L’emprise : Bertha et Rosette/07

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VII

Sauvés ou perdus.


Nos deux soldats avaient été jetés étourdis dans un trou. L’éclatement d’un autre obus les avait couverts de terre, et ce fut leur salut.

Étourdi, le Grand Boileau reprenait lentement ses sens. Ses premiers efforts pour se dégager de la terre qui le recouvrait presque complètement, amenèrent un juron tout près de lui. À sa grande surprise, il reconnut la voix de Petit Boileau.

Dans un souffle, il demanda :

— Est-ce toi, Georges ?

— Ben oui, et c’est toi, Gustin. Es-tu estourbi ? (blessé)

— Je ne crois pas, mais je ne me sens pas : je suis enterré jusqu’au cou. J’essaie de me dégager, ce qui n’est pas facile.

D’un effort commun, les deux hommes sont parvenus à se dégager et à se mettre debout. Deux détonations éclatent en même temps, une de chaque côté, les balles sifflent à leurs oreilles.

Instinctivement, les deux hommes se sont jetés à plat ventre, paquets boueux dans un amas de boue. Ils ne sont plus visibles. Et le silence se fait, lugubre, coupé seulement de quelques plaintes.

Les deux hommes étendus côte à côte, se consultent.

— Es-tu touché ?

— Non.

— Ni moi non plus. Qu’est-ce qu’on va faire ?

— Ça c’est une question. On n’est pas pour rester ici à tremper dans la boue et à geler comme des « guertons ».

Et voilà nos deux hommes rampant à plat ventre comme des lézards. Ils se traînent sur la terre molle et inégale. Combien de chemin ils ont fait durant la nuit ? Personne n’aurait pu le dire.

Le jour allait paraître. Brisés de fatigue, nos deux hommes allaient de leur marche lente et rampante, lorsque soudain, sans que rien ne le fasse prévoir, la terre se dérobe sous eux : ils sont tombés dans un bout de tranchée abandonné.

Fatigués comme ils sont, c’est presque providentiel ; et Rivest résumant la pensée des deux, de dire :

— Je reste ici en attendant le jour.

Ce fut bientôt le jour, mais ce ne fut ni le salut, ni la sécurité. Le bout de tranchée qu’ils occupent, est un reste de tranchée détruite par un bombardement précédent.

Les Allemands ont refait leur tranchée un peu plus loin et nos deux rescapés entendent les voix gutturales des Teutons à quelques pas d’eux.

— Beau voisinage et bel avenir, fait le Grand Boileau.

— Pas une croûte ni une saucisse, constate Petit Boileau, qui malgré l’exiguïté apparente de sa taille, était toujours prêt à manger.

Fallut bien prendre son parti de la situation. L’abri des deux poilus était relativement confortable. Brisés de fatigue, ils s’étendirent sur une couche de branches de sapin à peu près sèches, et bientôt s’endormirent d’un sommeil de plomb.

Quand ils se réveillèrent, le soleil de midi dardait sur eux ses chauds rayons. « Qui dort, dîne », dit le proverbe. Le Grand Boileau ne sentait pas trop la morsure de la faim. Pour ce qui est de son camarade, ses premiers mots à son réveil furent pour demander des beans.

Puis s’éclatant de rire.

— Sais-tu, Grand Boileau, que je rêvais qu’on était au campe, et que dans notre avant-midi on avait coupé cent cinquante billots : je te dis qu’on avait un tanant de bon galandard (godendard). C’était le vieux Fricoteau qui faisait la grobe (cuisine), et les fèves au lard sentaient si bon que je m’en liche encore les babines.

Par malheur, ce n’était qu’un rêve. La réalité était toute autre : pas la moindre bouchée de nourriture.

Pour comble d’ennui, le bombardement de la tranchée voisine par l’artillerie française commençait par un coup d’essai portant trop loin, et se continuait par d’autres coups de canon de plus en plus précis.

Terrés dans leur trou, les deux Canadiens attendaient en silence. Qu’il fut long cet après-midi d’inaction !

Puis ce fut la nuit ; nuit noire et sans lune, comme les précédentes. Nos deux soldats ne savaient pas où ils étaient. Ce qu’ils savaient, c’est qu’ils étaient sans manger et sans boire depuis trente-six heures. Dans ces conditions mieux valait le mouvement et n’importe quel risque, que l’inactivité dans leur trou. Aussi il fut décidé sans discussion qu’ils essaieraient de gagner les lignes des alliés, au risque de tomber entre les mains des Boches.

Ce qui devait arriver, arriva. À peine eurent-ils fait quelques pas hors de leur abri, qu’un cri retentit. Cri guttural suivi presque aussitôt d’un coup de feu. Un gémissement de Petit Boileau annonça à Tremblay que la balle avait porté. Sans tenir compte du danger, il voulut porter secours à son compagnon. Un nouvel appel fut suivi d’une balle que le Canadien reçut en pleine poitrine.

Une trainée de lumière passa sur le champ du carnage, et à la lueur de leur fusée, les Boches virent deux corps étendus sans mouvements.

Quatre soldats sortirent de la tranchée et vinrent ramasser les corps. Question de savoir à qui on avait affaire, et surtout la grosse raison pour les Allemands, c’est qu’ils ne tenaient pas à laisser deux cadavres pourrir en face de leur tranchée. Et voilà.

Pour les Boches, c’était deux charognes, dont il s’agissait simplement de se débarrasser.