L’empoisonneur/Dans la tanière du tigre

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Éditions Édouard Garand (p. 57-58).

III

DANS LA TANIÈRE DU TIGRE


Après avoir été éconduit, le docteur ne quitta pas immédiatement l’immeuble ; s’assurant que personne ne le voyait, il entra dans la loge du concierge.

Son attitude était bien différente de celle qu’il avait affectée précédemment ; son arrogance avait fait place à la contenance penaude et craintive d’un enfant pris en faute.

De son côté, le vieillard n’était pas moins transformé : il n’avait plus ce sourire de servitude, cette tenue de subalterne, ce geste de prière ; maintenant, on sentait en lui le maître : son regard perçant, inquisiteur, déshabillait l’âme du nouveau venu, une expression inquiétante, de ruse et de cruauté, ressortait de chaque ride de son visage glabre, sa voix était ferme et autoritaire :

— Eh bien ! où en es-tu ?

— Bah !

— As-tu fait ta demande ?

— Elle a été repoussée !

— Imbécile !

Noirmont courba la tête, sentant venir l’orage, tandis que le vieillard arpentait sa tanière, en proie à une violente colère ; cependant, l’accès ne se produisit pas, mais l’interrogatoire reprit :

— Pourquoi refuse-t-elle ?

— Elle ne m’aime pas !

— Naturellement, mais il fallait…

— Je lui ai donné tous les arguments susceptibles de la convaincre, mais il est visible qu’elle a un autre amour au cœur, ou peut-être, ce qui est pire, un chagrin d’amour.

— Attention !

On entendait un bruit de voix dans le passage et, ne voulant pas qu’on vit le docteur dans sa loge, le père Grimard le poussa dans la pénombre d’une alcôve.

Madame Papin et son fils quittaient la maison, retournant à leur ouvrage ; sitôt qu’ils se furent éloignés, Noirmont sortit de sa cachette et vit, à sa grande surprise, que le vieux ricanait :

— Ce serait drôle, dit ce dernier, si c’était ce gros poupon qu’elle te préférât. Enfin, je tâcherai de le savoir. Pour le moment, réponds ! Comment les as-tu quittées ?

— En annonçant, pour après-demain, une nouvelle crise.

— Parfait ! Ainsi, tu sais ce qui te reste à faire.

— Écoutez, mon oncle, je ne peux plus me prêter à cet assassinat. Ce que j’endure est affreux : mes nuits sont peuplées de cauchemars, des visions horribles troublent mon sommeil ! Je vois ma victime se dresser devant moi, toute blanche, dans son linceul, et m’accuser !

— Folies que tout cela !… Je t’ai fait évader du bagne, parce que j’avais besoin d’un homme connaissant la médecine, pour mener à bien mon formidable projet. Ton évasion m’a coûté toutes mes économies ; ici, je cours après une immense fortune, mais il faut que tu m’obéisses aveuglement…

— Et que je tue cette innocente !

— Mais non… ou du moins, pas tout de suite. Tu sais bien qu’avant cela, tu dois épouser sa sœur. En attendant, continue à soigner l’enfant suivant mes instructions : il faut qu’après-demain, elle ait la crise annoncée !

— Mais ne vous rendez-vous donc pas compte de l’horreur de ce crime à petit feu ?… Ne réalisez-vous pas ce qu’il y a d’ignoble, de révoltant, à verser lentement dans les veines de cette faible victime, le poison qui la tuera un jour ?

— Il est un peu tard pour y songer quand la besogne est à moitié faite.

— Je ne l’achèverai pas !

— Tu l’achèveras !… ou tu retourneras… d’où tu viens !

— Soit ! vous pouvez m’envoyer au bagne ! Mais ici, ce n’est plus le bagne que je risque, c’est la corde, et je ne continuerai pas l’œuvre diabolique que vous me forcez à accomplir, sans savoir quand et comment j’en serai récompensé !

— Tu veux connaître mon plan ?… Eh bien ! soit, je vais tout te dire, mais après, si tu hésites à m’obéir, ce n’est pas au bagne que je t’expédierai, mais dans l’autre monde !

— Voici : Blanche se trouvera à sa majorité l’héritière d’une grosse fortune que je convoite ; cependant, si elle meurt avant d’atteindre cette époque, la fortune revient à sa sœur aînée. Donc, il faut que tu épouses cette dernière sous le régime de la communauté, puis que la petite soit emportée par sa terrible maladie ; tu connais suffisamment la médecine pour régler ce détail.

— Mais qu’est-ce que tout ceci vous donnera ?

— Ma part ! Car, dès que tu palperas l’héritage de ta femme, tu m’en remettras la moitié, faute de quoi, je lui raconterais tes expériences médicales.

— Et si la mort de Blanche entraîne une autopsie ?

— Que trouvera-t-on ?… Que le remède indien que tu lui administres est celui que recommande la Faculté pour combattre l’hémophilie ! Mais, comme il se trouve qu’une dose un peu trop forte du même remède produit l’effet contraire, rien n’est plus facile pour toi que d’obtenir la main de Mademoiselle Lespérance. Quand tu es reçu gentiment, tu donnes à ta malade la dose convenable, tu la soignes enfin comme le ferait tout bon médecin. Mais quand on te congédie, je t’introduis dans la place en cachette et, par une piqûre un peu chargée, tu provoques une hémorragie. Aussitôt, on s’affole, on te rappelle, on te supplie de pardonner, de revenir et, finalement, on t’accordera ce que tu demandes !… Allons ! sois sans crainte ! Ce procédé a déjà fait ses preuves ; c’est grâce à lui que Raspoutine tuait lentement le tsarévitch pour mieux tenir sous sa domination l’Impératrice de Russie !… Maintenant, va, mon garçon et, après demain, apporte tout ce qu’il faut !

Vaincu, le médecin s’en allait maintenant, les épaules basses, sentant bien qu’il ne pouvait se révolter contre une volonté plus forte que la sienne, et secondée d’une arme terrible : le chantage.

Un moment, il songea à fuir, mais à quoi bon ! Le terrible vieillard saurait bien le retrouver et l’exécuter froidement. Alors, il prit son parti de perpétrer sans faiblesse le crime affreux dans lequel il était engagé, mais il ne partagerait pas la fortune convoitée, car il prit la résolution farouche qu’après Blanche, il ferait mourir l’instigateur du complot.

Mais, tandis que le docteur regagnait son domicile, en prenant cette farouche détermination, Lorenzo Lacroix, alias Grimard, s’enfonçait dans son fauteuil pour y fumer tranquillement une pipe, en échafaudant un plan en vue de se débarrasser de son neveu, quand viendrait le temps du partage.