L’aveugle de Saint-Eustache/Traqués

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Éditions Édouard Garand (10p. 71-73).

XXIV

TRAQUÉS !


La mort du docteur Chénier, c’était la fin du mouvement révolutionnaire. L’insurrection était morte. Cela avait été un écrasement, un massacre !

C’eût été suffisant pour satisfaire le génie militaire du grand Colborne : mais, vieux brûlot, il a le besoin, il est dévoré de la manie de brûler… il faut qu’il brûle !

Plus que ça : son génie d’égorger et de brûler n’est pas pour lui seul, il possède le don, ce général anglais, de transmettre une parcelle — sinon tout — de ce génie à ses troupes ! Et de même que les soldats de Gore à Saint-Charles, ceux de Colborne s’en vont par tout le village, déjà soumis, hurlant, égorgeant, incendiant…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Ce fut peu après le drame de l’église que Jackson et ses compagnons arrivèrent au village.

Des pelotons de soudards rouges apparaissaient sur tous les points, fusillant et traînant la torche. La moitié des maisons échelonnées sur la rue principale étaient la proie des flammes. La forge et la maisonnette du père Marin étaient intactes, les alentours déserts.

Nos amis s’étaient arrêtés, interdits, devinant à demi la calamité qui frappait leurs compatriotes. Qu’étaient devenus les volontaires de Chénier ?… qu’était devenue la population volontaire villageoise ?… Ils se le demandaient le cœur serré. Partout, ce n’était que tuniques rouges !…

Pour éviter des balles qui sifflaient dans l’espace, parfois à quelques pieds seulement de leurs têtes, nos amis s’étaient blottis dans l’espace étroit séparant la forge de la maison. Ils étaient cinq, avec une femme et deux chevaux, ils étaient cinq, bien résolus, c’est vrai, mais sans armes !… Que faire ?

Pour sauver une femme, Jackson était d’avis qu’on rebroussât chemin, puisque, selon lui, tout était perdu, et que les bras de ces cinq hommes seraient inefficaces au salut de ce qui pourrait encore être sauvé. Rebrousser chemin, soit ! Reprendre, par une voie quelconque, la direction de Saint-Benoît ! On ne pouvait faire autrement que retraiter. Mais, hélas ! la seule issue possible était tout à coup bloquée. En effet, des soldats du gouvernement, par un détour, venaient de fermer cette dernière porte de salut à tout fugitif quelconque ! Colborne voulait tout tuer et tout raser ! Et nos amis se voyaient pris dans le guêpier. Que faire ?

Et l’aveugle ? Qu’était-il devenu ?… Et ses fils ?…

On se le demandait avec angoisse ! La maison de la forge était déserte… personne ! Jackson, très sombre, méditait.

Louisette, craintive, lui demanda :

— Que pensez-vous, monsieur Jackson ? L’Américain voulut donner un peu d’espoir à la jeune fille.

— Je pense, dit-il, que le pauvre aveugle doit être à cette heure en sûreté sous la protection de ses deux fils, Octave et Georges.

— Et Chénier ? demanda Guillemain.

— Je vois, répondit Jackson, qu’on se bat encore autour de l’église dont le toit est en flammes. Chénier est peut-être par-là. Je suis d’avis qu’on se procure des nouvelles pour mieux savoir à quoi s’en tenir. Ma qualité d’américain me permettra mieux que quiconque de m’enquérir des faits et des personnes. Ainsi donc, en attendant mon retour, mes amis, je vous confie cette jeune fille. Vous n’êtes pas trop de quatre pour la protéger contre ces brutes que je vois agir là-bas.

— Mais pourtant, dit La Vrille, si on se bat, comme vous dites, on ne peut pas rester comme ça, sans donner notre coup d’épaule.

— T’as raison ma vieille Vrille, approuva Le Frisé.

Jackson sourit.

— On se bat, c’est vrai, répondit l’Américain, ou plutôt je devine que c’est un égorgement qu’on est en train de pratiquer. Je vous dis que vous serez inutiles et n’apporterez aucun profit dans cette affaire. Laissez-moi d’abord aller aux informations et si je trouve de la besogne pour vos bras, soyez certains que je ne manquerai pas de vous l’apporter.

— Monsieur Jackson a parfaitement raison, dit Guillemain.

— Mais alors, qu’allons-nous faire en attendant ? demanda Dupont.

— Je vous conseille, répondit Jackson, de vous dissimuler dans la forge et de vous barricader solidement. Je viendrai vous rejoindre bientôt.

— Compris, capitaine ! dit Le Frisé.

Et Jackson enfila une ruelle du voisinage et disparut.

Dix minutes s’étaient écoulées depuis le départ de Jackson que nos amis étaient fort bien à l’abri dans la boutique de forge, du moins le pensaient-ils ! On avait aussi fait place aux deux chevaux, celui de Guillemain et celui de Jackson. On n’avait pas voulu se séparer de ces bêtes, elles pouvaient devenir fort précieuses à un certain moment.

Pourtant, cette boutique de forge, avec ses planches minces et disjointes constituait un refuge bien peu sûr. Et cela fut bientôt compris de nos amis lorsque, sur la rue, survint un groupe d’infanterie traînant un canon. Et cette infanterie s’arrêta juste devant la boutique de forge.

L’un des soldats fit cette remarque :

— Y aurait-il par hasard des rebelles là-dedans ?… Tout à l’heure, après l’avoir visitée, j’en ai laissé la porte ouverte.

— Et tu constates que cette porte est close à présent ?… fit un autre en riant.

— Si on la rouvrait avec un boulet ? proposa un troisième.

Cette idée parut amuser très fort le reste de la troupe. Au milieu d’éclats de rire le canon fut pointé.

Par une vitre enchâssée dans le mur de la boutique, vitre qui servait de fenêtre unique, La Vrille avait surpris le manège des soldats.

— Attention souffla-t-il à ses compagnons. En même temps il indiquait le groupe rouge au dehors.

Le Frisé se trouvait justement appuyé du dos à la porte, et tâchait de divertir ses amis par quelques bouffonneries à l’adresse des soldats anglais.

Il vint jeter un regard par la vitre.

— Mille chiens ! grogna-t-il, ces imbéciles allaient sûrement me casser une côte ! Ma vieille Vrille, je te devrai une fameuse chandelle !

— Mon vieux, répondit La Vrille avec sa voix traînante et enrouée, ta dette ne durera pas longtemps si on reste en plan ici. Il n’v a pas que la porte qui va sauter, toute la boutique et nous avec !

— Il y a moyen d’échapper, émit Guillemain.

— Par où ? demanda Dupont.

— Voyez cette porte !

— Tiens ! c’est vrai.

— C’est une porte qu’on a condamnée depuis longtemps. Elle ouvre sur un passage qui conduit à l’arrière vers l’étable, et de là sur la rue de la rivière.

— Tu en es sûr ?

— Octave lui-même, un jour m’a conté la chose.

— Mais elle est joliment embarrassée de ferrailles.

— Il n’y a que le temps de la débloquer, et à quatre…

Guillemain n’eut pas à en dire d’avantage. Déjà toutes les mains s’étaient mises à l’œuvre. En moins de cinq minutes, la ferraille fut écartée, la porte ouverte, et la sortie libre.

Il y avait là, en effet, un passage de quatre pieds entre la boutique et un hangar voisin. Un tas de vieilles ferronneries bloquait ce passage vers la rue, de sorte qu’il demeurait invisible et ignoré des passants.

Nos amis purent donc sortir sans être vus des soldats qui achevaient de fixer leur canon.

Ils purent ainsi gagner l’étable et de là, comme l’avait dit Guillemain, la rue de la rivière qu’ils trouvèrent tout à fait déserte à ce moment.

Mais il était temps : un coup de canon retentit, on vit s’élever un nuage de poussière, on entendit un fracas quelconque de bois qui se brise, de ferraille qui résonne… et ce qui, l’instant d’avant, avait été une construction, n’était plus maintenant qu’un amas de débris.

— Ouf ! fit Dupont, j’ai jamais vu ma dernière heure de si près !

— C’est, vrai qu’on n’en revient d’une bonne, répliqua Le Frisé, mais ça ne nous met pas encore à l’abri de tout ce pétrin qu’on brasse par là !

Les cinq fugitifs s’étaient arrêtés pour se consulter sur la direction à prendre ; au milieu d’eux demeurait Louisette, silencieuse, tremblante et livide.

Le village de Saint-Eustache présentait à ce moment un aspect funèbre.

De toutes parts l’incendie se propageait, ou plutôt on allumait de nouveaux brasiers. Des colonnes de fumée noire montaient sous le ciel gris, tournoyaient. Des coups de fusil éclataient… on ne se battait pas : mais les soldats rouges s’amusaient simplement à fusiller des enfants égarés, à fusiller des vieillards chancelants, à fusiller des femmes éperdues ! Des cris, des jurons, des sanglots, des éclats de rire se mêlaient, se confondaient, toutes sortes de clameurs se croisaient dans l’espace.

Et, là sur cette route qui longeait la rivière Ottawa, nos fugitifs, indécis sur la direction à prendre, demeuraient frémissants de rage impuissante.

Au débouché d’une ruelle communiquant avec la rue principale, apparurent quelques patriotes encore armés de leurs fusils et courant de toute la vitesse de leurs jambes. Une dizaine de soldats les poursuivaient. Les fuyards tournèrent dans la direction de nos amis. Les soldats s’arrêtèrent, épaulèrent leurs armes et firent feu. Trois Patriotes tombèrent sur la neige. Les autres continuèrent à courir vers les taillis bordant la rivière, dégringolèrent la berge et disparurent.

La Vrille venait de pousser un cri de colère et de vengeance.

Avec Le Frisé et Dupont il s’élança vers ceux qui venaient de tomber, releva les fusils, et, la minute suivante, les trois camarades se jetaient tête baissée sur les soldats stupéfaits de cette audace, car les fusils n’étaient pas chargés. Mais leur stupéfaction se changea vite en peur quand ils virent nos trois Canadiens faire tournoyer leurs armes comme des massues. Les habits rouges tournèrent les talons et regagnèrent en course la rue principale où se tenait le gros de l’infanterie anglaise.

Nos trois camarades poussèrent un éclat de rire, et revinrent à Guillemain et Louisette qui gardaient les chevaux.

Mais les trois braves ne devaient pas rire longtemps.

Dupont venait de dire :

— On ne peut rester ici, on est trop au blanc !

— Sacré mille tonnerres ! jura tout à coup Le Frisé, voyez ce qui nous arrive !

Une forte émotion secoua les fugitifs : ils voyaient venir au galop une troupe de cavaliers du gouvernement, tandis qu’une autre troupe d’infanterie approchait par le côté opposé.

— On est cerné ! dit Dupont.

— Alors, tant pis ! rugit La Vrille, on va tout de même en assommer quelques-uns…