L’empoisonneur/Devant Dieu

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Éditions Édouard Garand (p. 48-49).
Troisième Partie
L’EMPOISONNEUR

I

DEVANT DIEU


Malgré la présence insolite de l’énigmatique personnage dans la maison du riche industriel, la vie sembla reprendre son cours normal ; la chance en affaires souriait toujours à Joseph Lespérance et l’attitude de Lorenzo était assez rassurante. Il se contentait de toucher chaque semaine sa paye princière, avec un sourire qui prétendait être respectueux, mais dans lequel perçait l’ironie.

Cependant, certain soir, après l’absorption d’une quantité respectable de « scotch whiskey », — sa boisson favorite, — le faux Gravel fut pris d’un violent malaise. Le docteur, appelé en toute hâte, conclut à un engorgement du foie et prescrivit un régime des plus sévères.

En dépit de l’application du traitement et de l’observance du régime, la maladie ne fit qu’aggraver, minant lentement, mais sûrement, progressivement, ce corps qu’avaient usé d’avance les abus alcooliques. Par un raisonnement familier aux bons ivrognes invétérés, Joseph estimant que le fait d’avoir cessé brusquement de boire lui ôtait toute force de réaction, s’accorda l’indulgence de quelques rasades généreuses qui furent loin de le soulager.

Au bout d’un mois, tout espoir de le sauver fut abandonné et son fidèle domestique qui savait mieux que personne à quoi s’en tenir, rédigea un testament « autographe », d’une imitation parfaite, le faisant légataire universel des biens de Paul Gravel.

Puis, patiemment, il continua à verser à son maître le poison qui le tuait à petit feu.

Cependant, son plan criminel fut déjoué, car un matin, il trouva un prêtre au chevet du malade. Dissimulé derrière une tenture, il surprit la confession de sa victime, écoutant sans vergogne les conseils et les exhortations du prêtre.

Ce dernier, cherchant la corde sensible pour provoquer le repentir dans cette âme ulcérée, insista particulièrement sur la paternité dont Joseph s’était montré indigne, excitant sa pitié envers les fillettes abandonnées et surtout envers le bébé venu au monde infirme et portant les tares du vice de son père.

Le prêtre, après avoir absout le pécheur repenti, céda la place au notaire et Joseph Lespérance, imprégné des paroles du saint homme qui venait de lui donner le repos de l’âme, dicta un étrange testament :

« La moitié de sa fortune devait être remise immédiatement à une chanteuse de music-hall, nommée Lise de Beauval ; l’autre moitié devait être conservée en banque jusqu’à la majorité d’une nommée Blanche Lespérance, domiciliée autrefois rue Demontigny. Cette dernière ne devait être mise au courant de son héritage que le jour où elle atteindrait l’âge de le recevoir. Si toutefois elle mourait avant ce délai, sa part devrait être remise à sa sœur aînée, Jeannette Lespérance. »

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La rage au cœur, Lorenzo Lacroix entendit dicter ce testament « in extremis » qui annulait son faux et, après le départ du notaire, il vient accabler le moribond d’injures et de blasphèmes.

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Au début de l’année 1927, Lise de Beauval reçut à quelques jours d'intervalle, deux bien tristes nouvelles. Son fils, âgé de huit ans, venait d’être emporté par une attaque de broncho-pneumonie si foudroyante qu’elle n’eut pas le temps de se rendre à son chevet pour assister à ses derniers moments.

Elle était plongée dans la douleur de ce deuil récent quand lui parvint la nouvelle du décès du supposé Paul Gravel.

Complètement désemparée d’avoir perdu, presque d’un seul coup, les deux êtres qu’elle chérissait le plus au monde, elle n’eut pas la force de continuer à vivre parmi les hommes. Trop pieuse pour songer au suicide, elle chercha l’oubli et le repos de l’âme dans le seul refuge qui s’offrît à elle.

Au mois de mai, le paquebot « Oriental » quittait Vancouver à destination de la Chine, emportant parmi ses passagers un groupe de petites sœurs, ayant accepté la mission de se joindre aux hardis pionniers de l’évangélisation dans ce pays païen. Parmi elles, une jeune religieuse attirait l’attention par l’expression de douceur et de résignation qui émanait de son regard et surtout par la pureté de ligne de son visage, d’une beauté parfaite sous la coiffe blanche.

Sœur Sainte-Marie d’Alma avait vingt-six ans ; elle apportait à la communauté une dot considérable, provenant d’un héritage qu’elle venait de faire, disait-on, mais c’était tout ce que ses compagnes savaient d’elle.

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Plus jamais, le public américain n’eut l’occasion d’applaudir son idole favorite, la chanteuse Lise de Beauval.