L’empoisonneur/Au Lac Saint-Jean

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Éditions Édouard Garand (p. 45-48).

XIII

AU LAC SAINT-JEAN


Dans une de ces villes qui depuis quelques années ont pris un essor extraordinaire, Joseph Lespérance, sous l’identité de Paul Gravel, a vu la chance lui sourire dans les entreprises les plus hasardeuses.

Depuis six mois qu’il est installé dans la région, il a presque doublé la fortune usurpée. Il jouit de l’estime de la population, qui, très américanisée, éprouve une grande admiration pour tous ceux qui réussissent. La villa qu’il habite est ultra-moderne, confortable et somptueuse ; un maître d’hôtel stylé est à son service et son bootlegger attitré le fournit de la meilleure boisson.

Il jouit béatement de sa vie d’industriel chanceux, ayant sous ses ordres des génies à salaire qui pallient son incompétence. Ses remords et ses craintes sont oubliés et, avec son insolent succès, il s’est forgé une doctrine athéiste, primitive et brutale, égoïste et cynique, qui le met à l’abri de tout scrupule.

En somme, il croit avoir atteint l’apogée du bonheur dans le crime et par le crime.

C’est pourquoi peut-être Dieu juge le moment venu de lui rappeler son existence.

Un homme est devant lui, dans son bureau, ayant demandé une audience, et cet homme est le chef de police.

— Mon cher Monsieur Gravel, lui demande-t-il à brûle-pourpoint, connaissez-vous Luc Valade ?

— Mon Dieu ! je ne le connais pas personnellement, mais ce nom a déjà été prononcé en ma présence. Ne tient-il pas un débit de boisson clandestin ?

— Justement. Cet homme est actuellement sous les verrous. Il a demandé l’autorisation de vous téléphoner pour obtenir son cautionnement, affirmant qu’il vous connaissait et que vous ne pouviez lui refuser ce service.

Quelle impertinence !

— J’ai bien pensé qu’il voulait nous « bluffer » et je n’ai pas permis qu’il vous importunât !

— Je vous remercie, chef, vous avez eu parfaitement raison. Je ne connais ce triste sire que par la rumeur publique et je me soucie peu de venir en aide à ces infâmes tenanciers, à ces empoisonneurs publics !

— Celui-ci a l’audace d’affirmer qu’il a eu l’occasion de vous rendre quelques petits services autrefois, à La Tuque, puis à Timmins. Enfin, il a tellement insisté que j’ai pris sur moi de venir vous trouver confidentiellement afin d’avoir un démenti de votre bouche aux prétentions insolentes de cet individu !… Je suis heureux de constater que vous n’avez aucune accointance avec lui et je ne suis pas fâché, d’autre part, de le garder à l’ombre pendant quelques temps. Sur ce…

— Attendez, chef !… Vous prendrez bien un petit verre de fine champagne ?… En voici d’excellente !… Là, tenez !… À votre santé !… Un cigare ?… Ils sont parfaits… Je les reçois directement de la Havane, marqués à mon chiffre !…

— Voyez-vous, mon cher ami, grâce au succès de mes entreprises, je me suis acquis dans ce pays, en quelques mois, une certaine popularité dont je dois supporter les conséquences. Journellement, je reçois les suppliques de pauvres diables, demandant mon appui financier pour leur « donner une chance », soit de « partir » un petit commerce, soit de sortir d’une méchante impasse. Ces demandes sont trop nombreuses, et souvent trop ridicules, pour que je leur donne à toutes satisfaction, mais il m’arrive, quand je suis de belle humeur, de prendre plaisir à répandre la joie parmi les pauvres gens qui ont eu l’idée de s’adresser à moi.

— Vous me prenez justement dans un de ces moments-là !

— Je viens de faire une transaction très rémunératrice et je m’en voudrais de ne pas donner une parcelle de mon bénéfice, pour libérer un malheureux qui a mis en moi tout son espoir.

— Mais, mon cher Monsieur Gravel, ce Luc Valade est un personnage peu intéressant, que nous avons traqué avec plus d’acharnement que ses collègues, parce que sa boisson frelatée constitue un réel danger pour la santé de nos concitoyens. Votre générosité serait donc bien mal employée à son profit et je ne saurais trop vous conseiller de le laisser s’amender sous notre garde.

— Bah ! le fait de s’être vu arrêter suffira peut-être à le ramener à de meilleurs sentiments ?

— Ah ! comme on voit bien, mon cher Monsieur Gravel, que vous ne connaissez pas le cœur de ces malfaiteurs endurcis, sans foi, ni loi !

— Ma foi ! j’avoue que je n’ai jamais eu l’occasion d’être en rapport avec eux, mais êtes-vous certain qu’ils soient inaccessibles au repentir ?

— J’en veux tenter l’expérience. Je vais payer le cautionnement de ce malheureux ; vous me l’enverrez et je le sermonnerai.

— Ce sera peine perdue, je puis vous l’affirmer.

— En tout cas, quand vous me voyez disposé à accomplir un acte charitable, vous auriez mauvaise grâce à m’en dissuader ! D’ailleurs, si j’échoue à convertir votre homme, Dieu me tiendra compte d’une pensée de pitié.

— Permettez-moi de m’étonner de trouver, chez un brasseur d’affaires, des sentiments aussi humanitaires !… Quoiqu’il en soit, je n’ai pas le droit de m’opposer davantage à ce que vous croyez être une bonne action. Toutefois, je dois vous dire que le cautionnement requis est de mille piastres ; c’est peut-être un peu cher pour « sortir » un homme qui vous est complètement étranger !

— Soyez bien persuadé, chef, que si je le connaissais un tant soit peu, je le laisserais expier ses fautes, mais je trouve touchant cette confiance qu’il témoigne envers un inconnu et je ne veux pas la décevoir !… Voici mon chèque et envoyez-moi votre prisonnier.

— À votre aise, Monsieur Gravel, mais ne vous faites pas de vaines espérances sur sa conversion.

— Nous verrons cela !… Allons, au revoir, mon cher ami !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Une fois seul, l’industriel put donner libre cours à sa colère impuissante. Ainsi, malgré l’application qu’il avait apportée, non seulement à sa métamorphose, mais aussi à la comédie de chaque jour, un homme, tapi dans l’ombre d’un bouge, tel une araignée à l’angle de sa toile, un homme — et quel homme ! — avait su le reconnaître et le lui faire savoir par un chantage effronté.

En effet, pour lui, cette demande de cautionnement et le ton sur lequel elle avait été faite, signifiaient clairement qu’en cas de refus, Lorenzo Lacroix, alias Luc Valade, était prêt à démasquer Joseph Lespérance, alias Paul Gravel.

Et alors ?…

Encore une fois, son crime se dressait devant lui et ce n’était plus à une jeune femme, ni à une jeune fille qu’il avait affaire, mais au bandit le plus adroit et le plus audacieux ! Il n’y avait qu’un moyen de se débarrasser de cet adversaire redoutable. Lui offrir une somme importante pour qu’il quitte le pays, qu’il disparaisse à tout jamais !… Y consentirait-il ?… S’il allait refuser, exiger une association ?… Ou bien, si, après avoir accepté, il revenait périodiquement réclamer de nouveaux subsides !

Pris dans l’engrenage, Joseph Lespérance arpentait son bureau en proie à une rage fébrile.

Cette nuit-là encore, les fantômes accusateurs vinrent hanter son sommeil, guidés par une face grimaçante, glabre et maigre, imberbe et ravagée de rides, dont le regard perçant et froid contrastait étrangement avec le sourire cynique et cruel.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

La visite de Lorenzo ne se fit pas attendre, dès le lendemain, on annonçait Luc Valade à l’office de Paul Gravel ; les deux hommes étaient en présence, sans témoins, et de suite, le duel commença :

« Merci, mon petit, attaqua Lorenzo d’un ton de persiflage, tu es très gentil de m’avoir sorti de ce mauvais pas !… C’est très bien de ne pas abandonner les amis dans le malheur !… Il est vrai que tu me dois ta fortune, car c’est avec moi que tu as fait l’apprentissage de la noble profession de bandit !

— Plus bas, malheureux !…

— Soupçonnerais-tu tes gens d’écouter aux portes ?… Ah ! fi ! les vilains personnages ! … Il faudra les remplacer par des hommes de confiance !… Je m’en charge ! … En attendant, tu as raison, parlons bas et… dis-moi ?… Qu’est-ce que tu en as fait ?

— De quoi ?

— Tu devrais dire : « De qui ? »

— Je ne vous comprends pas ! De qui voulez-vous parler ?

— Eh ! mais… du vrai Paul Gravel, voyons !… Il est mort ?

— Que vous importe !

— C’est un aveu !… Mes compliments ! Tu as fait des progrès !… Tu ne travaillais pas dans le meurtre quand je t’ai connu !

Finissons-en !… Qu’attendez-vous de moi ?

— Mais ton sermon, mon petit !… Le chef de police ne m’a envoyé ici que pour y être converti par tes bonnes paroles !… Vas-y !… Je t’écoute !… Je suis curieux d’entendre prêcher Joseph Lespérance, le voleur, le faussaire et l’assassin !

— Ah ! ça, te tairas-tu ?

— À la bonne heure !… Tu me tutoies ! Tu deviens plus familier et pour un peu, je me croirais revenu aux beaux jours de notre association, quand nous volions aux cartes les braves prospecteurs de Timmins !…

— Encore une fois, que me voulez-vous ?

— Oh ! tu peux me tutoyer, tu sais !… Ce que je veux ? Je te le répète, j’attends ton sermon !

— Je t’en dispense !… Par conséquent, si c’est là tout ce que tu désires…

— Non, ce n’est pas tout !

— Soit ! Combien ?

— L’honneur de te servir.

— Que veux-tu dire ?

— Eh bien ! moi aussi, j’ai envie de changer de vie !… Être toujours traqué, changer d’état-civil et de résidence plusieurs fois par an, c’est très désagréable pour un homme de mon âge !… Comme toi, je veux devenir un citoyen honnête et respectable, ou tout au moins respecté !

— Si je te comprends bien tu veux t’établir ?

— C’est à peu près cela !

— Combien te faut-il ?

— Combien payes-tu ton maître d’hôtel ?

— Peu importe !

— Tu as raison !… Sa paye ne me suffirait pas !… Il me faudra cent piastres par semaine !… Dans huit jours, je le remplacerai !… D’ailleurs, il me déplaît !

— Toi, chez moi ?… Tu es fou !

— Pas du tout !… Je ferai un très respectable larbin et j’aurai la joie de ne plus jamais te quitter !

— Et si je refuse ?

— Si tu refuses ?… Demain, la police partira à la recherche d’un cadavre.

— Elle ne le trouvera pas !

— Ce qui signifie que tu l’as bien caché !… Encore un aveu !… Décidément, tu n’es pas de force, mon pauvre petit ! … Admettons d’ailleurs que ce cadavre soit introuvable. Lise Gravel, alias Lise de Beauval, ne l’est pas ! Quand vous serez confrontés et qu’elle sera prévenue, elle ne tardera pas à découvrir que tu n’es pas son mari !… Allons, ne m’examine pas avec cet air de regarder passer un train !… Tu comprends bien que lorsque je t’ai reconnu, j’ai fait ma petite te !… Je suis plus fort que toi, mon pauvre enfant !

— Et si je te donnais dix mille piastres pour que tu ailles visiter les vieux pays ?

— Je n’ai jamais su garder mon argent !… (Autrement, je serais millionnaire depuis longtemps !…) Dans quelques mois, je serais « cassé » et je me verrais, à mon grand regret, obligé de repasser à ta banque !

— Non, vois-tu, ce qu’il me faut, c’est un poste rémunérateur, dont je touche chaque semaine le salaire !… Et puis, entre nous, un maître d’hôtel comme moi, un homme de confiance, ça vaut bien cent piastres par semaine !

— C’est trop d’effronterie !… Je vais faire venir mon ami, le chef de police et te renvoyer pensionner d’où tu sors !

— Je m’y ennuierais trop tout seul et ferais en sorte que tu viennes bientôt m’y rejoindre, en attendant le nœud coulant !

— J’ai vu pendre, une fois, à Londres ; c’est un bien pénible spectacle et, franchement, cela me chagrinerait de te voir balancer au bout de la corde raide, la colonne vertébrale brisée !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Et, dans sa rage impuissante, le faux Gravel dut accepter les services du faux Valade.