L’emprise : Bertha et Rosette/11

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XI

Au pied du Calvaire de Weisner.


Nous avons laissé les deux Boileau entre les mains des Allemands, qui les avaient ramassés surtout pour s’éviter le voisinage de deux cadavres en décomposition. Ils constatèrent bientôt que ni l’un ni l’autre n’était mort.

Le sentiment d’humanité est inné chez l’être civilisé. Les Allemands eurent pitié de ces deux hommes apparemment robustes. Ils furent dirigés vers l’hôpital temporaire.

Tremblay revint à lui au bout de deux jours seulement. À peine eut-il repris connaissance que la garde prévenait le major que le Français était en état de répondre.

On lui demanda son nom ? Aussitôt la voix de Rivest se faisait entendre dans un lit voisin et la réponse vint de là avant que Tremblay ait eu le temps de placer un mot :

— C’est le Grand Boileau, et, moi, le Petit Boileau.

Tremblay restait abasourdi ; il avait perdu la notion des choses autour de lui. À peine comprit-il ce qui se disait et il garda le silence.

Le major reprit dans un français passable :

— Quel est votre nom ?

— Augustin Tremblay.

— Êtes-vous français ?

— Oui et non.

— Comment, vous êtes français et vous ne l’êtes pas ?

— Je s.... ne sais pas.

— D’où venez-vous ?

— Je ne sais pas.

Le major eut un juron :

— Celui-ci ne sait rien, l’autre est fou, rien à en tirer.

Tremblay soudainement s’était rappelé… Il avait compris la position dans laquelle ils se trouvaient : ils étaient prisonniers. Et le major boche voulait leur arracher des renseignements.

Rivest était ou faisait le fou ; lui Tremblay, n’eut pas de peine à se montrer trop faible pour subir un interrogatoire. Ce ne fut que partie remise.

Sa blessure à la poitrine était moins grave qu’on l’avait cru ; aussi fut-il bientôt en état d’être interrogé.

Alors, le major boche revenant à la charge :

— Comment vous appelez-vous ?

— Moi, le Grand Boileau.

— Et votre camarade ?

— Le Petit Boileau.

— Pas d’autre nom que cela ?

Avant qu’Augustin pût répondre, la voix un peu aigre de Rivest se faisait de nouveau entendre :

— Grand Boileau, Petit Boileau ; lui tremble, moi je rive ; à force de trembler il est tout grand ; à force de river, je suis tout court. Ah ! Ah ! que c’est drôle !

Le major reprenait à voix un peu basse :

— Votre camarade qui vient de parler est absolument fou ; est-il votre frère ?

— Oui, demi-frère.

— Comment êtes-vous ici ?

— Je ne sais pas.

— D’où veniez-vous quand vous avez été pris ?

— Je ne sais pas.

— Comment, vous ne savez pas d’où vous venez ? fit le major haussant la voix.

Rivest s’écria :

Moi je le sais. On venait du pigaloire, pis on est timbé en enfer, avec tous les démons.

Le major perdit patience.

— Allez-vous vous taire, quand je ne vous parle pas.

— Moi, je vous parle. Un chien jappe bien après un évêque ; quand même je parlerais à une grosse bête.

Un instant de silence suivit. Puis Rivest se mit à fredonner un refrain de chanson canadienne :


Pour voir ce tableau qui était cocasse,
J’étais bien placé, car j’étais le premier ;
J’en voyais plusieurs qui faisaient la grimace,
Car c’était l’instant du jugement dernier.


À peine eut il prononcé le dernier mot qu’il se prit la tête à deux mains et se mit à crier :

C’est ma couronne… Que c’est dur d’être Kaiser. C’est ma couronne qui me fait mal !

Et Rivest se mit à arracher les bandages et pansements mis autour de son front.

Le major dut intervenir pour calmer le blessé. Puis il revint reprendre l’interrogatoire du soldat dit Grand Boileau.

Augustin avait eu le temps de réfléchir. À toutes les questions du major, il répondit des faussetés ou des demi-vérités.

Les deux blessés furent vite sur pied ; ils furent dirigés vers un camp d’internement. Alors commença pour eux une vie de misères et de privations. Les Empires du centre étaient à la porte de la famine et il était tout naturel que les rations des prisonniers fussent plutôt modérées. Leurs logements consistaient en baraquements assez peu confortables.

Rivest continuait à être fou ; ce qui semblait un résultat de sa blessure à la tête. Parfois, il devenait furieux, se jetait sur les gardiens, même sur les détenus, à coups de poings, de pieds, même à coups de dents. Puis soudain, il se jetait sur le sol, se prenait la tête à deux mains, criait sa douleur, demandait pardon, et souvent ne se relevait que pour recommencer le même tapage.

Les coups de bâtons, les coups de fouets à lanières de cuir, ne faisaient que le mettre pire. Seule la voix douce de Grand Boileau, avait le pouvoir de le calmer. Il en résulta qu’au milieu du désarroi général, Augustin devint le gardien du fou.

Dans la tranchée, ils avaient été inséparables ; dans la captivité, au travail qu’on leur imposait parfois, ils le devinrent encore plus. Rivest obéissait à son compagnon. Ils partageaient la même brassée de branches de sapin qui leur servait de matelas. Ils se séparaient également la maigre ration de pain ou de gruau d’avoine moulue. Parfois le fou faisait des excursions jusqu’à la cuisine et il en rapportait un morceau de viande volée au cuisinier boche. Pour un autre, cela aurait mérité le cachot pendant plusieurs jours, mais lui, il était fou, on ne lui en tenait pas compte.

Les jours, les semaines, les mois passèrent. Un jour de juillet 1917, Augustin Tremblay, plus sombre que jamais, se laissa tomber sur la botte de branches de sapin, et il pleura comme un enfant, de désespoir et d’ennui

Un instant, le fou parut vouloir faire une de ces farces insensées dont il était coutumier. Après un rapide regard circulaire, voyant qu’ils étaient bien seuls et un peu éloignés des gardiens, il vint mettre sa bouche tout près de l’oreille de son ami.

« Bertha t’attendra, sois-en certain. Et le fou, dont personne ne se défie, trouvera le moyen de te rendre à la liberté. »

Gustin faillit crier sa stupeur.

Quoi, le fou n’était pas fou ! Alors, il rapprocha ces paroles sensées de certains autres faits, et il comprit.

Non, Rivest n’était pas fou. Depuis des mois, il jouait une comédie habile. Un homme réputé sensé aurait attiré tout de suite la défiance ; un fou pouvait se permettre bien des choses. Il pénétrait partout et ainsi voyait une foule de choses que les autres prisonniers ignoraient complètement.

Même un jour, on l’avait trouvé dans la maison servant de logis et de bureau au directeur du camp d’internement. Sur une table, il avait mis une chaise. Assis sur la chaise, il tenait dans sa main une carte de la région, qu’il avait eu le temps d’étudier.

Quand les officiers boches entrèrent, il leur cria :

— « Approchez mes généraux que je vous explique les détails de la grande offensive, qui va mettre toute la vermine alliée à nos pieds.

Approchez, le Kaiser vous fait la grâce de vous communiquer les inspirations qui me sont venues d’en haut. »

Les officiers, directeur en tête, s’amusèrent durant une bonne heure des balivernes insensées que le soldat prisonnier leur débitait partie en français, partie en anglais et partie en allemand. Depuis leur internement, les deux Canadiens avaient eu le temps d’apprendre un peu à parler la langue allemande, du moins à la comprendre assez bien.

Les officiers après avoir bien ri, voulurent faire descendre le pseudo Kaiser de son trône. Il refusa catégoriquement.

— J’ai le trône du Kaiser, je le garde.

Tirant de sa poche un revolver qu’il avait, on ne sait comment, il menaça de tuer l’effronté manant qui oserait porter la main sur son auguste personne.

Plutôt que de risquer un accident par une violence inutile, on fit venir le Grand Boileau, qui sans difficulté amena le prétendu Kaiser, après lui avoir fait déposer son revolver dans le tiroir d’un bureau.

Tout cela revint à l’esprit de Gustin et il comprit. Rivest n’était pas fou. Il était même le plus fin de tous, gardes et prisonniers.

Ce soir-là, les deux copains causèrent longuement. Tremblay écoutait son compagnon, dont la voix comme un souffle expliquait le plan formé.

J’ai vu la carte de la région ; bientôt j’en aurai une. J’ai volé et caché une clef du bureau et une autre du magasin aux biscuits. J’ai aussi enterré deux couteaux à pain (grands poignards). Le temps venu, nous déterrerons tout ça et bonsoir la compagnie.

Quatre nuits de marche et c’est la Hollande, la liberté ! Comprends-tu, Boileau ?

Gustin comprenait. Plein d’espérance, il attendait.

Le Petit Boileau était de plus en plus fou. Ses lubies et ses folies inquiétaient les autres détenus et amusaient les gardes

Un jour il imagina de faire une entrée triomphale dans le corps de garde. Sans autres habits que ses sous-vêtements, il se rendit au bureau du directeur, qui se trouvait absent. Là, il se coiffe d’un casque de hussard, puis se met à crier à pleins poumons

« Oyez… ! Oyez… ! »

De sa bouche, il imitait le bruit des tambours et des clairons.

Suivait une espèce de proclamation où il annonçait que la paix était faite, que grâce à la protection d’en Haut, il avait triomphé de tous les ennemis de Dieu et de l’Allemagne. D’une voix vibrante il criait. « Salut à tous ! » Les trois langues, française, anglaise et allemande, se mêlaient dans son discours ou proclamation.

Lui, Kaiser, avait triomphé sur toute la ligne, Tous les hommes sur la terre, dans le ciel et dans les enfers, se soumettaient à sa sagesse. En conséquence, il annonçait pardon, rémission, absolution, indulgence complète à tous.

« Plus de démons ; la milice infernale est licenciée. Plus de damnés, plus d’enfer ; c’est inutile puisque tout le monde se soumet et que le Kaiser pardonne tout. Plus d’enfer, je vais le faire remplir. Plus de Lucifer, plus de Belzebuth. Il n’y a plus que moi, Kaiser, qui règne dans tous les siècles. Ainsi soit-il. »

Aux objections, il répondait par des absurdités. Détenus et gardes riaient aux éclats, tandis que lui voyait et examinait les choses qui pourraient lui servir.

Pour tous, Petit Boileau était bien fou.

Le médecin avait expliqué sa folie : le coup reçu sur la tête a dérangé, fait dévier la boite crânienne ; il en résulte une pression sur le cerveau d’où paralysie de certaines lobes du cerveau. Il faudrait une opération : redresser la boite crânienne, disait le disciple d’Esculape.

Pendant oe temps, grâce à sa comédie de folie, le captif se renseignait.

Le soir du même jour, il disait à son copain. « C’est le temps que je décampe, si je ne veux pas me faire coupailler et débiter la caboche. Ces espèces de tireux d’horoscope sont capables de me mettre fou pour tout de bon en voulant faire passer ma folie. »

La fuite eut lieu ce soir-la.

Tremblay avait dans sa poche une boussole que le fou avait volée dans une de ses équipées.

Rivest portait une découpure d’une carte de la région. Près d’un pieu, il déterra deux forts poignards et la clef du magasin aux biscuits, où ils se firent une provision, puis comme des ombres, ils glissèrent jusqu’aux sentinelles.

Comment passer ? C’était le point difficile. Les sentinelles bien armées marchaient sans cesse, se rencontrant avec la sentinelle voisine à chaque bout de section. En tuer une comme ils en avaient formé le projet, c’était donner l’éveil, se mettre la troupe à dos, et puis le conseil de guerre.

— Il faut passer sans être vus, disait Rivest.

— Par où ?

Ils réfléchirent, puis le fou décida :

— Par ici. Tu sais nager. En flottant sans bruit, le ruisseau va nous sortir de là.

Un ruisseau, peu profond coulait à travers le camp d’internement. Ils se jetèrent à l’eau et se laissèrent descendre au gré du courant.

Le moyen réussit à merveille. Deux heures de bain et ils étaient hors du cordon des sentinelles. Deux inconvénients graves devaient résulter de leur bain prolongé : Ils avaient dû changer leur itinéraire et s’étaient éloignés de la Hollande ; ils avaient perdu toute leur provision de biscuits et se mettaient en route sans nourriture.

Sans repos, ils marchèrent toute la nuit, contournant le camp d’internement. Le jour allait paraître quand ils songeront à un gîte.

La plaine était nue, pas un arbre, rien qui pût fournir une cachette. Seule une meule de foin ou d’herbe séchée parut pouvoir les hospitaliser.

Cachés entre les herbes, ils dormirent d’un sommeil calme et réparateur.

Ils furent réveilles par le galop d’une couple de chevaux. À travers leur botte de fourrage, ils purent voir deux cavaliers prussiens qui inspectaient la plaine.

Aucun doute, ils les cherchaient.

La nuit vint. Avec elle les fugitifs reprirent leur marche vers l’ouest, évitant les routes, sentant sans se plaindre, les tiraillements de la faim.

Le malin allait venir : déjà la blanche aurore se montrait à l’horizon et Rivest résumant la situation, de dire : « Il faut manger coûte que coûte. » Sa main caressait le manche de son poignard, tandis qu’il regardait un troupeau de vaches couchées près de là.

— Non, Georges, ne fais pas de mal inutilement. À quoi bon tuer une vache ? Ce serait attirer l’attention, et de la viande crue ne nous vaudrait rien.

Fais comme moi.

Avec précaution ils approchèrent des vaches ; et leurs bouches affamées aux mamelles gonflées de lait, ils burent avidement. Une fois bien rassasiés, ils s’en allèrent vers la forêt dense qui leur fournit une cachette pour ce jour-là. Ils dormirent une partie du jour.

Le soir, ils allaient reprendre leur marche vers l’ouest, quand ils entendirent venir un groupe de soldats. Ils étaient quatre et paraissaient de mauvaise humeur. À travers le charabia allemand, les deux fugitifs distinguèrent ces commentaires peu rassurants :

— « Chiens de Français, nous faire courir ainsi. Si je les vois, je les tue comme des chiens enragés. »

Les deux vachers, venus pour enfermer les vaches dans leur enclos, devaient être victimes de cette colère. L’un des soldats voyant deux hommes dans la nuit tombante, leur jeta l’appel du qui-vive. Soit surprise, soit ignorance, les vachers ne firent aucune réponse. Le soldat eut une exclamation : « Franzoss ! » Les quatre fusils parlèrent ensemble et les deux paysans tombèrent côte à côte.

Les deux corps furent traînés à la lisière du bois et laissés là. Ainsi quatre soldats lancés à la poursuite des évadés, assassinaient deux de leurs compatriotes, croyant satisfaire leur colère contre les fugitifs.

Peut-être ne se rendirent-ils pas compte de leur erreur, ou voulurent-ils la cacher, ce qui est certain, c’est qu’ils s’en allèrent répétant qu’ils avaient mis fin à l’équipée des évadés.

Pour ceux-ci, leur exécution et leur mort officielles devaient leur faciliter la fuite.

Cette fuite restait quand même bien difficile. Ils étaient en territoire allemand. L’endroit au juste, ni l’un ni l’autre ne le savait. Le demander, il n’y fallait pas songer. Ils savaient bien un peu l’allemand, mais s’ils pouvaient comprendre et être compris des gens du pays, ils savaient aussi ne pouvoir se montrer et parler sans attirer l’attention.

Rivest avait calculé que quatre nuits de marche les mettraient en terre neutre. Il avait compté sans le détour de la première nuit ; il n’avait pas tenu compte des retards inévitables d’une marche cachée de fugitifs.

Leur faiblesse extrême, résultat des privations de leur captivité et du manque de nourriture à la suite de leur évasion les retardait encore.

Pendant dix jours, ils se cachèrent. Pendant dix nuits, ils marchèrent presque au hasard, se dirigeant vers l’ouest à l’aide de la boussole. Mangeant ce qu’ils pouvaient trouver de fruits et de légumes, ayant parfois l’aubaine de lester une vache de son lait.

Cette nuit du 30 juillet, ils avaient fait très peu de chemin. Quiconque les eut rencontrés aurait cru voir deux spectres. Maigres et décharnés, ils allaient d’un pas trainant poussés en avant par un reste de volonté.

Le soir ils avaient pris la route, se disant que mieux valait le danger d’être repris que de mourir de faim.

Ainsi la misère avait eu raison de l’énergie de ces deux braves.

Loques humaines, ils n’avaient plus qu’une espérance : trouver une ferme où ils pourraient trouver un morceau de pain.

De fermes, il n’y en avait pas ; la route était nue et déserte.

Petit Boileau avait perdu sa gaieté et sa belle confiance. Dans ses yeux hagards, agrandis par la souffrance et cerclés de noir, passaient des lueurs de folie. Augustin se demandait si à force de privations, ils n’étaient pas en passe de devenir fous tous les deux.

Un faux pas les jeta tous deux sur le bord de la route. « Je n’en peux plus, laisse-moi ici, fit Rivest. Laisse-moi ! Et si tu le peux, tâche de trouver du secours. »

D’un reste de force, Tremblay se remit debout et marcha encore quelques verges. Sur le bord du chemin, un léger monticule couronnée d’une croix de pierre. C’est le calvaire d’Insbruck. À la vue de la croix, le Canadien eut une pensée de prière ; il fit encore un effort, mais ses forces le trahirent et il tomba sur le revers du fossé.

C’en était bien fini des deux Boileau ! La misère avait triomphé de leur énergie. C’était la fin. La fin triste au pied du calvaire, à deux pas de la délivrance !

Bien oui, à deux pas du salut et de la délivrance. La nuit d’auparavant, ils ont franchi la frontière sans s’en rendre compte. Marchant en plein champ, par peur de rencontrer des patrouilles allemandes, ils n’ont pas vu les drapeaux allemand d’un côté, hollandais de l’autre, et le poteau au milieu, annonçant cette ligne imaginaire entre deux pays.

Ils sont en pays neutre, mais ils ne le savent pas.

Un quart de mille plus loin, dans un repli de terrain où les fugitifs ne peuvent pas la voir, se trouve une ferme hollandaise, dont les occupants s’éveillent pour les travaux du jour.

Le secours si près ! Vont-ils mourir d’inanition, au pied de la croix de pierre.

Dans la ferme hollandaise, tout près, un chien hurle lugubrement.

En vain, le fermier essaie de le faire taire.

Là bas, au calvaire canadien, la fiancée pleure et prie : « Vierge Sainte, si vous me le rendez, nous viendrons ensemble vous remercier. »

Ici au pied du calvaire hollandais, le fiancé agonise.

Dans la ferme, tout près, le chien, le nez au vent, hurle à mort en dépit des ordres et des menaces de son maître.

Enfin, n’y tenant plus, le fermier se décide à aller voir. Suivant son chien, il découvre d’abord le Grand Boileau, bien vivant, mais si faible que toute sa vie semble s’être réfugiée dans ses yeux. À quelques verges plus loin, Rivest gît sans mouvements étendu sur le bord de la route.

Le Hollandais questionne ; Tremblay ne comprend guère. Mais dans un effort, il prononce deux mots qui sortent difficilement de sa gorge sèche : « Boire ! Manger ! » Il est compris.

Pris de pitié, le fermier hollandais les restaure, les nourrit, les héberge, les cache. Ils sont si près de l’Allemagne, et les Hollandais ont tant peur d’être entraînés dans le conflit.

Huit jours plus tard, bien rétablis grâce à une bonne nourriture, nos deux soldats aidaient leur hôte dans ses travaux agricoles.

Puis un bon jour, ils trouvèrent une occasion de se rapprocher des ports de mer.

Bref, vers la fin de novembre, grâce à leurs qualités de débrouillards, ils s’embarquaient sur un bateau hollandais faisant voile pour New-York.

À cette époque troublée, les passe-port étaient une nécessité pour voyager, encore plus qu’aujourd’hui. Inutile de dire qu’ils n’en avaient pas.

Leur embarquement fut une ruse. Un riche Américain, pris de pitié pour eux consentit à les prendre dans ses bagages.

Ils s’étaient rencontres au consulat anglais. Le consul leur avait dit : « Je ne puis rien faire pour vous. » Tout de même, il avait présenté les deux héros à son ami, qui pris de pitié et d’admiration, accepta de rapatrier les deux fugitifs.

L’Américain paya leur passage, et pour leur éviter la formalité du visa de leurs papiers, qu’ils n’avaient pas, il les fit embarquer cachés dans une malle.

À New York, ils remercièrent chaleureusement leur bienfaiteur qui refusa de leur donner son adresse.

Puis sans retard, ils prirent leurs billets pour Montréal.

Dans la métropole canadienne, ils endossèrent de nouveau l’uniforme kaki.

À l’édifice Drummond, on les avait interrogés longuement, puis envoyés aux casernes de la rue Peel, où on leur avait signifié qu’ils étaient soldats, en attendant des nouvelles des quartiers généraux

Tremblay sentait monter en lui le mécontentement et le découragement. Avoir tant fait, avoir bravé tant de dangers, et encore être soupçonnés de désertion. À New-York, il avait écrit à ses parents et à sa fiancée, qu’il était vivant et qu’il retournait au pays. Mais le pays, ce n’était pas à son point de vue, la géole déguisée d’une caserne d’où on ne les laissait pas sortir.

Ce fut Rivest qui connut le premier le bienfait de la liberté. On lui donna congé en lui remettant les galons de sergent. Rivest en profita pour se rendre à l’Épiphanie, où il apprit que sa mère était morte de chagrin, d’avoir perdu ses trois fils.

L’aîné, victime d’un accident dans une manufacture d’obus, avait traîné quelques mois puis était mort. À la veuve, on avait payé cinq mille piastres d’indemnité pour la vie de son fils ; mais qu’est-ce que de l’argent pour le cœur d’une mère ?

Restait le Benjamin. Sans difficulté il avait eu son exemption. Soutien de veuve, frère d’un soldat au front, il avait été exempté.

Un soir la police militaire avait rencontré ce beau jeune homme qui revenait de voir sa belle. Sans cérémonie, à la pointe du revolver pour ainsi dire, on le fit monter dans l’auto. Il eut beau protester, rien n’y fit.

— Avez-vous vos papiers ?

— Non, ils sont à la maison.

— C’était de les avoir.

Benjamin Rivest fut traîné à la rue Peel, revêtu de l’uniforme, injecté de sérum, entraîné comme soldat. Pendant ce temps, la maman affolée demandait partout si on avait vu son fils ? Quand elle reçut la lettre de son Benjamin qui lui demandait secours, elle était à bout et ne comprit pas le sens de ce qu’elle lisait. Elle crut que son dernier fils s’était enrôlé volontairement.

Brisée de douleur, ne comprenant pas comment son enfant avait pu ainsi laisser sa mère, seule au monde, la maman vécut encore quelques jours, puis s’en alla vers son Dieu.

Vers son Dieu qu’elle avait servi si bien, qu’elle ne craignait pas au jugement.

Vers son Dieu qu’elle priait jusqu’à la fin, pour ses fils, pour son pays, pour son Benjamin surtout, à qui elle pardonnait son abandon, abandon qu’elle croyait volontaire de la part de son fils.

Aurait-elle pardonné aux ravisseurs, à ceux qui lui volaient son enfant devenu homme ? Peut-être. Dans le cœur d’une chrétienne mourante, il peut y avoir autant de charité et de miséricorde qu’il y a d’amour dans le cœur d’une mère.

Lorsque son corps fut déposé près de celui de son époux et de celui de son fils, toute la paroisse était là. Il ne manquait que ses enfants : son Georges était prisonnier en Allemagne ; son Benjamin était prisonnier à la rue Peel, où on l’avait mis au cling, parce qu’il avait déserté voulant aller vers sa mère mourante et aller chercher ses papiers qu’on le sommait de produire.

Hommes et femmes de l’Épiphanie prièrent pour la morte. « Une sainte », disait-on, une martyre ! »

Dans tous les cœurs, il y avait de l’amertume, même de la haine pour ceux qui étaient les causes de pareilles tragédies. On allait jusqu’à dire qu’ils étaient les bourreaux de la mère martyre.

Le temps a passé. La guerre est finie. Mais la colère n’est pas finie.

L’Allemagne que l’on devait écraser, a encore la tête haute. La guerre que l’on devait bannir de la terre, gronde sans cesse sur quelque point du globe. La justice que l’on prétendait faire régner dans le monde, est inconnue de presque tous les hommes. Les petits peuples dont on proclamait le droit à la liberté, continuent à souffrir oppression. Les minorités nationales et religieuses se voient marchander et refuser leurs droits les plus sacrés, cela dans mon pays et ailleurs.

La guerre a manqué à tous ses buts.

À l’Épiphanie et dans toute ma province, la colère, la rancœur ne sont pas encore passées.

Partout sont restés vivaces, le souvenir des excès de ces jours, et la haine qui en est la conséquence.

Comme toujours, le sentiment populaire dépasse la mesure et la raison.

Que les insulteurs de la race, que les exploiteurs qui ont profité des jours sombres de la grande guerre pour satisfaire injustement leurs ambitions, que les prévaricateurs soient honnis, ce n’est que justice. Mais on n’en est pas resté là !