous maintenant nous expliquer l’honneur de votre visite ?

— Certainement, père Marin. Et pour tout vous dire d’un mot, c’est un service que nous venons vous rendre.

— Un service à moi ? fit l’aveugle très surpris.

— À vous et à vos deux fils, oui, père Marin.

— Tiens, tiens, dit Octave en jetant un coup d’œil à son frère comme s’il voulait prendre son avis, vous nous surprenez pas mal, m’sieu Félix ?

— Et vous le serez bien d’avantage tout à l’heure… N’est-ce pas, Olive ?

— Je crois bien, répondit la jeune fille dont le regard noir et perçant scrutait depuis un moment la physionomie toute stupéfaite de Louisette. Et dans ce regard d’Olive, comme les étincelles pétillantes de l’âtre, certaines lueurs méchantes jaillissaient. Louisette n’avait pas l’air de saisir la vilenie du regard d’Olive. Chez les âmes bonnes par nature le mal n’a pas d’emprise, et, ignorant ce mal pour elles-mêmes, elles semblent l’ignorer aussi chez les autres. Elles comprennent, et savent apprécier une bonne et charitable action d’autrui, mais elles ne peuvent comprendre ni redouter une action mauvaise. Et Louisette, ange de douceur et de bonté, ne pouvait deviner les sentiments bien vilains qui s’agitaient dans l’esprit capricieux d’Olive ; et elle regardait Félix avec deux grands yeux étonnés. Pourtant, chose curieuse, dans ces grands yeux-là on aurait pu lire comme une appréhension… l’appréhension de quelque malheur peut-être, qu’on allait annoncer.

Octave, qui ne pouvait se défaire si vite que ça de sa nature brusque, demanda :

— Eh bien ! de quoi donc qu’il s’agit ?

— La chose est un peu délicate, répondit Félix avec hésitation et en regardant sa sœur, comme pour lui demander de quelle façon et en quels termes il allait expliquer la nature du service qu’il avait mentionné l’instant d’avant. Et comme Olive, d’un coup d’œil et d’un demi-sourire, semblait dire :

— Envoie fort, Félix ! Ne prends pas de tours cérémonieux :

Le jeune homme poursuivit :

— Oui, c’est délicat, mais le fait est patent… Ecoutez, vous allez voir. Il s’arrêta un instant encore. Puis fixant l’aveugle :

— Père Marin, savez-vous ce qu’on dit depuis quelques jours ? La rumeur circule qu’une somme de deux mille piastres, a été octroyée pour l’arrestation du docteur Chénier. Non… vous m’dites pas ! s’écria l’aveugle tandis que ses paupières papillotaient rapidement.

— C’est pourtant tel que je vous dis.

— Ah ! gronda Octave, on veut arrêter le docteur Chénier ?

— C’est le Gouverneur qui a signé l’ordre, ajouta Olive avec un sourire faux.

— On va arrêter le docteur comme rebelle, et bientôt, affirma Félix Bourgeois avec certitude.

— Comme rebelle !… s’écria Georges Marin dans un écho.

— Cela vous étonne, n’est-ce pas ? reprit Félix en regardant Octave. Mais je vous étonnerai bien autrement, quand je vous apprendrai que le père Marin et ses deux fils se sont compromis avec le même docteur Chénier.

— Qui est-ce qui dit ça ? interrogea Octave en fronçant les sourcils.

— C’est, un courrier qui a été envoyé à mon père, et le courrier ajoute ceci : « Ordre est donné de surveiller étroitement la famille Marin… »

— Mais pour qui nous prend-on ? demanda Georges à son tour.

— Mon Dieu… sourit Félix avec une fausse bonhomie, du moment, que vous recevez le docteur chez vous…

— Ah ! On dit aussi qu’on reçoit le docteur ? fit Octave dont la voix frémissait déjà.

— On le dit d’autant mieux, mon cher ami, répliqua Félix que, pas plus tard que hier, on a vu le docteur entrer chez vous et y demeurer un assez long temps.

— On a vu… Qui encore, ce « on-là ? » demanda Octave avec force. Et il ajouta la voix plus frémissante :

— Il y a donc des espions à notre porte ? Ah ! par exemple, malheur !…

Et le forgeron esquissa un geste qui parut en imposer au jeune commerçant. Or, le père Marin demeurait silencieux, front baissé, ses mains tremblantes posées sur les bras de son fauteuil. Sur son front blême sur lequel le temps avait tracé le sillon des années, un pli se creusait… un pli profond, un pli dur, comme buriné par l’âpre ciseau de la pensée ardue.

Louisette aussi gardait le silence, craintive et troublée. Le malheur pressenti se dessinait plus nettement. Elle commençait à ressentir au fond d’elle-même comme une éclosion lente du mal qu’elle n’avait pas encore connu. Déjà son imagination esquissait un sombre tableau qui lui montrait le docteur Chénier, pieds et poings liés, se débattant avec fureur aux mains de sicaires étrangers. Et, derrière Chénier, elle voyait son promis, son futur, celui à qui elle avait donné toute son âme… Oui, Louisette voyait Albert Guillemain, son Albert, enchaîné, lui aussi, et conduit vers un gibet quelconque dont la vision n’était encore qu’imparfaite et diffuse.

Cependant, Octave s’était levé. Tout en marchant derrière la table, il disait d’un accent où grondait une colère sourde, toute prête à éclater :

— Il ne manquait plus que ça, qu’on nous mette des espions à nos portes ! Sacré tonnerre !… Ah ! Chénier est un rebelle ?… Et ben ! quand ça serait !… Est-ce qu’il n’a pas raison ?… Et puis, si on le reçoit, nous autres, où est le mal ?… Va-t-on pour tout ça, maintenant jeter le monde à la porte ?… En v’là des histoires !… On n’est plus maître chez nous avec cette potée de gueux qui nous gouvernent !

— Octave ! Octave ! commanda le père Marin d’une voix tremblante, retiens-toi, mon garçon !

— Que je me’r’tienne !… Sacré tonnerre ! c’est facile !…

— Bah ! ricana Georges dans le but d’apaiser la colère d’Octave, on laisse dire les gens qui ne savent pas ce qu’ils disent.

— C’est vrai, monsieur Georges, intervint Olive en prenant un ton mielleux et hypocrite ; il ne faut pas accepter tous les « on dit » comme vérités de l’Évangile.

— Vous avez raison, Mam’zelle Olive, dit Octave radouci et en prenant un siège. Maintenant, ajouta-t-il en regardant Félix qui demeurait quelque peu penaud après la sortie d’Octave, — maintenant, m’sieu Félix, dites-nous le service que vous voulez nous rendre, et on vous en sera bien reconnaissants.

— Vous avez dû le deviner ? répondit le jeune commerçant. On voulait vous prévenir charitablement que, le docteur ayant été déclaré rebelle, vous devez faire en sorte de ne pas le recevoir chez vous… ni ceux qui le suivent dans cette voie dangereuse. Bref, évitez tous rapports avec ces gens-là, c’est pour votre bien. Comme vous voyez, je vous dis cela en ami.

— C’est tout ? demanda Octave d’une voix sombre encore.

Cette brusque question fit hésiter le jeune homme.

— Ma foi… bredouilla-t-il… je crois que oui. Et du regard il interrogea sa sœur. Dans les yeux noirs de la jeune demoiselle un regard hardi et autoritaire brilla.

— Non, répondit-elle avec vivacité, ce n’est pas tout. Non ce n’est pas tout, Octave, il y a quelque chose de plus important encore. Et si Félix a peur de parler, c’est moi qui le ferai à sa place.

Brusquement elle approcha son siège de la table sur laquelle elle appuya ses bras, et commanda d’une voix brève :

— Mes amis, écoutez ce que je vais vous dire.

Sur chacun de ses auditeurs elle promena un regard assuré et froid. Puis à voix basse elle se mit à parler, expliquant le but principal de la visite qu’elle était venue faire dans ce logis avec son frère. Ses paroles produisirent un long frémissement sur ses auditeurs attentifs et stupéfaits.

— Mes amis, disait Olive, Félix vous a informé que le Gouverneur, Lord Gosford, a fait allouer une somme de deux mille piastres comme prime pour l’arrestation du docteur Chénier ? C’est vrai, et voilà comment cet événement peut vous intéresser. Vous n’êtes pas riches ici. Votre forge, Octave, vos champs Georges, suffisent à peine à votre existence. Ensuite, vous êtes deux gars solides et robustes, deux bons citoyens, et vous avez du cœur… Mais vous êtes pauvres, je le répète, et il y a là pour vous aider une petite fortune presque… Arrêtez Chénier, et cette fortune est à vous ! C’est facile… quand le docteur vient…

Un violent coup de poing asséné sur la table interrompit net la jolie conteuse.

Octave était debout, bras croisés, l’œil en feu, la lèvre frémissante. Une sorte de râle se fit jour entre ses dents serrées.

Olive s’était dressée aussi, renversant son siège dans sa précipitations. Maintenant elle reculait vers la porte où Félix l’avait déjà précédée.

Et Octave grondait, l’écume à la bouche :

— Oui, mam’zelle Olive, oui, m’sieu Félix, nous avons du cœur… Oui, vous l’avez dit. Et c’est parce qu’on en a du cœur, du cœur de Canadien, du cœur de patriote, du vrai cœur, entendez-vous ?… Oui, c’est parce qu’on en a en masse de ce cœur-là que nous n’arrêterons pas le docteur Chénier ! Et c’est aussi parce qu’on en a pas mal de ce même cœur-là qu’on défendra le docteur si on vient l’arrêter… on le défendra au prix de nos vies !…

Redressant sa taille davantage, d’un geste digne Octave indiqua la porte aux deux espions et leur dit simplement :

— Allez-vous-en… on n’est pas des lâches ! Félix était déjà dehors démarrant les chevaux à la hâte.

Quant à Olive, elle jeta un ricanement sauvage, lança vers Louisette, qui pleurait, un regard de haine, et à Octave elle cria :

— Au revoir, mon gars !

Elle sortit claquant la porte sur ses talons.