L’emprise : Bertha et Rosette/12

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XII

Au pays natal.


Home, sweet home. Chez nous, doux chez nous
Be it ever so humble Si modeste soyez-vous
There is no place like home. Rien n’égale mon chez nous.
John Howard Payne.


L’année 1917 tirait à sa fin, c’était le dernier jour. Dans presque tous les foyers québecquois il y avait un deuil : quelqu’un d’absent ou de caché.

Chez les Neuville, il en était de même : deux des fils étaient des fugitifs. Chez l’oncle André, ils étaient restés quelques mois, puis un bon soir, ils étaient partis. Toujours à la même place, disaient-ils, c’est plus risqué.

Dans toutes les familles ou presque, il y avait un parent menacé, et partout l’être redouté et honni, c’était le « M.S.P. » abréviation des trois mots anglais : « Military Service Police ». Aussi, il n’était guère avantageux de se promener dans nos campagnes avec un costume militaire, surtout quand on était un inconnu.

Pourtant, les deux Boileau étaient partis en uniforme. Tremblay avait écrit de nouveau à Bertha une simple carte postale, disant : « N’envoie pas de réponse, j’irai la chercher. »

Rivest était du voyage. À son retour de l’Épiphanie, il avait dit à Tremblay : « Je n’ai plus de famille ! Peut-être qu’il me reste un frère, mais je ne sais où il est. Je n’ai plus que toi. »

Augustin avait répondu :

— Si tu veux être de ma famille, tu seras mon frère.

Et voilà comment les deux Boileau étaient à Roberval.

Le 31 décembre, Robert Neuville rapportait de Roberval un paquet de lettres, dont deux portaient l’adresse de Bertha.

À la vue de l’écriture, Bertha eut un moment d’émotion ; mais la lettre venait de New York et elle l’ouvrit sans hâte.

Elle eut une exclamation de joie ! La lettre était courte :

« Je suis en bonne santé, libre après bien des traverses. J’espère être au pays avant longtemps. Pas de réponse, j’irai en chercher une. »

« Gustin »


Les lettres et la signature dansaient devant ses yeux : « Mon Dieu, Gustin revient ! Je savais bien que la Sainte Vierge le sauverait ! »

La joie fut générale dans la famille. Augustin revenait, c’était bien sûr. Dans une autre enveloppe, il y avait une carte envoyée de Montréal et qui annonçait le retour du fiancé.

La promise dormit peu cette nuit-là. À peine eut-elle entendu sonner minuit, qu’elle se leva et vint frapper à la porte de la chambre paternelle.

— Papa, c’est l’année nouvelle. Je vous la souhaite heureuse.

— Parait que tu es pressée ce matin.

Bientôt le papa parut ; ce fut la bénédiction. puis l’accolade générale.

Bertha était nerveuse. Elle se hâtait comme si le fait pour elle d’aller vite, devait amener plus tôt son promis.

Ça porte chance d’étrenner au jour de l’An ; aussi elle avait mis une robe neuve, bien modeste, mais qui lui allait à ravir. Sa sœur Monique, un peu taquine, lui cria :

— « Eh ! la Tremblay, tu t’es mise belle pas pour rire ! As-tu envie de te faire un nouveau cavalier ? »

— Pas pour moi, c’est un ancien bien cher. Mais toi ça pourrait bien en être un nouveau.

Bertha ne pensait pas si bien dire.

Les deux soldats étaient arrivés en cours de nuit. Sans arrêter nulle part, ils se rendirent chez M. Neuville. C’était encore la nuit. Mais quand on a été trois ans sans voir sa fiancée, on peut bien se permettre d’arriver à une heure indue. Puis, c’est le jour de l’An : on arrive à toute heure.

À peine la bénédiction paternelle et les accolades générales finies, quelqu’un frappait à la porte.

Augustin avait une manière à lui de frapper. En entendant ses trois coups secs, Bertha eut un cri : « Gustin ! » D’un bond, elle est à la porte qu’elle ouvre toute grande. Deux soldats apparaissent en pleine lumière.

— La police ! fait une voix craintive.

L’effroi fut général : serait-ce la police qui viendrait chercher les deux conscrits ?

Bertha a bien vite reconnu son promis, dans ce beau soldat qui lui tend les bras. Tout se paie en ce bas monde. Que de souffrances a pu payer cette minute d’ivresse.

Puis Augustin pense a son compagnon ; il le présente :

— Bertha, ma promise ; M. Rivest, l’ami, grâce à qui je suis libre et encore en vie.

Les accolades se multiplient ; une gaieté franche et sincère fait place à la gène du premier moment. La maman Célanire veut expliquer cette gène.

— Ce sont vos uniformes ; nous pensions à la police militaire et vous savez…

Rivest d’interrompre :

— Pardon, madame, nous sommes soldats et nous ne sommes pas supposés savoir l’état civil de ceux qui sont ici. Peut-être nous sera-t-il possible de vous rendre service, mais nous n’avons pas d’affaire à savoir ce qui se passe ici.

Puis après un moment de silence gêné.

— Ce que je sais c’est qu’on est ici chez le meilleur monde de Roberval, d’après Grand Boileau ; que sa blonde est la plus belle fille du Canada et lui le plus beau garçon, à part moi, bien entendu.

La matinée fut gaie. Ce diable de Petit Boileau était une vraie boite à facéties. Ses compliments, ses bouffonneries, ses bons mots se succédaient sans relâche. À le voir, à l’entendre, on ne se serait jamais imaginé que cet homme avait failli mourir de toutes les manières possibles.

Augustin goûtait intensivement le bonheur du retour. Assis près de Bertha, il lui racontait :

— Nous avons été sauvés par un chien qui hurlait. Sans lui, nous étions pour mourir de faim sans secours.

— Te rappelles-tu le quantième ?

— Oh ! oui, c’était le dernier dimanche de juillet, le 30 ou le 31.

— C’est au temps que j’ai prié la Vierge du Lac Bouchette. Je lui ai promis, si tu revenais, que nous irions ensemble la remercier.

— Eh bien, nous irons. N’est-ce pas Petit Boileau que nous irons ?

Rivest qui était en train de tourner un compliment à Monique, ne répondit pas tout de suite.

— Eh ! Petit Boileau ! réponds donc quand on te parle.

— Oui, quoi qui y a à votre service, monseigneur ?

— C’est Bertha qui a fait une promesse le 30 juillet au soir, c’est-à-dire, le 31 au matin pour là-bas. Tu te rappelles le 31 juillet… ? Eh ! bien, Bertha a promis que si je revenais, nous irions dire merci à la Sainte Vierge. Viens-tu ?

Well ! Faudra y aller. Avez-vous promis pour moi itou, mademoiselle ?

— Bien non, je ne savais pas que vous étiez avec Gustin.

— C’est pour cela que le chien des Weisner hurlait rien que pour Tremblay. Mais ça fait rien, j’irai quand même. Seulement, je vais avoir l’air bête tout seul. Faut que je me fasse une compagne.

La phrase resta sans réponse immédiate. Petit Boileau demanda à Monique :

— Pensez-vous que je pourrai me trouver une jolie compagne pour aller voir la Sainte Vierge ?

— Assurément. Il y a bien des jolies filles par ici.

— Il ne doit pas y en avoir beaucoup comme vous et votre sœur ?

— Pareilles, non. Mais il y en a beaucoup de mieux.

La matinée fut courte. Nos soldats avaient décidé d’aller à la messe à Roberval, puis de se louer cheval et voiture pour se rendre chez le père Prud’homme Tremblay.

Mais allez donc laisser une heure de plaisir. Nos jeunes gens auraient peut-être oublié le commandement divin : « Les dimanches, messe entendras et les fêtes pareillement. » Heureusement le père était là.

— Allez-vous à la messe ?

— Bien oui, et nous voulions ensuite aller dîner chez le père Tremblay.

— Alors pourquoi n’allez-vous pas à la messe à Ste Edwidge ? Cela vous rapproche. André va aller vous mener.

L’offre de Robert fut acceptée sans objections.

— Restez avec nous, disaient les fils Neuville à Rivest.

— Merci, j’ai promis à Gustin que je le surveillerais. Vous savez qu’il n’est pas fiable.

Puis sa voix de joyeux vivant se fêlait pour ajouter : « Je n’ai plus de famille. J’avais deux frères ; la guerre me les a pris : ma mère en est morte. Gustin a promis de me refaire une famille dans la sienne ; alors, je le suis à mon nouveau chez nous. »

Le soir les deux soldats couchèrent dans le lit de Gustin. Ils sont modestes nos lits d’habitants : une couchette de bois, une paillasse de paille, un lit de plume, des draps de laine du pays, bien blancs, dans une chambrette bien propre, où il n’y a pas de meubles inutiles. Pas de luxe, mais la chaude atmosphère des familles où l’on s’aime.

Rivest avait pu se convaincre que le Grand Boileau lui avait dit vrai quand il lui avait dît qu’il serait son frère. On les attendait. Et ce n’était pas seulement le fils et le frère que l’on attendait et à qui on faisait une place large et belle, c’était aussi son compagnon à qui des le début, on disait Georges comme à un enfant de la maison, supprimant dès la première minute les Monsieur et les vous cérémonieux.

La veillée fut longue. Les revenus avaient bien des choses à conter. Enfin, après la courte prière en famille, chacun se retira dans sa chambre et les deux soldats dormirent comme jamais ils n’avaient dormi.

Depuis le matin les rescapés de la grande guerre vivaient dans le bonheur que donne l’amour terrestre : amour d’une promise, amour d’un père et d’une mère, amour de frères et de sœurs.

Amours terrestres, imparfaits comme tout ce qui est terrestre, que de bonheur vous nous donnez !

Qui pourra jamais nous dire la somme, de bonheur procuré par l’amour d’un Dieu parfait ?


L’année 1918 devait amener la paix, mais nos deux héros obtinrent leur libération avant cela.

Certes, il y eut des démarches à faire, des formalités à remplir, mais enfin, au mois de mars, ils avaient réussi à obtenir leur liberté complète et la reconnaissance de leurs services, bons et valables.

Conseillé par son père, Augustin avait acheté une terre à Saint-Prime. Tremblay visitait souvent sa promise ; son inséparable l’accompagnait. Gai, causeur, ayant le mot pour rire, réservé dans ses manières, Rivest devait plaire à tous, d’autant plus que pour tous il était un héros. Ce fut surtout la belle Monique qui tomba sous le charme.

Un soir que Tremblay lui demandait ce qu’il avait l’intention de faire, Rivest répondit par une autre question.

— Quand te maries-tu ?

— Je ne sais pas au juste. Nous avons notre libération, mais j’ai peur, si la guerre continue encore longtemps ; qui sait si nous ne serons pas rappelés.

— Raison de plus de nous marier au plus tôt. Les célibataires seront toujours les premiers appelés.

— Et toi, qu’as-tu décidé ?

— Moi ! Si le père Neuville me veut pour gendre, je vais vendre les biens de la succession Rivest. La moitié restera attachée comme première hypothèque, au cas où mon frère reviendrait. Les terres coûtent cher, là-bas. Avec ma moitié, je peux acheter une terre par ici et je me fais un petit nique avec la belle Monique.

— Bravo, ça c’est parlé.

— Demain, je pars pour l’Épiphanie. Je vais mener ça rondement. S’il y a un petit moyen, l’hiver prochain, j’aurai mon nique et mon oiseau. Y a pas rien que toi qui peux être heureux…