L’emprise : Bertha et Rosette/10

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Au pied « du Calvaire » canadien.


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Le temps passait, l’on était aux jours d’été 1917.

Depuis des mois, Bertha était sans nouvelles de son promis. La dernière lettre qu’elle en avait reçue, était la lettre d’adieu que Gustin avait remise à son chef.

Celui-ci y avait joint une note courte, mais explicite :

« Votre ami, chargé d’une mission périlleuse, m’a remis la lettre ci-jointe, que je vous envoie. Il n’est pas revenu. La mission à lui confiée, a été remplie d’une manière parfaite. Nous aurions dû trouver son corps ou celui de son compagnon. »

« Tous deux sont disparus ! »

Disparu ! Mot qui évoque tout un monde de suppositions.

Un disparu peut être mort ; il peut être prisonnier ; il peut être déserteur. On a vu des soldats portés comme disparus, rester des mois inconscients dans un hôpital et finalement n’être reconnus que lorsque leur guérison les mettait en état de dire leur nom.

Au pays canadien se jouait un drame tragico-comique, dont les conséquences devaient être incalculables.

La conscription agitait les esprits. Tant que le service volontaire avait suffi, au gré des meneurs, personne n’avait été inquiet.

Une loi de conscription était bien dans les statuts. La manière de raisonner des gouvernants et des oppositionnistes devaient inévitablement amener l’application de cette loi vieille de dix ans au moins. Mais le peuple était resté indifférent.

L’application de la loi amenait protestations, puis révolte sourde contre l’autorité qui s’arrogeait un droit contestable.

Bien rares, chez nous du peuple canadien-français, bien rares étaient ceux que la conscription laissait indifférents.

Chez Robert Neuville, deux fils étaient d’âge militaire, et comme tant d’autres, ils résolurent d’être des embusqués.

Ni le père, ni les fils n’eurent la moindre idée qu’ils manquaient à leur devoir. Pour eux le Canada n’était pas en cause.

À leur point de vue la loi qui les frappait était injuste. Elle avait été faite par des gens soucieux avant tout de se faire bien valoir des autorités anglaises.

Même on ajoutait que c’était tout simplement un moyen de persécuter et de décimer les Canadiens-français de la province de Québec.

La politique, ce poison des régimes démocratiques, se mettait de la partie. D’après des voyageurs, gars de chantier et autres, revenus des centres anglais, on rapportait qu’on y disait couramment que le moment était venu de dompter ces « damned Frenchmen of Quebec. »

La contre-partie, c’est qu’ici des orateurs de troisième ordre, des politicailleurs de bas étage, répétaient que la conscription était faite spécialement pour les Canadiens-français ; privément on allait même jusqu’à la comparer au geste des Égyptiens, faisant jeter dans le Nil, les enfants mâles du peuple hébreux. Exagérations regrettables, jetant le désaccord entre les éléments de notre peuple.

C’est ainsi que pour servir des intérêts sordides, on creusait entre les deux groupes les plus importants de la population du Canada, un fossé qui serait bien long et bien difficile à combler.

Les fils Neuville avaient demandé leur exemption, résolus en premier lieu à subir leur sort. Mais la comédie des tribunaux ou l’on exemptait un jour pour annuler quelques jours plus tard, comédie odieuse d’une vénalité apparente, décidait les intéressés à prendre tous les moyens possibles de se soustraire à cette loi et à son emprise.

Si notre pays eut été en cause, si nos Canadiens avaient eu l’impression qu’il fallait défendre la patrie, il n’y aurait pas eu d’hésitation ; aucun sacrifice n’aurait paru trop grand, même pour la défense du lien britannique.

Au lieu de cela, on montrait une question de civilisation, de libertés pour les petites nationalités, de respect des traités ; alors que l’on savait qu’ici au Canada, les libertés de nos minorités françaises et catholiques, étaient refusées en violation des traités

Dans leurs réunions, les cultivateurs parlaient de la récolte sans doute ; on parlait surtout des conscrits, des exemptions accordées puis annulées : un tel était parvenu à s’en sauver grâce à la complicité d’un médecin ; un autre parlait de son cousin qui était libre en ville, grâce à son habileté et à son argent. De l’argent, toujours de l’argent. « Tout est à vendre », disait-on. Ce n’était plus la guerre que l’on voyait, c’était le fait de cette spéculation odieuse de gens, qui ramassaient des fortunes dans le sang de leurs concitoyens. Et le mépris grandissait dans le peuple pour ce fatras qui, sous prétexte de patriotisme et de loyauté, accumulait saletés et corruptions morales.

Mais un peuple habitué au respect de l’autorité et des lois, ne devient pas un peuple en révolte du jour au lendemain, sans qu’il y ait des hésitations et des tiraillements de conscience.

Pour les Neuville, il y avait eu beaucoup d’hésitations. Que ferait-on ? Pour en venir à une première révolte contre l’autorité, lorsque comme Robert et ses fils, on a l’obéissance et la soumission dans le sang, il faut que l’autorité ou plutôt ceux qui en sont les titulaires, se rendent bien méprisables.

Et même tout en méprisant ceux qui abusent de leur autorité, même en se disant que ceux qui ravalent leur autorité au point d’en faite une chose vénale, sont indignes de commander et d’être obéis, il reste encore un doute chez ceux qui, comme nos campagnards canadiens, ont le respect inné de l’autorité, quelle qu’elle soit.

Au mois de juin 1917, les deux fils de Robert Neuville laissèrent le foyer paternel. D’exemption en annulation et en appel, ils en étaient venus à la conclusion qu’il n’y avait rien de mieux à faire pour eux, que de se réfugier dans un endroit ou ils seraient inconnus. Ce fut chez un oncle Dupaul, à Saint Thomas d’Aquin, qu’ils cherchèrent cachette.

André Dupaul n’avait pas d’enfants, et sans attirer l’attention il pouvait hospitaliser les deux conscrits.

Quelques jours plus tard, la famille Neuville recevait d’André Dupaul, une lettre leur annonçant que les conscrits étaient arrivés et que jamais la police militaire ne les découvrirait.

André ajoutait :

« Si vous veniez vous promener ? un billet de char pour Saint-André, ne coûte pas cher et cela vous ferait une belle promenade. Si vous venez, arrangez vos flûtes pour venir par le train du samedi soir. Après la messe du dimanche, nous irons visiter le calvaire et la grotte de Lourdes, à Bouchette. »

La visite eut lieu le dernier samedi de juillet. Le lendemain, dimanche après-midi, les visiteurs et leurs hôtes se rendirent à la grotte.

Les conscrits y étaient déjà. À travers bois, se cachant, ils s’étaient rendus à la montagne.

Ensemble ils prièrent au pied de la Vierge ; puis Bertha voulut parcourir la voie douloureuse.

Depuis quelques années, ma vie aventureuse m’a permis de voir bien des choses. Nulle part je n’ai rien vu de plus frappant que cette région du Lac Saint Jean.

Au Lac Bouchette, j’ai admiré le paysage ; j’ai admiré surtout la foi vive de ce sculpteur modeste qui, dans la pierre tirée de la montagne, a fait en quelque sorte revivre les scènes touchantes de la Passion du Christ.

Sans doute, il y a des œuvres plus parfaites, mais celle de ce sculpteur en est une non seulement d’art et de patience, mais aussi de goût.

Les quatorze stations qui s’échelonnent le long de la montée, font que la pensée du visiteur s’en va spontanément vers les souffrances de Celui qui pour le salut des hommes, monta la montagne du Calvaire.

Bertha au pied de la Vierge de la grotte avait prié ; puis sur le sentier de la montagne, elle s’attarda dans une prière ardente pour son fiancé.

Arrivée à la xiiie station, la jeune fille fut frappée de l’expression de douleur que l’artiste a su reproduire sur les traits de la statue de la Vierge, qui dans ses bras reçoit le corps de son divin Fils.

Le soleil baissait à l’horizon ; agenouillée sur la pierre froide et dure, Bertha priait avec ferveur : « Mon Dieu, je vous en prie ; au nom de votre Fils, ne me refusez pas. Vierge Sainte, vous qui avez tant souffert, sauvez-le, rendez-le moi. »

Elle ne nomme personne. À quoi bon ? La Mère de douleurs connaît bien ses enfants. Elle sait bien ce qu’il leur faut.

Longtemps elle pria. Le soleil était disparu derrière les arbres lorsque enfin elle redescendit la montagne.

Qui dira jamais la vertu de la foi et de la prière ! Pleurer au pied d’une croix, dire tout bas ce que le cœur voudrait crier aux échos, demander à des êtres qu’on sait ne pas devoir nous répondre, et voilà déjà un réconfort.

La famille s’impatientait de ne pas voir revenir la jeune fille ; Monique envoyée à sa recherche, la rencontra à mi-chemin.

Sur sa figure devait rester un reflet de son extase et de sa confiance, aussi sa sœur lui demanda un peu taquine :

« On dirait que tu as vu ton Gustin dans la montagne ? »

— Je n’ai pas vu Gustin, mais j’ai fait le chemin de la croix. J’ai vu et prié la Vierge et je suis sûre d’être exaucée. Je reverrai Gustin avant longtemps.

La vie reprit agitée et inquiète. Les conscrits se cachaient de plus en plus nombreux.

La comédie des exemptions continuait à se jouer. Un jour on annulait une exemption, ou bien on appelait aux casernes ceux qui avaient été exemptés une première fois, pour voir leur exemption portée d’appel en appel, jusqu’à ce qu’enfin las d’une lutte qui ne se faisait qu’à coup de piastres, les conscrits prenaient le parti de se cacher pour échapper au service militaire sans doute, mais aussi presque autant à toutes les tracasseries dont l’application de la loi était l’occasion.

« Tout est à vendre » ; disaient nos paysans. « Il n’y a aucun scrupule à se soustraire aux entreprises de ces renards argentés, pour qui notre sang n’est qu’un moyen de faire plus d’argent. »

Comme tant d’autres qui auraient gaiement couru au danger pour une cause qui leur aurait paru sacrée, les fils Neuville en vinrent à être résolus à tout, même à risquer leur vie, pour ne pas être soldats en vertu d’une loi dont l’application donnait lieu à tant de corruption et de saletés apparentes.

Chez les Sanschagrin, on avait pris une résolution. Placide s’était adressé à une agence de détectives, et avait demandé de lui retrouver sa fille dont il donnait le signalement et la date du départ de Chambord, ajoutant qu’il ne voulait pas dépenser plus de cent piastres.

Quelques mois plus tard il recevait une lettre du détective chargé de recherches. Lettre laconique mais claire.

« Trouvé personne en question. Habite un appartement loué à l’année dans un chic garni de la rue Dorchester, où on la connaît sous le nom de Dame Marie-Rose Ardoin.

« Retracé sa vie jusqu’en septembre 1916, alors qu’elle est arrivée à Montréal avec un bellâtre américain du nom de Sam Bachelor, alias Andrew Pearson, lequel a loué au nom de Marie-Rose Ardoin et payé d’avance pour douze mois, deux pièces du dit chic garni. Les deux vécurent maritalement pendant près de six mois.

« L’homme faisait des absences, mais revenait. Il n’a pas reparu depuis mars 1917.

« Ce n’est pas sa première aventure galante. À plusieurs reprises, nous avons travaillé à propos de ses victimes. Sa liaison avec Marie-Rose a été la plus longue que nous connaissions. En juillet 1917, Marie-Rose Ardoin a fait un stage de cinq semaines, à l’hôpital de la Miséricorde. Elle paraissait avoir de l’argent

« Depuis, elle vit une vie double. Au garni de la rue Dorchester, sa vie paraît être celle d’une jeune veuve ayant certaines ressources, d’une conduite et d’une moralité parfaite.

« D’autre part, sous le nom de Rosette, dans un quartier mal famé, elle tient une maison louche des plus achalandées.

« N’a pas encore subi de condamnation. Elle semble être d’une habileté extrême pour déjouer ou endormir la surveillance de la police. »

Suivait un état de compte où le détective réclamait cent cinquante piastres.

Avant de payer, Placide voulut contrôler l’exactitude des renseignements fournis. À cette fin il se rendit à Montréal pour constater lui-même que dame Rosette, Dame Marie-Rose Ardoin, sa fille Rosette, était une seule et même personne.

Écœuré de tant de bassesses, sentant que sa fille était perdue sans retour, cela un peu par sa faute, Placide revint à Saint-Prime sans s’être montré à son enfant.

Peu à peu se répandit la nouvelle que Rose Sanschagrin était morte et enterrée.